07 mai 2006

Grisaille

Pourquoi ce drôle de sentiment ce soir ? Une espèce de dépit, une rage insidieuse. Comme une grande colère. Le temps est orageux ici. Il va pleuvoir. les enfants sont insupportables. Peut-être suis-je trop impatient. Nerveux en tout cas. Le ciel est noir. Il fait si sombre que j'ai dû allumer toutes les lampes. C'est comme si j'entendais la musique que Hans Zimmer a créé pour "Batman Begins", le film de Christopher Nolan sur les débuts de Batman à Gotham... J'enrage de n'être plus vénitien en fait, de supporter la pollution, le bruit, la grisaille de Bordeaux. Pourtant j'aime cette ville, les façades qui blanchissent les unes après les autres, les arbres en fleurs, les oiseaux qui chantent et les rues redevenues propres et agréables, les gens qui se promènent... 

Mais Venise me manque déjà. Le quotidien est lourd. Le tramway tout à l'heure était bourré de lascars sales et bruyants, mal élevés, parlant fort. Hier le Jardin Public débordait des mêmes, vautrés sur les pelouses où ils laissent mille traces de leur passage le soir : bouteilles vides, papiers gras, kleenex ou papier toilette, branches cassées et fleurs arrachées. les barbares sont partout. A Venise aussi me direz-vous, mais quand on veut les oublier, éviter les hordes de veaux déguisés en touristes, il suffit de se perdre dans les dédales et quelques ponts plus loin, on n'entend plus rien que le bruit de nos pas, le chant des oiseaux et le cri des enfants qui jouent dans les cours des maisons, sous le regard des chats endormis sur la margelle d'un puits. Là-bas, même dans un quartier populaire et décati, rien de sordide ne vient vous agresser l’œil. Et si les graffitis et les tags se répandent aussi, ils ne se retrouvent que dans les quartiers du centre. A Bordeaux, les barbares sont partout, autour des Quinconces, sur les marches du Grand Théâtre, sur les quais. Une invasion. et ils saccagent, ils consomment le décor... Saint Michel, hier encore si pittoresque, est devenu un champ de déjections canines arpenté par de jeunes islamistes allumés et agressifs et de babas drogués... Mais bon, voilà, nous en sommes tous là, on ne fait pas toujours et à tout moment ce que l'on veut.. 

Heureusement, il y a des moments de joie et des petits bonheurs même ici, en exil : la messe des artistes ce soir à sainte-Croix, avec le magnifique orgue de Dom Bedos (1750), les voix parfaites du groupe de chanteurs qui anime cette messe mensuelle à la demande des pères dominicains et qui interprétait aujourd'hui une messe de Gabrielli, des motets de Roland de Lassus, le ciel magnifique en sortant et ce matin, mon fils au violoncelle, le chat qui jouait avec le lapin et qui s'arrêtèrent pour l'écouter, l'excellent porc à la napolitaine arrosé d'un Lacrima Cristi rouge 1990 et Nina Simone qui chante divinement "I shall be released" de Bob Dylan. 

Un coup de téléphone à des amis vénitiens m'a remis d'aplomb : Les glycines du jardin sont fanées, il fait beau et l'exposition des œuvres de la collection Pinault au Palais Grassi a beaucoup de succès ; les travaux de rénovation du canal derrière la maison sont terminés ; le questeur s'est plaint du manque d'effectifs dont il dispose alors que les manifestations de prestige attirant des personnalités célèbres sont de plus en plus nombreuses... Une chiaccherata sympathique qui me replonge dans ma vraie vie, la vénitienne. le reste n'est que faux-semblants et trompe-l’œil. En attendant notre prochain séjour. Haut les cœurs ! demain est un jour férié. Au programme : ballade en vélo, cuisine avec les enfants, goûter au salon de thé marocain et cinéma ou lecture dans le jardin. Crosby Still Nash and Young chantent "Our house". Je vais me coucher. Bonne nuit. 

posted by lorenzo at 23:54

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