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Une grande dame rencontrée à Venise ...

"Nous allons déjeuner chez Montin où nous avons le plaisir de rencontrer, très âgée mais armoniosa toujours la femme d'Ezra Pound, Olga Rudge. Une présence est là, la beauté chez cette presque centenaire qui sourit de toute sa jeune intelligence et séduit encore au-delà du compagnon merveilleux qu'elle n'escorte plus."
 Yves Peyré, Venise réfléchie, éditions du limon, 1988. p 14). 

De 1982 à 1985, j'ai eu l'incroyable privilège de croiser à Venise des très grandes dames. Je les ai pour la plupart assidument fréquenté. Elles m'ont reçu, m'ont présenté, souvent m'ont aidé et toujours m'ont fait l'honneur de leur amitié et souvent de leurs conseils avisés : la comtesse Marcello, la Princesse Clari, Madame Couvreux-Rouché, Olga Rudge, la duchesse Decazes, Dachine Rainer, Regina Resnik, Liselotte Höhs... Olga Rudge avait plus de quatre vingt dix ans quand j'ai eu le privilège de la rencontrer chez un avocat devenu ensuite directeur du palais Grassi-Fiat et organisateur de la première grande exposition d'art contemporain dans ce lieu, la fameuse exposition sur le futurisme. Elle m'a invité trois ou quatre fois chez elle. Je me souviens notamment d'une fois où je me rendis dans la maison du poète en compagnie de Dachine Rainer, écrivain américain réfugiée en Écosse depuis la chasse aux sorcières qui mit cette libertaire en prison. Grande amie d'Olga et de sa fille, elle était passionnée par l’œuvre d'Ezra Pound qu'elle considérait comme l'un des plus grands poètes contemporains. Elle n'avait pas tort.
Je revois Olga Rudge, grande, altière et souriante, marchant dans les rues de Venise en devisant. "jeune homme" me disait-elle, "marchons encore cela m'aide à penser"... Elle fut l'une des initiatrices du goût moderne poir la musique baroque. elle redécouvrit beaucoup de partitions originales et organisa de nombreux festivals. Nous sommes allés plusieurs fois, Olga Rudge, Dachine Rainer et moi, au Conservatoire Benedetto Marcello. C'était le samedi je crois. Je dois encore avoir quelque part ma carte d'abonné. Dans sa maison de la calle Querini, tout était plein encore de la présence du Maître. Venise dans les années 80 était intellectuellement très à gauche. Pound apparaissait comme un terrible réactionnaire. Faire la louange de son œuvre vous faisait aussitôt qualifier au mieux de conservateur bourgeois, au pire de fasciste et dangereux. Des milliers de sales réactionnaires comme moi venaient du monde entier pour rencontrer la prêtresse du temple. Sa maison était un musée dont beaucoup d’œuvres avaient été pillées pendant la guerre sous prétexte qu'ils étaient étrangers, puis après la guerre parce qu'ils avaient eu des idées anti-communistes. Mieux vaut en rire aujourd'hui. Bien que l'ère berlusconienne commence de nous montrer ce qui nous attend dans l'Europe de demain et particulièrement en France, d'aucuns continueront de considérer Ezra Pound et Olga Rudge comme des fascistes... Ce furent des esthètes, des intellectuels et des amoureux du grand et du beau. Rien de superficiel en tout cas.
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"L’arbre a pénétré dans mes mains, / la sève est montée le long de mes bras / l’arbre dans ma poitrine est devenu grand, / vers le bas, / les branches sont sorties de moi comme des bras / tu es arbre, / tu es mousse, / tu es violette que caresse le vent... / les arbres meurent et le rêve reste."
Ezra Pound - Cantos.

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