17 mars 2017

Saint Patrick, paresse, gourmandises, souvenirs, fin d'hiver et autres considérations (1)

Je ne sais pas ce que les gens ressentent quand le calendrier arrive à la presque fin de l'hiver. Sortir affronter la pluie et le vent, voir la nuit tomber quand la bouilloire siffle et devoir se lever avant que le coq ne se décide à chanter, tout cela a duré pendant des semaines mais bientôt ne sera plus qu'un vague souvenir. Habitué (résigné ?), notre corps fonctionne encore au ralenti et l'âme flotte dans une sorte d'entre-deux propice à l'introspection et à la mélancolie ; aux goûters plantureux- abondance de tartines beurrées et de crêpes, de confiture et de miel. Scones et biscuits à profusion, longues siestes près du feu, nécessaires contre-poids aux frimas et aux ciels bas.

On peut, quand l'hiver rugit sous les portes et fait claquer les volets, se pelotonner dans sa mauvaise humeur, se remplir de regrets devant l'été perdu et attendre, espérant vaguement qu'une lune favorable ramène pour quelques heures soleil et ciel bleu... Pourtant, se laisser porter par le rythme immuable des saisons, adapter notre quotidien au temps qu'il fait et s'en porter bien vaut bien mieux que toutes nos lamentations. Sain réaction du corps et de l'esprit. Instinct de survie sûrement.

Il m'aura fallu laisser tout ce qu'il y avait de vain dans ma vie,  ces occupations que je croyais fondamentales à la marche du monde et qui occupaient jour et nuit mon esprit, me gonflant d'une importance que je n'avais pas, autant que d'un stress inutile, pour me rendre compte combien j'avais tort de croire que dans les causes que je défendais, les actions que je menais, les idées que je servais, se trouvaient forcément ma joie et mon bonheur. Billevesées. Je garde certes la satisfaction du devoir accompli, expression sujette à caution s'il en est comme beaucoup de ce qui émane de notre monde post-moderne, mais ce n'était pas du bonheur. Juste un mélange de vanité et de prétention. Une illusion. Se sentir utile et efficace est nécessaire pour se lever le matin. Mais ce n'est souvent qu'une posture. Beaucoup de prétention là-dedans. Après tout, comme beaucoup d'entre nous, n'avais-je pas été dressé à cela ? Servir. Donner. Sauver le monde...

Ayant laissé la plupart de mes engagements au vestiaire avec soulagement, je me suis soudain rendu compte que la vie véritable n'avait rien à voir avec un agenda rempli et une course effrénée contre la montre...  Toutes ces nombreuses réunions où tant d'egos s'affrontent, j'y suis toujours allé rempli de doutes et de méfiance, simple visiteur, toujours étranger. La preuve en est qu'il ne se passait dix minutes avant que mon esprit se dérobe et que mon imagination m'emporte loin de la salle où d'autres semblaient totalement investis. Non, je le savais pourtant, ma place était davantage sur le terrain, dans le silence de mon bureau et de mes nuits pour élaborer stratégies et faire mûrir des idées. On se laisse enfermer dans d'inutiles combats avec des méchants, des ambitieux et des prétentieux, des jaloux et des sots. Certains y laissent parfois leur santé et leur équilibre... La providence m'y a fait vite étouffer. Grand merci. Je suis parti et tant pis si les mauvaises langues et les médiocres auront parlé de fuite !

La porte du vestiaire enfin refermée, la page tournée, l'air m'a soudain semblé bien plus pur et l'atmosphère enfin respirable. J'ai recommencé à vivre au rythme du temps véritable. Cela m'a pris un an. Corps et âme ont dû retrouver le rythme pour lequel nous sommes faits. Plus rien à prouver, plus aucune cause vitale pour laquelle il faut se battre même quand chaque jour de nouveaux indices nous font de plus en plus douter de participer à une juste cause. Peu à peu se font jour les intentions véritables de ses défenseurs les plus engagés, jusqu'à comprendre ce qu'ils sont vraiment finalement (voir plus haut)...

Bref, la mutation n'a pas été chose facile, mais combien aujourd'hui je me sens apaisé et en parfaite adéquation avec la nature, la vie, les jours. Qu'il vente, qu'il pleuve ou neige ou que le soleil brille, tout m'est joie et bonheur. Sentiment d'harmonie. On me traitera de naïf. Que les culs-de-plomb et les pisse-vinaigres que j'ai laissé sur place aillent au diable ! Pour la première fois depuis l'enfance, j'ai aimé ces longues journées froides, les ciels bas et gris, la pluie qui crépite sur les vitres de la maison, le vent qui souffle la nuit, la gelée blanche au petit matin et le brouillard que j'aime plus que tout. Sur les hauteurs de l'entre-deux-mers, à Venise, au pied du pic d'Orhy ou face à l'océan, pouvoir prendre le temps de regarder le temps, vivre au rythme de son corps et suivre pleinement les jours. Un délice que j'avais oublié. Un luxe. Je ne sais pas ce que ma vie sera demain et même s'il y aura un demain, mais peu m'importe en vérité. J'ai retrouvé le rythme vrai, les petits plaisirs, les joies simples et je dors comme un bébé. 

C'est aujourd'hui la Saint Patrick. Patrice ou Patrizio, du latin Patricius en fait, de son vrai nom Maewyin Succat, l'anglicisation des mœurs a répandu la version anglaise du nom du saint. Comme la saint Valentin ou Halloween, voilà encore une date-clé de nos cousins américains imposée à l'Univers entier par leur civilisation consumériste. Un jour spécial que même ici on célèbre. Un produit marketing pour faire oublier la crise... Si je peste volontiers contre la pseudo fête des amoureux (un élément du loving-package avec le pont des soupirs, la virée nocturne en gondole au son de l'aria napolitain O Sole Mio le plus souvent massacré, du mariage en blanc et dentelle synthétique dans une église où personne de la noce ne met jamais les pieds), comme Halloween me hérisse (autre invention commerciale et si peu chrétienne que je déteste : nous avons la Toussaint, qui elle fait sens à l'aune de notre culture et de nos traditions), il faut bien reconnaître que la Saint Patrick porte une symbolique véritable. C'est le patron de la verte Irlande, pays où la nature rude, flamboyante, cruelle parfois, reste encore dominante partout dans la vie des gens. Même à Dublin. Le jour marque aussi les derniers soubresauts du bonhomme hiver. Au Québec, c'est la période attendue des dernières tempêtes de neige et sous la neige la terre bourgeonne déjà. 
Il y a un poème de l'américaine Linda Gregg, qui illustre mieux que je ne saurai le faire, cette ambiance paisible qu'il m'a été donné de retrouver. Winter in Love est extrait de Chosen by the lion, recueil paru en 1994 et qui est venu à moi par le plus grand des hasards. J'avais trouvé le livre abandonné sur une chaise du Caffé del Paradiso, à l'entrée de la Biennale en juillet dernier. Je l'ai feuilleté distraitement pour voir s'il ne contenait pas un nom, une indication. Vierge de toute indication. "Son ou sa propriétaire l'aura oublié" ai-je pensé et je l'ai remis au comptoir en partant. Perdre un livre n'est jamais agréable. 

Deux semaines plus tard, j'avais donné rendez-vous à des amis sur la même terrasse, face au Bacino. J'aime terriblement cet endroit en dépit de l'afflux de visiteurs. On y savoure de vrais instants de paix l'été, sous la glycine face au plus beau paysage qu'offre Venise. Généralement, les touristes ne restent pas. Leurs heures sont comptées, les pauvres ont mille autres choses à dévorer dans le temps imparti de leur séjour vénitien. Dommage pour eux, tant mieux pour nous qui ne partons pas ou plus tard.

Arrivé en avance, je me suis souvenu du livre. Une très jolie jeune femme asiatique était au comptoir qui demandait en anglais si on n'avait pas trouvé un livre. Que le hasard me mit en présence près de quinze jours après de la lectrice de ce livre de poèmes me paraissait incroyable. J'imaginais déjà une rencontre romantique. Il n'en fut rien. Ce n'était pas le livre qu'elle cherchait. Le livre que j'avais trouvé n'avait pas retrouvé sa propriétaire... Au haussement d'épaule qu'elle fit quand la caissière lui tendit l'ouvrage, je compris que la demoiselle n'avait aucune attirance pour la poésie. Dommage. En fait, elle avait égaré le catalogue de la Biennale. Il aura très vite le bonheur de quelqu'un, mademoiselle. L'ouvrage de Mrs Gregg lui n'intéressait personne. Je m'en suis ému auprès du serveur en passant notre commande. Quelques minutes plus tard, il m'apportait le livre avec les boissons, me disant en vénitien "la touriste ne reviendra pas. Il sera mieux avec toi qui vient toujours ici avec des livres"...

Quel sens de la psychologie. Être serveur est un sacré métier où il faut être discret, observateur et perspicace. S'il m'avait fallu me persuader de cela, la réaction du cameriere en aurait été le meilleur exemple ! Je m'empressais d'accepter le cadeau mais ne pu m'empêcher de dire à la cantonade que si la personne se manifestait il faudrait me prévenir aussitôt. Après la jeune asiatique, ce fut au serveur de hausser les épaules avec un petit sourire, du genre de celui qu'on a pour dire qu'on n'y croit vraiment pas... Ce fut une découverte. Linda Gregg écrit avec beaucoup de simplicité et ses vers possèdent une petite musique raffinée. C'est léger et profond en même temps. Elle parle joliment de l'hiver et de la lenteur du temps qui passe :
I would like to decorate this silence, 
but my house grows only cleaner 
and more plain. The glass chimes I hung 
over the register ring a little 
when the heat goes on. 
I waited too long to drink my tea. 
It was not hot. It was only warm.
Mais revenons à nos moutons (irlandais). Nombreux sont ceux qui pensent que ce jour est la fête nationale irlandaise. il n'en est rien. Il n'y a pas de fête nationale en Irlande et jusque dans les années 70 lorsque la Saint-Patrick tombait un dimanche, les pubs restaient fermés. Quand on voit la beuverie qu'est devenue ce jour. Sur un site vénitien on explique depuis quelques jours que la seule chose à faire pour la Saint Patrick c'est boire ! Prudemment les autorités de la Sérénissime ont autorisé l'organisation d'une Festival Saint Patrick... à Marghera. Ouf ! le risque d'une foule internationale avinée et incontrôlable sur la Piazza a été évité...

Ce jour est avant tout une fête religieuse que reconnaissent toutes les confessions chrétiennes. Dans le monde catholique, le jour change en fonction des dates du Carême et de Pâques. Comme toutes les solennités, elle ne peut avoir lieu en même temps que les dimanches de Carême, les Rameaux ou la Semaine Sainte. Ceux qui ne le savent pas et que cela pourrait intéresser, s'agit de la commémoration du jour où l'évangélisateur de l'Irlande prêcha pour la première fois le dogme de la Sainte Trinité en prenant l'exemple du trèfle, devenu depuis le symbole du pays (mais l’emblème du pays est la harpe celtique). "Chaque année, les citoyens d’Irlande mettent un trèfle à la boutonnière pour se souvenir de cet enseignement" explique Wikipedia
  
L'hiver est une musique autour de nous comme elle est en nous, le soufflé glace du vent et la nuit qui se répand trop vite font tinter le parure de gel du bord des routes. Au début, le cœur comme une oreille entend de belles choses. Un appel au répit, le besoin de reprendre des forces. Comme le reste de la nature, s'apprêter pour le renouveau quand le printemps guilleret frappera à nos portes. Pourtant ou oublie vite les douces harmonies du début. Passées les cantiques de Noël, la musique se fait lancinante, insupportable parfois. Toujours ce clapotis trop dense sur les vitres, toujours ce vent sous les portes. Mais comme toujours, il y a la dernière mesure et en dépit des éventuelles reprises, tout en nous c'est qu'il n'y aura pas de bis et que le rideau va vite tomber et les lumières de la salle s'allumeront... 
  
Bientôt la saison nouvelle et la joie du renouveau. Il y aura encore de nombreuses averses, des matins brumeux, de nuits froides et la neige couvrira encore pour de longues semaines les sommets. A Venise, le visiteur qui se rend à San Michele ou à Murano sera tout étonné de voir comme un fond de décor les montagnes enneigées qu'on croirait pouvoir toucher, pareil à la célèbre vue de la Sérénissime gravée au XVe siècle par l'allemand Bernhard von Breydenbach.

La Piazza encore sera submergée par le caigo, cet épais brouillard dans lequel j'aime me perdre encore comme du temps de mon adolescence parce qu'il me rappelle les matins glacés des hivers londoniens, quand les autobus à impériale étaient précédés par un employé qui marchait une lanterne à la main, le chemin que nous devions faire aussi entre cadogan House, la maison du collège où j'étais pensionnaire jusqu'à la chapelle pour la prière du matin juste après le breakfast dans le gigantesque réfectoire et avant les cours du matin... 

à suivre

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...