16 janvier 2009

Gita scolastica (1)

[En français : voyage scolaire]

Ils viennent de partout, des autres régions d'Italie, de France, de Suisse, d'Angleterre ou même du Japon. Ils ont le plus souvent entre 12 et 17 ans. Ce sont des collégiens, parfois des lycéens, amenés à Venise par leur professeur d'histoire de l'Art, d'italien ou de français. En troupeau, ils visitent au pas de course les principaux monuments, logent souvent à des kilomètres du centre historique, se ruent sur les marchands pizza, de hamburger et de Coca-Cola pour étancher leurs insondables appétits d'adolescents. On les croise souvent avachis sur un banc ou sur les marches d'une fondamenta. Ils se régalent des bibelots kitschissimes trouvés autour de San Marco ou près de la gare qu'ils ramèneront triomphants. C'est souvent leur premier grand voyage sans les parents, entre copains, presque libres. Ils sont souvent agaçants, parfois drôles, toujours attachants. Ils tombent amoureux, le temps du premier baiser, le décor est parfait. Ils se souviennent en général très longtemps et avec tendresse de leur voyage scolaire à Venise.

15 janvier 2009

Comme un drogué sa dose quotidienne...


«[...] Comme un drogué sa dose quotidienne, j'ai besoin de Venise pour sur-vivre. Vivre au-dessus de mes contingences affectives. Non pas que la vie courante me soit un poids, un sacrifice ; mais Venise est pour mon âme, ce supplément qui porte en lui l'énergie de tout affronter, le plaisir chaque jour de tout recommencer et heure après heure, de continuer à marcher sur le chemin des hommes. Un apport vital. Une substance unique que rien n'a jamais pu remplacer et dont jamais plus, je ne saurai me passer...»
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Noté par Antoine dans son carnet, à l'attention de Luisa - mai 1980

2 commentaires:

Anonyme a dit…

English translation?
Like an addict needing his daily dose, I need Venice because it allows me live above my perceived limitations. While my life is neither a burden nor a sacrifice, Venice energizes my soul so that I can face any vicissitude. Each day and hour my soul is renewed by its vital contribution and lets me keep on the right path. It is something unique that nothing else can provide and which I will never be able to do without.

nan a dit…

C'est tré vrai.

Just a note to let you know I have finally added your blog to my Venice blog list.

I so hope to come back to Bordeaux sometime...as a new sommelier, perhaps...

Buon anno!

14 janvier 2009

Comme une fenêtre ouverte sur le temps

Lorsque Philippe pénétra dans la chambre, il fut pris d'un rire nerveux. Après plus de vingt heures de train, il était enfin arrivé. La pièce était petite, très claire meublée sobrement d'un grand lit de bois ciré, une table à écrire, un fauteuil, une chaise, un placard. Sur la table de nuit, un petit bouquet de fleurs jaunes. Comme un air de printemps. Pourtant dehors le ciel était gris, très bas. En arrivant sur la lagune, il y avait même du brouillard. 
 
Philippe posa sa valise. Il enleva lentement son bonnet, son manteau, son écharpe, ses gants, et se dirigea vers la fenêtre. Il tira le lourd rideau de toile grège qui sentait la poussière, tourna la poignée qui grinça. Soudain, toute l'émotion qu'il avait contenu en arrivant explosa en même temps que ses poumons se remplirent de ces parfums uniques et subtils qui saisissent toujours le voyageur. Cette odeur d'iode et de pierre humide, de terre et de sel qui émane des canaux et se répand partout dans la ville. Philippe était enfin arrivé. Il savait, d'instinct, que Venise était son but. Il savait qu'il y retrouverait la trace de tout ce qui lui manquait, des signes peu à peu se manifesteraient qui le conduiraient vers là où il devait aller. Il ne pouvait en être autrement. A Venise, il allait enfin être lui-même.

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1 commentaire:

Anonyme a dit…

Joli, promesse d'un avenir certain............

13 janvier 2009

Comme une joyeuse impression de renouveau

Le printemps est encore loin, mais il y avait dans l'air ce matin comme un parfum de renouveau. Après les averses, la neige, le ciel gris, le soleil qui brille dans un ciel joliment bleu et sans nuage donne envie de croire que l'hiver s'éloigne. Pourtant nous ne sommes même pas encore dans le temps de carnaval et janvier n'est pas terminé...

12 janvier 2009

 

12 janvier 2009

Connaissez-vous Giacomo Guardi ?

Il est né en 1764. C'est le fils du célébrissime Francesco Guardi. Il a connu la chute de la Sérénissime. Né citoyen de la République de Venise, ce védutiste est mort a plus de soixante dix ans, sujet de l'Empereur d'Autriche ! Il connut une gloire somme toute honorable en travaillant toute sa vie dans la mouvance de son père et de son atelier. Il a connu la Venise décadente mais toujours puissante et indépendante, avec ses fêtes et ses rites, puis l'invasion des armées révolutionnaires, les pillages du petit général corse, la chute d'une civilisation millénaire, la destruction d'un monde, puis la déliquescence des arts à Venise. Il peignait encore des vues de la Venise d'avant, quand Corot, Ingres ou Delacroix développaient un art moderne dans les salons parisiens...
 
Giacomo Guardi, encre. Coll. particulière

 

10 janvier 2009

Autrefois, les turbans...

Une fidèle lectrice de Tramezzinimag me cite "Les turbans de Venise" de Nedim Gürsel qu'elle est en train de lire. C'est effectivement un excellent petit roman, paru en 2001, et l'auteur a depuis à son actif plusieurs ouvrages passionnants notamment "de Ville en ville, ombres et traces", paru chez Seuil et "Un long été à Istanbul" dans la collection Imaginaire de Gallimard.
 
Je ne sais pas vous, mais moi ce mot "turban" m'a toujours fasciné. Il évoque, quand on se préoccupe de Venise, la grande époque où la Sérénissime dominait Constantinople et faisait la fortune des souks du Caire, d'Alexandrie, de Smyrne, de Tripoli et de Bagdad. Saviez-vous que la plupart des turbans et des tarbouz et des fez étaient fabriqués à Venise justement ? Des navires amenaient chaque semaine des cargaisons entières de ces longs morceaux de tissus de mousseline ou de soie, de laine ou de cotonnade. 
 
La fabrique qui fournissait la cour du sultan était particulièrement surveillée par la police secrète. On craignait qu'un apothicaire habile au service de séditieux ou d'une puissance ennemie, empoisonne les tissus pour attenter à la vie du calife et de sa famille. Les cachemires importés d'Inde mais le plus souvent fabriqués à la manière de dans les ateliers de la ville, plaisaient beaucoup. Surtout en hiver, car ils étaient plus chauds. Les turbans c'est dans l'imaginaire, senz'altro, les peintures et les croquis de Bellini qu'il réalisa lors de son séjour chez le sultan Mehmet II .
 
C'est l'idée que je me fais du marché du Rialto, du côté de la bourse des marchands, avec les marins coptes, les esclaves éthiopiens qui débarquaient les ballots d'épices, les fruits secs, les cuivres et les métaux que d'habiles artisans dans les échoppes des alentours allaient bientôt transformer avec talent. Les riches négociants juifs de Péra qui venaient eux-même s'assurer de la qualité des marchandises achetées et présentaient au Fondaco dei turchi celles qu'ils venaient vendre... 
 
Les marchands juifs venus d'Orient à Venise pour affaire avaient le droit de porter le turban (comme le caftan d'ailleurs) de la même couleur que les musulmans et les chrétiens. Personne ne pouvait ainsi les distinguer des autres marchands étrangers. La stricte réglementation de la République qui obligeait les juifs demeurant sur les territoires de la Sérénissime ne s'appliquaient pas pour eux. C'était une aubaine, qui permettait à ces habiles négociants de servir d'intermédiaire dans des affaires entre juifs du ghetto et chrétiens de la ville. La république avait en effet intérêt à fermer les yeux puisqu'elle y trouvait un intérêt financier certain...

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Merci pour toutes ces précisions, à bientôt. Vichka

09 janvier 2009

La libreria de san Servolo


Il existe à Venise plusieurs beaux endroits où les livres sont comme des joyaux dans de somptueux écrins. Il y fait bon lire, écrire, penser et rêver. Tout ce que j'aime. Ici, la bibliothèque de San Servolo. Mes préférences, pour l'atmosphère, vont à la bibliothèque de la Qureini Stampalia, ouverte tard le soir. Puis la Marciana pour le frisson que donne la proximité de tant de trésors inestimables. Les frères arméniens ont la leur dans l'île qui abrite leur couvent. Byron en fit ses délices. Elle contient des raretés, patrimoines de l'humanité remontant à l'origine de l'écriture. Il y a en d'autres encore, parfois petites et retirées. Toutes ont un secret, une pièce unique ou une histoire pittoresque. Il faudrait en faire l'inventaire et raconter leur histoire.

08 janvier 2009

Au temps des premiers doges...

A Mazzorbo, longtemps avant la découverte de l'Amérique, vivait un riche marchand descendant d'une des plus vieilles familles de la lagune. Ce brave homme n'avait qu'une fille prénommée Fiora. A Venise, on la surnommait Fiorellina di Magiurbo. Elle était très belle à ce qu'on raconte. Elle passait ses journées dans le magnifique jardin de la maison de son père ou sur la terrasse ombragée par une tonnelle qui surplombe le canal menant à Murano.

Un matin de printemps, un jeune homme passa sous les treilles parfumées du balcon. Entendant de la musique il leva les yeux et son cœur fondit en un instant pour la belle jeune fille qu'il aperçut au milieu des fleurs. Il se nommait Jacopo Barbaro et allait chez un maître verrier prendre un chargement précieux, destiné à un potentat oriental, en affaires avec sa famille. En ce temps-là, Mazzorbo que les Vénitiens prononçaient Magiurbo, était une petite bourgade très peuplée où se traitaient les plus importantes affaires commerciales de la République. Le Rivo Alto n'était qu'un village, le palais du doge ressemblait à un château fort et l’évêque résidait à Torcello.

Fiora était très belle. Le jeune homme tomba éperdument amoureux d'elle. Revenu de son voyage en Orient, il se promenait souvent dans les vignes et les vergers qui entouraient la propriété de la belle Fiora. Il aimait cueillir des fleurs, en rêvant de pouvoir les lui offrir un jour. Un matin, alors qu'il s'apprêtait à regagner Venise, triste de n'avoir toujours pas pu aborder la jeune fille, il se retrouva face à elle. Fiora était sortie se promener avec une jeune domestique qui la suivait partout. Le jeune patricien, richement vêtu, fort bien constitué, ne pouvait laisser la belle indifférente. Elle accepta le bouquet de fleurs qu'il lui tendit. Ils parlèrent. Elle rit. Ils furent vite bons amis. Les préséances autorisèrent le soupirant à revenir souvent faire sa cour. Le père, d'abord méfiant, s'étant renseigné sur la famille du beau jeune homme et rassuré sur sa fortune, voyait d'un assez bon oeil l'idylle qui peu à peu s'épanouissait sous ses yeux. Le garçon revenait chaque jour. Il apportait un cadeau chaque fois différent, un oiseau dans une cage dorée, un bouquet de lys dans un vase de verre coloré, un livre enluminé, des soieries, un singe, des pâtisseries. Fiora l'attendait dans la cour de sa maison, assise sur un banc de pierre, au pied d'un cerisier centenaire. Il faisait accoster sa barque devant l'entrée principale et passait par le jardin comme pour la surprendre. Leurs jeux devinrent des rites. Les mois passèrent. Ils s'aimaient.

Mais un matin, alors que le printemps s'acheminait doucement vers l'été, les cloches se mirent à sonner à toute volée. Le tocsin. C'était la guerre. Les Turcs venaient de s'emparer d'un comptoir de la Sérénissime. Les jeunes gens devaient partir défendre les avoirs de la mère patrie. Jacopo ne revint pas. Des mois passèrent. Des années. Fiora attendait toujours et descendait chaque matin dans la cour. Elle s'asseyait sur le banc, au pied de vieux cerisier et elle attendait. Mais personne ne franchissait plus la petite porte du jardin. Fiora pleura longtemps. Elle pleura tellement qu'un matin ses yeux ne virent plus la lumière. Elle se réveilla aveugle et tout Mazzorbo la surnomma Fiorellina l'aveugle. Elle ne descendait plus dans la cour et restait des heures sur le balcon, les yeux vides, le cœur triste. Son père désespérait de pouvoir la marier un jour et il fut décidé qu'elle entrerait au couvent s'il venait à mourir. Des années passèrent. Quand le vieux marchand mourut, Fiora entra au couvent des Ursulines de Santa Croce. Elle y fut très aimée pour sa douceur et sa tristesse touchait tous ceux qui l'approchaient. Elle aimait toujours autant prendre le frais les soirs d'été et on l'autorisa à conserver son luth. Elle chantait délicieusement.

Un jour, cinq ans exactement après qu'elle fut devenue aveugle, un navire accosta sur les Schiavoni, près du broglio. Une foule de curieux l'attendait. C'était un galion maltais qui ramenait à Venise les blessés et les prisonniers rescapés des geôles turques. La Sérénissime venait de procéder à un échange, évitant ainsi que ses enfants ne soient vendus comme esclaves en Egypte ou au Soudan. Parmi eux se trouvait le beau jeune homme amoureux de Fiora. A peine débarqué, il courut chez lui, embrassa ses parents médusés de le voir revenir vivant, et se fit conduire à Mazzorbo. Il trouva la maison déserte, le jardin envahi par de hautes herbes. Il rentra à Venise regrettant de n'être pas mort à la guerre...

Les mois passèrent. Un jour qu'il revenait d'une virée dans une de ces maisons tenues par d'éminentes et efficaces courtisanes, Jacopo entendit un air de luth. Il leva les yeux et vit une jeune nonne qui chantait. Son visage émacié, ses yeux vides, sa pâleur ne lui permirent pas de reconnaître en elle la jolie Forellina. Charmé par la voix, il jeta aux pieds de la jeune religieuse le bouquet de fleurs qu'il avait à la main. Fiora le ramassa, le sentit et aussitôt se mit à pleurer. Le jeune homme lui demanda la raison de son chagrin. Elle répondit que ces fleurs lui rappelaient bien des souvenirs heureux. Du temps où un jeune homme épris d'elle, pour lui dire sa flamme, la couvrait de fleurs chaque jour. Jacopo demanda ce qu'il était advenu du garçon. Fiora répondit que tous le croyaient mort. Il raconta à son tour l'amour qu'il portait à une belle princesse rencontrée par hasard au milieu d'un merveilleux jardin dans une île. Il était revenu pour la chercher, mais elle avait disparu... Jacopo prit congé de la jeune religieuse. Ils se saluèrent avec courtoisie. Ni l'un ni l'autre ne surent se reconnaître.

La nuit était tombée. Fiora posa le bouquet près de son lit. Elle pria. Au moment d'aller se coucher elle reprit le bouquet de fleurs et l'approcha de son visage. Une émotion inattendue l'étreignit. Elle sentit des larmes couler. Quand elle ouvrit les yeux, elle voyait de nouveau. Avec ses yeux, mais aussi avec son cœur. Le jeune homme qui lui avait donné ces fleurs ne pouvait être que Jacopo. il n'était donc pas mort. Elle allait enfin être avec lui et pour toujours. C'est avec ces douces pensées qu'elle s'endormit cette nuit-là. Jacopo, rentré chez lui, se sentait troublé. Les années passées dans les prisons du Sultan avaient endurci son cœur blessé. Il ne pouvait rester à Venise, si près de ces lieux où il avait rêvé d'être heureux avec celle qu'il aimait. La belle avait disparu, il ne la reverrait plus. Il décida de s'embarquer sur le premier navire et partit à l'aube. On ne le revit jamais.

Fiora se réveilla de bon matin et courut à l'office en criant qu'elle voyait. Dans tout le couvent on crut au miracle et l'évêque fut prévenu. Elle expliqua à la mère abbesse que Jacopo était revenu. Qu'il fallait qu'elle le retrouve. Le testament de son père avait été clair, elle resterait religieuse et prononcerait ses vœux définitifs si Jacopo Barbaro ne revenait pas pour l'épouser. On envoya un messager au palais Barbaro, sur le grand canal. Il revint porteur de la triste nouvelle, Jacopo était parti pour ne plus revenir.

Fiora prononça ses vœux quelques semaines plus tard. Devenue mère abbesse à son tour, elle dirigea le couvent pendant près de trente ans. On dit à Venise qu'elle pleura chaque jour jusqu'à son dernier soupir.

5 commentaires:

Géraldine a dit…

Oooohh..comme c'est beau - et bien raconté! (j'aime les grandes histoires d'amour tragiques...)
Merci beaucoup (z'en avez d'autres, des histoires comme ça..??)
G

Anonyme a dit…

Una fine veramente troppo triiiiste ! :-(
mais merci quand même Lorenzo...
-SABRINA-

Anonyme a dit…

Un vrai sujet d'opéra!!!!!!!!! A bientôt Vichka

unevilleunpoeme a dit…

On a vraiment envie de retourner entre les canaux...