13 novembre 2005

La peur a changé de camp par Bertrand Renouvin

Devant les récents évènements qui ont fait se tourner les regards du monde entier vers les banlieues françaises, je ne résiste pas à l'envie de vous communiquer cet excellent éditorial de Bertrand Renouvin dont les réflexions et les commentaires s'avèrent terriblement justes et efficaces, paru dans "Royaliste", le 3 octobre dernier. Ce journal de réflexion, totalement indépendant, est lu par des gens de tout bords. Je vous en recommande la lecture, roborative et tonifiante. Médication vraiment nécessaire devant tant de journaux langue-de-bois-et-leur propagande parisianiste...
"Dans le métro parisien, de grandes affiches nous informent de la publication d’un livre dont les médias disent grand bien : « La société de la peur », d’un certain Christophe Lambert. Renseignement pris, cet auteur massivement promu est président de Publicis Conseil France et ami de Nicolas Sarkozy.

Comme nous sommes dans le champ de la communication politique, il me paraît de bonne méthode de ne pas lire d’emblée l’ouvrage et de prendre son titre comme slogan ou, au mieux, comme symptôme des représentations mentales de l’oligarchie.
Le thème d’une France apeurée par les « réformes », repliée sur son modèle social, ennemie du risque et affolée par la mondialisation est inscrit depuis belle lurette sur les fiches argumentaires de la classe dirigeante.


Avec d’autres, nous avons dénoncé cette tentative d’intimidation du peuple français, d’autant plus abjecte qu’elle émane de hauts fonctionnaires protégés par leur statut, de capitalistes jouissant de leur fortune, de politiciens plus ou moins corrompus et entourés de gardes du corps, de riches journalistes vivant avec les riches. C’est sans doute faire preuve d’un populisme vulgaire que de rappeler que la promotion de la précarité par le « contrat nouvelles embauches » est faite par Jean-Louis Borloo, propriétaire d’un palais à Marrakech, et que les émoluments du président de Publicis Conseil le mettent à l’abri du besoin.


Inutile d’insister cependant. Le cynisme des oligarques est de notoriété publique, leur luxe s’étale dans les gazettes spécialisées, leurs techniques de manipulation provoquent de franches rigolades.


Ils croient que nous sommes trop bêtes pour saisir la subtilité de leurs manœuvres et la férocité de leurs appétits. Tragique erreur – de celles qui vous conduisent droit au réverbère ! Les faits et gestes des dirigeants sont scrutés chaque jour, et d’autant plus facilement que ces messieurs et ces dames adorent se produire sur les écrans de télévision.
Les publicitaires et les journalistes de cour ne comprennent pas qu’ils montent chaque jour des spectacles obscènes – dont ils font partie. Ils ne voient pas que notre problème – celui des « gens », celui des « beaufs » - ce n’est plus la peur mais la haine qui menace de nous emporter et qui ferait échouer la révolution démocratique à accomplir.


La classe dirigeante ne voit rien, ne comprend rien mais elle sent le danger. Sa peur est encore diffuse, elle la refoule lorsqu’elle se laisse surprendre par un vote de rejet, par un mouvement de colère, par l’effet d’un scandale qu’elle n’a pas su camoufler.


La peur a changé de camp. Le phénomène est manifeste depuis le soir du 29 mai dernier. La violence inouïe de la réaction des partisans de la « Constitution », succédant aux folles insultes dont ils nous ont accablés pendant la campagne, ne tient pas à l’échec d’un projet de traité qui n’avait pas passionné l’oligarchie pendant les discussions préparatoires. L’échec du référendum a été ressenti comme le signe d’une remise en cause radicale d’une classe dirigeante désormais privée de ses alibis. Lorsque Jean-Marie Le Pen servait d’instrument grossier et inefficace à la protestation populaire, les oligarques pouvaient se nimber de morale démocratique. Ils sont maintenant confrontés à un rejet politique, durci par la lutte de la classe des salariés contre la caste possédante. Celle-ci devine qu’elle ne doit pas se préparer à une alternance tranquille, avec pertes provisoires de postes et de prébendes heureusement compensées par de confortables situations dans le secteur privé : c’est l’ensemble du système oligarchique qui est menacé. Non seulement la direction de l’UMP, les chiraquiens, François Hollande et sa fraction, mais aussi les patrons du Medef, les éditorialistes et les experts médiatiques, les féodalités régionales et municipales, diverses clientèles organisées en maintes officines…


La peur de perdre, de tout perdre, gagne le petit monde de privilégiés. Elle va paralyser les esprits, déjà en proie au déni de réalité, et nouer les ventres. Pour l’insurrection qui se prépare, sachons raison garder."

Bertrand Renouvin


Avec l'aimable courtoisie du journal Royaliste

posted by lorenzo at 23:51

Roberta di Camerino

J'ai eu le privilège entre 1981 et 1985 de rencontrer la célèbre Roberta di Camerino, grande dame de la mode italienne âgée aujourd'hui de 85 ans. Giuliana Coen, de son véritable nom, a commencé pendant la guerre à créer des sacs et des vêtements. revenue à Venise après l'armistice, elle fonda sa maison de couture et e rendit célèbre en créant des modèles devenus fameux, comme le fameux sac Basonghi, adopté par la Princesse Grace puis par de nombreuses célébrités américaines et italiennes. 
 
SAS La Princesse Grace de Monaco à la une de Europeo, avec la borsetta Basonghi en 1959
Elle dessinait sans arrêt et j'allais souvent chez elle, dans son palais, magnifique bâtisse du XVIème siècle, où se croisaient des stylistes, des créateurs de tissus, de jeunes artistes et des hommes d'affaires pas toujours recommandables. C'était l'époque de la loge P3, des mafieux recyclés dans la politique internationale, des politiciens affairistes. Il y avait des gardes du corps à l'entrée. Giuliana était toujours affable. J'étais un peu au début considéré comme le grouillot de la maison d'édition Graziussi. Puis, à force de rencontres, de conversations et surtout après plusieurs soirées à la Fenice ou au Palais Clary, chez le consul, Giuliana, commençant de me prendre en considération, se prit d'amitié pour moi. Contrairement à son mari, Adalberto Sansone qui s'entêta toujours à m'apostropher avec l'épithète (assez péjoratif dans la hiérarchie des titres italiens) de "geometro" pour marquer je ne sais quelle différence... Giukiana me parlait de mille choses, et j'assistais souvent à des scènes truculentes entre son mari, ses assistantes et elle. Bonne fourchette, c'était aussi une excellente cuisinière et autant que je m'en souvienne, elle était membre de notre Academia della cucina italiana, ancêtre du mouvement Slowfood dont je vous reparlerai. Nous avons publié un très joli portfolio en très petit tirage aujourd'hui rarissime, où la Camerino présentait une douzaine de croquis ornés de son célèbre R pour Roberta. La maison continue sans elle, dans le même esprit, avec beaucoup de panache et un peu plus de modestie peut-être, après quelques années sombres. Son logo est présent aux quatre coins du monde mais reste peu en vogue en France.

11 novembre 2005

Trovar casa a Venezia *



Quand on vous dit qu'il est vraiment difficile pour les vénitiens de trouver à se loger à Venise...Tout le monde s'arrange comme il peut. Même un trou minuscule est devenu précieux. Sur la photo, communiquée par il sior Stefano du site www.Vanessia.com, un mini-appartement facilement transportable et déménageable... Cave canem. 

 posted by lorenzo at 23:38

A Bordeaux aussi, il y a un bien beau marché...

Je vous parlais hier des marchés en plein air de Venise. celui du Rialto, le plus important, le "ventre" de la ville, et des autres "marchés de proximité", pour emprunter le langage politico-administratfif. Rien ne peut les remplacer en dépit des normes européennes qui imposent de plus en plus de critères fort coûteux et souvent peu adaptés à la réalité quotidienne et locale, telles les vitrines réfrigérées, les marchandises sous protection plastifiée, les emballages stériles. On en discute autant à Venise qu'à Bordeaux, à Langon ou à Notting hill...
A Bordeaux justement un grand marché traditionnel a lieu depuis la nuit des temps sur la place Saint Michel, le samedi matin. Situé à deux pas des halles, "les Capucins", il s'étend sur toute l'esplanade qui entoure la très belle église Saint Michel et son campanile gothique en bien mauvais état mais très prisé des touristes. Chaque samedi donc de nombreux stands proposent à une clientèle très diverse fruits et légumes, volailles vivantes, oeufs frais, viandes et charcuterie, miels et confitures, mais aussi du vin, des fleurs, du pain et des pâtisseries. Bref tout ce qu'on s'attend à trouver sur un marché. Comme à la campagne. Car nombreux encore sont les maraîchers qui viennent vendre leur propre production : choux, poires et pommes, poireaux et oignons, herbes frâches, salades et fleurs du jardin. Le muscat ne vient ni d'Espagne ni des rives orientales de la Méditerranée, il arrive souvent de Macau ou de Parempuyre. Bien sûr beaucoup de stands s'approvisionnent au Marché de Brienne, le centre d'approvisionnement en gros et leur marchandise arrive d'Israël ou du Brésil. Mais il y a encore et pour combien de temps de vrais cultivateurs qui arrivent dès 5 heures du matin et déballent leur marchandise souvent pleine de terre et de paille. La marchande de volaille termine de peler les lapins, on pèse les dindons et les poules avec des balances à la romaine. Un vieux monsieur édenté vend uniquement des oignons, des noix, de la menthe et du persil. Tiens, cette semaine il a des carottes. Elles sont énormes. Pas une n'a la même taille. Elles sentent bon. Non loin de là, de l'autre côté de la Flèche (nom donné ici au campanile qui fut longtemps le clocher le plus haut de tout le sud de la Loire et que Louis XIV rabaissa comme il voulait rabaisser l'arrogance des bordelais), ce sont les "textiles" : camelots du roi et marchands de tissu, de bimbeloterie, de vêtements, d'articles de vaisselle, mercerie... On y trouve de tout.
L'ambiance est bon enfant. Des musiciens roumains rivalisent de talent dans l'espoir d'une pièce. Quelques clochards sans âge dorment sur des caisses vides en attendant de pouvoir ramasser ce qui sera tombé par terre et restera comestible. On se réchauffe en buvant un café chaud ou en mangeant des frites. La marchande de merveilles montre ses doigts brûlés par la friture et vous offre toujours quatre ou cinq pièce de plus que la douzaine achetée.
Quand j'étais adolescent, on ne parlait sur ce marché que portugais ou espagnol. Aujourd'hui, la plupart des chalands sont arabes et les cafés autour de la place servent du thé à la menthe. Je me souviens de femmes très brunes, en jupons très colorés qui portaient les paniers sur leur tête, des stands avec des chevreaux vivants, des chatons et des chiots. Il y avait aussi un fromager qui nous faisait goûter chaque samedi un cantal onctueux comme je n'en ai jamais plus retrouvé... La rumeur dit que la Municipalité veut chasser les marchands parce qu'à cinq cent mètres les halles ont été confiées à une société privée qui doit rentabiliser son espace. Ainsi, deux marchés se confrontent et se tournent le dos au lieu de se développer de concert. Déjà les emplacements qui se libèrent suite à un décès ou un départ à la retraite ne sont pas reproposés en dépit des demandes. La ville il est vrai a ouvert ces dernières années plusieurs nouveaux marches de plein air : le jeudi, il y a le marché biologique né sur la jolie petite place Saint Pierre et qui s'y trouvait trop à l'étroit. Il a rejoint l'emplacement d'un autre marché devenu célèbre ici, le marché du Colbert. Situé en face du croiseur "le Colbert" (désarmé et devenu un musée flottant qui fait couler beaucoup d'encre à défaut d'être coulé par ses détracteurs...). C'est un marché du dimanche où se retrouve tout le monde : étudiants et bourgeois, intellectuels et nouveaux-riches, snobs et artistes. On peut y déjeuner d'huitres et de viandes rôties (la daube de taureau au moment des corridas est un monument), on vient y boire le verre du dimanche et savourer d'excellents cannelés... Les habitants de la périphérie ont aussi leurs marchés et puis il reste quelques vestiges des marchés couverts de quartier : aux Chartrons, derrière le Palais Gallien, celui du cours Victor Hugo, non loin de Saint Paul... Rien ne remplacera l'atmosphère incomparable de ces lieux de vie où tout le monde se retrouve, tous réunis par la joie de bien manger, par le goût des bonnes choses, un appétit d'authenticité et d'humanité... Allez ressentir tout cela dans un hypermarché Carrefour ou Auchan...
posted by lorenzo at 14:07

10 novembre 2005

Le véritable maître de Venise




"Venise; tes ombres ont été les gardiennes de tes premiers trésors : palais et leurs opulences, églises et leur faste, Arsenal et son orgueil. Elles t'ont sauvée de toi-même et de l'envie des autres. Les amants sont venus à l'encontre de la ville sur l'eau - une ville en l'air n'étant pas encore érigée. Nul pouvoir, pas même celui des doges, n'égale celui de ton passé. Et les lions de Saint-Marc ne se sont pas prosternés devant les autres saints. en ton sein a germé la semence de Rome et de Byzance, de l'Europe et du Levant, d'un Occident sans repos et d'un Orient languissant."   

Predrag Matvejevitch, 
L'Autre Venise
traduit du croate par Mireille Robin et l’auteur
Fayard, 2004



posted by lorenzo at 21:51

09 novembre 2005

Faire son marché à Venise

Dans tous les pays du monde, à la ville comme à la campagne, il y a des marchés. L'atmosphère y est souvent très roborative. Les plus chagrins se dérident au milieu des étals de fruits et de légumes, parmi cette foule bon enfant le plus souvent qui traîne, regarde les marchandises, compare, discute. Nulle agressivité sur un marché, ce n'est pas comme dans ces grandes surfaces impersonnelles ou derrière son caddie, la ménagère énervée part en guerre contre ceux qui hésitent dans les rayons, contre la caissière trop lente ou le produit qui manque bien sur quand on en a besoin. 

A Venise, plus encore qu'ailleurs, aller faire son marché est un réel plaisir. D'abord parce que on se retrouve vite hors du temps : pas de camion, d'odeur de tuyaux d'échappement, d'embouteillages. Lorsque vous habitez de l'autre côté du grand canal, le meilleur moyen d'y arrivere st de prendre le traghetto, ces gondoles avec deux gondoliers qui vous transportent d'une rive à l'autre pour quelques centimes depuis mille ans. Il y a aussi le pont du Rialto toujours gorgé de monde comme il l'était déjà au Moyen-âge. Les ruelles sont remplies de monde et les marchands de fruits, de légumes, les bouchers, les poissonniers, les charcutiers rivalisent d'ingéniosité pour présenter leur marchandise aux vénitiennes tirant leur chariot. Mais d'autres lieux plus paisibles abritent aussi de petits marchés : le campo santa Margarita avec un des meilleurs poissonniers de la ville et un fleuriste sympathique, la barque delle erbe à deux pas, près du pont des Pugni de San Barnabà, les marchands des quatre saisons de la Lista di Spagna, ceux du campo Santa Maria Formosa, ceux encore de Castello, sur la Via Garibaldi... Un univers vivant, pittoresque où l'on trouve une marchandise qui échappe encore aux règlements imbéciles établis par les fonctionnaires obtus du Parlement européen.
J'ai connu aussi lorsque je vivais là-bas un petit "fruttariol", en bas de chez moi. Son échoppe était pareille que celles des gravures d'autrefois, quelques mètres carrés où s'entassaient des caisses légumes et de fruits variant selon la saison. La provenance était repérable aux étiquettes sur les caisses : Mazzorbo, Padoue, Vicenza... Les pêches en été comme les poires en automne étaient toujours des délices. Elles arrivaient le matin en bateau de tous les ilôts maraîchers de la lagune et parfois de villages des environs sur le delta du Pô ou de la Brenta. Les plus exotiques étaient les oranges de Siçile ou les pommes de terre du Piémont. La chicorée venait de vérone, les choux et les carottes de Torcello ou d'une île-jardin du nord de la lagune... Rien à voir avec ces fruits insipides et ses légumes calibrés que l'on trouve dans nos supermarchés aseptisés ! Quelquefois, il avait de beaux œufs énormes, provenant d'une ferme de San'Erasmo. Deux jolies statuettes de pierre brillantes comme du fer luisaient de chaque côté de sa devanture comme deux hiératiques gardiens. Dans sa boutique se retrouvait les vieilles dames du quartier, les étrangers qui résidaient dans les beaux immeubles de Dorsoduro et les cuisiniers des trattorias du coin. Une famille en quelque sorte. Le marchand ne parlait que le vénitien et j'étais très fier quand il m'accueillait le matin me gratifiant d'un très sonore "Buon di, sior Lorenzo, xe cosa ti vuoi, oggi?"... 



posted by lorenzo at 23:21

08 novembre 2005

Urgences, urgences...

« C’est incroyable, papa » me disait ce matin ma fille Constance (huit ans), en parlant de sa sœur aînée, « Margot n’est pas contente parce qu’ils ont ouvert de nouveau les urgences pour des jeunes qui font du feu dans les voitures et elle dit que cela va faire comme le 11 juillet »… Je n’ai pas compris tout de suite ce qu’elle voulait dire. Et puis une vieille dame affolée rencontrée sur le chemin de l’école qui criait à la cantonade « c’est la guerre civile » m’a permis de traduire les propos déformés par ma petite fille : l'état d'urgence, les incendies de voitures et le 11 septembre... 
J’ai éclaté de rire, laissant la vieille dame éplorée devant tant de légèreté « alors que l’heure est grave »… J’ai ri devant ce bon mot innocent qui m’a simplement rappelé, s’il était besoin, combien nous devrions relativiser les évènements et prendre du recul. Oui la situation est préoccupante, oui le désarroi que traduit ces manifestations inadmissibles ne peut que dérouter et nous interroger. Mais, dans ma prise de position contre la constitution européenne, lorsque je prétendais que le oui entraînerait de gros désordres, tout le monde se gaussait. Le non a au moins empêché que ce qui se passe en ce moment soit démultiplié et se déroule dans d’autres lieux et d’autres milieux que nos banlieues et avec une bien plus forte intensité . 
Je crains hélas que ces piteux évènements ne soient que la preuve de l’inanité de nos dirigeants, nationaux et européens; leur incapacité à gouverner, puisque gouverner c’est prévoir. A force de manquer de conviction, à force de se mettre lâchement à la traîne des puissances ultra-libérales, étatiques ou multinationales, voilà ce que l’on récolte. En politique comme dans tout autre domaine, l'expérience prouve qu'il est vain de suivre lâchement les modes. A trahir ce qu'on est vraiment, on est toujours puni.
Point d’homme providentiel (je suis convaincu que les gens ont besoin d'un sage, une figure paternelle à la tête de l'Etat, arbitre et référence, loin de toutes les querelles partisanes), point de discours engageant la nation pour que tous se mettent au travail pour cohabiter, coopérer et bâtir ensemble la société dont nos enfants auront besoin pour vivre et prospérer. Au lieu de ça, nous avons des combats de chefaillons, méprisables apparatchiks de droite ou de gauche, qui ne songent qu’a conserver ou conquérir le pouvoir, pour leur propre intérêt ou celui de leur caste. La gouvernance liée à tout ce qui est économique et entre les mains des financiers et des agences de notation (comment avons-nous pu accepter cela ?)

Et pour rajouter à cette trivialité, les médias, qui font monter la pression comme le pâtissier fait monter sa crème. Plus on parle de ces évènements, plus ils se développent, plus la population se met à craindre et à réagir et les passions se réveillent. La part la moins belle en chacun de nous s’éveille. Le monde est encore rempli des remugles de cette peste brune que cinquante ans de relative tranquillité n'ont pas totalement effacé... Il y a longtemps que je n’ai pas entendu autant de propos racistes et xénophobes, autant d’insanités sur les jeunes, les arabes. Et tout cela parce que des bandes de voyous organisées, sans autre motivation que la violence pour la violence, sortent dans la rue et cassent. Les autres, ceux qui peinent, ceux qui sont en situation précaire et remplissent leurs obligations sociales – et ils sont la majorité – risquent maintenant de vivre les pogroms comme les juifs en Pologne ou en Russie il n’y a pas si longtemps… 
Oui, le bon mot rigolo de ma petite dernière n’est finalement pas anodin. Il me rappelle que face à tout événement, même grave, il faut prendre du recul et chercher à comprendre pour se faire sa propre opinion et qu’il faut toujours garder son sang-froid. Non, ce n’est pas la guerre civile comme les journaux chinois ou américains l’annoncent à leurs concitoyens, les priant d’éviter de se rendre en France. C’est simplement une plaie purulente qui saigne depuis longtemps mais qu’on n’a jamais su ou voulu soigner. Comment guérir une blessure quand à chaque instant, le soignant en ravive une autre par sa maladresse et son incompétence. 

C’est le corps entier qui est malade. La tête tout d’abord, puis les membres et quasiment toutes les cellules sont atteintes. Par le doute, par le découragement, maintenant par la crainte. Cela arrange bien du monde en fait, ceux dont le corps est déjà pourrissant et qui préfèrent ne pas être seuls dans l’ambulance. Il n’y a pas de raison. Ceux qui savent être incapables eux-mêmes de résister longtemps au virus. Ils pourront faire accepter plus facilement des traitements de choc pour éviter la contagion. 
Non, il ne faut pas s’inquiéter outre mesure. Que la sagesse modère nos propos et nos opinions. Les mêmes imbéciles continueront de parader sur les chaînes de télévision pour amuser les français en fin de semaine, les mêmes footballeurs millionaires continueront de taper sans conviction dans leur ballon, les mêmes députés s’endormiront dans l’Hémicycle, les mêmes fonctionnaires européens produiront leurs règlements iniques et la froidure de l’hiver bientôt calmera les flammes. 
Mais attention au printemps qui revient. Il risque de faire très chaud alors, et le Tamiflu social n’est pas encore en fabrication dans notre pauvre hôpital européen, loin s'en faut…
posted by lorenzo at 20:27

04 novembre 2005

Le doge de Venise


Le doge de Venise,
très belle xylographie provenant d'un ouvrage du XVe siècle
(collection particulière)

03 novembre 2005

Cambriolage chez le Comte Morosini

Quand on vit dans un lieu somme toute assez reclus comme est le centro storico de Vensie, on s'intéresse au quotidien de tous. Ragots et rumeurs se répandent au marché, sur le vaporetto, sur les campi, dans les boutiques. Cela participe de la vie en commun et n'est jamais bien méchant. Il y a aussi la lecture des faits divers que publie chaque jour le journal local ; leur commentaire autour du café matinal, dans le café en bas de chez soi. C'est ainsi que j'ai lu dans le Gazzettino d'aujourd'hui, la nouvelle suivante :

DORSODURO. Ladri in azione a San Trovaso, nell'edificio del nobile Agostino. Indagano i Cc di San Zaccaria
Svaligiato palazzo Nani Mocenigo
Sparite tele e preziose stampe per un valore complessivo di circa 150mila euro.

"Clamoroso furto in un prestigioso palazzo di Venezia, a San Trovaso, non distante dalla facoltà di filosofia di Ca'Foscari. A scoprirlo, ieri pomeriggio, è stato il nobile proprietario, Agostino Nani Mocenigo, e subito sono iniziate le indagini dei carabinieri della Compagnia di Venezia.
I ladri hanno approfittato del fatto che l'immobile è rimasto incustodito per alcuni giorni, e hanno trafugato tele e preziose stampe, il cui valore complessivo è stimato in circa 150 mila euro. Si tratta di cinque dipinti ad olio del Cinquecento e Seicento, raffiguranti nobili veneziani, nonché quattordici stampe di varie epoche e raffinati oggetti di argenteria. I ladri sarebbero entrati nel palazzo da una piccola finestra utilizzando una scala. Forse per la fuga si sono serviti di un barchino".

 
Époustouflant vol dans un prestigieux palais de Venise, à San Trovaso, à peu de distance de la faculté de Philosophie de la Ca'Foscari. C'est le propriétaire, le comte Agostino Nani Mocenigo qui l'a découvert hier après-midi et en a aussitôt informé les carabiniers. Les voleurs ont profité de l'absence des gardiens ces derniers jours, pour dérober des toiles et des gravures précieuses, pour un montant estimé à environ 150.000 euros. Il s'agit de cinq toiles du XVe et du XVIe représentant des nobles vénitiens, de 14 estampes de différentes époques et d'objets en argent. Les voleurs seraient rentrés dans le palais par une petite fenêtre en utilisant une échelle. Ils ont vraisemblablement utilisé une barque pour s'enfuir.
Connaissez-vous ce roman policier qui commence par une série de vol dans ce qui fut la ville la plus remplie d'objets d'arts et de joyaux et la moins cambriolée du monde ? Il s'achève par la destruction programmée de la ville et un coup d'état avorté. Nous n'en sommes certes pas là mais quelque chose a changé à Venise. Les touristes affluent toujours autant et d'une manière de plus en plus anarchique et préjudiciable pour la Cité des doges. La vie y est certes de plus en plus difficile, comme ailleurs mais dans des proportions démesurées parfois, pour ceux qui n'ont pas la chance d'être propriétaire de leur logement (à l'étage). 

Non, ce qui est préoccupant, c'est une atmosphère nouvelle qui pousse hélas les vénitiens, comme tous les italiens, au racisme. Des populations nouvelles, et peu souhaitées, de l'autre rive de l'Adriatique, chassées au début par la guerre, puis attirées par les aides et la qualité de vie, se sont installées un peu partout. Avec ces réfugiés qu'il était normal d'accueillir, est arrivée toute une faune de voleurs, d'escrocs, de petites frappes qui, se mêlant aux mêmes version nord-africaine qui sont remontés par la Siçile et Rome, envahissent toute la péninsule et commettent larcins sur larcins.
A Venise, ils mettent le feu aux poubelles, d'autres agressent les touristes et cassent les vitrines. Ils opèrent en bande, sont souvent très jeunes, déterminés, tous en situation irrégulière, arrogants et sans foi ni loi. La misère des pays d'où ils viennent ne les rend même plus sympathiques. Encore moins pardonnables.
Je me souviens en 1983 ou 84, avoir assisté à un gala à la Fenice. Grand tralala sur scène comme dans la salle. J'étais invité dans uen loge. Il y avait là cinq ou six femmes en robe longue. Après le spectacle, une vieille dame repartit seule vers sa maison. Elle portait un diadème de diamants avec le collier assorti et à ses doigts brillaient de somptueuses bagues anciennes. Célèbre figure de la société vénitienne, descendante de doges, elle possède des bijoux historiques somptueux. Il était presque une heure du matin. les rues étaient vides. Je fis un bout de chemin avec elle mais elle refusa que je fasse le détour jusqu'à sa porte. "On ne craint rien à Venise, Monsieur" me dit-elle en souriant. Aujourd'hui si la ville reste relativement sûre, il y a de plus en plus de cambriolages, de magasins pillés...
Qui parlait du retour des barbares ? Nous sommes restés à les attendre comme on attend le retour des saisons. Hélas, ils sont revenus et semblent bien installés et déterminés à faire parler d'eux...  De quoi alimenter les conversations à venir et faire l'affaire de politiciens extrémistes et revanchards...
posted by lorenzo at 21:11

Les veduti par Vera Lewijse

Je vous parle souvent de ce site vraiment très sympathique et parfaitement documenté qu’est La Panse de l'ours, je signale le lien aussi souvent que l’occasion se présente. Cette fois encore, notre auteur a déniché un article effectivement passionnant sur les vedutistes, ces artistes que je mentionnais l’autre jour dans mon article sur Bobo Ferruzzi. Irina, une amie danoise vivant à Venise, m'a aussi signalé ce texte publié dans la Lettre d'Art-Mémoires. Je cite le maître de la panse de l'ours : "Un article passionnant de Vera Lewijse dans la lettre mensuelle d'Art-Mémoires sur cet art pictural des représentations exactes de la ville de Venise(veduti) dont le grand initiateur fut Canaletto. Clair et lumineux, un article à lire absolument".

posted by lorenzo at 19:05

02 novembre 2005

ALBUM

 
posted by lorenzo at 23:25

La citation du jour


" Tout vote est politique et exprime un choix de société."
Jacques Chirac


Une fois n'est pas coutume, je me permettrai un commentaire de la citation du jour : si seulement cette phrase, le Président l'avait prononcée le soir du 29 mai, reprenant à son compte l'élan gaullien qui devrait aujourd'hui de nouveau placer la France à la tête de l'Europe, la vraie, celle des peuples et des nations... 
posted by lorenzo at 23:07

Tentatives de coup d'Etat sur le Net

Lu dans Libération un article à propos de la main-mise des États-Unis sur Internet devenue globale mais de plus en plus contestée.Les Américains sont les maîtres de l'Internet depuis qu'ils l'ont inventé. «D'un point de vue politique et technologique, ils ont les clés du système, affirme un chercheur. Même s'ils n'ont jamais appuyé sur le bouton, Washington a la possibilité de bloquer le réseau et compte bien conserver ce contrôle total.». Washington a le pouvoir de couper en un instant l'accès à tous les sites de la planète. Et de paralyser ainsi l'ensemble des connexions à son avantage...


posted by lorenzo at 22:56

L'entrée du Grand canal vu du pont de l'Accademia


"Un ciel frais lavé par l'orage et poli par un vent jeune et vif. Chaque brisure se festonne de soleil. La ville paraît prête à accueillir toute occasion de joie. Toute étincelle : la lagune crispée, les feuillages dansants, les vitres."
 Liliana Magrini, Carnet vénitien, 1956

posted by lorenzo at 20:55

Un fils parle de son père

J'ai reçu dans mon courrier informatique ce très beau texte très bien écrit et venu de je ne sais où. Il est d'un certain patrickaquatias. Qui est derrière ce pseudonyme de blog ? Je ne sais pas. Pas plus que je ne sais qui a pu m'adresser ce texte... Mais je vous le livre, simplement parce qu'il est magnifique et que c'est le seul moyen qui m'est donné de rendre hommage à son auteur presque anonyme. 
Et puis, dans quelques jours, le 6 novembre exactement, ce sera le XXVème anniversaire de la disparition de mon père. Je me souviens encore de la dernière fois où je l'ai vu, c'était le soir de mon anniversaire. Il n'allait pas bien. Pour la première fois, lui d'habitude si enjoué au moment des fêtes de famille, semblait las, comme détaché du monde, enfermé dans cette souffrance physique qui ne le lâchait presque plus. Il ne vint pas dîner avec nous. Je pris cela pour de l'humeur. Je sais aujourd'hui que c'était à cause du chagrin : Il sentait que la fin s'approchait et qu'il nous quitterait bientôt. Le lendemain il repartait à l'hôpital. Il avait fait servir du champagne Moët et Chandon, la cuvée Dom Pérignon 1975, ma préférée. Le repas fut délicieux, les cadeaux somptueux. J'avais vingt cinq ans, j'étais égoïste et arrogant. Lui gémissait, affalé sur le canapé du grand salon, expulsant avec hargne sa trop grande souffrance. Je ne compris rien ce soir là. 
Quand, dans la nuit qui précéda sa mort, il me fit demander à l'hôpital, je ne voulus pas y aller. La peur de l'imminente issue finale ? La honte de pleurer devant lui ? La colère de cette séparation, de le voir diminué ? Je ne sais toujours pas. Ce que je sais en revanche c'est combien je regrette de ne pas l'avoir serré dans mes bras une dernière fois, de ne pas avoir reçu son ultime bénédiction. 
Le 6 novembre, quand tout fut consommé, dans la grande maison livrée au silence, après une journée folle de va-et-vient, de visites, d'appels, je me mis au lit. Très tard. Et soudain, je réalisais ce manque définitif. Cette absence douloureuse. Il avait l'habitude le soir, en passant dans le couloir d'éteindre le plafonnier que depuis toujours je laissais allumé. Quand j'entendais ses pas, je lui criais bonne nuit à travers la cloison et, comme un rite, il me répondait à chaque fois. Souvent comme un jeu nous répétions ce dialogue. "bonne nuit, bonne nuit"... Je ne m'étais jamais rendu compte de l'importance de ce petit échange quotidien. En lisant le texte que je publie ci-dessous, tout cela m'est revenu, comme une bouffée de nostalgie en même temps que coulent mes larmes. Un grand vide vraiment, même après un demi-siècle...
Photos du film "Père, Fils" de Aleksandr Sokourov

Mon père, par patrickaquatias
Les silences, ils étaient bien présents tout comme lui. Il fallait entrevoir dans son absence de lui-même parfois un geste sans conséquences, un clin d’œil comme instant de tendresse à demi dévoilé. C'est le soir venu seulement que l'affection se faisait touchante, des moments passés sur le sofa avant de quitter la pièce, je m'en souviens. Les vacances nous allions rejoindre le bord de mer. L'humeur de l'atlantique lui ressemblait tellement, le silence sur la dune, ailleurs les vagues, les gens et nous en retrait. Petite famille tranquille à l'écart des histoires de baigneurs. J'apprenais de lui sans cesse les choses de la vie, les choses utiles. Il savait en d'autres moments nous faire découvrir des lieux, des atmosphères toujours loin de la foule. C'est seul que je tentais de comprendre pourquoi ce silence, ce retranchement, les moments où il aimait être seul. Il y avait une convenance et nous la respections; le laisser dans son silence et ne pas chercher à savoir...

posted by lorenzo at 20:11

Venise, fermentation sublime


"Venise est plus qu'une ville, c'est un état d'esprit, une merveilleuse idée humaine. Une invention géniale. Elle est le refuge du solitaire. Elle sait s'en emparer et le prend dans ses tentacules. On ne rencontre jamais mieux Venise que seul est sans but. Le cafard, la malinconia est un art vénitien. Cet état atroce et merveilleux, le solitaire s'y accroche car il y trouve un délicieux bonheur, une richesse unique. Triste et joyeux simultanément, le malade de Venise s'enrichit d'heures et heures de sensations spécifiques. Il repartira - s'il repart - en paix avec lui même, harmonisé, rédimé, apaisé et riche d'une richesse intérieure très enviable de nos jours."
(in "Venise" par Eric Ollivier et Michel Huriet)




posted by lorenzo at 21:06

01 novembre 2005

Deux novembre

par Paolo Barbaro

Ils sont combles, ces jours-ci, les bateaux pour San Michele, l'Ile des morts : cimetière de Venise, gonflé d'arbres et de tombes jusque sur les eaux. Une île lumineuse et obscure, entre les mouvements continus de la marée et les coups de vent, hantée par les barques funèbres argentées qui foncent avec anges et trompettes. Mais aujourd'hui, il y a trop de gens, nous changeons de direction, nous allons rendre visite aux plus antiques lieux des morts, aux cimetières abandonnés, encore dissimulés dans la cité.
Notre recherche commence un peu au hasard, en tâtonnant : nous savons qu'il y a çà et là des campisanti (cimetière au pluriel). A Venise, prend le sens de place sacrée où coexistaient les vivants et les morts comme dans ces cimetières antiques en Egypte) et des calli dei Morti : certains espaces solitaires à côté des églises, des renflements subits ou des affaissements sur de petites places cachées, sont souvent d'anciens cimetières. De certains, on se souvient, d'autres non; parfois ils surgissent brusquement, avec une terrible évidence, à un pas des carrefours les plus fréquentés. Tant la présence des morts a pénétré pendant des siècles la grande et dense ville des vivants.
Dans ce dédale, la recherche est plus difficile que prévue, l'amalgame vie-mort résiste : il faut dépasser le double silence des pierres encore vivantes et des souvenirs qui s'enfoncent toujours davantage dans le temps. Les lieux existent, mais ils nous échappent, les guides et les cartes parfois ne nous aident en rien. La seule référence précise est très lointaine : une île sur la lagune nord, Sant'Ariano, qui tirait son nom de ces lieux fantomatiques. Le vert de l'île rassemblait tous les fils des labyrinthes que nous recherchons : quand les cimetières de la ville débordaient sous l'effet de la succession des générations ou des tourbillons de la peste, on les vidait et on les déchargeait dans cette île qui, au long des siècles, s'est gonflée en une courte colline. Lesrestes de nos ancêtres se retrouvent sur l'eau en strates régulières. On les découvre sur un bon bout de lagune, mais il semble impossible que si peu de traces soient restées de tant d'histoires, de drames, de folies. De temps en temps, même en pleine ville, resurgissent des restes humains oubliés depuis lors : peut-être ici aussi, quand on traverse ces belles places, marche-t-on sur les lieux des morts, échappés à Sant'Ariano. 
Mais voici un endroit sans équivoque, selon nos cartes : le pont des morts, à San Nicolo dei Mendicoli, l'église la plus ancienne de Venise. Le pont est devant l'église, entre le campanile des temps barbares et l'oratoire raffiné. Le lieu est désert, extraordinairement paisible et légèrement sinistre avec ces orbites creusées que présente le port désarmé. Des bandes de verdure de chaque côté du canal; un portique-crypte émouvant, avec la réunion de restes de tombes, de sculptures rongées. Le campo-santo de San Nicolo se trouvait par là. Deux jeunes s'embrassent passionnément, contre les montants du campanile, avec ce désir ardent de poursuivre la vie, même si l'inscription terrible du cadran solaire là-haut, memento fugis, etc..., ne laisse pas d'issue. Peut-être est-ce, dans l'absolu, le plus beau lieu des morts de Venise fréquenté par quelques vivants; et en même temps le plus incertain : est-il uniquement d'un côté du canal, ou aussi de l'autre ?
Nous cherchons les noms des rues, cela devrait nous aider. Finalement, on découvre quelques traces de lettres noires sur le mur, à l'angle et sous les réverbères ; mais on ne lit plus rien. "Le pont des Morts" est donc devenu, pour qui passe, ignorant, un pur moyen anonyme de franchir le canal.
L'église a été restaurée depuis peu, les noms de rues alentour ont disparu. Qu'est-ce qu'une inscription sur un mur, nous demandons-nous, quand en fait le lieu parle tout seul. Et pourtant les noms donnent une réalité aux choses, l'écriture perpétue la mémoire, la maintient vivante. Et ce sont les rares souvenirs de nos morts les plus lointains, auxquels nous sommes tous apparentés. Là où les noms de leurs lieux ont aussi disparu, les morts sont morts deux fois et à jamais.
Derrière l'église de san Nicolo, nous prenons le pont de la Piova et nous arrivons à l'Angelo Raffaele pour trouver, ainsi que le marquent les cartes, le Campo "derrière le cimetière". L'endroit est à l'écart de toute circulation; ici s'interrompt cette suite intermittente de pas qui, à Venise, ne cesse jamais. Il n'y a qu'un magasin de fleurs, vide, sur toute la place, et il n'y a même pas de fleuriste. Pas une âme, entre ces cubes blancs, en surplomb, de l'église. C'est rare à Venise qu'ils soient aussi blancs et aussi brillants, surréels : plus habités par eux peut-être que par nous. Mais l'inscription "derrière le cimetière", l'énorme inscription blanche et noire, dont nous nous souvenons bien, a été effacée : elle se trouvait là, sur une maison gothique. Une belle couche de peinture rouge-marron, et tout a disparu. Le grand crucifix mural sert en vain de signal : par là, amis, vers les morts. Personne ne le suit plus.
alors nous allons à San Basilio, dans le Campiello, à côté des fameux squeri. Ici, c'est encore plus évident. Les vieilles marques ont été volontairement recouvertes par de nouvelles, le Campiello dei Morti est devenu un quelconque Campiello Sartorio. L'espace en terre battue qui, dans notre mémoire, marquait l'ancien cimetière entre les maisons, a été recouvert d'un vilain pavement; seule la bande de pierre grise est restée, où autrefois les vieux allumaient à cette époque de l'année de petites lumières rouges et vertes...
posted by lorenzo at 19:52

Toussaint 2005

C'est quand même plus agréable de fêter la Toussaint plutôt que cette pseudo réjouissance de Halloween qui n'appartient qu'aux américains. Aujourd'hui Saint-Paul, l'église des dominicains où nous allons le plus souvent, était bondée. Il y a toujours beaucoup de monde pour la Toussaint.

 


Comme l'a dit ce matin le prédicateur : en cette fin d'année liturgique, fêter chacun des 155.000 saints qui peuplent la nuée des témoins et qui sont nos modèles, est comme un commencement. Ce sont des références. Ils sont allés jusqu'au bout d'eux-mêmes au nom de leur foi. Mais je ne veux pas faire de la théologie ici. Juste témoigner de notre joie à tous d'avoir été là, sous ce ciel bleu avec ce soleil automnal incroyablement pur, qui donne ici une lumière qui me rappelle à chaque fois les dimanches ensoleillés de Venise, sur le parvis de San Giorgio, à la sortie de la grand'messe... Les enfants joyeux, les passants tranquilles, et après le recueillement d'une très belle liturgie, la cérémonie du parvis : ce moment sympathique où tous les fidèles se retrouvent pour se saluer, familles d'habitués et amis de passage, touristes entrés par hasard et frères venus du monde entier. 


Jeunes et vieux, tous milieux confondus - encore que Saint-Paul abrite une grande majorité de pratiquants de milieux aisés et traditionnels - Les enfants courent pour défouler leur corps engourdi par une heure de liturgie, les vieillards se chauffent au soleil, les adolescents se retrouvent. Un moment important dans la vie d'une communauté. Puis, après, le retour à travers les ruelles du vieux Bordeaux, les passants qu'on croise et qui répondent au salut des enfants, les rires des petits qui jouent dans les rues désertes, les bonnes odeurs qui sortent des maisons et annoncent un repas de fête, parfois une musique qui s'échappe : une guitare, un piano, la radio. Et les cloches qui sonnent... Plus loin, près du Grand Théatre ravalé comme la plupart des bâtiments du centre, les brasseries qui se remplissent, la queue habituelle devant l'Entrecôte, le doux fumet qui s'échappe des cuisines du Noailles et la vitrine de Cadiot-Badie le confiseur qui attire toujours les enfants avec ses monuments en chocolat et ses boîtes de Tourny, de calissons et de truffes. Et ce ciel d'un bleu limpide... Une bonne journée vraiment.

posted by lorenzo at 13:05