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Caigo fisso : la poésie du brouillard vénitien

Ifaut l'avoir vécu pour vraiment se faire une idée vraie de la vie à Venise, cet hiver vénitien qui peut se faire rude. Pluie, neige, froidure et humidité sont monnaie courante. Mais le plus caractéristique de la Venezia d'Inverno (Venise en hiver) reste le brouillard quand il se répand sur la lagune et se faufile partout dans la ville lui donnant un aspect onirique encore plus marqué qu'aux beaux jours que fréquentent les touristes. 

Le brouillard transforme notre manière de considérer l'espace, il pacifie les pensées ou les densifie. Le corps avance dans cette atmosphère magique et cotonneuse comme dans un rêve. Et le silence, le silence épaissi par la brume descendue des nuées. Il faut avoir lentement glissé en barque au milieu des eaux de la lagune, là où il n'y a plus d'éclairage, où les seuls repères, bricole et paline surgissent subitement et s'estompent aussitôt comme autant de fantômes plaisantins. Dans ces moments magiques, le seul bruit qui nous relie au monde est celui de la barque avançant sur l'eau, le contact des avirons avec l'eau noire ou verte qui semble se confondre avec le brouillard. Même les vénitiens les plus aguerris à la navigation lagunaire se méfient des eaux brumeuses. Selon leur couleur, ils savent si le bateau avance dans la bonne direction. L'odeur âcre du limonio, la "fleur de lais", devenu violet, presque noir, indique la proximité de bancs et d'îlots sur lesquels on pourrait s'échouer. La tension qui se dégage de ces moments uniques est toujours tempérée, j'allais écrire refilée, par la beauté subjuguante de cette immensité vide de toute vie apparente.

Pour vous imaginer l'état d'esprit qui vous prend après-demain longues minutes de navigation dans les eaux reculées de la lagune, il faut fermer les yeux et écouter les Fantaisies pour quatre violes de Henry Purcell par l'ensemble Hesperion XX. Notamment la sixième en La mineur. Le mouvement lent, presque lancinant évoque à merveille le glissement de la barque, et tout en nous est pénétré de cette ambiance laiteuse. Puis, quand la partition s'anime, ce frisson qui nous vient et qu'on on a du mal à réprimer traduit exactement la sensation qui nous étreint lorsque le silence pesant dans lequel on avance s'estompe face à l'approche d'une terre qui émerge soudain.

Puis au retour, quand les lumières de la ville, vague halo jaunâtre illuminé par endroits de points blancs ou rouges, dessinent, au fur et à mesure qu'on s'en rapproche, les contours crénelés qui nous sont si familiers, la musique de Purcell - peut-être née d'une traversée de la Tamise, à Londres dans le brouillard d'un jour d'hiver - se fait d'un coup radieuse, exactement comme cette impression joyeuse qui succède à l'angoisse des voyageurs qui, se pensant égarés, peu à peu retrouvent la réalité et reconnaissent les lieux qu'ils vont aborder... Au beau milieu de rien, après ce vide immense immensément rempli, Venise soudain apparaît avec ses campaniles et les cheminées de ses maisons dresses comme des vigies. Même après la plus paisible des excursions, sous la férule de marins avertis bons connaisseurs des eaux de la lagune,joie et apaisement nous prennent et on a envie de crier "Terre, terre!" comme après des semaines de navigation... 
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Alvise D'Este : "Pensa se tornemmo indrio e no ghe xe più buran" (1)- 10/11/2015
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C'est le moment d'écouter très haut le glorieux Divertimento en do majeur pour orgue du compositeur tréviso-vénitien Andrea Luchesi, (élève de Galuppi et premier maître de Beethoven) comme sonnent trompes et cymbales pour une entrée triomphale : notre âme comme la barque ont vaincu l'angoissante et splendide beauté du Caigo fisso, expérience mirifique qu'il faut avoir faite une fois pour comprendre vraiment ce que vivre à Venise veut dire. Mais je ne voudrais pas, en plus de ce fatras lyrique, paraître élitiste. Tout le monde n'a pas l'opportunité d'une promenade à la rame. Si vous êtes à Venise un jour de brouillard et que celui-ci s'épaissit alors que vous êtes déjà sur un vaporetto ou une motonave en partance pour Torcello, le Lido ou Portogruaro, la sensation pourra être la même...

Pour en lire plus sur le Caigo, le récent billet de l'ami Claudio Boaretto sur son blog : http://boaretto.unblog.fr/2016/12/12/venise-a-maree-basse-et-dans-le-brouillard/

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