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Journal - novembre 2014 (extraits)



2 novembre 2014.
Le brouillard ce matin quand j'ouvre mes fenêtres, le silence approximatif dû aux vacances, les préparatifs du marché voisin, ce ciel gris rempli du cri des mouettes et des corneilles qui se mêlent, cette odeur particulière qu'on sent ici, près du port parfois avec la marée et qui rappelle tellement les effluves de la lagune le matin quand je me promène le long des Zattere ou sur les Fondamente Nuove. Et puis ce désir de La revoir, ce besoin impérieux de me fondre de nouveau dans ses ruelles sombres, de me délecter du chant des cloches à midi, du bruit que font mes pas sur les masegne millénaires où tant des miens avant moi ont marché... 

Mardi 4. 
Joli soleil ce matin après la brume. Odeurs délicieuses d'humus et de feu de bois.

Mon amie Catherine qui vit à Munich y sera dans quelques jours avec une de ses amies américaines, Darlene que j'ai reçu autrefois dans notre maison de l'impasse Guestier. Elle a un fils de vingt ans dont mon amie est la marraine. Elles ont convenu de se retrouver à Venise mais Catherine, persuadée que j'y vivais à l'année, m'a écrit pour que nous nous y voyions... Vais-je pouvoir me libérer et aller moi aussi à Venise ? Vais-je pouvoir l'accueillir et leur faire découvrir mes endroits favoris, leur faire ressentir ces impressions uniques qu'on ne peut ressentir qu'à Venise ? Nous en avons tellement souvent parlé autrefois, lorsqu'elle vivait en Californie et que j'avais abandonné les rives de l'Adriatique pour celles de la Garonne... 

Elle sera logée à la Ca' del Campo, sur le campo della Guerra du 18 au 21 mai. Si j'y allais du 18 au 26 par exemple ? Le 17 je serai à Lyon pour l'Assemblée Générale annuelle du Refuge. Lyon-Venise cela ne doit pas être trop compliqué, de jour ou de nuit. Passer trois jours avec Catherine et ses amis californiens (ils logent au Hilton Stucky à la Giudecca - ce qui n'est pas du meilleur goût hélas) puis rester seul - où avec Constance ou Jean s'ils peuvent me rejoindre - afin de chercher comment je pourrais bientôt être logé régulièrement et poser mes malles une fois pour toutes, faire les démarches nécessaires pour obtenir ce statut de résident auquel j'aspire depuis si longtemps, revoir mes anciens amis restés ou revenus à Venise. 

Mieux connaître Julien et voir selon lui ce que je puis faire à Venise. Pour Venise ; parler avec lui de Delvaille aussi... Revoir Roger et sa peinture ; faire la connaissance de son épouse... Et puis Manfred, Gabriel, Federico, Pippo... Tant d'autres encore... Et puis Antoine va bientôt rentrer d'un de ses énièmes reportages. Aller à Venise avec lui ? Faire enfin ce documentaire dont il me parle tant ? 

Questions, hésitations, doutes. Confusion aussi. Face à tout cela, je me sens perdu comme un oiseau tombé de son nid... 

Lecture de Joseph Joubert. Passionnant personnage dont les pensées font mouche mais qui me laisse parfois une drôle d'impression tant je ressens une grande proximité avec lui. Du moins avec son mode de penser et les critères qui l'ont motivé sa vie durant... Je l'ai découvert en lisant Alain par qui je me suis ouvert autrefois à la philosophie. Tous deux ont parlé à mon adolescence.Je retrouve aujourd'hui Joubert dont personne jamais ne parle. Dommage. 

Pourtant, il a ouvert la route aux plus grands, aux plus neufs. A Rimbaud quand il écrit "La poésie est fantastique" Et quand il écrit "Je n'ai jamais appris à parler mal, à injurier et à maudire", je me retrouve tout entier, autant que lorsqu'il affirme "Ce qui est beau est bien" !

Jeudi 6.
Ce même jour, en 1980, mon père s'éteignait après une longue maladie. J'avais à peine vingt-cinq ans. Je n'en faisais que vingt, sur mon visage et bien moins encore dans mon cœur. Pourtant sa disparition soudaine a fait de moi un homme, avec ses souffrances et ses ardeurs. La mort de mon père a été un révélateur dont j'aurai certes aimé faire l'économie, mais qui m'a propulsé dans le monde des vivant. Rien après ce jour n'a jamais plus été comme avant. 

Chaque année, je repense à ces derniers jours dans la grande maison où plus rien n'allait. Je revois la soirée de mon anniversaire, le triste dîner où il fut à peine présent, son regard fatigué et absent. Il savait qu'il n'en avait plus pour très longtemps. Quelques jours avant, nous avions fait une promenade. Pour la première fois, nous avons réellement parlé ensemble mais il y avait tellement de choses à dire, tellement de temps à rattraper. Hélas, aux mots succédèrent vite un silence pesant. Trop de pudeur. Trop de silences... Nous sommes rentrés à la maison sans plus parler. Il est allé garer la voiture, je suis monté dans ma chambre... Je n'ai plus jamais eu l'occasion de m'entretenir avec lui. Quelques jours plus tard, mon oncle au téléphone m'apprenait sa mort... Il avait à peine cinquante neuf ans. 

"Un honnête homme meurt toujours jeune, c'est-à-dire trop tôt" (Joubert).


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