09 février 2017

Ecrire pour dire ou pour se souvenir ?


La lecture des journaux intimes d'hommes de lettres de toutes les époques, si elle apporte une familiarité certaine avec leur pensée en donnant le plus souvent à leur œuvre la lumière chaude d'une lampe ancienne, comme dans ces salons de province plein d'indienne et de percale qui sentent la lavande et la cire, ensommeille le lecteur assidu dans un confortable sentiment de proximité qui peut parfois devenir encombrant. 

Connaître les lectures et les loisirs d'un auteur aimé, savoir les aléas de ses jours, ses atermoiements et ses débats intérieurs, rien de tout cela ne fera de nous un clone du maître et la proximité d'avec ces pages, fussent-elles des milliers, couvrant même parfois toute une vie, ne nous donnera jamais le talent de leur auteur. Cependant ces lignes choisies dans l'intimité d'une vie peuvent beaucoup apporter au jeune homme qui se sent appelé à écrire. 

Grâce aux références de lecture, aux associations d'idées, aux rencontres décrites par l'auteur dont on sait que l'auteur les utilisa parfois dans son œuvre publique. Alors on se met à lire ce qu'il a lu, on apprend à noter, comme il le fit, des scènes dont on pourra un jour se servir ; on pose en quelques mots nos propres réflexions du moment qui elles aussi pourront être utilisées. Le plus difficile est de détacher notre style de celui de l'auteur que nous lisons. Il est flagrant, quand j'ouvre certaines pages de mon journal des années 80, que je faisais du Matzneff, du Gide ou du Delvaille, tant j'étais imbibé de leurs lignes. 

Bien m'en a pris finalement, mes années d'apprentissage ont eu de sérieux précepteurs qui m'ont accompagné dans mon désir d'écrire. Ce ne sont pas seulement les romans de Drieu ou de Brasillach, ceux de Mauriac ou de Yourcenar, les longues pages de Proust qui m'ont guidé vers ma vie d'adulte, mais avant tout leurs journaux intimes. Ma bibliothèque en est remplie et il m'arrive souvent de les feuilleter. Jules Renard, Gombrowicz, Montherlant, Huguenin, et tant d'autres, leurs notes quotidiennes, leurs pensées intimes m'ont ouvert à la compréhension de leur œuvre bien sûr, mais plus que tout, ces pages ont guidé ma réflexion et enrichi mes lectures. Sans Matzneff je n'aurai jamais lu que les russes les plus célèbres, laissant de côté des livres magnifiques mais d'auteurs moins connus. La beauté du style Matznévien aura je l'espère un peu déteint sur ma prose bien médiocre en comparaison...

Mes réflexions sur l'écriture et mon goût pour cette littérature mineure m'ont donné envie de relire quelques pages de Poèmes à Francesca de Gabriel Matzneff. J'aime son esthétique de la passion bien que je ne me sois jamais vraiment reconnu dans ces transports amoureux trop intenses et délurés qui courent dans les pages que Gab la rafale consacre à ses conquêtes féminines. mais il en était de même si je me souviens bien de ses amours philopèdes. Je n'aime pas assez le plaisir. Il ne dure jamais et ne procure jamais que l'illusion d'une immortelle toute-puissance. Tout cela est plus diabolique que divin, tant à le rechercher par tous les moyens l'homme se perd et s'englue. L'abstinence et la chasteté, la tempérance sont des vertus autrement plus porteuses de sens et qui font grandir bien davantage, ce me semble. Mais laissons ces considérations personnelles et la philosophie à la petite semaine qu'elles sous-tendent.  


Évoquer tout cela m'a remis en mémoire une petite scène récente, observée avant mon retour à Venise. Laissez-moi vous expliquer. Je n'ai jamais compris pourquoi les filles, jeunes, fraîches, naturellement jolies, à qui le plus souvent la nature a donné une vraie beauté passent des heures à s'attifer, se grimer, se couvrir de pâtes et d'onguents alors que rien ne les déforme encore, rien d'affaissé, de terni, de fripé d'adipeux. Quand tout en elles respire la grâce et la fraîcheur d'une rose juste éclose, beaucoup se travestissent et s'apprêtent jusqu'à ressembler à ces pantins aux couleurs criardes qui ornent les devantures des baraques de foire. Elles travestissent la beauté vraie d'une laideur vulgaire qui n'attire jamais que les jeunes mâles en rut les plus primitifs. 

La chinoise que j'héberge depuis quelques semaines est de cette engeance. Ce matin, répandant comme à chaque fois, un délicieux sillage, mélange de parfum anglais coûteux, de poudre et de lotion florale, elle a dû couvrir dix fois la distance qu'il y a entre la piazza San Marco et la Ferrovia Santa Lucia, avec ses allées et venues entre la salle de bain, la salle à manger et sa chambre... Arrivée à la table du petit-déjeuner quand la pendule de la cheminée sonnait neuf heures, elle est repartie aussitôt dans la salle de bain après un solo de cuillère et de couvercle assorti d'un nouveau nuage de senteurs - puis est retournée dans sa chambre, et de là, de nouveau vers le plateau où fumait son petit-déjeuner déposé sur la table depuis dix bonnes minutes, repartant aussitôt pour la salle de bain, en repassant deux ou trois fois devant le miroir de l'entrée. A peine revenue vers le plateau, elle partait de nouveau vers sa chambre, via une autre station devant le miroir, crayon et brosse à la main cette fois, puis nouveau passage dans la salle de bains, le miroir de nouveau... Finalement, son manteau enfilé depuis cinq bonnes minutes après un dernier passage dans la salle de bains (bruit du contenu de sa trousse de maquillage se vidant de son contenu dans le lavabo), un court moment dans la salle à manger et une ultime station devant le miroir, l'apprentie courtisane franchissait enfin le seuil de la maison à 9h.30 exactement (la pendule encore), quelques secondes avant que, n'en pouvant plus, je pousse un hurlement terrifiant à faire fondre ses couches de fond de teint. Si le ridicule tuait, elle serait morte dans d'atroces douleurs là, sur le tapis de l'entrée et qu'aurais-je fait de toutes ses encombrantes boites, ses tubes et ses flacons ?

La demoiselle aurait les milliers d'heures de vol des ex-beautés fanées qui sévissent encore dans le demi-monde, alors qu'à l'âge équivalent, on envoie les chevaux à l'abattoir (souvenir de lecture du Montherlant acerbe), plein d'indulgence et de magnanimité je pourrais comprendre.  Je me ferai même compatissant tant il est difficile de camoufler des ruines et de consolider une façade qui croule. Dans ce cas, il s'agirait d'une simple question de survie, d'un camouflage certes pathétique mais indispensable. On peut admettre la pitoyable et inutile ruse lorsqu'elle sert à cacher la déchéance d'un corps sans attrait pour éviter l'équarrissage presque préconisé par le misogyne auteur des Jeunes Filles, mais passer de longues minutes à se grimer quand leur beauté naturelle se suffit à elle-même me rend fou depuis toujours. Enfant je regardais les femmes et filles de mon entourage et leur visage comme leur corps se mêlaient dans ma tête aux images des clowns peinturlurés, tristes et pitoyables pantins qui font pitié. Ils m'arrachaient parfois un sourire de compassion, mais me donnaient plutôt envie de pleurer que de rire ! 

En revanche, tout mon être était parcouru de frissons délicieux quand je fermais les yeux et respirais les senteurs délicates de leurs parfums et cette odeur si fraîche, propre et pure de la poudre de riz. Le froissement des tissus délicats d'une robe de soirée, d'un foulard Hermès oú du maroquin de leurs chaussures se mêlant à ces senteurs faisaient chavirer mes sens. Tout le contraire des artifices dont ma chinoise couvre le visage. J'ai abandonné bon nombre de petites fiancées à l'adolescence à cause de l'artifice du maquillage et mon désir plus d'une fois s'éteignait en un instant lorsque mes lèvres entraient en contact avec ces  visages crémeux et gluants. Les femmes que j'ai désiré, aimé et parfois (doux souvenirs de jeunesse !) regretté, avaient la beauté naturelle, la fraîcheur vraie et innocente. Leur jeunesse répondait à ma jeunesse, ma fraîcheur et mon innocence. Les autres m'ont toujours donné envie de fuir. Peut-être incarnaient-elles dans mon esprit la fausseté et l'hypocrisie de l'âge adulte, la raison imposée Longtemps, les règles et les convenances intimes de l'accouplement rituel convenu m'ont fait peur. J'y voyais l'amour étouffé et mes rêves trahis.

Celle que j'ai épousé et qui m'a donné les quatre merveilleux enfants qui sont le soleil de ma vie, ne s'est jamais maquillée ou seulement pour rire. La fraîcheur de sa peau rayonnante de santé et de vie comme toutes les filles qui ont grandi dans la nature, me semblaient bien plus précieuses que tous ces corps travestis, ces  visages plein d'artifice. Le désir doit être gourmandise, sans jamais rien d'amer pour en troubler le goût. Aujourd'hui encore, les années passant, elle garde ce charme et cette beauté naturelles qui m'ont attiré en une fraction de seconde quand je l'ai aperçu le premier jour. Je connais une dame russe très belle, pleine encore de charme et de vitalité, qui affiche sans aucune gêne ses 80 printemps et vibre toujours de passion et d'amour autant qu'elle fait vibrer les hommes qui l'approchent. Rien, aucun artifice. Elle n'aguiche pas, elle vit. C'est une artiste certes, un esprit vif dont l'ardeur est communicative et le sens du bonheur époustouflant. La vraie beauté.

07 février 2017

La vérité sur la mort de Pateh, le jeune gambien qui s'est noyé à Venise

Depuis sa création en 2005, Tramezzinimag a choisi de consacrer ses pages uniquement à Venise, à ses habitants, à la vie vénitienne. Sa civilisation, son histoire, ses problèmes actuels... "Tout ce qui est Venise est nôtre". Nous avons toujours pensé - et écrit - que ce qui touche à Venise a forcément un retentissement partout ailleurs dans le monde.me réduite à une bourgade de province, assimilée de plus en plus à un parc d'attraction que certains touristes pensent doté d'horaires d'ouverture et de fermeture, Venise n'en demeure pas moins un laboratoire. Qu'il s'agisse de l'environnement, de l'organisation de la cité, les solutions qu'elle trouve pour demain comme celles qu'elle inventa autrefois, méritent que les responsables des grandes cités modernes s'y intéressent. Cependant, passée la colère qui fut la nôtre face au référendum sur la constitution européenne, l'attitude des politiques et celle des journalistes criant aux partisans du Non qu'ils n'étaient que des pauvres abrutis ne comprenant rien à rien, plus un seul article politique n'a été publié ici. Le suicide tristement médiatisé d'un jeune homme de 22 ans, venu de Gambie à la recherche d'un avenir meilleur confirme hélas cette responsabilité de Venise devant le monde nous a décidé à faire une exception.


Il faisait encore très froid à Venise, ce dimanche 21 janvier. Rien à voir avec les froidures des jours précédents, pas de neige ni de vents violents, mais un temps suffisamment passable pour ralentir le flot de visiteurs. Une journée comme les autres à Venise avec ses vaporetti bondés, le défilé permanent des touristes hagards le long des ruelles étroites de la gare au Rialto du Rialto à San Marco et retour. Sur le parvis de de la gare Santa Lucia, un jeune homme d'à peine 22 ans regardait devant lui. Soudain, après avoir rangé son sac à dos à côté de lui et remis ses documents dans un sachet hermétique en plastique, il s'est levé.   Sans l'ombre d'une hésitation, il a couru se jeter dans l'eau du grand canal. Les témoins n'ont pas tout de suite compris. L'eau est particulièrement glaciale à cet endroit-là du Grand Canal. Le courant y est fort et l'eau profonde. Pendant quelques minutes, rien ne bouge, rien ne semble se passer. Puis soudain la foule qui traverse le pont devant l'église des Scalzi remarque la silhouette qui dérive, sans nager, sans faire un seul mouvement par lui-même et des cris fusent de partout. 

Les passants médusés ne comprennent pas tout de suite. La plupart ne font pas attention. Et puis, tout est toujours plus lent à Venise, même pour ce genre de situation. Certains croient à une plaisanterie, d'autres à un accident. Et puis tout se précipite. On a compris qu'un drame se joue. Dans la rumeur de la foule qui gonfle, quelqu'un apostrophe le jeune homme, "Africa" comme un appel, comme pour dire "mais qu'est-ce que tu fous, mec. Attrape les bouées"... Lancé du haut du pont, ce cri semble bien plus un cri de surprise et d'horreur qu'une injure à caractère raciste. Les bateaux passent. Une autre personne crie aux bateliers "Butta i salvagente, butta i salvagente !" ("lancez des bouées de secours") avec un fort accent du sud, la voix visiblement commotionnée. Non loin de lui, toujours à portée d'un des cinq téléphones saisis depuis par la police, et qui enregistrent la scène, deux femmes commentent, sans véritable émotion tout d'abord; l'une se met même à rire, l'autre se demande ce qu'il fiche ce type dans l'eau, puis on sent qu'elles prennent conscience de ce qui se passe et soudain elles se taisent. 

Sur les deux rives comme sur le pont, c'est l'attroupement, avec le mélange commun et courant des badauds curieux, de ces gens que les accidents attirent, des braves gens aussi qui assistent tétanisés. Le vaporetto qui passait a enfin réalisé sa manœuvre. Avec le courant, le poids de l'embarcation (le bateau est bondé), il faut encore plus de temps pour arrêter la lourde embarcation puis faire marche arrière. Finalement il s'est immobilisé à quelques mètres du jeune homme. Le batelier s'acharne sur les courroies pour libérer les bouées qu'il lance enfin, un passager fait de même. Ce sont deux, trois puis quatre bouées qui sont envoyées vers le jeune homme. Elles sont toutes proches. Il lui suffirait de tendre le bras pour les attraper. Il ne fait pas un geste. Ne dit rien. pas un cri. Il ferme les yeux. 

Sur le bateau, un maître-nageur, secouriste cherche à sortir sur le pont. On le retient. L'eau est à moins de 5° ! Sans une tenue spéciale sauter ainsi dans l'eau est particulièrement dangereux. Partout les gens s'arrêtent pour regarder ce qui se passe. On explique aux nouveaux venus les faits, on commente. Inconscients, ceux qui n'ont rien entendu rigolent, papotent. Des groupes, après un regard distrait, passent leur chemin sans interrompre leur bavardage... Une scène courante. Et ici, une scène à la Goldoni.

Mais ce n'est hélas pas une comédie. Il va y avoir mort d'homme. Soudain une voix aigre se fait entendre. Traduit cela donne à peu-près : "El fa finta, disgraxià !" (il fait semblant ! cette saleté"), injure courante à Venise. On peut imaginer que l'on a pas entendu tous les propos, ceux que la femme a marmonné d'abord avant que sa colère ne monte et que les caméras s'enclenchent. Peut-être hurle-t-elle simplement parce qu'elle va manquer un rendez-vous ou un truc pressé à faire, des paroles du genre ; "Laissez le se noyer s'il veut se noyer... C'est du pipeau... Perdre du temps pour une merde pareille ! Qu'il crève ! Qu'on en finisse", etc....

D'autres voix à bord du vaporetto, sans bien savoir ce qu'il en étaient sont peut-être de son avis. (Il faut avoir patienté de longues minutes dans un de ces bateaux-bus bondés, sous la chaleur de l'été ou le froid de l'hiver, pour comprendre ce genre de situation; quand on sent l'explosion proche et que l'impatience de tous est à son comble), "Ras-le-bol" doivent-ils se dire dans la cabine, "Rester ainsi bloqué, c'est inadmissible..."

N'eut-il mieux pas valu finalement de vrais propos racistes débordants de haine plutôt que cette ambiance faite de hargne et d'impatience, de ras-le-bol et d'égoïsme qu'on remarque partout face à ce genre d'incident...  Ajoutée aux propos de cette femme en proie à une crise d'hystérie, c'est peut-être cela aussi qui a retenu le secouriste.bien était-ce le danger ? Et puis tout s'est passé tellement vite finalement. Chaque geste retardé, chaque hésitation peut avoir été fatale au jeune homme, mais tout ce qui aurait pu être tenté l'aurait certainement été en vain. Personne n'a vu ni réagi à la situation quand tout était encore possible. Il y a eu un décalage, comme toujours. Le temps que le secouriste sorte de la cabine pleine de monde il était vraisemblablement trop tard. 

Dans un ultime réflexe, le jeune homme a tendu un bras vers les bouées, comme s'il se réveillait soudain. Le désir de vivre plus fort que le désespoir... Mais le froid, le courant auront eu raison de cet ultime sursaut et là, devant la foule horrifiée, il a disparu

Les deux dames qui papotaient tranquillement, commentant la scène comme on commente un épisode des Feux de l'amour, sont restées silencieuses. Elles ont pleinement conscience du drame qui vient de se dérouler là, sous leur yeux. Il y a un court moment de flottement. Puis des commentaires comme pour dire à ceux qui ne voient pas ce qu'il vient de se passer... On entend des gens qui continuent d'appeler les secours. Puis une sirène enfin. Ceux sont les pompiers. Ils s'approchent du lieu de la noyade. On repêche le corps, aussitôt mis à l'abri des regards. Toute la circulation sur le canal est interrompue et de longues minutes passent. Dix, quinze, vingt ? 

Soudain, la même voix qui avait injurié le jeune désespéré surgit du silence " laissez-moi sortir, je veux sortir, je me sens mal, pourquoi on reste là ? laissez moi". Et la voix qui avait hurlé au batelier de jeter les bouées, invective la femme. "Tu n'as pas honte, tu ne peux pas patienter, ce type que tu traitais de merde est mort et tu ne penses qu'à tes fesses ? C'est toi la merde". S'en suit un échange musclé. Là encore, dans d’autres circonstances, tout le public aurait ri ! Une scène de Commedia dell'Arte comme les vénitiens - et les italiens en général - en raffolent.  Hélas, sur le palcoscenico, aujourd'hui un jeune homme a perdu la vie. 

Suit un échange assez véhément. Les deux dames reprennent leurs commentaires "je me demande comment elle va faire avec ça sur la conscience celle-là". On entend des gens expliquer ce qu'ils on vu. Répondant certainement aux policiers ou aux pompiers. Puis les vidéos s'interrompent. Tout le monde connait la suite : la nouvelle se répand aussitôt, lancée par l'ANSA, l'agence de presse italienne. Bientôt éditée par le Gazzettino, elle va très vite être reprise - et déformée - par les médias du monde entier : "à Venise, un jeune migrant meurt noyé sous les cris de haine de la population".  Honte aux vénitiens si cela était vrai !

En cette période où le monde ne sait plus trop où il va ni ce qu'il est, où les valeurs humanistes semblent moribondes, un tel évènement s'il choque nos esprits bien-pensants, ne parait  pas improbable hélas. Comme évident : Cela devait arriver semblent vouloir dire tous les journalistes qui se sont précipités sur l'information avec ce qu'on leur en disait d'après une vidéo trop vite interprétée. A chaud. On a pu lire et entendre n'importe quoi de la part de certains d'entre eux. La plupart (notamment dans les médias britanniques), ne sachant pas l'italien, ont pris pour des injures tous les cris entendus. No sir, Selvagente ne veut pas dire sauvage, mais bouée de secours. 

Crier "Africa" est une apostrophe sinon affectueuse, du moins courante à l'adresse d'un étranger, à la romaine ou à la napolitaine. Rien de raciste qui soit avéré dans ce cri. Lancé ici à l'adresse du jeune gambien pour attirer son attention vers les bouées qu'on venait de lui jeter, ou à l'intention des bateaux qui passaient pour leur signaler le jeune homme, cela n'avait rien d'injurieux ou de méprisant. Un cri spontané lié à l'effroi. Un cri maladroit pour tenter de le ramener à la raison peut-être aussi... J'ai souvent rencontré ici des gens frustres qui pensent qu'un migrant africain ne parle que petit nègre et ne comprend pas tout. Les vendeurs de faux Vuitton qui pullulaient un moment dans les rues de Venise n'avaient-ils pas été surnommé (par la presse) les Vu comprà ? Personne à l'époque n'y avait vu un épithète à caractère raciste... Il faut relire les propos de Tintin en Afrique aujourd'hui considérés comme méprisants. Ils en sont encore là. 

Finalement, les seuls propos racistes émanaient d'une vielle femme pressée, peut-être véritablement en train de faire une crise de panique, une femme ordinaire que j'imagine au milieu de la foule compacte du vaporetto. Fallait-il qu'elle soit stupide ou en souffrance pour afficher un tel égoïsme, une telle indifférence devant un jeune homme qui veut mourir et qu'il importe de chercher à sauver... Qui pourra le dire ? Elle n'a pas été retrouvée. Le parquet ouvre une enquête. Pour pouvoir délivrer le permis d'inhumer et rendre le mort à sa famille, il faut un motif reconnu. Ce que doit établir le rapport de police Les téléphones sont saisis, les témoins oculaires entendus...

On ergote sur l'indifférence, sur la non intervention des gens... Venise n'est pas une ville comme les autres, tout prend des proportions différentes ici. L'absence de voitures, l'essentiel de la vie qui se passe dans les rues, le chaos mal contenu causé par les hordes de visiteurs et qui finit par créer des tensions, tout concourt à poser un décor et une atmosphère différente de celle des autres grandes villes d'aujourd'hui. Mais les habitants ont toujours conservé cet esprit d'autrefois qui transforme le moindre incident, la moindre algarade en une affaire publique, le plus souvent légère et joyeuse, fort heureusement. Non, à Venise, de par sa structure même, personne n'est indifférent. Pourrait-on dire la même chose de Paris ou de Londres, où vitesse et indifférence règnent en maîtres incontestés ?

Peut-être qu'en été beaucoup auraient sauté sans hésiter. Mais encore une fois à cet endroit c'est dangereux. Le courant, le trafic et parfois la vitesse de certaines embarcations. Comme l'a dit un vénitien : « J'aurai certainement tenté de l'aider mais je ne crois pas que je me serai jeté à l'eau ».  Interrogé pour la télévision, il répondait à la question d'une jeune journaliste : « Et vous, auriez-vous sauté ? ». Et un pompier de rajouter sur une autre antenne : « Habillé, on ne tient pas cinq minutes dans cette eau glacée. Si des gens avaient sauté, nous n'aurions pas eu un mort, mais trois ou quatre ! »...

Le parquet a rendu un premier rapport. Le verdict est tombé : finalement, il y a bien eu non assistance à personne en danger. Il ne s'agit pas des gens restés à filmer la scène, mais du pilote de la vedette du Casino qui passait là au même moment et a vu la scène. L'homme, âgé de 36 ans, qui conduisait le bateau a été inculpé. Toutes les images confirment les témoignages : passant près du jeune homme il n'a rien tenté, n'a pas diminué l'allure du bateau, et à continué sa route, indifférent. Le procès permettra de savoir la raison de cette attitude. S'est-il enfermé dans sa mission, devait-il aller chercher ou ramener quelques VIP au casino voisin ? A-t-il sciemment continué sa route en dépit des cris que le public lui lançait parce que l'homme était noir ? Cette infraction au  code international de la navigation est considérée comme un crime.
 
La justice à ce jour n'a donc pas suivi le jugement à l'emporte-pièce des médias. Il semblerait donc, après l'étude scientifique des cinq vidéos et l'audition des témoins, que rien ne permette à ce jour de confirmer les dires des journalistes - absents - selon qui les gens - présents sur place, eux -, vénitiens et touristes, auraient tenu des propos racistes à l'égard de ce malheureux. Les cris de colère et d'impatience de la vieille femme - certainement vénitienne quoi qu'en dise l'assesseur intervenu - sont-ils condamnables ? Moralement oui. On ne tient pas de tels propos, même et surtout sous le coup de l'exaspération. Mais la stupidité n'est pas un délit - et on peut le regretter parfois tant elle est répandue. A Venise autant qu'ailleurs. 

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Une couronne et le silence recueilli de la population
Il y a quelques jours, à l'initiative de plusieurs associations, une manifestation à la mémoire du jeune gambien a été organisée, à l'endroit même où il a mis fin à ses jours. Une couronne aux couleurs de son pays a été jetée dans l'eau. Des discours ont été prononcés. Puis la foule est restée là, silencieuse. Recueillie. Le temps était gris. Rien ne bougeait dans la ville figée. Comme un arrêt sur image. On a appris que la municipalité financerait le retour de la dépouille dans son pays. Ce sont les mots plein de douceur et de miséricorde du curé de Marghera, Don Nandino Capovilla qui doivent maintenant résonner dans nos esprits après la mort de Pateh :
« El fa finta, disgraxià ». On a dit que quelqu'un avait crcela pendant que le garçon se noyait. Non il ne faisait pas semblant. Dans son désespoir, il a dit assezFiori per Pateh, profugo morto a Venezia
. Assez de cette vie de marginal, assez de l'incertitude, assez des vaines espérances. Pourquoi n'as-tu n'a pas fait semblant quand tu as salué ta famille puis que tu es reparti de ton pays pauvre et ravagé [...] Si tu es parti, c'est que tu faisais partie de ceux qui croyaient en une vie plus digne. Mais les amis, de ceux qui auraient pu s'occuper de toi, seulement de toi, pas comme un matricule, pas comme dans un formulaire, où étaient-ils ? Tu n'as rencontré personne ici, dans notre monde qui sait seulement se méfier mais perd de vue ce que c'est que la solidarité. Nous voudrions t'avoir connu le jour d'avant, Pateh. Nous t'aurions embrassé, nous t'aurions serré dans nos bras. Nous aurions au moins essayé.»
C'est juste ainsi qu'il faut désormais penser cette triste affaire. Défendre la solidarité sans condition, permanente, active mais en même temps refuser l'anathème, les raccourcis, les présupposés et les approximations. Venise, comme l'Italie est touchée par la grande peur devant l'afflux des migrants. La crise rend la vie dure et les gens inquiets. Mais le racisme, la haine et le mépris ne sont pas dans les mœurs italiennes. Le sens de l'autre, l'accueil, la disponibilité demeurent des valeurs profondément ancrées dans l'ADN de ce pays. La foule venue spontanément rendre un hommage silencieux au jeune gambien en est la confirmation. Son silence a étouffé les pitoyables cris racistes de la femme en colère. Mais de cela aucun journal n'a parlé. C'est tellement moins porteur..

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«Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres» écrivait Beaumarchais.
Les cris d'indignation, les gros titres des journaux, les médias toujours prompts à lancer des anathèmes se sont une fois encore rués sur la douleur et la violence pour vendre leur camelote. De partout on s'est scandalisé sur la monstrueuse attitude des vénitiens. Une femme a crié sa haine ou simplement sa hargne, injuste, indigne, inexcusable mais ce n'est pas la dureté de ces mots qui a tué Pateh. C'est un désespoir qui devait monter depuis des jours, et la solitude aussi. Le cousin du jeune homme qui vit et travaille en Italie a expliqué que le jeune homme était fragile psychologiquement. Le père Capovilla a raison de dire qu'un jour plus tôt, si quelqu'un avait pu parler avec lui, le rassurer, l'accompagner ne serait-ce que pour quelques pas, il n'y aurait pas eu ce cri, cette foule massée comme au spectacle. Il ne voulait pas être sauvé. Cela ne nous exempte pas de notre responsabilité à tous. Un jour avant... peut-être que cela aurait tout changé...
Mais, le cri d'une pauvre disgraxiata hystérique a été repris par les médias comme celui de toute une population jetée en quelques secondes à la vindicte universelle. L'info répandue à travers le monde comme une traînée de poudre, sous la bannière du politiquement correct asséné en boucle par ces chantres de la morale, n'était qu'un buzz. Mon maître Jacques Ellul dont les journalistes parlent souvent mais qu'ils n'ont certainement jamais lu, pour qualifier ce genre d'information qu'on nous jette à la figure sans aucune précaution, sans ménagement et sans jamais en vérifier les sources ni étudier le contexte, aurait assimilé tout ceci à de la propagande... Le besoin d'aller vite, mal terrible de notre société occidentale, la primauté de l'émotion sur la raison, forment un cocktail dangereux. Du fond de l'enfer, Goebbels doit se frotter les mains et Hitler se réjouir. Ils sont en train de gagner. Cela va tellement bien avec le populisme, cette rapidité de l'image et de l'info propagées par des journalistes qui laissent parler leur émotion et érigent leurs bons sentiments en morale. Cela fait tellement de mal à la démocratie. 

Pauvre monde que celui où les journalistes confondent le sensationnel avec la vérité, l'émotionnel avec le tangible. Comme le soulignait récemment Jean-François Kahn, «Aussi respectable et même juste soit-elle, une cause justifie-t-elle que, pour la défendre, on abolisse le réel à partir du moment où il devient dérangeant, jusqu'à se construire un monde complètement imaginaire =» ? Il donne l'exemple de la Guerre d'Espagne, confirmant que s'il ne fait pas de doute que tout démocrate se devait de se ranger du côté des républicains contre le camp fasciste, «pour autant, fallait-il s'interdire, surtout si on était journaliste, de rapporter les terribles exactions anticléricales commises par les anarchistes ?» La triste mort du jeune gambien illustre bien la dérive de la presse. La plupart des journaux qui ont publié ce fait divers affreux, ont fait plier le réel à une vision manichéenne que rien de dérangeant ne devrait venir brouiller. «L'approche journalistique devrait-elle à ce point se transformer en approche ultramilitante.»

Paraphrasant Kahn, personne ne niera que, pour des tas de bonnes raisons, la presse auto-intoxiquée, s'est une fois de plus racontée des histoires. «Une vision purement idéologique s'est substituée à la prise en compte subjective d'un évènement qui échappe totalement au confort intellectuel d'un tel schématisme binaire ». Pas un média qui ait publié l'info sur la noyade de Pateh et des insultes qu'il aurait subi en l'assortissant de réserves. Personne n'a cherché d'en savoir plus avant publication. Cela fait une victime supplémentaire : la crédibilité médiatique. Ce que le rédacteur en chef de Marianne appelle la postvérité, «cette tentation de plus en plus prégnante» dont Le Monde soulignait récemment les dangers en soulignant le développement «d'une consommation communautaire de l'information par "bulles cognitives", où chacun s'enferme dans ses convictions.»
 
Même voulue, la mort de Pateh n'est pas un fait divers. Elle met le doigt sur une forme de violence dont notre monde est responsable. Si des millions de gens qui fuient la violence et la misère arrivent chez nous, c'est bien parce que nous n'avons pas su les aider à bâtir chez eux un monde où il est possible de vivre, de manger et d'espérer. Le pape François l'a rappelé dans des termes bien plus véhéments. Et ce qui importe aujourd'hui ce n'est pas d'ergoter sur le comportement des médias ou l'attitude des gens. Il s'agit simplement, quelque soient nos convictions, nos croyances, de refuser la haine et la peur; de toujours nous souvenir qu'une main tendue, un regard bienveillant peuvent sauver une vie. C'est cette attitude qui doit présider à tous les choix que nous avons à faire pour que nos enfants vivent dans un monde apaisé et solidaire, quoiqu'en disent les apprentis sorciers qui partout dans le monde rêvent de s'emparer de nos libertés.

30 janvier 2017

Des reptiles d'une espèce nouvelle à Venise dans la série "il vaut mieux en rire"...

© Photographie dz Venessia.com.

Vision d'horreur : des serpents sur le ponte Calatrava (pont de la Constitution) ? Non, mais un genre tout aussi horrible - et surtout ridicule - vision quasi en temps réel des rubans adhésifs anti-glissade que les services municipaux passent leur temps à remettre sur les marches ultra dangereuses de ce pont à l'esthétique (et à la solidité) douteuse. Honteux quand on se targue de recevoir plus de 25 millions de visiteurs par an...

A la question "pourquoi un quatrième pont sur le Grand Canal ?", les vénitiens avisés, et en chœur, vous répondraient : Pour amener les masses de visiteurs, les hordes de touristes affamés de souvenirs Made in China, de faux Vuitton et de pizza, directement vers le centre commercial de Santa Lucia qui les accueille avant même qu'ils pénètrent dans la gare.  

Interminablement, la foule suit la foule et tous ou presque se répandent dans la galerie marchande. Un pont décidé par les bottegai de moins en moins vénitiens. Bref une affaire d'argent pour l'utilité première du pont et de manque d'argent (et d'idée) pour les édiles qui chargent les employés municipaux de coller des bandes adhésives qui se décollent aussitôt... 

Spectacle bien peu esthétique. attristant aussi. Mais notre époque, à Venise comme ailleurs après tout, vit sous le règne de la médiocratie et les imbéciles à courte-vue sont rois. 

Lascia stare e andemo a ber un'ombra !

Jean Cocteau, Venise vue par un enfant

 "Rien ne saurait décrire mon arrivée à Venise.
J`avais le souvenir de bousculades grinchues dans des gares sonores,
de l`omnibus aux banquettes mouchetées qui traverse avec son fracas de vitres 
et son odeur suffocante une ville aux habitudes heureuses […]"
Jean Cocteau
.

J'ai découvert Jean Cocteau à quinze ans. Les premières pages qui me sautèrent au cœur furent celles de son roman Le Grand écart, d'Opium, a Difficulté d'être qui me fascina et Le Passé défini. C'est dans cet ouvrage que j'ai retrouvé des notes qui ont amené à ce texte publié aujourd'hui. J'ai beaucoup hésité. Qui suis-je après tout pour donner mon avis sur l’œuvre d'un de nos plus grands écrivains modernes ? Tant de textes approximatifs, remplis de contre-vérités et d'erreurs grossières sont propagées sur la Toile... Mais Venise a eu à faire à lui ou bien est-ce le contraire. Comme rien de ce qui touche à Venise ne saurait échapper à TraMeZziniMag, laissez-moi livrer à votre indulgence le premier volet de mes réflexions sur jean Cocteau, son œuvre et Venise.

Les avis sont partagés et plus aucun témoin ne demeure qui pourrait confirmer ce que Jean Cocteau prétendait sur son premier voyage effectué peu après le suicide de son père tant aimé. Aucune preuve non plus, tout semble irrémédiablement perdu. Il ne reste aux exégètes qu'à ausculter les écrits du poète, rassembler les textes qui parlent de ses séjours en Italie et les recouper. Les confronter. Mais que de contradictions évidentes, d'enchevêtrements... Jean Cocteau tout au long de son existence a pris soin à bâtir sa légende. Le mythe est né de sa plume et de ses mots.
"Je me demande comment les gens peuvent écrire la vie des poètes, puisque les poètes eux-mêmes ne pourraient écrire leur propre vie. Il y a trop de mystères, trop de vrais mensonges, trop d'enchevêtrement. [...] Les dates se chevauchent, les années s'embrouillent. La neige fond, les pieds volent. Il ne reste pas d'empreintes." (Jean Cocteau, Opium).
L'écrivain Philippe de Miomandre publia dans les années 80 une biographie (1) du poète qu'il fait parler à la première personne dans un dialogue avec un certain Angelo, double de Cocteau. Venise y est évoquée et c'est par ces pages que j'ai découvert une raison supplémentaire d'aimer l'auteur des Enfants terribles et de La Difficulté d'être, deux ouvrages, bien différents, qui ont marqué mon adolescence : cette nouvelle publiée en 1913 dans la Revue hebdomadaire, Venise vue par un enfant (2) qui m'attendait sur les rayonnages de la bibliothèque familiale et sur laquelle je tombais par hasard.

Cocteau transcrit ce qui serait le souvenir et les états d'âme de l'enfant de quatorze ans qui découvre la Sérénissime, que la pratique de Musset et de Byron rendait familière et attirante, alors qu'il est désormais un jeune auteur célèbre et un poète reconnu. La rencontre avec Venise, qu'elle ait eu lieu une première fois en 1903 ou seulement en 1908 aura sur l’œuvre de Cocteau une influence importante, dont on retrouve la marque dans presque tout ce qu'il a écrit, toute entière contenue dans ce petit texte publié en 1913.

Le biographe règle une fois pour toutes les différentes présuppositions sur la véracité de ce premier voyage avec sa mère. Cocteau a de longue date cherché à aménager la vérité de ses jours, non pas tant pour l'embellir et s'en glorifier, mais parce que sa vie elle-même se devait d'être poésie. et puis qu'importe au lecteur après tout s'il prend plaisir à lire ces lignes....
 
Jean Cocteau en 1908

Vrai ou pas, ce premier voyage en Italie effectué quelques mois - le temps du deuil - après la mort du père, existe désormais. Qu'il soit le produit de l'imagination d'un tout jeune écrivain de 19 ans ou la mémoire d'un enfant sensible emmené par sa mère loin du terrible souvenir de ce père mort sans raison connue, ce texte fait partie de l’œuvre de Cocteau. Il résume la formation intellectuelle du jeune grand bourgeois, la tentation de se ranger dans la lignée des Chateaubriand, Stendhal, Balzac, Gautier . Et puis, c'est un bien joli texte. Voilà ce que Philippe de Miomandre fait dire à Cocteau :
"La Venise de mes quinze ans se noie sous les impressions successives de mes voyages ultérieurs et que dissimule tout à fait l'impression plus vivace que je conserve aujourd'hui de mon voyage de septembre 1950, lorsque le prix international de la critique du festival de Venise fur décerné à Orphée et où je retrouvais, avec quel sentiment d'épousailles, cette Venise dont j'écrivais à vingt ans dans Venise vue par un enfant :"
S'en suit une citation du dernier paragraphe de ce texte de jeunesse :
"Angoisse de la solitude peuplée, mélancolie de ne se jamais sentir natif des lieux que l'on préfère, révolte de n'être pas multiple et de vivre captif dans notre étroite mesure d'espace, lassitude de franchir les phases normales d'une tendresse dont nous désirons l'immédiate réciprocité, c'est alors, je crois bien, que je reçus dans mes veines la première goutte de votre philtre amer, car je demeurais là, inerte, penché sur ce fleuve immobile chargé de lampions, de soupirs et de romances, et pleurant de n'être pas le soliste avantageux, l'auteur de la musique et tous les couples de toutes les gondoles."

Beaucoup a été écrit sur les séjours vénitiens de Cocteau. A commencer par lui-même. L'entreprise d'automythographie (3) que Cocteau débuta très tôt a hélas induit en erreur bien du monde. Ainsi les allégations du génial imposteur ont souvent été reprises sans aucun approfondissement par de nombreux médias, jusque dans des travaux universitaires. Personne n'est à mettre en cause. cela montre seulement combien Cocteau - mais tout le monde sait qu'il ne fut pas le seul : Sartre, Malraux pour ne citer que ceux-là ont agi de même mêlant dans leur œuvre le vrai, le faux et le possible - a été un véritable magicien des mots et des idées et qu'il a su entraîner avec lui le public reconnaissant. Il n'est pas donné à tout le monde de nous faire passer de l'autre côté du miroir. Parler de cette automythographie n'enlève rien à l'admiration que nous pouvons porter à l'auteur. Bien au contraire. D'autant que cela nous offre plusieurs sujets liés à Venise sur lesquels nous nous pencherons dans les semaines à venir.

Notes : 

1-  Philippe de Miomandre, Moi, Jean Cocteau. Ed. Jean-Cyrille Godefroy, 1985) 
2- Revue Hebdomadaire, vol. 18, livraison du 3 maI 1913.
Le texte a été repris dans les Œuvres complètes parues dans la collection la Pléiade. 
On le trouve aussi dans Venise, Histoire, promenades, anthologie & dictionnaire paru chez Laffont en 2016, dans la collection Bouquins (pages 873-879).
3-  Jean Touzot, Cocteau et son automythographie. In-la Revue des Lettres Modernes, 1998.

29 janvier 2017

Le Ricettario de TraMeZziniMag est de nouveau disponible

Il aura fallu de longues heures pour rechercher les billets du blog originel portant le libellé "Gourmandises" dans les archives du net et les remettre en lien dans la liste mise à mal comme le reste du premier Tramezzinimag par la décision toujours inexpliquée de Google de supprimer le blog après douze années de parutions et une notoriété évidente. Pour ceux qui ne seraient pas au courant, Google a suspendu le compte éditeur de TraMeZzinimag fin juillet 2016 sans donner aucune explication. 

Six mois après, je n'ai toujours pas eu de réponse à mes demandes et j'en suis réduit à des conjonctures : piratage de mon compte, erreur, malveillance. Google reste taisant. Tout a été passé en revue. Aucun incident qui aurait pu mettre le blog en infraction des règles de Google, mis à part l'intervention d'une jeune prétentieuse qui s'est cru plagiée et n'a accepté aucune espèce de conciliation ni explication - les temps modernes ! - L'affaire avait été rapidement réglée en son temps avec diplomatie et efficacité de la part de Google, et n'a jamais mis en cause l'intégrité du blog et de son auteur. Rien dans l'usage qui était fait de mon compte Google ne pouvait donner lieu au moindre doute ni aucun incident qui aurait pu amener à une quelconque infraction de mes obligations contractuelles. Et puis, si cela avait été le cas, il est évident que j'aurai régularisé très vite la situation et n'aurai jamais pris le risque  de voir douze années de travail effacées à tout jamais... 

Mais cet incident appartient au passé. il m'a permis de reprendre d’anciennes lectures. Celle de mon maître Jacques Ellul quand il anticipait les désagréments, les risques et le danger de la Technique quant elle se substitue trop facilement à l'homme et ne remplit plus sa mission qui est d'aider et d'accompagner l'humain en facilitant sa tâche... 

Cela m'a permis aussi de reprendre, via les archives du net, celles de lecteurs précautionneux et les quelques sauvegardes que j'avais pu faire en dehors du compte Google (car tous mes œufs étaient dans le panier Google, archivages, images, brouillons, sources, bibliographies,  contacts, etc.), tout le travail réalisé sur Venise. Bref, tout ce travail méticuleux, s'il m'empêche de produire autant que je le souhaiterai de nouveaux billets, a permis un travail de restauration et d'élagage, mais aussi de réflexion sur l'utilité ou disons plutôt le rôle de ce blog, vieille chose désormais - après avoir été précurseur - dans ce monde médiatique d'aujourd'hui où tout va très vite, se démode et s'oublie... 

A commencer par le Ricetario. En reconstituant ainsi l'ensemble des recettes publiées entre 2005 et aujourd'hui et les textes d'où elles sont issues que beaucoup de lecteurs se lamentaient de ne plus pouvoir consulter, j'ai eu de nouvelles idées de publications et je ne manquerai pas de revenir vers vous quand le projet sera plus avancé et la maison d'édition mieux "calée"...

Pour consulter l'ensemble des recettes, il suffit de vous rendre sur la colonne de gauche du blog, à la rubrique Les Recettes Gourmandes de TraMeZziniMag et de cliquer sur celle qui vous intéresse.