19 janvier 2009

Les grecs et Venise

En 1754, l'éditeur vénitien Giambattista Albrizzi publia un important ouvrage consacré à l'histoire moderne des peuples du monde. Écrit par Thomas Salmon, dit l'Écossais, il fait une part très large aux évènements qui se sont succédés pendant plusieurs siècles dans le Levant. L'histoire de la République de Venise y est détaillée notamment à travers sa politique extérieure et ses conquêtes. 
On a du mal à se rendre compte aujourd'hui que Venise, bien que restée un des lieux les plus célèbres de l'univers, a dominé une grande partie du monde et a eu une influence politique et économique sur le reste de la planète. Souvent comparée par les historiens à l'Amérique du XXe siècle ou à l'Empire de la reine Victoria, la Sérénissime faisait et défaisait gouvernements et alliances, imposait sa volonté partout dans le Levant et sa marine comme ses armées étaient redoutées de tous. Sa puissance économique, ses réserves financières et son gigantesque réseau commercial lui assuraient une prééminence que personne ne put contrarier ni concurrencer jusqu'à la découverte d'une nouvelle route commerciale qui mena des nefs espagnoles et génoises sur les côtes américaines. Puis l'Empire ottoman s'organisa et, faisant fi des règles de la diplomatie internationale, s'empara de toute l'Europe centrale, des îles du Levant et s'avança jusqu'aux marches de l'Occident chrétien. 
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Venise manqua alors de génie. Enfermée dans son raisonnement de comptable, elle ne sut pas faire face et abandonna les rêves d'un nouvel empire placé sous la protection de Saint Marc et de son lion ailé. Et ce fut la longue agonie qui eut au moins le mérite, en détournant les passions et les haines de la cité des doges ruinée, de permettre que soit préservée cet ensemble architectural et artistique unique au monde et situé au-delà des modes et du temps qui passe. Venise meurt d'être ainsi figée mais cette mort a engendré une forme d'éternité dont nous nous repaissons tous.
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Un de mes ancêtres fit sa fortune en participant à la conquête de Naxos avec Sanudo. A moins qu'il s'agisse de la conquête de Astipaléaia, devenue Stampalia et qui fut près de trois cents ans durant le fief des Querini, quasiment leur royaume. Cet aïeul n'était pas vénitien mais venait des Grisons. Sa fortune faite il s'installa à Venise et développa une maison de négoce qui existait encore au moment de l'invasion des français. Il s'allia à la famille de mon grand-père, marchands vénitiens installés à Constantinople et qui restèrent sur les bords du Bosphore en dépit de l'invasion turque. Ils firent partie de la colonie vénitienne, puis italienne de Galata et ne quittèrent la Turquie - comme tous les occidentaux installés depuis toujours sur la Corne d'or - que dans les années 20 du siècle dernier, chassés par Mustapha Kemal.
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Nombreux sont les vénitiens qui ont gardé le souvenir des apanages vénitiens dans les anciens territoires de la République. L'arrière grand-père Buzzacarini de mon ami Francesco Rapazzini recevait encore avant la guerre de 14, et chaque année, un panier de fraises provenant d'une terre de Corfou qui avait appartenu à sa famille. 
 
Les Querini se prirent longtemps pour les rois de Stampalia, petite île en forme de papillons recouverte de pierraille où ils bâtirent un château dont on visite encore les restes. Les aînés de la famille ajoutèrent pendant trois siècles un chiffre à leur prénom comme chez les princes régnants. 
 
De Catherine Cornaro à la reine Aspasie (femme du roi Alexandre Ier, mais jamais titrée reine en raison de son origine), qui mourut en 1972 dans son magnifique jardin de la Giudecca et qui est enterrée à San Michele, les grecs ont toujours été très proches des vénitiens. Plusieurs familles patriciennes sont d'origine grecques comme les Papadopoli ou les Téotochi. Après tout, n'avait-on pas baptisé Venise la moderne Athènes et son gouvernement n'a-t-il pas régné sur Byzance, la ville de Constantin l'empereur grec ? 
Le boeuf à la grecque 
Dans son excellent petit livre consacré à la cuisine vénitienne, Jean Clausel donne la recette du bœuf à la grecque, plat traditionnel qu'on trouve déjà dans des ouvrages du XIVe siècle. Je ne résiste pas au plaisir de la retranscrire. 
 
Il faut 2 kilos d'épaule de boeuf, 3 gousses d'ail, un bouquet de romarin, un de persil, 300 grammes de raisins de Corinthe, 1 verre d'huile d'olive, 1/2 litre de bouillon de boeuf (ou 3 grands verres), un verre de vin, le jus d'un citron, sel et poivre. 
 
Tailler en morceaux l'épaule de boeuf et les placer dans une cocotte assez profonde, en couches, mêlées du mélange grossièrement haché d'ail, romarin, persil, raisins, sel et poivre. Couvrir complètement la viande avec un verre d'huile et trois verres de bouillon. Couvrir. Laisser cuire à four moyen pendant 2 heures ou à four très doux pendant 4 heures. En milieu de cuisson, on peut ajouter un verre de bouillon ou le jus d'un citron ou un verre de vin, selon les goûts. Pour ma part, je préfère le vin qui donne un fumet très agréable. En fin de cuisson, vérifier l'assaisonnement. Jean Clausel recommande des pommes de terre avec ce plat. Chez nous, nous le servons avec de la polenta ou des tagliatelles, arrosées du jus de cuisson épaissis avec un jaune d'oeuf. C'est un bon plat d'hiver. 

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 1 Commentaire(s) : (archivé par Google, Tramezzinimag I)



Nathalie a dit… 
Ah, quelle coïncidence! Mon grand-père aussi, juif d'origine espagnole, vient d'Istanbul où il était bijoutier du dernier sultan.Il en a été effectivement chassé à l'arrivée d'Ataturk. Quel dommage tout de même que le nationalisme ait transformé à tout jamais ces cités cosmopolites, comme l'étaient aussi Alexandrie et Le Caire, qui restent pour moi des villes mythiques. 
 04 mai, 2010

05 janvier 2009

Venise sous la neige

Le passage de 2008 a 2009 s'est fait comme chaque année avec la joie et la bonne humeur (bruyante et internationale) de la foule réunie sur la Piazza pour le devenu traditionnel compte-à-rebours et le baiser de Capodanno. Mais quand éclatèrent les premières fusées du feu d'artifice, c'est la neige qui tomba pour fêter l'an neuf. 



Comme vous le savez certainement, il neige parfois à Venise. Si cela est moins courant qu'autrefois, la neige n'est pas une curiosité et elle habille merveilleusement la Sérénissime. En voici pour exemple une vue du joli campo Santa Maria Nova, avec au fond la petite merveille Renaissance de Santa Maria dei Miracoli, un jour de neve. Autre vue, des toits cette fois :

Durant les cinq années où j'ai vécu à Venise, il a neigé chaque hiver. Une année, (était-ce en 1981 ou en 1982 ?), la ville est restée vêtue de blanc près d'une semaine. Cela n'impressionnera pas nos lecteurs canadiens, mais si les vénitiens sont habitués (ce sont pour la plupart d'excellents skieurs car les montagnes ne sont pas loin), le froid mordant fut difficile à supporter et je puis vous garantir que personne ne traînait dans les rues. A cela s'ajouta un brouillard à couper aux couteaux pendant plusieurs jours et même une interminable coupure de courant un soir de carnaval... L'un des lions du campo dei Leoncini semble vraiment vouloir éternuer, mais position oblige, il parviendra à se retenir....


Quant aux touristes, ils avaient quasiment tous disparu. C'était l'époque où la Municipalité se creusait les méninges pour attirer les visiteurs à d'autres moments qu'au printemps ou en été. Il y eut notamment la campagne "Venezia d'Inverno" avec des forfaits hôtel-musées-transports et goûter au Palazzo Mocenigo. Domenico Crivellari était adjoint à la culture et, si je me souviens bien, un certain Bertotto était en charge du tourisme. Le maire de l'époque, Mario Rigo était communiste et Sandro Pertini, le héros de la Résistance, grand ami de Venise, chef de l’État.


Voici, ci-dessous, une vue de la Venise mineure dans les années 1880, par Ferdinando Ongania. Après la chute de la République et l'avènement de l'hypothétique royaume lombardo-vénitien, la misère s'installa à Venise, vidée de toute sa substance. Grand nombre de patriciens avaient accepté de rentrer dans la noblesse de l'Empire des Habsbourg (on leur offrit le titre de comte, eux qui reconnus nobles depuis plus de dix siècles pour la plupart, n'avaient jamais accepté aucun titre nobiliaire !) et délaissèrent la ville pour courir les bals et les soirées viennoises, les manufactures et les ateliers d’État fermèrent leurs portes et en vingt ans, la Sérénissime ne fut plus que l'ombre d'elle-même. Il fit terriblement froid ces années-là et beaucoup de gens moururent de malnutrition. Phtisie et tuberculose firent des ravages.


 Aujourd'hui, les flocons de neige sont simplement un charme supplémentaire pour la belle endormie. Comme un cadeau pour ses visiteurs, pour les enfants et pour les photographes. Pour clôturer cette petite promenade d'hiver, une vue du campo Santa Maria Nova, dans la nuit du 31 décembre 2008 prise par Luca & Daniela (voir leurs belles photos sur le site e-venise.com) :

 
P.S. : Je profite de cette évocation matutinale des jolies contributions de l'hiver à la poétique de la ville et de Venise en particulier pour souhaiter un très joyeux anniversaire à ma fille aînée, Margot, dont c'est aujourd'hui le jour de naissance. Vingt et un ans ! Un entrain et une détermination incroyables, un caractère ombrageux mais un cœur d'or et une grande et belle sensibilité. Tanti Auguri pour cette année nouvelle !

 

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6 commentaires:

Gérard a dit…
Quelle splendeur !
Les Miracoli !
Dans leur silence !
Anonyme a dit…
merci pour votre site plein, à l'image de Venise, de petites merveilles dans tous les coins. Cette neige, je l'ai effectivement vu tomber le 31 décembre sur la Pescheria puis sur la place San Marco. C'était splendide. Comme l'ont été les quatre jours suivants: après la neige, la brume mystérieuse et enveloppante, puis le franc soleil d'hiver accompagné d'un froid mordant. Splendide.
Nous sommes souvent allés à Venise mais votre site nous a permis de découvrir de petites choses inattendues.
Pour la petite histoire, nous avons passé le pont de la lagune en écoutant l'excellent "la Sérénissime et la Sublime Porte" que vous recommandiez. Envoutant!
Et joyeux anniversaire à Margot!
Emma
Anonyme a dit…
Jolies et poétiques ces photos de Venise sous la neige, on dirait le décor d'un conte de Noël......... Et si tu nous racontais un conte...avec photos et musique...
Je suis en train de lire "Des turbans" à Venise, qu'en penses-tu, l'as-tu lu et aimé????? A bientôt, bon week-end. Vichka
Alexa a dit…
Que je suis contente d'avoir decouvrir ton (ta?) blog et ces belles photos de ma ville préférée! J'y etait en Septembre, mais ça fait presque 40 ans depuis que j'ai vu Venise sous la neige.
Mille grazie pour ces images.
Tietie007 a dit…
Génial ! Nous avions connu Venise sous la neige en février 2004, juste après le carnaval ! Joyeux Anniversaire à Margot !
Maicher a dit…
Although from different places, but this perception is consistent, which is relatively rare point!
nike dunk
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