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Saint Patrick, paresse, gourmandises, souvenirs, fin d'hiver et autres considérations (2)



J'ai décrit à plusieurs reprises sans le premier Tramezzinimag ce temps du collège à Bushey, près de Watford, dans une institution typiquement britannique où je fus longtemps perdu avant que de trouver le biais qui me permit de quitter le brouillard moral dans lequel ce séjour inattendu m'avait tout d'abord projeté. Mon adolescence a vécu dans ces lieux assez impressionnant pour un enfant de quatorze ans toutes les saisons. Un hiver glacial, puis un bien joli printemps, un été rayonnant et joyeux puis un automne plein de poésie tout empreint de mélancolie. Tout cela au figuré bien entendu. 

Surnommé Froggie par les garçons de ma maison, j'étais le seul français de toute l'école, pas une gloire dans les activités sportives sauf à la course, aux barres parallèles et au cheval d'arçon, disciplines que j'adorais. Il me fallut jouer au rugby, découvrir les règles du cricket, cirer les chaussures des préfets, leur préparer thé et toasts après les cours et apprendre les surnoms de chacun des enseignants de l'école. En quelques semaines, habillé et coiffé comme chacun d'eux, nanti d'un vocabulaire qu'aucune professeur ne m'avait enseigné, très apprécié du bibliothécaire et protégé de mon correspondant, nouveau préfet de notre maison et de son meilleur ami parent de la reine, ma vie changea. L'hiver fit place au printemps. 

N'étant pas sujet de Sa Très Gracieuse Majesté (ce que je regrettais ardemment à l'époque et peut-être encore un peu aujourd'hui), j'étais dispensé des périodes et entraînements militaires du vendredi. Mes camarades tous cadets endossaient une fois par semaine leur uniforme qu'avec d'autres bleus j'étais chargé d'entretenir. Cuirs et cuivres devaient reluire. Je n'y connaissais pas grand chose mais les fusils qu'il fallait fourbir dataient certainement de la Première guerre mondiale... J'assistais d'une fenêtre de la bibliothèque à leurs exercices de petits soldats. Tout cela était très exotique pour moi. Je n'y voyais que du folklore. 

Tout ce temps libre que je ne passais pas à marcher au pas, me permit de découvrir des trésors : Chaucer, Shakespeare, Milton, Keats, Byron, W Makepeace Thackeray, Sterne, Shelley, Browning et... Bernanos. Je passais des heures dans cette immense bibliothèque située dans la grande tour, sous l'horloge. J'étais parvenu à me faire dispenser de sciences et de toutes les matières scientifiques. En revanche, j'étais des plus assidus aux cours de littérature anglaise, de français et d'histoire. Ce séjour fit de moi ce que je suis aujourd'hui bien plus que mes études ultérieures et mes expériences professionnelles. Sans que je m'en doute, ma passion pour l'english way of life me conduira à Venise et aux choix qui ont été les miens jusqu'à ce jour...
"Toute existence est une lettre postée anonymement ; la mienne porte trois cachets : Paris, Londres, Venise ; le sort m'y fixa, souvent à mon insu, mais certes pas à la légère." 
Paul Morand
Il serait grossier de ma part d'oser faire un parallèle entre ma jeunesse et celle de Paul Morand. Cependant j'y ai trouvé quelques ressemblances et ma vie adolescente, à une plus modeste échelle of course, fut pareille à celle de l'écrivain. Même environnement diplomatique, même prééminence de la représentation sociale, des usages et des traditions même univers cosmopolite, mêmes atavismes grands bourgeois issus d'avant 187, une certaine idée de la vie, un langage, une "manière de dire" disait ma grand-mère... Mais aussi Londres et Venise. Cette proximité je l'ai aussi trouvée à la lecture de Bernard Delvaille qui aimait Londres et Venise aussi. Ce ne furent pas mes seuls mentors. Matzneff m'offrit avec son journal et certains de ses récits, ses chroniques dans Combat, une meilleure connaissance de l'orthodoxie et des penseurs russes d'avant la catastrophe de 1918 et les soixante dix ans de chape de plomb et Roland Barthes m'apprit à penser bien mieux que Sartre que j’abhorrais en dépit de ses mots d'une émouvante vérité sur Venise. Ni Morand, ni Delvaille, ni Matzneff ne figuraient au catalogue de la bibliothèque du collège où j'aiguisais mes goûts littéraires à défaut d'apprendre à défiler fusil sur l'épaule. Mais un auteur dont je n'avais jamais entendu parler auparavant apposa sur moi une marque qui demeure encore à ce jour. Il s'agit de Marc Bloch


Le Headmaster de notre maison, chez qui nous étions assez souvent conviés possédait une imposante bibliothèque. Il possédait la collection complète reliée des Punch, la revue satirique née dans les années 1840, et beaucoup d'ouvrages d'histoire et de philosophie. C'est lui qui me fit lire Historian's craft, titre anglais du fameux ouvrage de Bloch, Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien après une passionnante conversation avec cet homme dont le nom m'échappe aujourd'hui mais à qui je dois de m’être sorti avec bonheur de ces longs mois d'enfermement dans un univers auquel rien ne m'avait préparé. J'ai retenu (je l'ai en fait noté ce soir-là dans mon journal) que c'est "l'homme vivant qu'il fallait chercher sous la poussière des archives et dans le silence des musées" comme l'exprimait si clairement Georges Duby dans la Leçon inaugurale qu'il prononça au Collège de France (publié chez Gallimard en 1971). 

Je ne pense pas avoir tout compris à l'époque, bien que le lecteur goulu que j'étais déjà dévorait toutes sortes d'ouvrages dans une polymorphie qui pourrait presque sembler pathologique, je n'étais qu'un enfant curieux et peu enclin à courir après un ballon ou taper dans une balle. Il me fit cadeau du livre que je possède encore. Je l'ai lu récemment en français dans l'édition publiée chez dans la collection Quarto qui regroupe plusieurs ouvrages de l'historien, intitulé L'Histoire, la Guerre, la Résistance. Je suis toujours ému en pensant que c'est un professeur britannique qui m'apprit l'existence de cet auteur, esprit brillant et grand résistant exécuté par les nazis quelques jours avant leur reddition. Les liens qui m'unissent ainsi à ma jeunesse en Angleterre et mon coming of age à Venise sont liés par deux éléments déterminants : l'Histoire et la littérature.

"Venise résume dans son espace contraint ma durée sur terre, située elle aussi au milieu du vide, entre les eaux fœtales et celles du Styx." écrivait aussi Morand. C'est un résumé de ma pensée aujourd'hui. Arrivé à un âge où on n'a plus rien à prouver, où on est revenu de toute vaine ambition, où les rancœurs se sont émoussées et où on a oublié regrets et échecs pour ne conserver que ce qui nous construit bien davantage que ces sentiments qui hélas occupent souvent trop de temps dans notre vie : nos rencontres avec des êtres d'exception, des textes, des peintures ou des musiques qui instillent en nous, le plus souvent sans que nous noue en rendions compte, non pas les ferments de ce que nous devenons mais de ce que nous sommes depuis toujours. Mystère insondable que ma foi attribue depuis que je suis capable de penser à un dieu bienveillant dont nous déjouons la plupart du temps des projets qu'il avait pour nous. Pourtant, il revient à la charge avec entêtement, car lui sait ce qui est bon pour nous. Les plus chanceux finissent par céder et on peut dire quand ils nous quittent que leur vie fut une vraie vie, leurs actions de véritables gestes vers les autres, et qu'avec eux l'humanité a fait de grands pas en avant... De toutes ces pensées, ce professeur bienveillant et passionné que j'ai croisé sur le chemin de ma vie a permis que je retienne l'essentiel en aiguisant ma curiosité et mon intérêt pour des sujets - et des idées - qui toujours correspondaient à ce qui vibrait naturellement en moi. 

Je me souviens avoir été très ému lors de la première vision du film de Peter Weir, The Dead poet society (Le Cercle des poètes disparus) sorti en 1990. En voyant et en entendant le rutilant professeur John Keating (sur)joué par l'acteur Robin Williams, je me revoyais dans le salon de ce professeur anglais qui savait nous intéresser à mille curiosités intellectuelles. Mes véritables Humanités, c'est dans cette école que je les ai faites.


Nous abordons donc les derniers jours de l'hiver. Linda Gregg découverte par hasard m'a fait penser à une autre poétesse anglaise. Emily Dickinson. Elle aussi a écrit de bien jolies choses sur l'hiver. Parler des femmes écrivains anglo-saxonnes semble bien éloigné de Venise et de sa civilisation. Pourtant, bien des vers de Shakespeare à Robert Browning, et bien d'autres encore, qui nous régalent aujourd'hui doivent leur existence à Venise qui les a inspirés. Et puis Tramezzinimag est un blog où s'exprime un Fou de Venise depuis bientôt douze ans qui aime à partager ses goutes culinaires, ses lectures et ses idées. On dit que l'hyper-communication annihile nos relations. J'ose penser que Tramezzinimag les entretient au contraire et les nourrit, modestement, d'idées et de sujets assez divers. Tant qu'il se trouvera - plaise à Dieu que cela dure toujours - un lecteur intéressé, amusé et satisfait. Que celui-là et la grande famille des Amis du blog, soit remerciés pour leur fidélité.

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