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Comme une source d'eau vive : Enchantements. Ebauche 2



Pourtant à l'entendre, c'était plutôt de  l'Ange dont il fit la rencontre. Pour être plus précis, j'oserai dire qu'il fut longtemps persuadé d'avoir été, comme Tobias, confronté à un envoyé des dieux... Antoine soudain fut subjugué. Cela aurait pu l'anéantir. Il ressortit de l'épreuve régénéré et transfiguré. Je ne l'avais pas revu depuis cette fameuse lettre retrouvée par hasard. Il était en France pour voir sa mère qui n'allait pas bien. Nous avions convenu de nous retrouver dans notre café d'autrefois. Il était assis à la place habituelle et lisait. Quand il leva les yeux, sans même me saluer, il me montra le livre et me lut un passage :

"Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne. 
J’aimais les peintures idiotes, dessus des portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.
Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements."
Nous nous retrouvions là, comme avant. Comme si nous ne nous étions jamais éloignés l'un de l'autre. Comme si Venise n'existait pas entre nous et que nous nous étions quittés la veille. Curieux de savoir ce qu'il avait vécu depuis notre dernier échange, je lui posais ùmille questions. Par bribes ce soir-là et les jours qui suivirent, j'appris combien sa vie avait été bousculée, ses certitudes impitoyablement malmenées. Je m'attendais au récit des aventures flamboyantes d'un jeune étudiant gourmand de connaissances nouvelles, il me raconta l'épopée d'un rêveur découvrant des terres inconnues. Il avait changé. Plus mûr, plus posé. un peu triste aussi. était-ce la santé de sa mère ou des faits qu'il ne voulut pas mentionner ?

Il m'expliqua que ces mots de la Lettre du Voyant avec lesquels Rimbaud se raconte, le ramenaient de longs mois en arrière, quand son chemin croisa celui d'un flamboyant voleur de feu. Il ne fut pas le premier à pénétrer sa vie et en piétiner les plates-bandes trop bien alignées, mais il fut celui qui arrivant au moment juste, le révélant à lui-même. Dans la fulgurance de son passage, pareil au ressenti du pilote perdu dans le désert quand il croise le Petit Prince, sa vie en fut chamboulée. Les questions que posait l'intrus, les constats qu'il faisait et tous les moments vécus ensemble le nourrissent encore à chaque instant. La comparaison est d'Antoine pour qui l'ouvrage de Saint-Exupéry a toujours été une sorte de manuel. Il me parla de l'Ange. Bien plus tard, en lisant les premières pages du roman qui le fit connaître et lui valut le prix Fémina, je retrouvais les paroles qu'il prononça ce soir-là.

Depuis son départ, je reviens souvent à l'endroit où je l'ai rencontré. Était-ce un rêve ? Un fantasme d'écrivain en mal d'inspiration, une illusion jaillie de désirs inconnus ou depuis longtemps oubliés ? Certains dans mon entourage qui furent témoins de ces jours de fulgurance, où la joie et la plénitude se mêlaient de cris et de douleur aussi parfois, furent soulagés quand il sortit de ma vie. Ils n'avaient pas compris. Ils ne pouvaient comprendre. Comment pouvaient-ils croire à cette fulgurance quand je tentais maladroitement d'en raconter les conséquences et atténuer leurs dommages collatéraux. Peu m'ont vu souffrir autant que rayonner de joie. Car c'est bien de joie et de douleur dont il s'est agi des jours durant. Une de ces expériences intérieures qu'on pourrait qualifier de mystique si elle n'avait pas été incarnée dans chacune des minutes passées avec une densité telle qu'il m'était impossible distinguer la douleur du plaisir, la frustration de l'abondance, l'aberration de la vérité... Cet enfant de septembre m'a mis en face de réalités que je ne parvenais pas à voir. Il m'a aiguillé autant qu'il m'a révélé.
 
Autant d'évidences montrées du doigt par un jeune poète un peu perdu lui-même qui pansa ses blessures dans la paix de mes jours,  mais dont la lucidité extrême réveilla ouragans et tempêtes. Pareil à l'Ange avec Tobias, il m'a ouvert les yeux et tout a pris sens. Ma difficulté d'être a trouvé son remède. Avec la ferveur, j'ai aussi retrouvé le chemin de l'écriture. Dans mon univers faussement ordonné, il a semé le désordre et tout fichu en l'air. D'excès en excès, j'ai découvert un autre monde. Celui de l'art sans concession, de la douleur de créer, de la séparation d'avec les évidences et les affirmations, les faux choix   qui tiédissent l'âme et les sens... Mon cœur et mon âme trop longtemps asphyxiés, rancis par mille certitudes infécondes qui m'encombrèrent depuis trop longtemps. L'Ange ne se trompait jamais quand il m'assénait ses vérités. Douloureuse révélation mais qui m'a permis de grandir. L'Ange, en fait m'a sauvé !
à suivre 

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