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Lo spirito del viaggiatore (1) : Petits moments de paradis

à Alexandrine de Mun

Un proverbe ici dit que le voyageur qui passe par Venise, reste "trois jours ou trois ans"... Il n'en est pas toujours ainsi, loin s'en faut hélas. Mais il n'est pas besoin de rester longtemps pour s'imprégner de l'esprit comme de l'âme de cette ville unique, cité-civilisation, univers à part qui ne peut laisser quiconque indifférent. D’où l'idée qui vient de germer, au hasard de mes rencontres et des conversations avec les uns et les autres, d'une série de billets consacrés à l'art du voyage. Ce qui faisait dire à Henri de Régnier qu'on pouvait ou non être - ou devenir - "bon vénitien"... Mais l'esprit du voyageur (voyez combien cela sonne mieux en italien "lo Spirito del Viaggiatore"...) s'applique aussi dans tous les lieux de villégiature que nous choisissons ou qui s'imposent un jour à nous.

I zoga i fioi nel campo
no, no i me disturba
go imparà ad amor sto' ciasso
sto' rumor
fato de alegria"

"Les enfants qui jouent sur le campo/ne me dérangent vraiment pas/j'ai appris à aimer ce vacarme/tout rempli de joie" (traduction Tramezzinimag)
Ces vers, écrits en dialecte par l'éminent poète vénitien Mario Stefani, expriment avec simplicité et bonhommie une part de la réalité locale, casalinga, de cette vie vénitienne que le touriste souvent trop pressé, par habitude ou par économie, va le plus souvent ignorer. S'entasser comme des sardines dans une boîte de conserve sur les vaporeux qui parcourent le Canalazzo, se retrouver par milliers, suant et piétinant - ruminant aussi parfois - sur la Piazza, n'a rien de l'esprit du voyageur dont il est question ici. Au lieu de cela, celui qui s'installe sur un des bancs d'un campo comme celui de San Giacomo del'Orio, cherchant un peu de fraîcheur à l'ombre des arbres, trouvera vite ce que cet esprit veut dire... Il s'attardera et peu à peu l'atmosphère de l'endroit le pénètrera comme par enchantement. Il se surprendra à écouter les conversations des gens assis comme lui sur les bancs, il s'amusera des jeux criards des enfants qui jouent, suivra du regard la jolie fille qui traversera la place en compagnie de ragazzi très bronzés et musclés, jeunes coqs à l'allure trop affirmée pour être vraie. 


Un régal que ce spectacle, simple et gratuit qui enchantait déjà Goldoni et a nourri le poète dont les fenêtres donnaient sur ce campo. Ma grand-mère appelait cela des "moments de paradis"... Lo Spirito del Viaggiatore est fait tout d'abord de tels petits moments dont nous sommes les témoins sans l'avoir cherché.
 

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