20 janvier 2017

Traghetti da parada, de nouveaux horaires pour ce qu'il en reste

© Gian Luigi Vianello - Tous Droits Réservés
Il y a quelques jours, La Giunta comunale (le conseil municipal) de Venise s'est prononcée en faveur des nouveaux horaires de fonctionnement des traghetti, ces gondoles (barchette en dialecte) qui assurent depuis toujours la liaison entre les deux rives du Grand Canal, que nous appelions autrefois le Canalazzo et qui coupe la ville en deux. 

Pour ceux qui ne le savent pas, pendant des siècles il n'y eut aucun pont sur cette somptueuse voie d'eau jusqu'à la construction du pont du Rialto.  Puis trois siècles plus tard on édifia le pont de l'Accademia puis celui des Scalzi, en face de la gare et récemment le très critiqué pont dessiné par l'architecte Calatrava. Le seul moyen de se rendre de l'autre côté sans faire de grands détours était donc ces gondoles da Parada qui font inlassablement la navette entre les deux rives. 
© Photographie Catherine Hédouin - Tous Droits Réservés
Les prédécesseurs  de Luigi Brugnaro, le premier magistrat de la ville, ont tous contribué à l'organisation de ces navettes. Il y en avait tout le ong du Grand canal de la pointe de la douane jusqu'à Santa Lucia, L'édition pour 1698 du guide de Venise de Coronelli en décompte presqu'une trentaine. Il ne faut pas oublier que la ville était très peuplée et qu'il y régnait l'animation d'une capitale.  

Aujourd'hui, trois traghetti subsistent, à San Toma vers Sant'Angelo, à Santa Sofia pour la Pescaria et le Rialto et à Santa Maria del Giglio pour rejoindre la Salute. Il y a encore quelques années, on pouvait aussi traverser le Grand Canal à San Marcuola pour rejoindre le Fondaco dei Turchi (Musée d'Histoire naturelle), mais aussi à San Barnaba pour rejoindre San Samuele, Calle Vallaresso pour aller à la Pointe de la douane.  


Lorsque j'étais étudiant, dans les années 80, il y avait aussi le traghetto de Santa Lucia pour se rendre à la gare depuis la Fondamenta San Simeone. Le traghetto de la Riva del Vin à la Riva del Carbon a repris en novembre dernier. Il semblerait qu'on se rende compte en haut-lieu qu ece moyen de transport traditionnel (chaque barchetta peut transporter jusqu'à 14 personnes, permet d'alléger les files d'attente aux arrêts des vaporetti, facilite le déplacement des citadins et permet aux touristes de se déplace d'une manière pittoresque pour seulement deux euros (70 centimes pour les résidents). Ce service fait travailler plus de 400 gondoliers et 160 ouvriers et artisans. 

Encourager le maintien de ce mode de transport local relève d'un choix politique à long terme qui allie la tradition et l'histoire aux nécessités de la vie moderne. La Sérénissime a toujours pensé d'une manière innovante. Ce qui passait pour anachronique dans l'esprit des édiles modernistes et adeptes de la modernité à outrance s'avère, là encore, un outil fonctionnel et efficace, même au XXIe siècle ! Le nombre de plus en plus grand de visiteurs, les difficultés pour les résidents à se mouvoir dans une ville envahie désormais toute l'année par des millions de visiteurs, sont autant de justificatifs au maintien voire au redéploiement des gondole da parada.
A compter de lundi prochain, 23 janvier 2017, les nouveaux horaires seront les suivants : 

San Tomà et Santa Sofia :
Horaires d'hiver (du 1er octobre au 31 mars), de 7h.30 à 18h.30.
Horaires d'été (du 1er avril au 30 septembre), de 7h.30 à 19 heures. 
Santa Maria del Giglio : 
Horaires d'hiver (du 1er octobre au 31 mars), de 9 heures à 17 heures. 
Horaires d'été (du 1er avril au 30 septembre), de 9 heures à 18 heures.

Le traghetto sera suspendu le jour de Noël et le 26 décembre, ele jour de l'An, le 15 août (Ferragosto),  Le service fonctionnera seulement jusqu'à 13 heures les veilles des fêtes. 
Sans vouloir être critique, les horaires récents (du temps où la traversée coûtait 50 centimes et les lignes étaient encore au nombre de sept) étaient largement plus étendus : certains traghetti commençaient déjà à 7h30 mais s'arrêtaient à 20 heures (San Tomà, Santa Sofia notamment). Certes, il y avait davantage de gondoliers et d'embarcations en état. Davantage de résidents usagers aussi... Le financement du traghetto (salaire des gondoliers, entretien des embarcations et des pontons)  provient des recettes quotidiennes mais aussi de subventions municipales.  La tentation a parfois été grande de réduire voire de supprimer cet apport.

L'association El Felze que soutient activement Tramezzinimag se bat pour que ce moyen de transport ne soit pas considéré comme un élément folklorique qui participe à l'animation du Veniceland, parc d'attraction et musée à ciel ouvert, mais comme un moyen de transport plus efficace et plus économique que les transports en commun motorisés, un moyen de lutter contre le moto ondoso (la lenteur du déplacement de ces barques obligent les bateaux à moteur à ralentir - ce n'est pas rien sur le Grand Canal !), un gisement d'emplois permanent, un lien avec la tradition et le savoir-faire artisanal de la Sérénissime et une démonstration audacieuse que les us et coutumes qui nous viennent du temps de la République s'avèrent toujours mieux adaptés que tout ce qui a été imposé depuis des décennies et ne convient pas à l'infrastructure si particulière de la cité des doges. Oser faire ce qui s'avère un véritable choix culturel, montre une fois encore que Venise peut être un modèle et une référence pour le reste du monde. Idée que nous ne cessons de défendre dans Tramezzinimag
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10 janvier 2017

Le Grand Canal à l'aube par David Howell


David Howell, peintre de la  Royal Society of Marine artists (RSMA)

Le trésor du Cardinal Bessarion

Il y a 614 ans naissait à Trébizonde, sur les bords de la mer noire, celui qui allait devenir le célèbre cardinal Bessarion, théologien, philosophe et scientifique de haut vol qui s'attacha toute sa vie durant à défendre les sciences et la culture, préserva de l'oubli des centaines d’œuvres littéraires et philosophiques antiques qui sans lui auraient été irrémédiablement perdues et tenta de réunifier l'Eglise d'Orient et Rome. Après une vie bien remplie où foi et diplomatie, recherches et réflexions guidèrent ses actions au service de l'intelligence, le cardinal, qui fut un temps pressenti pour devenir pape, légua à Venise sa riche bibliothèque qui donnera  naissance à la Marciana, l'un des fonds les plus riches de manuscrits directement copiés d'originaux antiques. Il lui légua aussi un état d'esprit qu'il serait bon de retrouver.
« Ce 2 janvier, jour de naissance du cardinal, nous avions choisi de nous rendre dans l'antique chancellerie de la Scuola devenue le Musée de l'Accademia, salle dite dell'Albergo (ou dans le langage pratico-fonctionnel, dont notre époque raffole : salle XXIV). C'est là qu'il est possible d'admirer un des plus beaux objets de l'art chrétien jamais réalisés, une staurothèque byzantine de toute beauté, restaurée il y a peu et qui n'a plus de secret pour les archéologues.»


Ce sont les premiers mots d'une lettre (une vraie avec timbre et papier, cela existe encore je vous l'assure), reçue il y a un an d'un ami historien, sorte de journal que nous échangeons depuis de nombreuses années. Douze mois plus tard, et un communiqué de presse retrouvé et enfin lu, ces lignes m'ont donné l'idée d'écrire ce billet sur un homme fascinant et sa flamboyante époque, déterminante pour le monde.

Pour se représenter l'homme que nous allons évoquer, imaginer le décor de sa vie, les modes et manières de son temps, l'iconographie est riche. Par la magie d'une évocation d'Alvise Zorzi, j'ai toujours eu la sensation d'entendre respirer (et penser) Basile Bessarion dans le magnifique tableau de Carpaccio, longtemps présenté comme Saint Jérôme dans son cabinet de travail (1). Cela pourrait être notre cardinal, par un beau matin, à Rome, écrivant à son maître le philosophe Piéthion, débattant avec lui à distance sur Platon et Aristote que les deux opposèrent dans plusieurs écrits qui influencèrent longtemps la pensée byzantine. Mais, on peut le retrouver aussi dans plusieurs portraits, notamment  ceux des fresques - qui subsistent encore de nos jours - de l'église des Saints Apôtres à Rome ainsi que dans l'atrium de la maison de campagne du cardinal, sur la Via Appia il me semble...


 
Le décor et les costumes
Pour compléter décor et costumes, les tableaux de Gentile Bellini aussi sont de merveilleux témoins, tel le Miracle de la Croix où un clerc brandit en majesté le fameux reliquaire qu'il est parvenu à récupérer dans le rio San Lorenzo, devant la foule parmi laquelle Gentile a représenté des illustres de ce temps, notamment Caterina Cornaro, la reine de Chypre,  le peintre lui-même et son frère Giovanni...

L'époque peut paraître arriérée et de fait, le Moyen-âge vit ses dernières années mais Venise et l'Italie sont depuis quelques décades dans la lumière. La stabilité politique de la République de Venise conforte les idées et les mœurs modernes. Les relations commerciales créent depuis longtemps un flux et reflux qui permettent la propagation de modes et d'usages qui se répandent bientôt sur la majeure partie du continent. Les années sombres de la barbarie et de la violence générale sont loin. Le raffinement, la culture, les idées nouvelles, le développement des arts et des techniques ne sont pas encore moyens d'asservissement de l'homme mais outils de libération et de pacification. Pourtant ce monde bouillonne, les idées modernes sont confortées par la diffusion des pensées antiques, la menace des ambitions du Turc renforce l'union des esprits et des âmes derrière l'étendard de la Foi véritable.

C'est ce qui peut aider à comprendre l'extrême  dévotion des vénitiens pour les symboles de cette foi chrétienne qui régit la vie des hommes et lui donne un sens. la Croix du Christ en est un parfait exemple. Cette vénération dont a toujours fait l'objet les reliquaires venus de Jérusalem, les morceaux de la vraie croix, des lambeaux de la tunique du Seigneur, n'est en rien feinte. Particulièrement à Venise, haut-lieu où se mêlent la foi grecque, un décor byzantin et la foi catholique romaine...  



Le reliquaire légué par le cardinal à la communauté dont il fut le protecteur, indique combien celui-ci se sentait proche de la Sérénissime, lien naturel entre l'Orient et l'Occident où le religieux ne pouvait que se reconnaître, lui pur produit de ce mélange de cultures et de civilisations. Venise, maîtresse encore des mers et du destin des peuples de la Méditerranée, du moins dans les esprits demeure, après la chute de Constantinople, témoin et rempart de la tradition byzantine et donc de sa foi et de sa culture. 


Comme Byzance, Venise brillait à ses yeux non pas seulement par son rôle déterminant dans la défense de la chrétienté face aux sarrasins vus comme des sectateurs de Mahomet, mais peut-être surtout dans la volonté de la République de défendre (et d'utiliser) les Arts et les savoirs transmis par le monde antique et dont l'empire romain d'Orient et Byzance furent les gardiens pour mieux défendre la civilisation chrétienne. La chute de la capitale impériale, son abandon par les puissances oublieuses de leurs engagements à défendre la foi véritable face à un Islam honni ne pouvait pas laisser indifférent l'humaniste et le savant cardinal.

Mais avant cela, fait higoumène (2) du monastère Saint Basile de Constantinople, puis Métropolite de Nicée, il arrive à Venise en 1438 avec l'empereur Jean VIII Paléologue pour se rendre à Ferrare où doit avoir lieu un concile, ultime tentative de réconciliation des grecs et des latins, pour réunir les deux Églises, seul moyen qui permettrait de combattre efficacement les turcs arrivés aux portes de Constantinople. 
 

Le concile déplacé finalement à Florence car une épidémie de peste venait de se déclarer à Ferrare, c'est du haut de la chaire de Santa Maria del Fiore, que  Bessarion lit, le 6 juillet 1439, la version grecque du décret d'union des Églises, tandis que la version latinen est lue par le cardinal Giuliano Cesarini (3) qui mourra quelques années plus tard dans la croisade contre les turcs, du côté de Varna. 

Invité à rester à Rome et fait cardinal par le pape vénitien Eugène IV (4), il préfère repartir pour Constantinople afin de faire accepter la réunification que les orthodoxes réfutent. L'échec de ses tentatives pour l'unification va l'oblige à revenir en Italie. Il s'installe à Rome où sa maison devint le rendez-vous de tous les intellectuels humanistes. Il acquiert rapidement une grande influence politique et théologique auprès des papes. À la mort de Nicolas V puis de Paul II, un grand nombre de voix se prononcèrent pour qu'il reçoive la tiare pontificale. On peut rêver à ce que son pontificat aurait pu représenter dans la lutte contre les turcs, la défense de la pensée antique, la protection des lettrés et le déploiement de la culture grecque, hâtant la fin du Moyen-Age et parvenant à réunir catholiques et orthodoxes...

Protecteur des Basiliens, l'ordre qui précéda les Bénédictins et dans lequel il grandit (et qui existe encore chez les melkites d'Arménie et d'Alep), il devient ensuite celui de l'Ordre des Frères mineurs, plus communément appelés Franciscains, avant d'être nommé Légat à Bologne où il restaura l'antique université. La chute de Constantinople fait de lui un émissaire de la lutte contre les turcs. Chargé d'organiser la mobilisation contre les infidèles, il est successivement à Naples et à Mantoue en 1455, à Nuremberg et à Vienne en 1460,de nouveau à Venise en 1463, puis en France en 1472, son ultime mission diplomatique. Après de nombreuses nominations comme évêque, Pie II lui confère en 1463 le titre de patriarche latin de Constantinople (1463).
 
La staurothèque
Mais de quoi s'agit-il ? Parmi les milliers d'objets rares et précieux qui peuvent être admirés partout à Venise, pourquoi consacrer un billet à un reliquaire byzantin ? S'il fallait donner à nos lecteurs une seule raison, ce serait la suivante : Le cardinal Bessarion contribua à la sauvegarde la culture antique et à la préservation de manuscrits fondamentaux pour la civilisation. Ayant vécu à une période charnière pour celle-ci, cet homme ayant vécu entre Orient et Occident, esprit ouvert, humaniste en même temps qu'homme de foi, totalement imprégné de transcendance, L'éminent personnage est un modèle d'intelligence, de culture  et de passion, un de ces témoins qui font avancer l'humanité, symbole de cet esprit de la Renaissance que l'Italie a porté. Tour à tour prêcheur, conseiller, diplomate, sa personnalité, son éloquence et sa grande culture le fit très vite remarquer dans l'entourage du pape. Il fut cardinal, évêque des Saints Apôtres de Rome - où il est inhumé - occupant ainsi l'un des postes les plus importants de la Curie romaine, la voie directe pour le trône de Pierre.

Imaginer un jeune homme à peine pubère, venu d'une province éloignée de l'empire,  issu d'une famille de peu, introduit dans l'univers de la capitale impériale, engloutissant avec gourmandise tout ce que lui apporte l'enseignement qu'il reçoit, digne d'une prince où théologie, philosophie, histoire, science et médecine sont abordés. Il grandit et sa culture augmente chaque jour, passionné, intelligent, vif, charismatique, excellent orateur, le jeune moine est vite remarqué et deviendra l'un des piliers de l’Église byzantine puis de l’Église romaine. Quel destin !

Adolescent, il suivra à Mistra, l'enseignement du grand philosophe néo-platonicien, Giorgios Gemistos, plus connu sous le nom de Piéthion, ami et protégé de l'empereur Manuel II Paléologue, qui le fit engager dans la suite impériale pour le concile de Ferrare-Florence. Le maître, qui s'appliqua sa vie durant à développer le concept d'une filiation directe entre les byzantins et les grecs de l'Antiquité, lui donna le goût de la philosophie et la curiosité intellectuelle qui font de lui un des premiers grands humanistes de la Renaissance. C'est en 1472, l'année de sa mort, que le cardinal offrit à la Scuola Grande Santa Maria della Carità, le fameux reliquaire qu'on peut admirer dans la fameuse salle XXIV.

Fatigué mais toujours ardent, le cardinal est envoyé en France par le pape Sixte IV. Le 29 août 1463, Marco da Costa, le Guardian Grando de la Scuola et la plupart des membres de la confraternité se retrouvèrent dans la grande salle du monastère bénédictin  de San Giorgio Maggiore où, après une messe, pour nommer le cardinal, Confratello d'Onore à la place du cardinal Prospero Colonna, humaniste et archéologue, grand bibliophile aussi, décédé en mars de cette même année et dont la dépouille repose dans l'église des Saints apôtres de Rome où le rejoindra quelques années plus tard le cardinal Bessarion.

Pour marquer sa reconnaissance, Bessarion fit don à la Scuola du précieux reliquaire qui en deviendrait la détentrice à sa mort. Les actes de cette cérémonie, aujourd'hui conservés dans les archives de la République, contiennent la première description détaillée du reliquaire et son histoire. La staurothèque fut la propriété de la princesse Helena Dragas épouse de Manuel II après avoir appartenu à Irène Paléologue, nièce de l'empereur Michel IX et épouse de l'empereur déposé Mathieu Cantacuzène, puis revint  à leur fils, l'empereur Jean VIII qui à son tour en fit cadeau à son confesseur, Grégoire III Mammas, qui deviendra patriarche de Constantinople. Déposé en 1450 par les opposants à l'union avec l’Église romaine, ce dernier se réfugia à Rome amenant avec lui le reliquaire qu'il remit à Bessarion queqlues jours avant sa mort,en 1459, à charge pour ce dernier de le conserver à son tour jusqu'à sa mort. 


C'est parce qu'il sentait que sa fin était proche que, neuf ans après cette cérémonie, et  à la veille de cette mission en France qu'il pressentait devoir être la dernière, le cardinal - il avait presque soixante-dix ans - fit transporter le précieux reliquaire à Venise par trois émissaires. Ainsi, le 24 mai 1472, le fragment de la vraie croix arriva de Bologne à Venise. Tout d'abord exposé dans la chapelle du doge, à San Marco, le reliquaire fut solennellement transporté en procession conduite par le doge lui-même et les corps constitués, jusqu'à l'église Santa Maria della Carità où il fut consigné aux membres de la confraternité qui l'installèrent dans la salle de l'Albergo. A la demande du cardinal, le reliquaire avait été auparavant enrichi d'argent ciselé. Magnifique exemple de l'orfèvrerie de la Renaissance, ce travail est vraisemblablement dû à des artisans de Bologne. 

Pour protéger la donation du cardinal, la confraternité commanda à Gentile Bellini un panneau représentant l'objet, destiné à servir de porte au tabernacle réalisé pour le protéger quand il n'est pas exposé au public comme c'était alors l'usage. Ce panneau, aujourd'hui conservé à la National Gallery de Londres, montre le cardinal agenouillé en compagnie de deux membres de la confraternité au pied de la staurothèque représentée au premier plan telle qu'on peut la voir  encore aujourd'hui mais plus grande que dans la réalité.

Le cardinal légua à la République de Venise plus de trois cents ouvrages provenant de Constantinople, ouvrages rares qui constituèrent le fonds de la bibliothèque Marciana où on peut encore les admirer. Le reliquaire et la bibliothèque du cardinal constituent un trésor lié à l'antiquité grecque, à la foi orthodoxe, à la tradition philosophique humaniste. un trésor venu renforcer l'imprégnation de la Renaissance dans la civilisation vénitienne et scellant le lien naturel et historique entre le défunt empire chrétien d'Orient et la Sérénissime, son successeur naturel. Lecteurs qui passez par Rome, ne manquez pas d'aller vous recueillir devant le tombeau du cardinal dans l'église des saints Apôtres, ni d'admirer, non loin de là, le palais où il vécut et de vous rendre sur la Via Appia, dans la charmante Casina Bessarion, qui a conservé l'aspect que cette demeure champêtre devait avoir du temps de son propriétaire.


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Notes :

(1)  La Vision de saint Augustin, célèbre tableau de Carpaccio, n’est pas seulement la description d’un cabinet d’érudit à la Renaissance. Savante construction d’un espace perspectif, cette peinture repose sur l’acte d’écrire comme support essentiel de la valeur symbolique accordée aux objets qui, multiples et précis, assurent le lien entre les mondes terrestre et céleste, dont la Vision est le cœur. L’Augustin de Carpaccio pourtant ne voit pas : il songe, comme la sainte Ursule d’une autre peinture de l’artiste, avec laquelle celle-ci entretient de singulières relations. Le songe permet à Augustin, par le truchement de la musique, d’approcher le Divin dont l’expression majeure est cette lumière surnaturelle imprégnant tout le tableau. (https://rhr.revues.org/4183)

 (2)  Supérieur d'un monastère orthodoxe ou catholique oriental. Le terme équivaut à celui d'abbé ou d'abbesse dans l'Église latine.

(3)  https://fr.wikipedia.org/wiki/Giuliano_Cesarini_(1398-1444)

(4)  Il s'agit de Gabriele Constant Condulmer, issu de cette famille originaire de Pavie anoblie après la chute d'Acre qui a laissé une superbe villa sur le Brentà et donné trois cardinaux à l'Eglise de Rome.

Pour ceux qui veulent en savoir plus sur le cardinal : https://fr.wikipedia.org/wiki/Basilius_Bessarion

06 janvier 2017

Dans Venise la rouge, il y a toujours des choses qui bougent...

La nouvelle était tombée en mars 2015 et tous les défenseurs du patrimoine vénitien, les associations de protection de la ville soufflèrent : l'ex Teatro Italia, fleuron de l'art Liberty néo-gothique vénitien ne deviendrait jamais un énième supermarché. Du moins c'est ce qu'exprimaient les tenants de l'opération à la presse qui en fit ses gros titres. Tramezzinimag s'était réjoui alors de savoir ce local superbe, récemment encore utilisé par l'université de Venise comme salle de conférence et de cours magistraux, ancien théâtre et cinéma ayant fini sa carrière culturelle dans la catégorie à luce rossa (cinéma pornographique mais où fut diffusé aussi des films en première vision comme KingKong en 1976 et Batman en 1979). Protégé, le bâtiment construit dans les années 1910, ne pouvait être transformé, la façade, les fresques intérieures, l'organisation des salles, les ouvertures, tout devait demeurer comme l'avait conçu les architectes... Plus d'un an après le bâtiment a été restauré et rafraîchi. sa destination ? Un supermarché  !


Le 28 décembre dernier, tôt le matin - à huit heures exactement - devant l'ensemble du personnel et en présence de quelques riverains et de clients curieux, la cérémonie d'inauguration a été simple et discrète. Un ruban coupé, quelques mots et le supermarché le plus beau d'Italie venait officiellement d'ouvrir ses portes.



Quelle surprise, dès le hall, tout a été restauré, remis à neuf, la belle rampe de fer forgé, les plafonds et les parois à fresque, les moulures et les ouvertures de plus pur style Liberty comme l'aimait le début de XXe siècle.  Ce qu'on craignait à été soigneusement évité et il faut rendre hommage aux initiateurs du projet pour la qualité de l'aménagement et des restaurations. Le cahier des charges était clair : mettre en valeur et protéger la structure. C'est ce qui a été fait largement au-delà de toute attente.

C'est ainsi
qu'un joli mobilier en bois, de faible hauteur, offrant à la fois une praticité optimale pour les usagers et un positionnement qui permet de laisser libre à la vue - et permet d'admirer de partout - la structure historique et sa décoration parfaitement rénovée. 

Le respect très marqué pour les lieux par les commanditaires (une société immobilière de Piero Coin, proprtaire des murs et Despar) s'est ainsi concrétisé dans le choix de matériaux ayant un impact environnemental réduit : éclairage au LED installé directement sur le mobilier, pour ne pas endommager structure et fresques restaurées, récupération totale de la chaleur produite par les moteurs des comptoirs réfrigérés, du système de chauffage du bâtiment et de la production d'eau chaude des sanitaires, Système de traitement des vapeurs pour la suppression des odeurs et émissions de particules, portes sur les comptoirs et les vitrines pour réduire la consommation d'énergie et limiter la dispersion de la chaleur et d'humidité, dans le but de protéger les fameuses fresques et les gypseries du décor Liberty.

L'espace de vente proprement dit est de 580 m² où sont disponibles près de 8700 produits, presqu'exclusivement alimentaires. Le magasin dispose de 7 caisses dont 4 automatiques mais qui ont été conçues comme réversibles de façon à se transformer si besoin en caisses traditionnelles. 


Large plage horaire, de 8 heures à 21 heures, sept jours sur sept, et pour garantir la continuité du service tout en permettant au personnel de disposer de temps de repos suffisant, l'organigramme du supermarché est largement plus rempli qu'il ne l'est en général dans des magasins de taille identique : 41 personnes sont sur le site en permanence dont 35 pour qui il s'agit d'une premier emploi.


Tout a été pensé pour répondre aux exigences des vénitiens - le communiqué de presse précisant bien qu'on trouve au Despar Teatro Italia tout le nécessaire pour les courses au quotidien - autant qu'à celles des touristes, des gens qui viennent chaque jour travailler à Venise et des étudiants avec un grand choix de produits Take away. Un service de livraison à domicile va être mis en place. D'ores et déjà, il est possible de commander à l'avance des produits du rayon traiteur, pâtisserie et boulangerie. Si tout cela se déploie comme l'annoncent les dirigeants de SPAR, il n'y aura rien à redire et c'est bien.De plus, on ne peut qu'apprécier la teneur des propos du responsable de Despar Nordest, Marino Fineschi quand celui-ci souligne, je cite, combien l'entreprise est consciente que certains vénitiens auraient préféré une autre utilisation de l'ex-Teatro Italia : "Nous croyons cependant qu'en choisissant notre enseigne, les propriétaires du bâtiment s'est rapprochée d'un partenaire conscient du privilège de disposer un lieu aussi  exceptionnel - et des responsabilités qui en dérivent : nous prendrons soin du Teatro Italia !"


Une leçon pour l'ensemble des compagnies qui prennent à bras-le-corps tant de rénovations et réappropriation de lieux historiques publics ou privés.3 Montrer que la modernité peut aussi être au service des vénitiens et de leur ville et non pas à leur détriment. Quand, à Tramezzinimag, on vous dit que la particularité de Venise et ce depuis toujours, est et demeure l'innovation, l'exemple de cette restauration-mutation le prouve. Le problème n'étant pas dans la mise en place des bonnes idées et la volonté des rénovateurs en charge de projets commerciaux ou sociaux. L'imagination ni les idées ne manquent.

Ce qui pose problème - et question - c'est l'attentisme pathologique et la bêtise de beaucoup de responsables des organismes-clés de la ville et de sa région, leur goût pour le gain facile et leur complet désintérêt pour ce qui touche la sauvegarde de la vie à Venise. Tant que l'esprit de lucre, le manque de vision à long terme et la non-intégration en priorité dans les choix qui sont faits des besoins des habitants et que ne seront pas sanctuarisés sur l'ensemble du territoire de la commune et de la lagune le droit au logement, à la santé, à la disposition d'un cadre de vie normal pour les citadins, rien ne sera résolu et l'immigration des vénitiens vers la Terraferma continuera. Pas besoin d'être médecin pour savoir qu'une hémorragie non contenue finit par tuer le corps malade qui en souffre...

04 janvier 2017

Le tiramesù fait couler bien de l'encre...

Article paru le 30 octobre 2005 sur Tramezzinimag (l'original) et republié à la demande de Miguel T.

Personne n'ignore le délicieux dessert appelé Tiramisù. Peu savent son origine véritable. Présent sur toutes les tables du monde, on en perd sa trace originelle et la recette possède aujourd'hui des milliers de variantes. Comme une musique célèbre, il y a presque autant de variations sur ce dessert vénitien qu'il y a de cuisiniers de par le monde de la gastronomie. Comme en musique, il y a ses gourous, ses experts qualifiés et reconnus et se détracteurs haineux et virulents. Pour ma part, je connais deux ou trois lieux à Venise (restaurants et maisons particulières) où il est interprété stricto sensu, selon la partition d'origine. Comment savoir en fait ? Je vous livre mon critère : en prendre et en reprendre sans sentir cet écœurement qui nous vient avec les desserts mal faits ou faits avec de médiocres ingrédients. Un kilo de Tiramesù bien fait ne vous rendra jamais malade. Une cuillère de ce qui vous est servi dans certaines gargotes de Bordeaux, de Venise ou d'ailleurs, suffit à empoisonner un foie sérieusement entraîné au pire ! 

Bon, mais si je vous donnais ma recette (dérobée après maintes et maintes discussions à une charmante cuisinière vénitienne native de Sardaigne qui a servi dans les plus grandes maisons du Grand Canal dans les années 50, la Signora Enrietta, qui s'occupait de mon linge et me faisait la cuisine quand j'habitais calle del'Aseo, à Cannaregio) :

Pour le réussir selon l'authentique recette, voici les ingrédients : 200 g de mascarpone / 100 g de sucre glace / 5 jaunes et 3 blancs / 100 g de sucre semoule / un pan di spagna (remplacé en France par des biscuits à la cuillère ou des tranches de brioche) /100 ml de crème, du café expresso / du cacao amer. Comme vous le voyez, il n'y a pas d'alcool. 

Travailler ensemble le mascarpone et le sucre glace. Ajouter un à un les jaunes et battre jusqu'à obtenir une émulsion lisse. Monter la crème, puis monter les blancs en neige ferme, en ajoutant peu à peu le sucre. Mélanger le tout délicatement jusqu'à obtenir un appareil bien ferme et monté. Garnir un plat à gratin avec les tranches de pan di Spagna ou de brioche, les imbiber de café froid, recouvrir de la préparation. Laisser reposer au frigo au moins 24 heures et saupoudrer de cacao amer avant de servir. 

Une variante, ma foi assez bonne, consiste à alterner des tranches de biscuits imbibés d'un mélange de café et d'amaretto (ou de grappa), pour finir par le reste d'émulsion. Version plus adulte et plus au goût des français quand ils croient manger italien et ne pensent pizza qu'avec de la sauce piquante et donc Tiramisù avec plein d'alcool dedans ! ne faut-il pas de tout pour faire un monde ? 
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Les photos illustrant cet article 
proviennent du net. Un grand merci à leurs auteurs.

01 janvier 2017

Vivere a Venezia nei secoli dei secoli*...

Archives du blog Tramezzinimag I : Article paru le 1er janvier 2012
Peinture de David Henderson 
Les vénitiens et les amoureux de Venise sont mobilisés depuis des années pour éviter que leur ville ne disparaisse ou - et ce serait peut-être pire - ne devienne un simulacre, triste et mélancolique, d'elle-même. C'est pourquoi toutes les initiatives doivent être saluées avec enthousiasme. C'est de résistance dont il s'agit. D'indignation aussi, puisque le mot est fort heureusement à la mode. Mais c'est aussi une affaire d'éducation. Il y a des années, aux alentours de l'effervescence soixante-huitarde, les occitans, les basques et les bretons décidèrent de prendre en main la sauvegarde de leur patrimoine culturel en apprenant aux enfants la langue de leur païs. Dans la Venise actuelle, parents, enseignants, associations, s'organisent pour inculquer aux nouvelles générations l'amour de la Sérénissime, de ses traditions les plus authentiques et, vecteur fondamental qui soutient tout, de leur langue. Tous la parlent, à tous les niveaux de l'échelle sociale, et c'est bien. 

Tout est question d'amour, en fait : la continuité ou non de ce mode de vie particulier et singulier qui a jusqu'ici distingué et caractérisé Venise. Sans ses rites et son organisation, même une fois sa survie physique assurée, son économie prospère et florissante comme jamais auparavant, la Sérénissime ne serait plus la splendide cité que nous connaissons. Tous ceux qui l'aiment la désirent vivante et non pas muséifiée. Fiers de leur histoire, conscients de la valeur et de la rareté de leur patrimoine, de plus en plus de jeunes vénitiens revendiquent leur appartenance à une communauté historique mais bien vivante, ancrée dans le monde moderne tout en demeurant fidèle à ce qu'elle est vraiment. 

Il nous faut donc espérer que les louables efforts de tous prévalent - et ce n'est hélas pas encore gagné - sur les séduisantes sirènes de la modernité aseptisée, qui ont déjà causé à Venise bien de trop nombreux dégâts. Comme le soulignait un de mes vieux amis de San Alvise : "Tant que les jeunes préfèreront tramezzini, polpette et birrino aux hamburgers et coca-cola, tout n'est pas encore perdu !". Qu'en ce début d'année, le ciel l'entende ! 


(*) - Vivre à Venise pour les siècles des siècles.




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7 Commentaires   : (non archives par Google)

22 décembre 2016

Gourmandises vénitiennes

Les fins d'années sont comme des fins de cycle, on ressent souvent le besoin de faire un grand nettoyage. Autour de soi, dans les placards, les tiroirs et les cartons entassés dans les armoires. Dans sa tête aussi. Cela va de pair. Votre serviteur, se retrouvant dans l'obligation de vider un magazzino où s'entassent depuis des années un fourbis de caisses et de malles, partage désormais son temps entre l'écriture et l'archéologie domestique. Parfois une trouvaille fait basculer l'âme dans un monde disparu, parmi les souvenirs enfouis qui rejaillissent soudain, frais comme s'ils naissaient entre nos mains. C'est d'un de ces petits bonheurs que m'est venue ce matin l'idée de ce billet gourmand. Dans un carton fatigué, une liasse de vieilles lettres. Millésime 1885 à 1892 - un autre monde - quelques carnets, un petit album de photographies, d'autres riens dans une boite de carton bouilli. Et dans cette boite un tout petit cahier joliment recouvert d'un papier peint à la planche. 

Je voyais soudain une chambre joliment colorée, une fenêtre en ogive, et une belle jeune femme, ses longs cheveux défaits, assise à sa table, un porte-plume à la main elle penche un peu la tête, le miroir posé à côté d'elle reflète un joli visage aux traits doux et juvéniles encore. Appelons la Marie. Elle est à Venise depuis quelques mois maintenant. Elle y a suivi son mari, jeune vice-consul de Suède et Norvège dont l'aïeul est à l'origine de l'installation de l'église luthérienne à Venise, en 1813. Elle est heureuse ici en dépit de l'inconfort des grandes salles de la vieille maison où on les a logé, juste au-dessus des appartements d'un vieux prince allemand. Elle a deux filles en bas-âge. Deux autres naîtront ensuite. Marie est française. Elle écrit à sa cousine, sa tendre amie Marguerite qui est fiancée et qui deviendra un demi siècle plus tard ma grand-mère... Elles échangent souvent cartes postales et extraits de romans. Des bribes de leurs échanges ont échappé aux ravages du temps et leur amitié ainsi ne s'est pas enfoncée dans l'oubli.

Le petit cahier que Marie remplit de son écriture régulière et maîtrisée, contient des recettes de cuisine. L'envie de vous en livrer quelques unes avant Noël, comme une invitation à partager ma rêverie par cette soirée d'hiver. La nuit est tombée sur une ville couverte de brume, répandant jusque dans le bureau où je travaille des senteurs rustiques. L'idéal pour écrire... Pour cuisiner aussi. Parmi toutes les recettes, en voici deux particulièrement goûteuses.

Rognons de veau à la vénitienne
Il s'agit pratiquement de la même recette que celle du restaurant Antico Martini, un des plus anciens de Venise puisqu'il fut ouvert en 1720). Mais pour s'adapter aux usages du XXIe, les proportions et les produits ont été revus.

Il va vous falloir (pour 4 personnes) : 250 g de beaux rognons bien frais, 4 gouttes de Tabasco, 10 gouttes de Worcester Sauce, 1 cuillère à café de moutarde, 4 centilitres de vin blanc sec et 10 centilitres de sauce demi-glace, du beurre, une belle gousse d'ail, du persil, de la sauge et du romarin (frais si possibles), 1 cuillère, à soupe de crème fraîche épaisse, un bon verre de gin sel et poivre.


Dégraisser les rognons et les tailler en morceaux assez petits. Les faire sauter quelques minutes avec un peu de beurre, ajouter la gousse d'ail finement hachée, la sauge et le romarin puis flamber au Gin. Enlever les rognons. Faire réduire dans la poêle la sauce demi-glace avec les ingrédients précédents. Quand l'appareil est bien lié, ajouter les rognon, bien mélanger et lier le tout avec une belle noix de beurre et un cuillère à soupe de crème fraîche. Ajouter le persil au dernier moment. Servir avec un riz pilaf.

Gâteau vénitien
La recette est simple et tient en  dix lignes ! Un régal qui se consomme chez nous depuis toujours, apprécié des petits comme des grands.
Il faut : 250 g. de farine, 125 g de sucre semoule, 125g de beurre, 1 œuf, un pot de marmelade d'abricot.
Garnir une tourtière avec la moitié de la pâte. Recouvrir d'une couche de confiture. Recouvrir de l'autre moitié de pâte restante. 
Faire cuire au four.

19 décembre 2016

Mériter Venise ou l'éloge de la Lenteur


TraMeZziniMag défend depuis sa création en 2005, la même conception du voyage et par conséquent du voyage à Venise. Nous sommes de ceux qui privilégient le temps et font leurs délices de la lenteur. Nous sommes convaincus que Venise se mérite, qu'il faut beaucoup de temps pour vraiment appréhender ce qu'elle est vraiment. Mais le temps, prendre le temps, avoir le temps, tout cela est un luxe aujourd'hui. Du moins, c'est ce qu'on cherche à nous faire croire. Nous sommes tous devenus des gens pressés - les parisiens surtout... ..

Le vrai tempo de Venise

Le temps nous fait peur finalement. Le perdre, ne pas en avoir assez... Autant d'alibis pour cacher l'angoisse humaine face à la conscience de n'être jamais que de passage. Mais nous avons le choix. Laisser cette angoisse s'emparer de notre vie au quotidien et courir, courir sans cesse ou bien le prendre, ce temps, comme il vient, comme il va et l'apprivoiser. Le voyage peut devenir notre allié et nous guérir de la précipitation avec laquelle nous vivons. Séjourner à Venise au rythme qui est le seul à lui convenir, un adagietto qui peut se faire appassionato, andante , et nous laisse le cœur burlando en partant, rempli d'un allegro vivace. Le secret du bonheur : vivace mais jamais furioso...

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Ce qu'il y a de bien avec Venise, c'est que cette création unique que la civilisation occidentale a façonné en plus de mille ans, même endommagée, plus ou moins ruinée, vidée de sa substance originelle, demeure telle que les voyageurs d'autrefois pouvaient la voir. Haut-lieu de toutes les innovations, les inventions, les  créations techniques, politiques, sociales, artistiques qui se répandirent à partir d'elle, si elle reste un laboratoire encore aujourd'hui, Venise n'a jamais changé de rythme, pas plus qu'elle n'a changé de couleurs et d'aspect. Pourtant à plusieurs reprises, la catastrophe qui aurait fait d'elle une ville comme toutes les autres, a été proche : Napoléon qui voulait combler les canaux pour permettre la circulation des véhicules à roue et des chevaux, les autrichiens avec le pont de chemin de fer puis le doublement de ce pont pour la circulation automobile. 

Aujourd'hui encore le danger guette la Sérénissime, ne veut-on pas dans certaines officines creuser sous la ville des tunnels pour y faire courir un métro ? Un couturier parvenu n'a-t-il pas failli offrir au monde une tour gigantesque de plusieurs centaines de mètres au bord de la lagune ? Il y a quelques années un ministre grotesque depuis enferré dans de multiples scandales financiers, ne prônait-il pas l'organisation à Venise d'une exposition universelle ? Encore aujourd'hui n'y a-t-il pas des fous furieux qui veulent creuser encore plus profond certains chenaux pour permettre l'accès au centre historique des plus gros bateaux du monde au risque de compromettre définitivement l'écosystème lagunaire et tuer toute vie animale et végétale ?
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Venise immuable

Venise et son environnement changent peu. C'est ce qui en fait l'attrait à une époque où tout se transforme comme on cligne des yeux. Pourtant, le voyageur qui a la chance d'approcher de la cité des doges par la voie maritime ne verra jamais tout à fait la même chose. Selon l'heure, la saison, le temps qu'il fait, que l'approche se fasse à l'aube ou à la tombée du jour, vers midi en hiver ou en pleine nuit, sous un ciel brodé d'étoiles, impressions et sensations seront différentes. Une nouvelle histoire se forge à chaque fois, comme sont nouvelles les perspectives qui se découpent entre les lais des ilots qui émergent puis disparaissent, les hautes herbes, les chenaux... Tout dépend de l'état d'âme qui sera celui du voyageur quand il est prêt d'accoster les rives de Venise. Ce sera l'excitation de l'enfant qui part joyeux avec sa classe, laissant derrière lui l'école et sa routine ; ce sera l'apaisement que procure un paysage paisible quand on aura quitté échec et chagrin. L'enchantement est garanti même à l'énième voyage... On pourrait croire cet enchantement évanoui, éventé. Il n'en est rien. Jamais. L'enchantement ne disparait pas, il s'enrichit de tout ce que nous sommes au moment où il nous prend, de ce que nous vivons, pensons, sentons. On peut ressentir cela partout certes, mais à Venise cela se manifeste avec plus d'acuité.Cela marque l'âme plus intensément qu'ailleurs... ..


Parmi les statues de sel

A la joie peut succéder la douleur, surtout pour les âmes sensibles. Un peu comme au retour d'une visite à un parent âgé dont la santé décline vite et qu'on sait perdu. Les façades rongées par l'érosion, les sculptures de marbre qui s'effacent sous les attaques de la pollution... Ces dégradations, hélas, n'ont rien à faire de la lenteur et on constate que le processus fait de terribles ravages de jour en jour. Pourtant, cette douleur - remugles des vapeurs romantiques que les écrivains d'un temps ont incrusté dans l'idée qu'on se fait de Venise, a son remède apaisant. Souffrance et mort, abandons et chagrins, l'évocation des héros romantiques qui se sont frottés au Poison de Venise dans ce qu'adolescent j'appelais les années noir & blanc, n'a rien à voir avec la peine qui nous étreint quand ce qu'on aime se délite et se corrompt. Voir les monuments de Venise un jour prochain, comme autant de statues de sel s'effritant au simple regard du passant bouleversé, voir calle et campi envahis par la foule qui consomme chaque mètre carré de la ville comme une armée de cloportes affamés ; voir les hautes flammes qui surgissent des cheminées de Marghera et répandent dans l'air si clair de la lagune leurs gaz empoisonnés ; voir des navires gigantesques couvrir de leur ombre sordide les palais et les églises... N'y aurait-il pas là suffisamment de raisons pour pleurer et fuir ?
 
Pourtant, il suffit d'une promenade en barque loin des circuits touristiques, dans le silence des eaux que rien ne trouble, au milieu des oiseaux qui jouent à s'envoler à notre passage dans un florilège de cris joyeux et le bruissement coloré de leurs parures, pour n'y plus penser. Il suffit d'un coucher de soleil, d'une aube un peu floue qui révèle l'incroyable harmonie de la ville, la seule restée à "hauteur d'homme". Et la joie nous étreint. Car je défie quiconque qui se voudrait indifférent à la beauté unique de la Sérénissime, de continuer à le prétendre quand se dresse devant lui l'époustouflant spectacle des montagnes enneigées se détachant comme un décor peint sur les eaux blanches et opales de la lagune par un clair matin de décembre, ou les lumières du crépuscule au-dessus de San Giorgio et de la Dogana del Mare après une chaude journée de juillet !
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Venise demeure bien vivante

En dépit de la baisse jamais connue auparavant - même au temps des grandes épidémies - de sa population, en dépit des exactions liées à une soif de lucre à court terme, d'une administration sans imagination ni volonté, de plus en plus dépassée et souvent corrompu, Venise demeure bien vivante. Elle vit bien plus qu'elle ne survit. Par le dynamisme d'inconnus, presque anonymes, qui agissent, inventent, échafaudent des projets joyeux et porteurs d'espoir pour l'avenir. Ces irréductibles sont l'avenir de Venise. Rien à voir avec les excités nostalgiques de l'extrême, xénophobes et incultes qui répandent dans la ville et dans la région la puanteur des années noires et ne savent rien de l'esprit ni de l'histoire véritable de la Sérénissime. Mais n'est-ce pas partout la même chose depuis quelques années ? Face à eux, des groupes se sont créés qui prennent la réalité à bras le corps, inventent de nouvelles solidarités, proposent des solutions et les mettent en place. Ils se battent pour que la vie demeure à Venise et dans sa lagune. Ils ne perdent pas de temps dans les assemblées officielles, ils construisent et recueillent les trésors innombrables disséminés partout ici, sur les ilots à l'abandon, dans les ateliers, les mémoires.

Voir tout ce qui délite et disparait me ferait verser des larmes de désespoir s'il n'y avait pas ces résistants qui se battent pour faire vivre Venise. La liste est longue des initiatives qui d'année en année, font la véritable sauvegarde de Venise, moins tape-à-l’œil que celle, qui participe aussi à la volonté de sauver la cité des doges, entreprise par d'honorables organisations internationales, publiques ou privées. Restauration d'embarcations en voie de disparition, rénovation de lieux abandonnés pour loger des familles vénitiennes et d'autres issues de l'émigration que les instances officielles ne savent pas ou ne veulent pas satisfaire, mise en place de circuits touristiques par des historiens amoureux de leur ville qui montrent une Venise différente, véritable et qui vit, (voir le projet Slow Venice que nous recommandons à ceux qui viennent pour la première fois à Venise et refusent la vision low-cost proposée par les agences de voyage démunies d'imagination et d'esprit autre que de lucre). 

Alors, si vous êtes comme nous, très préoccupés, voire émus, devant l'évidence que la situation est grave pour Venise, vous serez heureux de savoir que ces projets sont à l’œuvre et que des centaines de vénitiens ardents font chaque jour ce que État et Administration sont incapables de faire. Sans grands moyens ; lentement, mais sûrement. A notre désespoir succède l'enthousiasme ! TraMeZziniMag défend l'idée depuis toujours, Venise est un laboratoire d'innovation au service de l'humain, de l'art et de la beauté. De tout ce qui compte en vérité. Mais sans la précipitation et la superficialité qui sont trop souvent le lot de notre époque.

Donner du temps au temps

La lenteur est une des caractéristiques de Venise. C'est en cela qu'elle reste à hauteur d'homme. Même digitale et gagnée aux modes et aux usages d'aujourd'hui, la vie quotidienne des vénitiens se fait toujours au rythme de la marche ou de la rame. Cela change et induit bien des choses, devoir aller à pied. "La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place" écrivait Jean-Jacques Rousseau, qui a dû souvent arpenter Venise pendant son séjour comme secrétaire d'Ambassade (*). C'est ainsi, visiteur, que tu dois découvrir ou redécouvrir Venise, avec lenteur et déférence. Ni musée, ni parc d'attractions, la Sérénissime est un monde à part. Un univers matriciel où l'imaginaire et le retour sur soi sont d'excellents remèdes à nos manquements, nos doutes, nos peurs et nos fausses obligations. C'est à Venise autant que sur la Roche de Solutré, que François Mitterrand a forgé sa philosophie, "Donner du temps au temps". Alors, si vous ne pouvez pas tout voir, si vous vous perdez et manquez l'endroit où vous désiriez vous rendre, ne maugréez pas. Peu importe. Le temps ici n'est jamais perdu. Il est passé à vous rendre à vous-même, à vous retrouver. Nulle part ailleurs on peut avec autant d'acuité et de profondeur, réfléchir à ce que nous sommes, envisager nos erreurs et nos chutes, nous rassembler avec nous-même, nous rédimer. Par la lenteur. Par le silence et la beauté qui nous y entourent. 


(*) Cité par Bruno Planty, dans son excellent ouvrage, Sur les pas de Jean-jacques Rousseau à Venise" paru au printemps 2016, aux Éditions La Tour verte dans la collection L'Autre Venise (p.104).