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Quand Goethe revint à Venise (1)


"Ainsi, Dieu soit loué, Venise aussi n’est plus pour moi un simple mot,un nom vide de sens."
Lorsque le jeune Johann Wolfgang Goethe reçoit des mains de son père la maquette d'un bateau aux formes bizarres, il ne sait pas encore combien ce jouet sera porteur de sens et qu'il permettra d'ajouter au patrimoine intellectuel de l'Humanité une œuvre magnifique, les fameuses Épigrammes vénitiennes dont on n'a compris le sens que bien après leur publication. Venise rappelait hier la mémoire du grand poète avec la pose d'une plaque sur la façade de la maison qu'il habita lors de son second séjour en 1790. 

La gondole miniature oubliée depuis longtemps par le conseiller du prince devenu un écrivain célèbre, poète renommé et philologue respecté dont la réputation dépasse depuis longtemps les frontières d'Allemagne, lui revint en mémoire ce jeudi 28 septembre 1786. Il décrit l'émotion très proustienne qui s'empara de lui lorsque, le navire sur lequel il avait voyagé sur le Brenta déboucha dans les eaux de la lagune de Venise, il vit s'approcher les gondoles venues prendre les voyageurs pour les mener jusqu'à la cité des doges. Un mois exactement après son anniversaire (Il a eu 37 ans un mois auparavant jour pour jour) et deux mois après celui de son père, Johann Caspar Goethe qui ramena de son périple italien cet objet dont rêva le fils. Une certaine manière de se retrouver chez soi. 

Ce voyage tant désiré et longtemps préparé, qu'il remit déjà à deux reprises, le voilà enfin qui s'accomplit. Dans la tradition établie depuis une centaine d'années qui veut que tout jeune homme de bonne famille fasse ce Grand Tour sans lequel son éducation resterait incomplète, le Voyage en Italie du poète dont il publiera le récit dans les années 1815 - pratiquement en même temps que le Rome, Naples et Florence de Stendhal - est un peu une fuite. Goethe est une célébrité en Allemagne et sa renommée fait de lui un personnage très en vue. A la manière des people d'aujourd'hui, invité et fêté partout. ses faits et gestes sont suivis et commentés en permanence. C'est donc une personne publique qui part en catimini de Karlsbad où viennent d'être organisées de grandes réjouissances pour son anniversaire. 

Début septembre, fatigué de tout cela, sollicité voire harcelé, il part enfin pour ce voyage tant désiré. A chacune de ses précédentes tentatives et pour des raisons diverses, il n'avait jamais dépassé le col du Saint Gothard. Cette fois, il part pour de bon et le périple durera plusieurs mois. Comme le souligne Eric Leroy du Cardonnoy, Goethe se doit aussi de mettre ses pas sur ceux de son père qui fit le même voyage en 1740.  Les gravures et les objets que Johann Caspar Goethe ramena avaient frappé l'imagination du fils qui en resta fortement marqué. La maquette de gondole qu'il lui était interdit de toucher notamment...


Mais compte-tenu de la personnalité de Goethe, ce voyage parfaitement préparé autant qu'on pouvait le faire à son époque, tant matériellement que d'un point de vue culturel, doit parfaire et dépasser celui du père. Et c'est le coup de foudre pour la Sérénissime. Sa découverte de la République des Castors le remplit d'enthousiasme et de joie. Son Volkmann sous le bras comme le feront cent ans plus tard les voyageurs avec leur Baedeker (et aujourd'hui le Guide Bleu ou le Routard), il arpente les ruelles étroites et les campi, visite palais et couvents, assiste à des séances du Tribunal, se promène au marché et le soir sur la Piazza, va au spectacle... Mais le plus important pour lui est le retour en enfance que provoque l'arrivée à Venise vécue comme un nouveau départ.

"Ainsi il était écrit dans le livre de la Destinée, à ma page, qu'n 1786, le 28 septembre à cinq heures du soir, heure de chez nous, j'apercevrais pour la première fois Venise, en débouchant de la Brenta dans les lagunes, et que peu après je débarquerais dans cette merveilleuse ville insulaire, dans cette république de castors, et que je la visiterais. Ainsi, Dieu soit loué, Venise aussi n'est plus pour moi un simple mot, un nom vide de sens, qui m'a si souvent tourmenté, moi l'ennemi mortel de toutes les paroles qui ne sont que de vains sons.
Lorsque la première gondole vint accoster le bateau (cela se fait pour transporter plus vite à Venise les passagers pressés), je me souvins d'un ancien jouet de mon enfance, auquel je n'avais plus songé depuis vingt ans. Mon père possédait un beau modèle de gondole qu'il avait rapporté ; il y tenait beaucoup, et c'était une grande faveur pour moi quand l'une ou l'autre fois on me laissait jouer avec elle. Les premiers éperons de tôle brillante, les cages noires des gondoles, tout cela me saluait comme une vieille connaissance, et je jouis d'une agréable impression d'enfance dont j'avais longtemps été privé."

Comme le souligne Eric Lroy du Cardonnoye, ce retour à l'enfance et la jubilation d'avoir pu enfin braver en quelque sorte, même plus de vingt cinq ans après, l'interdiction parentale de ne pas toucher à la gondole rapportée de voyage expliquent l'état d'esprit de Goethe quand il arrive à Venise. "Il s'agit d'une certaine manière d'une renaissance après les années passées à Weimar où il se sentait de plus en plus exilé, en un exil intérieur, où il devait toujours effectuer une séparation étanche entre vie privée et vie publique."

Cette arrivée, avec la découverte de la mer et la prise de conscience admirative du combat des hommes pour lutter contre les dangers et les ravages de la mer. cette adéquation qui s'accomplit entre les mots et la réalité se révèle dès son arrivée dans les eaux de la lagune, "la parfaite coïncidence entre le monde des signes et les référents, une certaine manière de se retrouver chez soi".

à suivre

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