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Un parfum de Craven A (3)

Crédit photographique © 2014 - Vagabondanse - Paris Tu Paris
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Jamais il ne pourrait oublier ce jour où il la vit pour la première fois. Non pas qu'il se fut passé quelque chose d'extraordinaire ce jour-là, mais la sensation unique qui s'empara de lui et le bouleversa tout entier, laissa en lui une empreinte si forte qu'il reste, des années plus tard, toujours aussi ému quand l'image de la jeune fille brune qui avançait dans le couloir de la faculté lui revient à l'esprit. En fait, cette image ne l'a jamais plus quitté. Il faisait beau, la lumière était haute, le ciel dégagé. toutes les senteurs du printemps semblaient vouloir se répandre dans l'air pour affoler les cœurs et les sens. Les parois du grand couloir de l'ancien couvent où avaient lieu les cours d'histoire des arts étaient tout imprégnés d'un soleil ardent, un petit vent parfumé jouait avec les rideaux de toile blanche qui dansaient devant les fenêtres. Tout était léger joyeux. Venise s'éloignait de l'hiver. Antoine n'était pas inquiet pour l'examen qu'il allait passer. la professoressa Vitalini était sympathique. derrière son chignon gris et ses lunettes d'écaille, il y avait une femme passionnée par ce qu'elle enseignait et Antoine avait trouvé en elle un soutien pour lever les obstacles que sa maîtrise encore hésitante de l'italien et l'impatience de certains de ses maîtres rendaient depuis des mois insurmontables pour le jeune homme livré à lui-même depuis plusieurs mois, loin des siens, sans aucun appui à l'université jusqu'à sa rencontre avec Lionella Vitalini. Il attendait son tour devant la salle, perdu dans ses pensées, regardant dans le vide quand il aperçut la jeune fille. Placé où il était, il la voyait avancer puis disparaître quand la brise soulevait les grandes tentures de drap blanc.

Une image de film pensa-t-il. Puis soudain un frisson le parcourut. Il ne comprit pas pourquoi ce tremblement qu'il attribua un instant à la tension des examens, à la résurgence de toutes les interrogations qui souvent l'empêchaient de dormir. Il quittait alors son petit taudis de la calle del'Aseo pour arpenter les rues de la Sérénissime, dans le silence de la nuit, coupé du monde par le casque qu'il avait toujours sur les oreilles. Il revenait au petit matin, exténué mais apaisé. il s'endormait alors, ratant les cours du matin. Ses amis le plus souvent le réveillaient en venant frapper à sa porte. Il se redressa et vit de nouveau cette fille qui avançait vers lui. elle parlait avec Betti, une des rares amies vénitiennes qu'il avait réussi à rencontrer. Elles arrivèrent à sa hauteur. sur le banc à côté de lui, posé sur son dossier et ses livres, son paquet de Craven A brillait sous le soleil. Les filles étaient à contre-jour - encore une image de film pensa-t-il - et leur silhouette était toute auréolée de lumière. Est-ce le fait que cette image le fit sourire ou que son rictus pouvait ressembler à une grimace ? mais les deux filles éclatèrent de rire.

-On peut avoir une cigarette ? Lui demanda Betti avant même de lui dire bonjour. Il s'exécuta, se leva et leur tendit le paquet et son briquet. Elles se servirent. Antoine observait la nouvelle venue. Ses cheveux étaient châtains en fait, longs et bouclés, elle les avaient tiré en arrière et un bandana vert les retenait sur sa nuque. Ses yeux aussi étaient verts. elle avait de longs cils, des pommettes saillantes où couraient des tâches de rousseur qui l'attendrirent comme l'avait attendri la manière qu'elle avait eu de donner un coup de tête en arrière pour éviter de recevoir la fumée de sa cigarette dans les yeux quand elle l'alluma. Une deuxième frisson le parcourut. Il sentit ses jambes qui flageolaient et son cœur battit plus vite. Il souriait bêtement, ne regardant que Betti. Une sensation étrange s'était emparée de tout son être. Heureux mais affolé, il ressentit soudain comme une décharge en lui et se rendit compte qu'il bandait. Là, en plein jour devant les autres. Il devint rouge de honte, fit mine de vouloir faire de la place sur le banc et s'assit sans attendre. Cela calma son érection et estompa sa gêne. Il se moquait toujours de ses amis, toujours à parler de sexe et qui, pourtant revenaient le plus souvent frustrés de leurs soirées. Il riait de leur maladresse et de cet empressement qui les renvoyait à ce qu'ils étaient encore finalement, des enfants perdus face à leurs désirs et à la trouille de ne pas savoir assumer. "Assurer" disaient-ils comme les garçons d'aujourd'hui et ils s'inventaient d'incroyables exploits à faire rougir Casanova lui-même... "Des porcs et des ânes" pensait-il en les laissant tartariner. Et voilà qu'à son tour, il ressentait la même excitation animale. Il était donc tombé amoureux de cette fille aux yeux verts. "Quel cliché !" pensa-t-il, furieux de s'apercevoir combien lui aussi était stupide. Il respira profondément. L'air qu'il avala était rempli de senteurs affolantes. Le parfum citronné de la fille - "Mais quel est donc ce parfum déjà ?" se dit-il -, l'odeur délicieuse du tabac blond et tout ce que la brise amenait de l'extérieur, les senteurs de la lagune, les arbres qui fleurissaient sur le parvis de San Sebastiano, l'herbe fraîchement coupée...

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