17 octobre 2005

A ceux qui honorent le vieillard.

A la mémoire de Jessie Laffitte.

Mademoiselle Laffitte était ma voisine. Elle a vécu 53 ans dans l'immeuble où j'ai mon cabinet. Jamais mariée, elle s'est consacrée à ses frères et sœurs après la mort de leurs parents et développa une maison de haute-couture que tous les bordelais connaissent. A 87 ans, usée mais parfaitement consciente de ses actes, elle décida de s'installer dans une maison de retraite, ne pouvant plus demeurer seule dans son appartement du dernier étage. Trop grand. Trop compliqué. En quelques semaines, elle a tout trié, partagé, vendu et s'est préparée courageusement à changer de vie. Ce fut en réalité un déchirement pour elle. 

Malheureusement, ayant mal présagé de ses forces, pressée par une propriétaire insistante, "bête comme ses pieds et hystérique" (comme avec malice elle parlait d'elle), âpre au gain comme trop souvent et qui lorgnait depuis longtemps sur l'appartement et son départ trop prompt, la fatigue et l'énervement des dernières semaines, tout cela a eu raison de son cœur. 

Avant de quitter l'immeuble, elle avait tenu à me faire un petit cadeau, un petit pot à crème, jolie pièce de forme en chantilly  pour ajouter à ma collection de porcelaines du XVIIIe siècle. Un geste inattendu et charmant. Le paquet était lui-même ravissant. Mademoiselle Laffitte était un être raffiné à la conversation délicieuse.

Elle s'est éteinte dans les bras de sa sœur, vendredi soir, à peine arrivée dans sa nouvelle maison. Paix à son âme. 

Ces quelques lignes, qui trônent dans le bureau du directeur d'une maison de retraite dont je suis l'un des administrateurs, sont présents ici comme un hommage à cette vieille dame très digne.
Heureux ceux qui comprennent mon pas hésitant et ma main tremblante.
Heureux ceux qui savent qu'aujourd'hui, mes oreilles vont peiner pour les entendre.
Heureux ceux qui paraissent accepter ma vue basse et mon esprit ralenti.
Heureux ceux qui détournent les yeux quand à table, j'ai renversé mon café.
Heureux ceux qui, en souriant gaiement, s'arrêtent pour bavarder un peu avec moi.
Heureux ceux qui ne disent jamais : "c'est la seconde fois de la journée que vous
me racontez cette histoire".
Heureux ceux qui ont le don de me faire évoquer les jours d'autrefois.
Heureux ceux qui font de moi un être aimé, respecté et non abandonné.
Heureux ceux qui devinent que je ne trouve plus la force de porter ma croix.
Heureux ceux qui adoucissent, par leur amour, les jours qui me restent à vivre, en ce dernier voyage vers la Maison du Père.


posted by lorenzo at 19:41

Citation du jour

© Sartori - 2005.
Si vous êtes patient un jour de colère, vous échapperez à cent jours de chagrin.
(Proverbe chinois)

L'Image du Jour


La place Saint Marc vue par un photographe plein de talent
par Kingston Chang

16 octobre 2005

Dimanche soir

Les enfants sont rentrés chez leur mère. Tout est calme ce soir. Il a fait un temps extraordinaire toute la journée. Un ami resté sur le bassin pour le mariage de son frère m'a dit tout à l'heure au téléphone que le temps était sublime. Comme en été.
 

Ne serait-ce pas l'été d'ailleurs qui reviendrait ? Ce temps incroyable qui redevient terriblement beau au début de l'automne et dont parle Jacques Mercanton dans son roman éponyme ? Mais je n'écris pas un article sur la météorologie ni sur les romans suisses contemporains. Et à Venise ? Le vent du matin a chassé les nuages. Le soleil là-bas brille aussi mais il ne fait plus très chaud me disait mon correspondant. La lumière doit être superbe. Quand il fait ainsi plus frais et que les nuages s'éloignent très haut, que le ciel retrouve son bleu dense, l'air des montagnes apporte à l'air une limpidité que l'eau démultiplie et réverbère sur les façades des maisons, sur les visages aussi.
C'est un temps que j'aime particulièrement. Souvenir de sorties de messe à San Giorgio, dans le déferlement des notes du grand-orgue que tenait alors Gian-Andrea Pauletta (dont je vous reparlerai) et des cloches sonnant à toute volée. Le vaporetto jusqu'aux Zattere. Le soleil lançant sur le bassin de Saint Marc des reflets d'argent. L'apéritif ou le café sur le quai. Une tarte aux amandes bien enveloppée dans sa boite blanche avec un ruban rouge. Le déjeuner au Palais Clari chez Agnès, la fille du consul. Puis le retour à pied vers la maison de S. Girolamo, par Santa Margherita, Santa Croce, le traghetto et enfin le ghetto. Cette atmosphère unique des dimanches d'automne. Quand le temps était encore beau. Qu'il commençait à faire froid. Les gens bavardant sur les places. L'odeur des plats mijotés pour le repas familial. peu de touristes dans ces ruelles difficiles à repérer. Quels moments heureux et paisibles nous avons vécu.
Ces impressions qui me reviennent dans un coin du cerveau me donnent envie de m'adonner à l'une de mes passions, la cuisine. J'ai acheté hier de belles sardines au marché. Je vais les préparer à la vénitienne, in saor. Je n'ai pas de pignons. Je vais les remplacer par des noix écrasées. Je vais faire aussi mes rillettes de thon et ma mousse de roquefort dont les enfants raffolent. L'occasion pour moi de vous donner des recettes. Et peut-être d'en recevoir !
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SARDE IN SAOR
Il s'agit d'une recette traditionnelle.
Pour 1 kg de sardines, il faut entre 800 grammes et 1 kg d'oignons blancs, 3 ou 4 cuillères à soupe de vinaigre blanc, de la farine, de l'huile d'olive, du sel. On peut prévoir aussi pour un plat plus raffiné, une ou deux cuillères à soupe de pignons et autant de raisins de Corinthe. Éventuellement des cerneaux de noix fraîches.
Il faut tout d'abord préparer les poissons. Nettoyez-les en grattant la peau à grande eau, enlevez la tête et les arêtes, videz-les. certains préfèrent les laisser entière mais la tête n'est jamais très tendre et cela ne plait pas à tout le monde. Tout d'abord, réduisez les oignons pour partie en hachis et pour partie en tranches très fines. Faites les blondir dans un peu d'huile d'olive à feu doux. Ajoutez le vinaigre et laissez mijoter jusqu'à obtention d'une sauce assez épaisse. Ajoutez alors des pignons ou des morceaux de noix, les raisins secs que vous aurez fait revenir auparavant dans du vin blanc. Une pincée de cannelle et de romarin. Préservez.
Dans une poêle, versez une assez grande quantité d'huile que vous ferez chauffer. Y faire frire les sardines en veillant à ce qu'elles soient bien dorées mais pas grillées, et ce des deux côtés. Lorsqu'elles sont fraîches, cette cuisson les attendrit tout en rendant la peau légèrement croustillante. Sortez-les et égouttez-les délicatement sur du papier absorbant. 
dans une terrine, disposez une couche d'oignons, puis des sardines que vous napperez d'oignons, puis une nouvelle couche de sardines et des oignons, jusqu'à épuisement des ingrédients. Les poissons doivent être entièrement recouverts. Couvrez et laissez reposer dans un endroit frais pendant au moins deux jours (l'idéal étant 4 à 5 jours). Cette marinade se conserve assez longtemps au frigo (dans la partie la plus basse) mais doit être sortie trente minutes avant d'être consommée. Je sers les sarde in saor avec des tranches de polenta grillées, des filets de poivrons marinés et des tomates cœur de bœuf juste coupées en tranches et recouvertes de lamelles de parmesan frais. C'est délicieux avec un Bardolino.

3 commentaires: (archivés par Google)


Nat a dit…
coucou! today i went to Starbucks on campus with two other Japanese (a boy one year younger than me and a lady of 40s) and we talked for 4 hours. it was fun. i miss french dessert and bread!! i miss the morning market in bordeaux!! Les photos du jardin sont magnifique!
lorenzo a dit…
aligato You're my farest reader ! Il fait beau ici et nous allons au cinéma voir le dernier Tim Burton at the Utopia. ce sont les vacances.
lorenzo a dit…
do Starbuck's in HK have these delicious macchiato and mocaccino ? Have fun and come back soon.

12 octobre 2005

Un blog sur Prague, ça vous tente ?




Je viens de découvrir le blog de Strogoff consacré à la merveilleuse, à la magique, à la grandiose cité de Prague. Allez-y faire une promenade. C'est très bien fait ! :  


Je voudrais aussi vous parler d'autres villes que j'aime et qui forment le "noyau dur" (terme rude n'est-ce pas) de l'Europe de la Culture : Trieste, Zagreb, Salzbourg, Londres, Lisbonne, Graz... mais cela se fera au fil des pages et des idées. en tout cas, je vous donnerez ici les adresses de blogs et des sites consacrés par d'autres amoureux de ces villes. 

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2 commentaires: 

 Strogoff a dit… 

A mais pas du tout , pas un blog de "Kiti", de Strogoff, un blog de Strogoff... Sinon oui, allez-y, Lorenzo a raison, c'est fichtrement bien fait, avec des photos, de l'amour, de la passion... bref tout ce qui fait que ce blog est vraiment exceptionnel, alors allez-y voir. 

Bon mais sinon merci Lorenzo pour ton appréciation, chuis heureux que ça plaise. Et pour le HTML, c'est pas bien compliqué, suffit juste de regarder chez les autres comment ils ont fait... Tiens, quand tu es sur une page (un blog), si tu as Internet Explorer, tu cliques sur "view", "source" (j'ai tout en Anglais alors en FR chais pas) et hop, tout le secret du HTML t'es dévoilé, y a plus besoin que d'un peu de bon sens et de recherche pour savoir comment que ce char à bia arrive à faire un joli blog... 

Pis si jamais vraiment t'as besoin, ben hop, l'Email qui va bien (à Strogoff, pas à Kiti) et je te donnerai un coup de main si je sais... J'te souhaite un super bon week end, Strog 

15 octobre, 2005 

lorenzo a dit… 

Oui, erreur, lecteurs : c'est Strogoff l'auteur. Kiti en fait un autre. Pas mal non plus qui m'a fait découvrir celui-ci. 
Merci Strogoff ! 

16 octobre, 2005

Citation du jour

© Paladino
"L'avenir nous tourmente, le passé nous retient, c'est pour ça que le présent nous échappe".
Gustave Flaubert
extrait d'une lettre à Louise Colet

Les livres expulsés...

Qui peut prétendre qu'il ne se passe jamais rien à Venise ? Hier par exemple les sirènes des ambulances n'ont fait que résonner dans toute la ville. Trois morts à Saint Marc... 

Presque le titre d'un roman de Boileau-Narcejac. Trois pauvres touristes âgés. Le premier est tombé, le cœur brisé, entre les deux colonnes de la Piazzetta. A l'endroit même où autrefois la Sérénissime sacrifiait ses condamnés à mort. Le deuxième a fait une chute violente sur la piazza. Sa tête a heurté le marbre froid. Transporté à l'hôpital, il n'a pu être ranimé. Le troisième, un sujet de sa Très Gracieuse Majesté a fait un infarctus. Au moins, peut-on se satisfaire de l'idée qu'ils sont morts en gardant imprimée sur leur rétine l'image d'un des plus beaux lieux du monde. Mais arrêtons-là, je vais encore être soupçonné de cynisme et d'allergie aux touristes. Mon propos est ailleurs ce soir. Je viens d'apprendre par un ami new-yorkais qui a lu le Gazzettino de ce matin, qu'un scandale a éclaté à la Fondation Cini. Vous connaissez certainement ce lieu magique et somptueux, l'abbaye située sur l'île de San Giorgio, en face de Saint Marc.
 
Depuis plus de trois siècles, des milliers de livres sont rangés et mis à la disposition des lecteurs, étudiants et chercheurs, dans la somptueuse bibliothèque construite par Baldassarre Longhena, l'architecte génial de la Salute, et décorée de tableaux de Filippo Gherardi et Giovanni Coli. Lieu admirable qui a fait la joie de générations d'étudiants. Une décision administrative a décidé d'utiliser cette salle merveilleuse à d'autres activités, des réceptions et des congrès notamment... L'information a fait le tour du monde en un éclair, provoquant une réaction unanime. Un courriel des États-Unis est arrivé à la Fondation. Portant la signature de nombreuses personnalités de l'histoire de l'art et de l'architecture, parmi lesquels le poète Andrea Zanzotto, le professeur James Ackerman, professeur émérite à l'Université de Harvard, Patricia Fortini-Brown, spécialiste de l'Art Vénitien, doyen de l'université de Princeton, Frederick Ilchman, conservateur du Musée des Beaux Arts de Boston... 
Mais ce n'est pas tout me dit-on. L'ineffable projet que tout le monde conteste, en déplaçant la bibliothèque porterait atteinte à un autre lieu magique de l'abbaye bénédictine, la fameuse salle dite la Manica Lunga (manche longue), en fait l'ancien dortoir, construit à la fin du XIVe siècle. Un corridor de 130 mètres de long sur lequel donnent les petites cellules des moines, utilisées pendant des siècles par les bénédictins et récemment aménagées en foresteria (hostellerie) par les pères salésiens qui occupent les lieux. Notre monde va mal. Le paraître prend tellement d'importance qu'il vaut mieux pour les dirigeants de la Fondation réserver la prestigieuse salle de Longhena pour les petits-fours et les pince-fesses, fourrer les livres et leur poussière (plusieurs dizaines de milliers d'ouvrage d'histoire de l'art et de littérature) dans un couloir même du XIVème. 
Après tout, même à Venise on peut s'attendre à tout. C'est peut-être cette nouvelle attaque inopinée des barbares qui a tué nos trois pauvres vieux visiteurs l'autre matin sur la Piazza San Marco...

11 octobre 2005

Venise, DD.724

Sans vouloir faire de publicité, j'ai été charmé par la documentation que je viens de recevoir et qui concerne ce joli Bed & Breakfast ouvert en 2003, voisin de la Guggenheim, en plein Dorsoduro, avec une décoration résolument contemporaine. 

Dans un cadre très agréable, (les fenêtres donnent sur un bel espace vert, ou sur le rio delle Toreselle) DD.724 vous accueille. Chambres silencieuses et spacieuses. 

Véritables suites d'un raffinement de bon aloi. Quelque chose de new-yorkais dans l'ambiance... Atmosphère très cosy. Petit déjeuner copieux et art contemporain sur les murs. Lecteurs de DVD et internet bien entendu comme presque partout en Italie aujourd'hui. 

Un lieu sympathique et très classe pour ceux qui veulent sortir des dorures et des damas de soie pseudo baroques de la plupart des palais-hôtels ! En plus les prix sont raisonnables pour ce type de confort : entre 200 et 350 euros selon la chambre ou la suite (avec petit-déjeuner). 
Voir le lien ici

Le jardin d'Aristote

C'est fou comme les lieux communs au sujet de Venise ont la vie dure. La ville s'enfonce, il y a plein de pigeons. Les gondoles pour les amoureux... Tout un amalgame de fausses vérités, d'idées reçues et de poncifs souvent entretenus par des séjours trop rapides et mal organisés vendus par des tour-opérateurs sans vergogne comme on vend des petits pains. L'idée que la plupart des gens sur cette planète ont de Venise est exactement à l'image de ces groupes pressés au regard fatigué qui suivent péniblement la guide brandissant un parapluie jaune sur le pont de spailles ou le long du quai des Esclavons. Troupeau hagard qui ressemble, de loin comme de près, aux veaux qu'on transporte vers l'abattoir. L'issue en est certes moins fatale. Pour eux en tout cas, pas pour l'image de Venise !


Un exemple, on me dit souvent "oh Venise, ça sent mauvais !". Bordelais, habitué depuis mon plus jeune âge aux séjours sur le Bassin d'Arcachon, je réplique que l'odeur de vase quand il fait chaud, les senteurs de la marée près des parcs à huitre, l'hiver, et ce parfum très fort que l'on respire sur la lagune en toute saison, on le sent aussi à Arcachon, à Andernos ou au Cap-Ferret. D'ailleurs, il serait intéressant de faire une étude comparative de ces deux lagunes. L'éco-système lagunaire, l'habitat primitif, la forme des coques des bateaux de pêche, les rythmes de la pêche, les mouvements des bancs de sable, tout sur le Bassin d'Arcachon peut être rapproché de la lagune de Venise. 
Le climat n'est certes pas le même. Quand je passe en bateau près des cabanes tchanquées de l'Ile aux oiseaux, je retrouve l'atmosphère et le style des maisons vénitiennes d'autrefois encore debout sur certains ilots des environs de Venise. Les poteaux érodés par le sel et l'humidité tout noircis et couverts d'algues et de coquillages sont les parents des poteaux qui surgissent le long des canaux de la Lagune...


Un autre poncif c'est "le manque de verdure à Venise". Oui la Sérénissime est minérale et aquatique, vous avez raison chers touristes pressés. Mais les jardins, la part de chlorophyle de la nature à Venise se mérite. Elle se cache et se protège. J'ai déjà parlé il y a quelques mois des jardins secrets de Venise. Je connais au moins une douzaine de jardins, publics ou privés, où l'herbe est vraiment verte sans être de l'algue, où les arbres poussent et fleurissent, où des fruits et des légumes splendides font le bonheur des riverains. 
Sans parler des fleurs, les glycines par exemple, que l'on sent partout au printemps, des roses anciennes dans les jardins cachés de Dorsoduro, des lilas et des jasmins. Voici quelques images de lieux très verts, très paisibles et très reposants. Peu sont à la portée des touristes trimballés par les guides officiels. Pourtant, il y en a : le jardin public de la Biennale, celui du Palais royal, celui de San Girolamo, le campo de la cathédrale S.Pietro, le petit jardin de la Ca'Rezzonico, celui de la Giudecca et celui, très récemment ouvert, de la Ca'Foscari où les étudiants dès les premiers beaux jours vont se reposer. Ils s'y retrouvent pour bavarder, fumer (bien que cela soit maintenant interdit en Italie) et grignoter leurs sandwiches entre deux cours... vous voyez bien que c'est vert Venise !



10 octobre 2005

Joyeux Anniversaire, mon filleul !

Jacques, l'aîné de mes filleuls, fils de mes chers amis François et Maïté, deuxième d'une belle fratrie de six magnifiques enfants, tous pleins de talent et d'intelligence, fête aujourd'hui ses 17 ans ! Il a brillamment passé son baccalauréat en juin et, franchissant pour la dernière fois le portail de Saint-Genès où il a fait ses humanités, il se consacre maintenant entièrement au piano, sa passion. 

Élève du Conservatoire National de Bordeaux, c'est un pianiste très doué. Très à l'aise dans la musique romantique mais aussi parfaitement en harmonie avec les auteurs contemporains, il me plait pourtant de l'entendre jouer Bach pour lequel il n'a pas encore totalement la sensibilité. Je l'ai vu grandir devant son piano. Au début, sa vocation perçant déjà, il n'était que technique. Aujourd'hui, l'adolescence aidant, à sa virtuosité s'ajoute une grande sensibilité qui peu à peu se traduit dans son doigté, dans la musicalité qu'il répand par le clavier. C'est un plaisir de l'écouter jouer. Je suis très fier de lui. Je lui souhaite un très joyeux anniversaire. Nous irons certainement ensemble écouter Brigitte Engerer et Boris Berezovski ou Nicholas Angelich au Grand Théâtre. Enfant taciturne et secret, parfois difficile à comprendre quand il était petit, il est aujourd'hui un beau jeune homme, ouvert à la vie et au monde, épanoui, cultivé et tranquille. Combien le temps a passé. Je le revois, jouant avec ma fille Margot et son frère aîné Frédéric, dans le merveilleux jardin de Riboulet, chez ses grands parents... Il y a quelques semaines, il donnait son premier vrai concert dans une salle, à San Sebastian... Une promesse...

02 octobre 2005

Citation du jour

 
© Vanni de Conti - Droits Réservés

"La nature a des perfections pour montrer qu'elle est l'image de Dieu, et des défauts pour montrer qu'elle n'en est que l'image ."
Pascal (Pensées)

30 septembre 2005

Comme l'incendie d'un cerisier en fleurs

 
Ma fille aînée, Mrgot me disait hier soir sa difficulté à répondre à la question de son premier devoir de philosophie, "Que deviendrait une société sans artiste". Platon, Kant, Mallarmé, Artaud, René Girard et Paul Ricoeur sont mis à contribution. Vaste sujet, comme toujours. Je la laisse à ses réflexions après lui avoir donné quelques idées. Je me rend compte de l'étendue de sa culture et cela me remplit de fierté. Comme mes autres enfant, elle doute cependant. De ses capacités, de sa réussite. Je suis vraiment très fier d'elle, comme de son frère et de ses sœurs. Mais cette angoisse m'inquiète. Le monde qui les attend est tellement plus instable que celui de notre enfance. Ces enfants ont vite peur. Comment balayer leurs frayeurs ? Comment leur assurer un chemin paisible ?
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Mais fi des sentiments, je dois me mettre au travail. Un ami me parlait du musée des Années Trente de Boulogne, où il a découvert les toiles de Blatas, le dernier peintre de l’École de Paris et son "biographe". Notre conversation m'a donné envie de vous parler de lui, de son oeuvre et de ses années vénitiennes où, soutenu par sa femme, la cantatrice Regina Resnik, il travaillait avec acharnement dans son atelier de la Giudecca.
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Arbit Blatas, juif lithuanien né en 1908, quitta très jeune les brumes et les progroms de l'Est pour Paris. Il voulait être peintre. Il voulait être libre. Il rencontra tout ce que Montparnasse comptait d'artistes qui tous devinrent célèbres. A 21 ans, il était le plus jeune d'entre eux. Dans les années 60, il entreprit de peindre chacun d'eux : Soutine, Chagall, Picasso, Zadkine, Utrillo et son ami Modigliani, Marquet, Lipchitz et tant d'autres. Il travailla avec Suzanne Valadon puis avec Kurt Weil pour qui il dessina les costumes et les décors de l'Opéra de quatre sous. Il quitta la France pour les États Unis devant la menace allemande. Il fit le voyage avec Chagall. à New York, il épousa la célèbre cantatrice Regina Resnik, juive de Brooklyn avec qui il travaillera des années plus tard à un monument à la mémoire des victimes de l'Holocauste. ce fameux bas-relief qui trône sur l'un des murs du Ghetto de Venise, mais aussi à paris dans le Marais, au Mémorial juif, à Genève au siège de l'ONU. Il collaborera aussi avec elle pour les décors et les costumes d'opéras dont l'Elektra de Richard Strauss qui marqua son époque. Il avait longtemps travaillé et menait dans les années 80 une agréable vie de riche bohème. Je l'ai souvent vu à Venise.
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Notre maison d'édition sortit plusieurs portfolios de ses œuvres : l'opéra de quatre sous, le portrait de Marceau, celui de Sir Evans dans le rôle de Falstaff, Regina dans Elektra - une de ses meilleures compositions - et bien sûr les portraits de l'Ecole de Paris. Je numérotais au crayon les tirages et je lui amenais chaque édition à signer lorsqu'un souscripteur passait une commande. Il s'agissait de petits tirages souvent à compte d'auteur pour les amis du couple, américains pour la plupart, mais aussi vénitiens et français. Un temps, les toiles, conservées à Venise et devant être acheminées à New York, et sachant mon désir de réunir Venise et Bordeaux par des manifestations culturelles, il me proposa d'organiser l'exposition de l'ensemble de son travail sur l’École de Paris à Bordeaux. Sous-entendu "si Bordeaux veut m'acheter la toile représentant Marquet et payer une partie des frais, pourquoi ne pas envisager de laisser ma collection à Bordeaux"... J'expliquais au responsable de la culture de l'époque à la mairie - brave homme mais complètement inculte - l'intérêt de cette exposition.*
 
 
Derrière les peintures et les sculptures du maître, il y avait sa collection personnelle qui aurait pû former un jour une intéressante collection d'art contemporain du moins de l'art des 30 premières années de ce siècle : j'ai vu les peintures de Marquet, les dessins de Chagall, Soutine, Valadon, Matisse, Utrillo, Picasso que le maître souhaitait laisser un jour à un musée. Ce ne fut hélas pas Bordeaux. Je n'étais pas assez bien en cour. On ne me donna pas la possibilité de négocier cette dation... Ce fut Boulogne et c'est ainsi que naquit le musée des années 30 !
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Arbit Blatas est mort à New York en 1999, à l'âge de 91 ans. Nous correspondions une ou deux fois l'an. La dernière fois que je l'ai rencontré c'était à Venise. Nous étions avec Catherine et Christian M., charmant couple d'amis féru d'opéra. Déjeunant au Harry's Dolci, à la Giudecca, j'expliquais que Blatas et sa femme Regina Resnik habitaient tout près. Ils furent tout émus : "comment ! la grande diva vit ici et tu la connais ?" .
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Comme pour prouver le niveau de ma relation avec elle et aussi pour le plaisir de les revoir, j'emmenais mes amis jusque devant leur porte.  Nous sonnons. La voix de Regina surgit de l'interphone : "chi è?". Je me présente. "oh, Lorenzo, che sorpresa, vieni su!" ("oh ! Laurent quelle surprise, monte vite!)". Ils étaient ravis de notre visite. Arbit nous parla peinture, nous racontant de nombreuses anecdotes et Regina expliqua à notre ami subjugué ses relations houleuses avec Lombard (qui dirigeait encore l'ONBA à l'époque de notre visite) avec qui elle travailla lorsqu' il était à Strasbourg. Elle parla de ses mises en scène, ses rencontres avec Callas, Raimondi, et tant d'autres. L'appartement, situé au premier étage d'une maison face au canal de la Giudecca était très chaleureux. Des tableaux du maître occupaient les murs avec des dessins d'Utrillo et de Cocteau, des petites peintures de Chagall ou Picasso. Un bronze de Lipchitz. Le soleil pénétrait à travers les vitres et faisait briller les sculptures et les bibelots. Magie de Venise, nous étions là encore hors du temps. 
Et me revint en mémoire certains moments de rêve qu'il m'avait été donné de vivre dans cette maison autrefois. Je me souviens entre autres d'un dîner improvisé où je fus convié. Des problèmes de vaporetto nous avaient mis en retard. Tout le monde était à table. L'ambiance était bon enfant. Soudain un homme dont le visage ne m'était pas inconnu se leva et revint avec un violoncelle. Il joua. C'était divin. Je réalisais soudain que ce musicien assis à côté de moi, et avec qui j'avais échangé en anglais quelques mots sur les mérites respectifs du vin rouge et du champagne, n'était autre que Mitslav Rostropovich... Il était là parmi nous et nous donnait un véritable concert !
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Je me souviens aussi d'un jour de printemps où Blatas voulut me montrer son atelier. Il y avait dans l'escalier des petits dessins, des croquis, des mots griffonnés et illustrés, tous dans des cadres de différentes tailles. En m'approchant, je vis les signatures : Utrillo, Soutine, Ernst, Zadkine, Marquet... Un éléphant bleu me fascinait particulièrement. C'était un dessin plein d'humour de Picasso. Blatas me raconta plein de choses : Kurt Weil et l'opéra da Tre soldi, sa rencontre avec le mime Marceau, les soirées avec Picasso, les leçons de Suzanne Valadon la mère d'Utrillo et son combat pour aider celui-ci à se désintoxiquer... J'aimais son allure, sa manière de s'habiller, toujours très élégant, et sa façon de parler français, comme seuls les gens de l'Est savent le parler. Cet inimitable accent, mélange de r roulés et de pointe dans la voix à la parisienne.
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Il m'aimait bien. Je souffrais beaucoup dans cette galerie. le directeur était un homme d'intuition, génial dans ses choix d'artistes et dans sa politique d'édition. Mais c'était un tyran. Caractériel, alcoolique, homosexuel refoulé, il était très coléreux. Il me donnait l'impression d'avoir des comptes à régler avec l'humanité entière et je servais souvent de bouc-émissaire. Mais il m'a tout appris. Avec lui j'ai découvert en vrac, les peintres italiens contemporains, la nouvelle figuration, Tapiès, Alechinsky, Baj, Topor, Magritte, Adami... Blatas intervenait souvent en ma faveur quand, mon patron ivre mort, se mettait à hurler, me couvrant de tous les défauts de la terre... Cela évitait au moins que Carla, sa jolie jeune femme, ne fasse les frais de sa furie. Il avait certes du talent et c'est pour cela que Blatas travaillait avec lui.
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Missa Yoshida, Agnès Calvy , Massimo et moi
 
Il savait découvrir les artistes prometteurs et son sens du commerce nous mettait en contact avec les plus grands acheteurs de passage à Venise. Combien de toiles et de lithos signés de très grands artistes ai-je livré au Gritti ou au Danieli... Nous éditions trois ou quatre port-folios par an et organisions des expositions de jeunes talents comme Missa Yoshida, charmante japonaise mariée à un sympathique sérigraphiste vénitien. Parfois, il me confiait l'organisation de la soirée. Je fis ainsi mes premières armes dans la création d'évènements à une époque où sans téléphone portable, sans informatique, sans fax, nous réussissions des opérations de communication de grande qualité. Je me souviens d'une fête organisée à l'occasion du vernissage d'une exposition d'un peintre français sur le thème du carnaval. Blatas avait persuadé mon patron de me laisser faire. J'avais convié le tout Venise dans un restaurant près de San Bartolomeo, l'Osteria dal'Orso qui existe encore. 

 
Un groupe de huit jeunes choristes baroques du Conservatoire animait la soirée. le buffet était dans l'esprit des fêtes carnavalesques du XVIIIe : gigots farcis, volailles rôties, risotti, pâtisseries de tout genre. Une grand réussite dont les journaux parlèrent le lendemain. Mais je restais en retrait : bien qu'ami et protégé du consul de France de l'époque, de l'assesseur au tourisme et de nombreux vénitiens influents, je n'étais pas en situation régulière, juste de passage... Notre actuel ministre de l'intérieur m'aurait fait refouler manu militari aux frontières ! Mais c'était une autre époque, presque celle dont parle Morand dans "Venises", quand il explique qu'on voyageait de son temps sans passeport, mais avec des lettres de recommandation et que le franc à l'égal de l'or, était accepté partout et que partout on parlait le français, un français exquis... Mais là n'est pas mon sujet...
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Blatas m'a donc souvent aidé. Il avait pris l'habitude de se confier à moi, me racontant nombre d'anecdotes sur sa jeunesse à Montparnasse. Regina quant à elle m'expliquait sa "passion" pour l'âme juive et j'ai eu la chance de visionner avec elle son film "Ghetto", sur le ghetto de Venise, que j'aimerai présenter un jour en France avec une exposition des travaux de son mari sur l'Holocauste. Le générique de la série éponyme présentée il y a quelques années à la télévision française, était d'ailleurs illustré par les dessins de Blatas.
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Ils étaient très mondains. Mais cela en était attendrissant. On m'a dit que Regina Resnik est restée la même, très présente dans la vie new-yorkaise. Elle vit toujours à New-York, dans ce merveilleux appartement de la 56e rue, près de Central Park, rempli de ses souvenirs de diva et d'œuvres d'art, peintures de son mari et des plus grands artistes du XXème siècle. Je lui souhaite longue vie et la remercie de son attentive et chaleureuse affection.

29 septembre 2005

Album II

Mes enfants, les plus petits en tout cas, restent émerveillés par la beauté et la drôlerie des chatons. Nous sommes une famille à chats. Mon cabinet est occupé par Mitsou, un bon gros chat orange japonais, venu vers nous un matin d'été dans notre jardin du Cotentin. Il ne s'inquiète pas de savoir s'il dérange les visiteurs et toute la rue sait qu'il aime à rendre des visites de courtoisie quand il ne se dore pas au soleil sur le toit d'une voiture... Son amie, Yka (bordelaise, prénommée ainsi par sa maîtresse en hommage au chromatiste Yves Klein) vient souvent nous rendre visite et la famille de la meilleure amie d'une de mes filles élève bon gré mal gré des portées de chatons adorables que régulièrement il nous faut aider à caser. Quant à mon frère, sur sa propriété de Barsac, les chats ont un royaume... Bref l'amitié pour les chats et le goût de Venise allant de pair chez nous, voici quelques photos de félidés vénitiens.

posted by lorenzo

Citation du jour

"Être poète, c'est croître comme l'arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant, aux grands vents du printemps, sans craindre que l'été puisse ne pas venir. Et l'été vient"...

Rainer Maria Rilkein-Lettre à une jeune poète,
dans la seule bonne traduction, celle de Maurice Betz

28 septembre 2005

Album I


Il y a beaucoup de prétention à vouloir écrire sur Venise. Tellement de grands écrivains ont su décrire les merveilles de cet endroit unique au monde.
Aujourd'hui encore, en dépit de sa décrépitude, en dépit des barbares qui l'envahissent et la défigurent, elle est toujours aussi fascinante. Les mots sont pauvres à la décrire. Laissons les images parler. Celles que je vous présente ici ont été glanées sur le net. J'ai ainsi recensé à ce jour, plus de 200 sites et blogs du monde entier consacrés à Venise. En voici les images que j'en ai retiré. Que les auteurs de ces photographies soient remerciés. Quand cela était possible, un lien renverra au site d'origine de la photo présentée. A vos commentaires : notez les meilleures, nous aviserons les vainqueurs du choix de mes lecteurs.
 
posted by lorenzo at 20:19

27 septembre 2005

Un Maître de Lumière

Vous ai-je déjà parlé de mon ami, Bobo Ferruzzi ? Le hasard qui fait toujours bien les choses m'a permis un jour de le rencontrer et de devenir le responsable de sa galerie. Accueilli comme un ami revenu d'un long voyage, le maître m'a très vite fait rentrer dans sa vie, me montrant ses collections d'antiquités, ses réserves de tableaux et mille trésors inconnus du public : céramiques délirantes, tableaux presque abstraits ne gardant de la matérialité des lieux que des traits fous et des couleurs somptueuses. .. 

Car Ferruzzi est un coloriste dans la lignée des grands peintres védutistes. Il possède un sens de la lumière, de l'air que sa peinture emprisonne et qui exhale longtemps après avoir quitté Venise cet éclairage, cette force qui nous surprend quand au détour d'une ruelle, nos pas nous porte vers une place écrasée de soleil avec un canal dont l'eau aux reflets métalliques est imbibée des mille couleurs des bâtiments alentours... Voici quelques unes de ses œuvres et l'adresse de son site (ICI). 

Quand vous irez à Venise, ne manquez pas de visiter sa galerie, elle est tenue par son fils, antiquaire émérite et parfait biographe de son père. Il vous montrera les peintures, les sérigraphies, les cartes et les catalogues du peintre. Il vous parlera de Venise et de ses malheurs... Si vous rencontrez le maître, son chevalet sous le bras et qu'il est satisfait de son travail du jour, peut-être aurez-vous la chance d'être invité chez lui pour boire un délicieux vin blanc servi dans des gobelets de verre soufflé comme au temps de Goldoni. Il a tellement de choses à dire et d'anecdotes à raconter. Son français est excellent et son humeur vénitienne. Soupe-au-lait, il sait être attentif et son cœur est en or. Un grand monsieur, vraiment.

posted by lorenzo at 19:15