22 août 2006

I Sfrattai

A Venise depuis les années 50, le problème du logement est un souci pour un grand nombre (la majorité ?) de vénitiens. Derrière les façades des palais appartenant à de grandes familles à l'Etat italien ou à des entreprises de toutes nationalités, souvent "saucissonnées" en appartements (depuis plusieurs centaines d'années, la plupart du temps), il y a l'habitat urbain moyen.
Immeubles de location, propriétés familiales transmises depuis la nuit des temps, maisonnettes sans autre cachet que la patine des lieux, ces immeubles composent la majorité de l'habitat urbain vénitien. Y faire des travaux n'est pas une sinécure, trouver l'argent pour les financer, une entreprise herculéenne... Alors depuis la fin de la guerre surtout, la plupart des vénitiens ont dùu abandonner leur chez-eux pour aller loger sur la Terre-Ferme, à Mestre, parfois encore plus loin : Mogliano, Conegliano, Padoue... Bon nombre de ces immeubles sont restés à l'abandon, le coût des travaux étant souvent diabolique et les contraintes administratives très lourdes, la plupart des propriétaires n'a pas eu d'autre choix que de laisser en l'état un habitat parfois multi-centenaire. Les difficultés économiques de l'après-guerre avaient aussi amené les différents gouvernements à bloquer les loyers. Ne pouvant pas compter sur des revenus suffisants pour leur permettre de financer la rénovation des appartements, les propriétaires ont souvent préféré perdre leurs locataires et condamner les maisons en attendant un hypothétique changement de politique gouvernementale. 

Quand celui est effectivement arrivé, une libéralisation que l'on croyait rendue nécessaire par l'état préoccupant du parc immobilier, a créé cette nouvelle catégorie de vénitiens : i sfrattai (les expulsés) : les propriétaires pouvaient envisager de percevoir une aide de l’État pour la restauration de leurs biens immobiliers sous certaines conditions. Les prix ont grimpé à une vitesse vertigineuse, le m² à San Marco ou à Dorsoduro devenant aussi cher que le centre de New York, les Champs Élysées ou Hong Kong... Les vénitiens sans grands moyens n'ont pas pu rester locataires devant la libération des loyers, les candidats à la propriété n'ont pas pu acheter leur appartement. Mestre et les banlieues environnantes ont enflé. 
Aujourd'hui, le mal est fait, presque 80% des logements rénovés sont vendus à de riches étrangers, à des entreprises. Beaucoup deviennent des gîtes plus ou moins luxueux loués en permanence et de préférence pour de courtes durées aux touristes du monde entier, des palais entiers deviennent le show-room d'entreprises internationales florissantes en mal de prestige (comme les grandes propriétés du Médoc et de Saint Émile) et Walt Disney comme Las Vegas s'intéressent à ce qui pourrait devenir dans les cinquante ans à venir un eldorado pour milliardaires et incentives où les derniers rescapés de la civilisation vénitienne ne seront que garçons de café ou femmes de chambre. Vous vous souvenez, ces paroles prophétiques de l'Archiduc Otto de Habsbourg (prononcées certes dans un autre contexte - au Parlement européen - mais qu'il aurait pu répéter lors de ses nombreux séjours dans la ville) : 
"si nous ne réagissons pas, nos enfants deviendront les garçons de café des touristes des super-puissances".
Voilà la signification de la légende de ce t-shirt en vente chez mes amis de Venessia.com

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