12 octobre 2018

Le crayon de Lord Byron (1)

Il y avait dans notre grande maison mille trésors qui ont nourri chacun à leur manière mon imagination d'enfant, souvenirs d'un passé flamboyant qui paraissait à l'enfant solitaire que j'étais bien plus merveilleux que l'époque moderne dans laquelle il allait me falloir vivre. Les nombreuses salles de la vieille demeure avaient toutes leur secret. il y avait le grand salon avec le piano de Wagner, la rotonde avec le placard secret qui me faisait un peu peur, recoin camouflé derrière les boiseries qui avait dû abriter un escalier vers les communs. La bibliothèque, elle aussi en rotonde avait un vieux coffre-fort caché par plusieurs rangées de faux livres, en fait les dos des cent dix volumes de l"Histoire Universelle parue au milieu du XVIIIe dont on n'avait conservé que les cartes qui me servirent quand je jouais aux pirates ou à la conquête des Indes... Un couloir plein de placards datant d'avant la révolution contenait mille paperasses.

Ailleurs, c'était une armoire creusée dans un mur qu'on découvrit en refaisant les plâtres et qui contenait jouets et livres d'enfants, rangés là après la mort de leur jeune propriétaire... Une chambre me parlait de l'infortunée reine Marie-Antoinette parce qu'on y conservait dans une vitrine une panière de vannerie qui aurait été utilisée par les infortunées princesses dans leur prison du temple et un bonnet de dentelle et de linon entouré d'un ruban de velours noir qui avait appartenu à la reine et qu'elle portait après la mort du roi... De vieux soldats de plomb et des boîtes de jeux anglais, allemands ou italiens, un gramophone avec ses aiguilles comme neuves et de vieux disques 78 tours dont le premier enregistrement de Yehudi Menuhin enfant avec sa dédicace au crayon blanc sur l'étiquette circulaire imprimée en lettres dorées...

Tellement de livres aussi, des dizaines d'albums de photos et de cartes postales, de scrapbooks et d'herbiers, dont celui rempli par une de mes aïeules qui contenait des plantes séchées prélevées dans des tas de lieux historiques dans les années 1830, au pied de tombes de personnages célèbres, mais aussi dans les jardins de Trianon, de Compiègne, de Vienne ou de Fröhsdorf. Une des chambres du second était décorée de dessins anciens. l'un d'entre eux montrait une salle du palais Loredan qu'habitait alors Don Carlos, neveu du Comte de Chambord, notre dernier roi de jure qui déjà me faisait rêver de la ville que je ne connaissais pas encore... 

Même la vieille cuisine avec son énorme fourneau de tôle peinte en noir et ses cuivres rutilants, le monte-charge dans lequel je me cachais enfant, espérant qu'un domestique me hisse jusqu'à l'office du premier étage par inadvertance. La fleurerie, petite pièce construite au-dessus de l'office et où on faisait les bouquets destinés à orner les pièces de la maison. De là, recoin secret et tranquille, d'où on pouvait observer la grande salle à manger voisine par un œil pratiqué dans les boiseries d'acajou, j'aimais regarder la grande tapisserie des Flandres qui ornait un mur et semblait s'animer. Je me retrouvais cachés dans les buissons, avec les sangliers faisant fuir un chasseur que protégeaient ses chiens, au loin le château qu'on apercevait abritait mille trésors somptueux et une belle princesse attendait que je vienne la délivrer... Cette grande et belle verdure à l'odeur de poussière fut décrochée pour être vendue à la mort de mon père, laissant sur la paroi un grand rectangle noir que j'imaginais être un écran de cinéma ou une ardoise géante pour une école de géants...


La lingerie avec sa grande panière d'osier que je possède encore où la lisseuse déposait le linge à repasser... Tour à tour traîneau, tombeau égyptien, sous-marin insubmersible, elle me terrorisa le jour où un cousin plus âgé m'avait fait croire qu'elle avait servi pour transporter les malheureux guillotinés qu'on y déposait, la tête fraîchement tranchée entre les jambes avant de les jeter dans une fosse commune qu'on recouvrait de chaux vive... Dans la pièce appelée le studio, sûrement parce que du temps de ma grand-mère on y lisait et on y dessinait, un vieil écritoire trônait sur une table. Il était garni de stylos et de crayons. il y en avait un en laque bleue dont le capuchon servait aussi de flacon de sel ou de parfum. Le bouchon était en bronze doré. un autre en métal argenté orné de feuillages gravés avait un mécanisme ingénieux que j'aimais activer. il s'agissait en fait d'un porte-mine anglais. Un bouton permettait de faire glisser la mine à volonté et une gomme se cachait sous le capuchon. mais celui que je préférais trônait dans un bel écrin en écaille dont le couvercle était en verre. Il partageait la boîte avec un coupe-papier en ivoire dont le manche était orné de roses très finement sculptées. Le crayon en or me fascinait car on disait qu'il avait appartenu à Lord Byron. Bien sûr ce n'était pas vraiment de l'or ou juste un placage...

La légende qui entourait ce crayon était pour moi un grand objet de fascination. Lié, comme beaucoup d'objets de la maison jamais déménagée, au passé de notre famille mais aussi à l'histoire, la grande comme la petite, celui-là chantait une musique un peu différente. Je ne peux m'empêcher de penser aujourd’hui que toutes ces choses inanimées, placées là par ceux qui vécurent avant moi, m'ont fait ce que je suis bien plus que les choses apprises pendant mes années d'étude ou pendant mes voyages. Elles étaient l'âme de la vieille maison que j'ai tant aimé, mais aussi des témoins discrets d'un passé dont je suis rempli et qui m'a façonné. 

L'histoire du crayon remonte aux années 1820. Lord Byron a quitté Venise depuis quelques mois. il s'est installé près de Livourne, à Montenero, Via dei Terrazzini (aujourd'hui Via Lord Byron), à la Villa Dupouy, appelée aussi villa delle rose. Un de nos aïeux avait un comptoir à Livourne. Il était en affaire avec le poète et portait des lettres de Venise pour lui. Les deux hommes se voyaient souvent, se connaissant depuis l'époque où l'anglais séjournait chez le marquis de Brême à Turin, ou à Milan, je n'ai jamais bien su. Stendhal, quelque part raconte les soirées à l'opéra dans la loge du marquis où tous les jeunes gens de la société locale venaient pour rencontrer le poète anglais.


Le négociant avait avec lui un neveu qui rêvait d'aventures. Théodore était le fils de son frère qui vivait alors à Florence. Sa mère était la cadette d'une famille vénéto-livournaise. Comme cela se pratiquait couramment à cette époque, les jeunes garçons appelés à reprendre les activités familiales, étaient envoyés comme simples garçons de bureau dans les comptoirs de parents ou d'associés, pour se former au négoce. Le jeune Théodore Canot ne voulait pas être négociant, pas plus que banquier ou avocat comme le devenaient tous les hommes de la famille. 

L'adolescent voulait naviguer, explorer des mondes inconnus. Il sera servi puisqu'il devint un aventurier, célèbre en son temps - surtout grâce au récit de ses aventures qu'on commente encore de nos jours. Il est plus connu sous le surnom de "Capitaine Poudre-à-canon". Ses mémoires se lisent comme un roman d'aventures sans aucune tartarinade, car tout est véridique dans ses années de pérégrinations en tant que négrier. Mais le jeune Théodore n'a pas encore seize ans et il n'est encore qu'un jeune mousse servant d'apprenti dans le bureau de son oncle en attendant de pouvoir embarquer... 

Livorno à telle que la voyaient Théodore et Lord Byron
... à suivre

30 septembre 2018

Van Gogh et Tintoret, la dérision et la joie : Venise au quotidien


Van Gogh et Tintoret, les églises en piteux état comme les mentalités, le regard triste des jeunes migrants africains contraints de mendier au coin des rues, l'indifférence des passants, les hordes de barbares qui arpentent la Piazza, le compteur de la pharmacie Morelli qui continue son chiffrage à rebours des vénitiens qui restent, et le rire des enfants qui jouent sur les campi le soir après l'école, tandis que de partout les cloches répandent leur chant joyeux qu'accompagnent les mouettes de leurs cris stridents... Venise au quotidien. C'est la fin de l'été. Bientôt l'automne et le temps va changer, hésitant quelques semaines encore entre la douceur des soirs d'août, le joli mois d'Auguste où sonne souvent le tonnerre, et la froidure insidieuse des matins sombres qui sera notre lot en novembre. Sauf manifestation inattendue mais prévisible du changement climatique. Peut-être devrait-on commencer de parler de révolution climatique...

Matteo Salvini s'en est retourné avec sa kyrielle de conseillers, de gardes du corps aux faciès de voyous et les soldats armés jusqu'aux dents ; brassage de vent, effets de manche et clichés façon jet set, comme ils font tous, ces fantoches grotesques qui partout s'emparent du pouvoir, mentent et trahissent à qui mieux mieux le peuple, entraînant le monde dans une scandaleuse fuite en avant nourrie par la peur, la propagande, le rêve et le clinquant. Démocrature, fascisme rampant ? La haine en tout cas qui pointe son nez de nouveau, même ici, à Venise... Les médias n'ont retenu que la beauté vénusienne de sa compagne. Cela ne vous rappelle rien ? On a eu un peu le même en France et puis juste après la version opposée mais tout aussi nauséabonde. Et le monde regarde médusé ces incultes et leurs filles de joie accaparer le pouvoir et tout saccager...

L'égérie du vice-premier Matteo Salvini ou le retour des satrapes
 
L'Italie entre les mains d'un gouvernement populiste, le premier d'Europe occidentale... En tout cas le premier qui dit son nom. Cela ne durera pas, du moins faut-il l'espérer. Les italiens méritent tellement mieux que ça... Mais passons aux choses sérieuses, et parlons de ceux qui font vraiment bouger les choses sans regarder les résultats des sondages ni de la bourse. Ceux qui ont de véritables convictions et le sens de l'autre... 

Car finalement, tout tient encore le coup ici. La jeunesse est active, joyeuse. insolente à souhait, elle est l'hormone de vie qui s'insinue partout dans les rues de la ville. Contrairement à leurs aînés, ces jeunes gens déterminés agissent, construisent, inventent, et innovent. Peu à peu cette dynamique s'empare des esprits. Il n'y a pas d'alternative : agir, avancer ou laisser mourir la Venise authentique en même temps que meurent nos libertés... Il faudrait des heures pour détailler toutes les initiatives nouvelles qui font bouger les choses à Venise, du logement aux constructions navales, des jardins partagés à la création d'un tourisme solidaire, des manifestations culturelles inédites au dépoussiérages des traditions et des rites... Venise avec eux se réinvente et l'argent pas plus que la politique n'entre en jeu ! TraMeZziniMag tout au long des prochains mois détaillera leurs actions, leurs initiatives, tous les nouveaux projets en cours d'élaboration. Vous verrez, il y a pléthore d'idées et de perspectives réjouissantes....

Plus que jamais, le Poseïdon de l'Arsenal tient ferme son trident. Non - même si l'envie nous prend -  ne pas s'en servir pour empaler ces  touristes iconoclastes qui se répandent partout et ne voient rien autour d'eux qu'à travers leurs smartphones... Je pense à Cees Nooteboom qui s'est inspiré de la statue pour sa Lettre XX dans ses rutilantes Lettres à Poséidon, magnifiquement traduit en français par Philippe Noble.


Cees Nooteboom
Lettres à Poséidon
Actes Sud
2013


Poséidon, Venise
Photographie Catherine Hédouin
© 2018

25 septembre 2018

03 septembre 2018

Regata Storica 2018, un super millésime !



L'une des dernières vraies fêtes des vénitiens. J'emploie sciemment cette formule plutôt que fête vénitienne qui s'apparente désormais aux artifices mercantiles que produisent partout dans le monde les organisations en charge de la culture et du tourisme. L'intention est bonne bien sûr, attirer le chaland avec des bribes de l'Histoire d'un pays, d'une ville, d'un peuple. Mais si les spectateurs se régalent - au prix de bousculades et de suées en plus de tickets d'entrée pas donnés - les vénitiens s'enfuient, reconnaissant de moins en moins leurs fêtes. 

Même la Fête de la Salute est aujourd'hui suivie par les hordes qui arpentent le pont, assistent aux messes votives comme on regarde un match de foot, et mitraillent - se mitraillent aussi - l'évènement pour pouvoir rayonner dans les réseaux sociaux et proclamer  des "nous y étions !" exhibitionnistes.  


Bref la Regata Storica garde ses codes, ses usages et les vénitiens ne l'ont pas encore désertée. Certes, le nombre grandissant de fenêtres closes et de balcons vides rappelle tristement combien la ville se vide de sa population, certes il faut ordonner à la police de règler la circulation piétonne comme on le fait avec les automobiles sur les routes, avec des zones interdites parce que déjà trop encombrées, avec des rues mises en sens unique. Certes, on entend bien plus parler anglais, chinois, russe ou français sur la Piazza et le long des rives du Canalazzo, mais c'est aussi le temps de la Mostra du Cinéma et de la Biennale... Et puis tout le monde a bien le droit d'assister au spectacle de ces rameurs qui concourent de la même manière depuis des siècles.

Cette année, il a cependant une nouveauté. Elle n'est pas due à la volonté des organisateurs pas plus qu'à la pression touristique ou mercantile. Elle ne vient pas des politiques.Elle s'est imposée à nous tous comme le soleil perce les nuages après l'orage.

Il s'agit de la jeunesse. La jeunesse vénitienne qui manifeste peu, qui semble déconnectée des usages et des traditions, qui statistiquement ne fait plus vraiment le poids face aux anciens, de plus en plus nombreux, de plus en plus vieux,  aux étudiants venus d'ailleurs - de plus en plus nombreux aussi - et aux masses de visiteurs qui envahissent chaque jour de l'année désormais, les rues de leur ville. Ces garçons et ces filles nées ici ont leur ville dans le sang. ils en parlent la langue, ils en sont fiers. Totalement en prise avec leur époque, ils sont dotés deqs derniers outils de communication, smartphones flambants, tablettes, ordinateurs portables, mais aussi moteurs hors-bords rutilants avec lesquels ils aiment parader, jouant à tape-cul avec leur embarcations parfaitement entrenues, filant vers le Lido où ils se retrouvent en bande sur les plages ou chez les glaciers, la musique à fond. Mais ils savent aussi ramer à la vénitienne, d'instinct le geste leur vient et presque tous participent à des régates. 

Mais cette année, ils ne se sont pas contentés de participer. Ils ont donné une couleur, une orientation à la course. Très jeunes, ils ont la force et peuvent désormais défier leurs aînés, plus forts, plus expérimentés mais qui ne possèdent pas, ou plus, cette fougue, cette détermination propre à la jeunesse. Bien plus encore, ils ont montré lors des courses qui leur étaient réservées, un sens de la courtoisie, du fairplay, une rigueur sportive dans l'esprit Olympique voulu par Pierre de Coubertin. Pas d'embrouille, pas de manœuvres pour mettre en difficulté l'adversaire. Une course  - un combat allais-je écrire - à la loyale comme le sport devrait toujours en offrir. Et Dieu que le spectacle était beau. Tellement beau que les commentauers de la télévision etd e la radio sont restés un instant muets 

Après la course des gondolini, Zaniol, l'un des plus jeunes participants, arrivé en tête avec son compagnon Moretti, a dit au micro de Radio Venezia "siamo piccoli ancora, dobbiamo imparare ancora", ("nous sommes encore petits et nous avons beaucoup à apprendre"). Pourtant, les deux sont de la graine d'athlètes, de futurs grands champions !  Leçon de modestie quand on compare ces deux jeunes gens aux vedettes vainqueurs une fois encore et pour qui vaincre et écraser l'adversaire importe plus que participer et donner à voir du beau spectacle. Ceux-là sont d'hier et Wikipedia gardera le souvenir de leurs victoires mais ils n'attirent guère la sympathie alors que les Zaniol, les Moretti, et tous les autres, nous envoient de beaux signaux. Non l'avenir de l'humanité n'est pas si nir tant que des jeunes encore en apprentissage de la vie, agissent avec respect, empathie, dans un esprit de camaraderie et de fraternité sans lequel il n'y a pas de bonheur possible. Face aux contraintes du monde libéral où seul l'argent et la réussite matérielles comptent, ces enfants - car ils se définissent avec lucidité comme cela eux-mêmes - montrent une autre voie. Plus saine, plus harmonieuse et qui fait mentir les anciens fourvoyés qui nous entraînent vers la catastrophe.

Reportage photo de Catherine Hédouin (Tous Droits Réservés) :








 

01 septembre 2018

I Gondolini : Avec la bénédiction du Père, les champions de demain se mettent à l'eau

 
"Le sport est harmonie, mais si c’est la recherche de l’argent qui prévaut, et celle du succès, alors cette harmonie se casse... Dans une optique de victoire à tout prix, on court le risque de réduire les athlètes à des instruments dont il faut tirer profit... Ils entrent alors dans un mécanisme qui les transforme, ils perdent le vrai sens de leur activité, cette joie de jouer qui les a attirés en étant enfants et qui les a poussés à faire tant de sacrifices et à devenir des champions..." 
 
C'est avec les mots du pape François que les jeunes athlètes et leurs aînés ont été accueillis par Don Fabrizio Favaro sur les marches de la Salute. Partis du palazzo Vendramin-Calergi, siège du casino municipal, devant lequel trône une rutilante Ferrari (symbolisant le jumelage de la Régate Historique de dimanche prochain avec la célèbre course automobile de Monza qui aura lieu le même jour et sera présentée en même temps sur les écrans de la RAI).
 
Signe des temps, cet engin automobile, transporté en grande pompe sur le grand canal quelques heures avant ce magnifique et traditionnel cortège des gondolini (les barques à deux rameurs). "Nous vivons une époque moderne" comme répétait notre ami Philippe Meyer à ses auditeurs. C'est donc devant une foule assez nombreuse composée de vénitiens, curieux, parents et amis des athlètes, journalistes et quelques touristes, que les rameurs ont reçu la bénédiction après avoir écouté les discours d'usage, celui du maire Brugnaro qui a rappelé le jumelage avec le grand prix de formule 1 de Monza, le délégué à la Tradition (mais oui !) Guivanni Giusto qui a tenu à souligner la présence de très jeunes coureurs en lice pour la première fois, augurant d"un bel avenir pour la voga alla veneziana

Tout le monde était sérieux et recueilli, conscient de l'importance de cette cérémonie, dans un monde qui bouge tellement vite et laisse souvent se perdre usages et traditions. Chants traditionnels de la lagune interprétés avec enthousiasme et bonne humeur par le chœur Serenissima, puis ce fut au tour de deux rameurs, Mary Jane Caporal et Alessandro Vignati qui ont déposé un bouquet à l'autel de la Madone, entorse à la tradition, puisque jusqu'à présent l'usage voulait que ce soient les plus anciens qui se déposent la gerbe... Peut-être par ce choix, les organisateurs voulaient-ils souligner l'importance donnée à la participation de tous ces jeunes prêts pour la relève. Après le Notre Père repris par tous, les jeunes ont reçu un maillot du groupe Avm (Azienda Venezianan della Mobilità) remis par le conseiller municpal Piero Rosa Salva, tandis que le commandant Marco Agostini, chef de la police municipale a proclamé l'ordonnance qui règlera la circulation piétonne dimanche. A partir de 13 h. 30 et jusqu'à la fin de la manifestation, la police pourra mettre un sens unique dans les rues adjacentes au grand canal. Comme pendant le temps du carnaval, l'accès à certaines zones pourra être bloqué pour éviter tout incident.






Crédits Photographiques : Catherine Hédouin - 2018 . Tous Droits Réservés.

29 août 2018

Jour après jour, avancer dans une joie sereine. Chroniques d'un été vénitien (3)


Il avait vraiment raison l'inventeur de l'adage, on est le maître du monde quand on est tôt levé. La météo joliment clémente m'avait incité à sortir du lit à l'aube. L'air dehors était déjà bien doux. La nuit avait été douce, sans ventilateur, sans avoir besoin de se rafraîchir comme pendant les dernières semaines. Une brise iodée soufflait sur la ville encore endormie. Ciel un peu voilé à 6 heures 30. Que sera ce jour ? Rien d'autre que ce que nous en ferons. Un tour rapide dans la salle de bains, Quelques rangements, faire le lit, aérer la chambre de mon amie C. qui arrive  et vient prendre ses quartiers d'automne, un mug de thé bien chaud et en route.

En marchant au rythme habituel d'ici, celui que nous prenons tous quand il s'agit d'aller dans un point précis et qu'on sait qu'à chaque moment des hordes de touristes vont bloquer un pont, une rue, s'arrêter à tout moment n'importe où. On apprend dès le plus jeune âge à se mouvoir lestement entre les groupes, à dépasser les lambins. Esquiver ceux qui s'arrêtent d'un coup OU enjamber les gens affalés sur les marches qui bivouaquent, ceux qui cherchent avec leur GPS où peut bien se trouver l'église dont on leur a parlé ou leur hôtel, devient un art, spécialité d'ici.

Le 6 passe sur les Zattere dans dix minutes. plus qu'il n'en faut pour y arriver. C'est aujourd'hui l'inauguration du pont de l'Accademia rénové. Une estrade est prête au pied du pont, sur le campiello devant le palazzo Franchetti. Des techniciens installent la sonorisation. On dirait une régie de concert. Dommage, j'aurai aimé assister aux discours, voir si Brugnaro est rentré. Les gens disent qu'il était en vacances, d'autres qu'il évite des gens... La ville est envahie par des policiers en tout genre. Etat de siège : Matteo Salvini est à Venise et ce soir c'est l'ouverture solennelle de la 75e Mostra. Il y a partout des happy few accrédités qui portent fièrement leur ruban blanc et bleu au bout duquel pend la carte si recherchée. J'ai gardé les miennes des Mostre d'autrefois.

Dans quelques minutes la plage. En face de moi, un  jeune accrédité se comportant comme moi il y a 30 ans même âge même allure et même fierté. Le lido est tranquille quand on n'est pas aux alentours du festival. Le français est la langue que j'entend le plus souvent partout où je passe ce matin. Non pas des touristes, mais des journalistes, des gens du cinéma, la piétaille de ce métier qui attire tant de monde.


Le vaporetto est plein à déborder, le bus aussi puis l'arrêt Parri avant Malamocco, la rue bordée de villas cossues construites dans les années 80, les Murazzi, jusqu'à la digue où j'aime m'installer. Il est presque 9 heures ; Je pensais être dans l'eau plus tôt, mais la foule à Santa Maria Elisabetta m'en a empêché. Foule bon enfant cela étant et puis l'air est doux, c'est encore l'été et c'est la fin des vacances. Les festivaliers sont encore en pleine forme, joyeux et conscients du bonheur qu'il y a à venir travailler au Lido pendant quelques jours... Ce sera plus difficile dans quelques jours, après les dizaines de fêtes et de réceptions, la course aux projections, les interviews...

L'eau chaude, claire, la marée qui monte doucement, les bateaux de pêche à l'horizon. Personne sur la plage, quelques personnes sur les murazzi et la digue. Bonheur de plonger dans cette eau limpide. Sieste ensuite au soleil. Vers 10 heures, quelques personnes arrivent. Des mamans avec des enfants, un vieux couple à la peau tannée, des habitués... On échange des buongiorno distraits sur le chemin. Le bus, ligne CA. Arrêt un peu avant S.M.E. pour le plaisir de marcher dans les rues. J'aime cette ambiance balnéaire, l'odeur des pins, l'iode, le vent tiède qui se faufile partout et la lumière, différente de celle de Venise mais très belle aussi. Quelques photos - ce que je ne fais que rarement car je n'aime pas me poser et immortaliser un paysage qui n'apparaîtra jamais tel que je l'ai aimé. Je laisse le plus souvent le soin d'immortaliser lieux et événements à ceux qui créent avec leur regard. Moi c'est avec les mots. Nous sommes complémentaires.

Café dans un petit troquet où la moyenne d'âge me donne soudain l'impression d'être un gamin. Atmosphère impayable du troquet rempli d'habitués qui commentent le journal et prennent à partie les clients. Discussion animée sur l'éternelle question des touristes et de la mort de Venise. Sic Transit Gloria Mundi.

Puis le 6 de nouveau, vide cette fois, qui tangue encore beaucoup, tellement le moto ondoso créé ici par les grosses vedettes qui transportent producteurs, vedettes et journalistes, est fort. Belle traversée du Bacino di san Marco. Lumière splendide du milieu du jour. Les Zattere trois heures plus tard. Pas trop de monde encore, les gens sont dans les musées ou suivent les guides. Je traîne du côté de San Trovaso. La rentrée est proche, cela se sent. Les deux lycées de l'endroit et l'annexe de l'université ont ouvert grandes leurs portes. Je croise plusieurs adolescents à peine revenus de la plage mais déjà vêtus comme pour la rentrée qui vont chercher leurs livres. Un clarinettiste joue une mélodie un peu triste sur la pelouse devant l'église ; au squero, des ouvriers d'affairent autour d'une barque. Déjà les amateurs se font servir un petit blanc ou un spritz. 



Envie de tramezzini puisque je suis à proximité de la Toletta, non loin de notre ancienne maison, et que c'est là qu'ils sont les meilleurs. Personne encore dans le bar. Il n'est pas midi. Un birrino deux sandwiches, un tonno-uova et l'autre prosciutto-funghi, mes préférés. Je discute avec une dame souvent croisée du temps de la maison. Comme moi, elle voulait déjeuner avant l'arrivée des hordes, puis deux autres personnes rentrent. Tous vénitiens. Ils terminent leur matinée. Serveuses, clients, tout le monde papote. Toujours cette ambiance bon enfant. Dehors, la circulation des piétons est fluide. Vers 13 heures il y aura foule et ce jusqu'à 18 heures. En dépit de la chaleur étouffante. On dirait que les touristes aiment à être sous un soleil de plomb pour fondre comme des bougies. Les vénitiens eux rasent les murs dès que le soleil est au zénith, ils restent chez eux quand rien ne les oblige à sortir.


Je lis enfin le Gazzettino parcouru ce matin dans le vaporetto mais, forcé de voyager debout tellement le bateau était plein ( deux groupes accompagnés plus les accrédités de la Mostra et les résidents, pressés comme des sardines maugréant mais restant somme toute courtois et souriants. Joie d'entendre ainsi parler seulement le dialecte. Pas une ville, une civilisation. Voilà ce qu'est réellement Venise et qu'il nous faut défendre et préserver des pilleurs et des barbares. Autrefois c'étaient les mêmes aujourd'hui, le pillage se fait de l'intérieur par des dizaines de profiteurs qui s'arrogent des droits que personne, ni le doge ni les sénateurs n'auraient osé prendre, et les hordes de touriste qui ont bien le droit de venir voir cette merveille qui fait tant rêver mais qu'aucune éducation a préparé à se comporter avec respect et humilité face à tant de beauté. Ils errent, fatigués, rouges, assoiffés et effarés par les prix qu'ils voient affichés partout. Là ou nous payons 40 à 50% moins cher...



27 août 2018

Un matin comme les autres. Chroniques d'un été vénitien (2)

Vivre en pleine conscience les instants les plus bénins de nos jours érigés en ouvrage d'art, work in progress toujours inachevé, l'écoulement des heures où les tâches du quotidien prennent le masque d'évènements sacrés. Le premier café du jour d'habitude est un moment de calme. j'aime bien le prendre en dehors de la maison, surtout en cette saison. Un de mes endroits favoris depuis quelques mois, surtout lorsque le temps s'avère doux comme aujourd'hui, est le café de la Foresteria des Crociferi. L'endroit est tranquille, ombragé, et on a le choix entre une terrasse sur l'eau ou le cloître de cet ancien couvent garni de tables et de chaises longues. L'accueil y est vraiment sympathique et attentionné. Le café et les viennoiseries qu'on y trouve sont parmi les meilleurs de la ville. Bref, l'endroit idéal pour reprendre les notes de la veille, lire le journal, répondre aux courriels du jour avant que de vraiment commencer la journée. Depuis chez moi, il ne faut pas plus de dix minutes à pied pour y parvenir et quand j'arrive au comptoir pour passer ma commande, il n'y a guère que trois ou quatre personnes. Les touristes ne se lèvent pas très tôt. Fort heureusement. Mais, ô surprise, une longue queue ce matin tout le long du bâtiment sur le campo, depuis la caserne des carabiniers jusqu'à l'intérieur du bâtiment... Etudiants venus demander une chambre pour la rentrée prochaine ? Touristes ? 

De loin cette foule en cet endroit était pour le moins étrange. Il s'agit en fait d'un casting géant pour un film que se tournera à Venise. Secret bien gardé jusqu'à hier sur le titre du film. Il s'agit en fait de la suite de Spiderman, qui devrait s'intituler Far from Home avec toujours Tom Holland que dirigera Jon Watts. Des gens de tous âges et des deux sexes attendent depuis un long moment déjà que le réalisateur et son équipe fassent leur choix. Le film devrait sortir sur les écrans pendant l'été 2019 aux Etats-Unis. Pas vraiment le genre de cinéma que la Mostra met en compétition mais visiblement l'idée d'y participer ayant fait se déplacer autant de personnes, L'homme-araignée, interprété depuis Captain America : Civil War, par le jeune Holland, connu sur les réseaux sociaux pour ses gaffes et ses non-révélations, trop nombreuses et pertinentes pour ne pas être orchestrées par de très bons professionnel est très populaire en Italie !



Inutile de dire, que du coup, les lieux sont aussi bruyants que le marché du Rialto vers 11 heures ou le hall de Santa Lucia les jours de grosse affluence - ce qui représente beaucoup de jours dans l'année, vous le savez... Mais qu'importe, la  nous apporte des solutions. C'est un casque aux oreilles que j'écris et déguste mon macchiato à la température parfaite, au goût onctueux, et le croissant qui l'accompagne. Fait d'une délicieuses pâte de brioche, jaune, veloutée et remplie d'une confiture d'abricots artisanale, il a des relents des petits-déjeuners d'autrefois à la campagne. La foule est bon enfant, patiente, les gens plaisantent, bavardent entre eux et de temps à autre la file avance. Un entre soi bien sympathique. Il y a là plus d'une centaine de vénitiens, un petit 500e de la population de Venise... 


Décidément, la ville s'est depuis quelques jours placée de nouveau sous le signe du cinéma. La Mostra commence demain soir. Déjà hier, nous avons foulé le tapis rouge traditionnel. Non pas encore celui du Festival, la fameuse Mostra dont c'est la 75e édition (gloups, terrible nostalgie : les éditions auxquelles j'étais accrédité pour un quotidien français portaient les numéros 42 et 43 mais chi se ne frega...), mais celle du mythique Hôtel des Bains rouvert pour l'occasion par la COIMA, l'actuelle propriétaire de l'Excelsior et des Bains. 



Après plusieurs années de mystère et de silence, des projets de résidence de luxe, des rumeurs de démolition et de pillages, c'est officiel : d'ici 2025, l'Hôtel des Bains retrouvera sa splendeur d'antan et ouvrira de nouveau ses salons, ses chambres, son restaurant et ses plantureux jardins au public. Une belle nouvelle. Le prétexte de cette réouverture temporaire, une exposition organisée sans grands moyens qui retrace en quelques centaines de photos et de documents fac-similés l'histoire de la Mostra depuis sa création en 1932 jusqu'à nos jours. On y retrouve des photographies en noir et blanc de vedettes célèbres, d'hommes politiques et des scènes de films cultes. 


Le public vient surtout pour revoir les salles, les plafonds décatis, les peintures écaillées. Fatigué mais toujours splendide, de cette flamboyance classieuse des vieilles demeures nobles. Les terrasses sont ouvertes au public et le mobilier de jardin a retrouvé sa place. les statues et les vases de pierre sont toujours à leur place et le jardin - relativement - entretenu. Au vernissage qui a eu lieu hier, il y avait le ban et l'arrière-ban du monde du cinéma, le président de la Biennale, les dirigeants de la COIMA, et une bonne partie de la société vénitienne. On n'y a pas vu le maire Brugnaro, dont on chuchote qu'il boude l'initiative parce qu'il aurait préféré un énième programme immobilier bon pour les caisses des partis qui le soutiennent. Mais ce ne sont que des potins auxquels il ne faut surtout pas porter attention. 


En tout cas,  en foulant le tapis rouge du péristyle, votre serviteur a retrouvé avec une certaine nostalgie, des bribes de son passé vénitien. Ma rencontre sur la terrasse avec Hervé Guibertles clichés qu'il m'avait montré dans sa chambre aux persiennes viscontiennes, nos échanges sur Venise, Matzneff et Visconti, le garçon dégingandé qui l'accompagnait, boudeur, les propos désabusés de Ionesco à sa femme, Charlotte Gainsbourg presque bébé encore  la grande réception de Daniel Toscan du Plantier avec Unifrance dans les jardins pour je ne sais plus quel film ou simplement pour célébrer l'omniprésence de la France et de son cinéma à Venise, notre arrivée avec Fabienne Babe  que poursuivait de ses assiduités ordonnées par la production du bellâtre Rob Lowe en talonnettes, et Agnès la fille du consul... La présentation du film Il Sapore del grano, filmé dans l'appartement que j'occupais Calle Navarro, à Dorsoduro et dont le héros porte mon prénom en hommage aux soirées passées à élaborer le scénario avec Gianni Da Campo et puis la rencontre avec Marina Vlady, l'une des protagonistes du film... Les années joyeuses. Une autre vie, un autre monde dont le souvenir après tout n'intéresse personne. Juste des souvenirs dont l'évocation m'émeut...




26 août 2018

Dans quelques jours la très attendue Regata Storica

Cliché Catherine Hédouin - Tous Droits Réservés.

Comme chaque année, Venise se prépare à la Regata Storica, le rendez-vous le plus important sur le calendrier des festivités traditionnelles de la Sérénissime, un des rares qui rassemblent la population et les touristes, la compétition la plus suivie - et la plus spectaculaire, des adeptes de la fameuse "Voga alla Veneta", discipline sportive unique au monde pratiquée dans la lagune depuis la nuit des temps. 

La régate et le cortège historique qui la précède auront lieu comme chaque année le premier dimanche de septembre, à 16 heures. Comme toujours devant une foule nombreuse et très impliquée où se mêleront des vénitiens de tous âges et de tous milieux, des invités étrangers (la Mostra du Cinéma début aussi dans les prochains jours), et des touristes venus du monde entier. 

La Regata Storica dans son aspect actuel est née à la fin du XIXe siècle. La tradition des courses d'embarcations à la rame est connue depuis les débuts de la République et n'a jamais été interrompue, même sous l'occupation française puis autrichienne. C'est en 1899 que le maire de l'époque, Filippo Grimani, lui donna sa forme définitive. Elle fut insérée dans le programme de la IIIe Biennale d'art et il y fit ajouter un cortège historique d'embarcations  de parade, reconstruites d'après des plans et des gravures d'époque, dont la Bissone sur lesquelles prennent place des figurants en costume d'époque. Le cortège est censé rappeler le retour en triomphe de Caterina Cornaro reine de Chypre que les vénitiens avaient contrainte d'abdiquer en 1489 en faveur de la République en échange de la seigneurie d'Asolo et d'une importante rente, entraînant de facto l'annexion de l'île par la Sérénissime.

Cliché Catherine Hédouin - Tous Droits Réservés.

L'enfant inconnu qui disait Venise en vérité

Dédié à la mémoire de Paolo Barbaro et de son épouse.


Cet enfant, rouge encore de s'être dépensé sous le soleil à jouer au ballon, belle frimousse et chevelure bouclée. Il s'assoit en face de moi sur le banc pour remettre ses chaussures que sa grand-mère lui tend. Il me regarde en silence. Soudain il me sourit, montrant de jolies dents écarlates.

"C'est un livre sur Venise ?" me demande-t-il.  

Sa grand-mère aussitôt rugit : « Louis, on n'interpelle pas les gens ainsi, voyons ! » et se tourne vers moi visiblement désolée. Elle me sourit. Je souris à mon tour. 
« Pardon » poursuit l'enfant en penchant la tête derrière sa grand-mère, « mais c'est bien sur Venise votre livre ? ».
 
Je lui réponds par l'affirmative. Il continue d'ignorer sa grand-mère qui soupire et poursuit : « C'est beau Venise. J'y suis allé l'été dernier avec mes parents. ». 
La vieille dame est retournée s'asseoir, mais elle reste aux aguets et me lance des regards gênés comme pour s'excuser d'avoir un petit-fils aussi culotté. 
« C'était magnifique ! ». 

Il mord goulûment dans la brioche que la vieille dame lui a tendue. Il continue de me regarder. Je recommence à lire.
« Je ne crois pas qu'elle s'enfonce, moi » ajoute-t-il après avoir jeté un regard du côté de sa grand-mère qui s'était remise à tricoter. 

Je lève les yeux vers lui, tenant le livre d’une main.
« C'est à cause des gens, en vérité. Ils viennent à Venise comme on se jette sur un gâteau au chocolat. Ils ne veulent pas en laisser un bout, alors la ville, elle s'abîme. »
Ce raisonnement tellement exact me laissa pantois. L'enfant ne devait guère avoir plus de huit ans et d'instinct, il semblait jouer avec le sens du verbe s'abîmer. 
"Tous ces gens partout, c'est comme s’ils l'écrasaient". 

 Il termine son goûter et se lèche les doigts. Un peu de Nutella a coulé sur sa main. Il le lèche et s’essuie les lèvres d’un revers de manche. La grand-mère plie ses affaires.  

« Louis, il faut aller prendre ta sœur. » lance-t-elle à l’enfant, sans se retourner.
L’enfant, semble très concentré. Les sourcils froncés, il a remis ses chaussures et s'est levé. Sa belle frimousse éclairée par un sourire, il m'a fait un signe de la main auquel j'ai répondu en agitant mon livre. La vieille dame m'a fait un salut poli de la tête et ils ont quitté le parc. 

« Au-revoir Monsieur » m’a-t-l lancé spontanément.
Resté seul à l'ombre du magnifique micocoulier où j'aime venir lire, J'ai senti soudain se mêler aux parfums du jardin, comme un souffle parfumé.  Celui des senteurs de la lagune...
L'esprit de Venise venait de passer devant moi. Il avait l’allure et le rire de cet enfant.



Ecrit en lisant le "Petit guide sentimental de Venise" de Paolo Barbaro,
Bordeaux, Jardin Public, mai 2012.
 

La lettre reçue



"Mi sono innamorato di te" chante Luigi Tenco à la radio ce matin. Avec cette lettre reçue hier qui traîne sur la table, l'odeur du café et des brioches dans la cuisine, le vent qui souffle derrière les fenêtres closes, le ciel gris qui recouvre la ville, cette voix me ramène loin dans le temps ; dans ces années 80 où je vivais ici mes années d'étudiant sans projet précis, sans savoir que faire ni quoi choisir. Je me revois assis à mon bureau, calle Navarro, la fenêtre rendue presque opaque par les gouttes d'une pluie comme aujourd'hui, dense, rendue sauvage par la force du vent. Se superpose aussi l'image du jeune homme indécis et un peu confus devant la cheminée du petit appartement de la Fondamenta Coletti, à San Gerolamo. Les lambris et le tapis ancien qui donnaient à ces lieux un petit air de chalet alpin, la photo de cette fille que je ne cessais de fuir et vers qui pourtant je revenais sans cesse, le jour quand je m'interrogeais sur les choix qu'il me faudrait bien finir par faire, la nuit dans mes rêves dont elle faisait toujours partie. L'avenir m'effarait. 

J'avais déjà l'intuition qu'il ne serait pas comme je l'imaginais. Je sentais que rien plus jamais ne pourrait être comme avant. Ce n'était pas cette perspective qui me terrorisait mais l'idée que peut-être toutes ces années durant, je m'étais fourvoyé en refusant de me préparer à devenir un homme, à rentrer dans le rang et que mon adolescence sans révolte ne fut qu'une suite de moments paisibles et heureux, sans aucun contrainte, sans angoisse ni peurs. Il y a aussi l'image très claire de ces après-midis de fin d'été où ivres de soleil et de mer, nous étions soudain surpris par les premiers gros orages qui annoncent ici la fin de l'été, ciels noirs et nuages bas qui recouvrent en quelques instants la ville, rendent l'eau de la lagune d'un vert sombre, avec la pluie et le vent qui chassent les passants. Ma chambre calle dell'Aseo, près du Ghetto, et ses deux fenêtres basses sur le jardin, le poêle qui ronronne, la voix de Luigi Tenco... Et parfois, souvent, la nostalgie de tous ceux que j'avais laissé en venant ici, poussé par cet impérieux désir qui m'avait tout fait quitter pour vivre ici. 

Et puis il y eut la rencontre avec Luisa... Cette longue promenade sous la pluie, son rire, notre course à travers la ville pour rentrer chez moi nous sécher et prendre un thé bouillant... Une évidence nouvelle qui effaçait toutes les autres. puis son départ. L'absence qui ramena mes démons, mes doutes, ma confusion. J'ai retrouvé cela bien des fois dans des livres et des films. rares sont ceux qui disent ce qu'il advient du héros pris dans les filets du doute et de la peur de grandir. Cela aurait pu aider alors. Ne pas avoir à choisir. Savoir, spontanément, la porte qu'il faut refermer, celle qu'il faut ouvrir. Aller son chemin, sans regret. Spontanément. Après son départ, dévasté je retournais en France quelques semaines pour tenter d'y puiser parmi les miens du réconfort et les distractions qui m'auraient permis d'oublier. A mon retour, plusieurs lettres de Luisa m'attendaient, un livre, des photos aujourd'hui égarées. Et la vie me reprit et la joie d'aller simplement vers demain, conscient du privilège et du bonheur qu'il y a çà vivre ici.

C'est Ornella Vanoni qui chante Dettagli maintenant à la radio. Une réponse aux paroles de Luigi Tenco. Même mélancolie, mais sans dépit, sans tristesse. juste la vie qui va. Et c'est bien. Cette chanson comme pour me rappeler que toutes ces années sont derrière moi.  Années d'apprentissage, elles ont fait celui que je suis devenu. Peut-être - certainement même - étais-je déjà, ai-je toujours été celui-là. Alors tout est bien. Apaisé. Tranquille. Mais parfois, un air d'autrefois qu'on entend par hasard nous est comme un rappel de celui que nous fûmes et que nous aurions pu être davantage... Il faut alors sourire à ces images qui nous reviennent en mémoire, à ces êtres qui ont quitté notre vie, au temps perdu qu'on ne peut rattraper...  

25 août 2018

Revenir est toujours une joie


"Venezia è un adolescente delle bellisime carne dorate"
Mario Stefani

Il y avait bien longtemps que je ne m'étais pas absenté autant. En général, je ne reste jamais loin de Venise. Je ne peux pas. L'éloignement m'est toujours une souffrance. La cité des doges occupe mes pensées, à peine revenu, je ne songe qu'à repartir. Tout me ramène depuis toujours en pensée vers elle. Achaque instant son image peut surgir, il suffit d'une cloche qui sonne, une musique, une lumière, un objet,pour que surgisse mon désir d'elle. Un besoin plutôt...

Jusqu'à mes promenades dans les venelles médiévales de la charmante petite ville (heureusement encore boudée par les touristes) où je suis très souvent.  J'y retrouve la même atmosphère particulière que dans les rues de la Sérénissime, dans ses quartiers excentrés où les hordes ne passent jamais. Bref, je suis resté bien trop longtemps éloigné - depuis mai ! - et je ne devrais pas. Le manque était devenu intenable, d'autant que je sais bien qu'il n'y aura jamais aucun risque d'overdose. 

Me voilà donc de retour. Pour peu de temps, contingences matérielles obligent. Pourtant ce court passage 21 jours m'est un bonheur. De vraies vacances. Di solito (2) je passe les mois d'été ici, mais cette année tout a été tourneboulé. Mais peu importe,n'ayant rien de particulier à faire, je dispose de tout mon temps pour errer, lire, rêvasser - une activité obligatoire pour moi depuis toujours, comme mes lecteurs le savent - me baigner, dormir. "Napping sulla terrazza" (3), comme me disait ce jeune visiteur anglo-japonais rencontré dans le cloître de San Franceso della Vigna, quand je lui détaillais les genres d'activités auxquelles je m'adonne ici en ce moment. Un régal bien que les chaleurs soient cette année bien plus pesantes qu'à l'accoutumée. Rien d'original donc : se sentir en vacances, paisible, détendu, sans réel objectif ni contrainte. Se laisser vivre, simplement. Ce à quoi tout le monde aspire, n'est-ce pas. 

Bien entendu, ce serait mentir que de prétendre que vivre à Venise est toujours facile. A moins de n'avoir pas à compter, de faire partie de cette toute petite communauté de very happy few, grands propriétaires qui se partagent la ville, il est de plus en plus difficile de trouver à se loger, de se maintenir dans les lieux quand rien ici n'est jamais vraiment clair, sûr et que les nécessités du quotidien deviennent ardues à satisfaire. Il faut aller de plus en plus loin pour trouver du vrai pain, du dentifrice ou des lacets. Les nouveaux doges et maîtres de la cité, les milliardaires étrangers et les chevaliers d'industrie rachètent et transforment les bâtiments, contribuant sans vergogne à vider la Sérénissime de ses véritables habitants, la livrent en pâture à un tourisme de masse qui arpente les rues et les campi sans jamais en pénétrer l'âme. Ces pauvres gens arpentent la ville sans comprendre qu'ils ne sont pas dans un parc d'attraction, ni un musée mais dans un vrai lieu de vie, un endroit où on naît, on grandit, on vit, on travaille et on meurt. Mais je crains qu'il faille rectifier mes propos. Venise est désormais un lieu où on essaie de vivre. où on survit... Jusques à quand ? Le compteur qui marque au jour le jour le nombre des résidents du centre historique, le triste exemple de Dubrovnik désormais presque totalement vidé d'habitants, ne nous porte pas vraiment à l'optimisme... Mais laissons ces propos qui nous embarqueraient vers des horizons bien sombres. 

Laissons pour la saison froide et les ciels bas, tout ce qu'il y a à dire, les vérités qui fâchent sur ce qu'une insane petite minorité a fait de cette ville, sur cette mise à mort programmée tout à fait en phase avec l'ultralibéralisme et la démocrature. Ce concept bassement mercantile à courte vue qui, peu à peu et sans complexe aucun, s'insinue partout dans notre pauvre monde en pleine déliquescence et s'apprête à faire un sort aux valeurs humanistes, au sens du partage, de l'accueil... Jamais mieux qu'à Venise le célèbre "après nous le déluge" que le Bien-Aimé aurait lancé pour justifier la fuite en avant qui mena la France à la catastrophe, ne prend toute sa dimension. Triste et accablant constat. 

Mais bon, ce sont les derniers jours de l'été. Tout ici le rappelle. Il fait très chaud dans la ville. Après ma visite quotidienne aux chats de San Giovanni e Paolo, je me suis installé pour lire le journal et travailler, dans l'ancien cloître des Crociferi, aux Gesuiti.. Il n'y avait encore presque personne à mon arrivée. Peu de bruit alentour. C'était il y a deux heures. Maintenant les résidents de la foresteria (4) viennent prendre leur petit-déjeuner ; peu à peu les lieux se remplissent d'une population bigarrée, de tous âges et de toutes origines. Pourtant rien à voir ici avec l'embarras insupportable de l'area Marciana (5) envahis par les hordes de touristes hagards et déjà dégoulinants. Je vais rester encore un peu du coup. Cet ancien couvent transformé depuis quelques années en résidence très branchée pour étudiants l'hiver et touristes l'été est un des endroits où j'aime venir écrire, tôt le matin. 

Avec son café sélect et ses jeunes et avenantes serveuses au délicieux sourire, l'endroit est agréable et de plus en plus fréquenté. Le charme des vieux murs y est pour beaucoup bien sûr mais l'air qu'on y respire et le vénitien qu'on y parle toujours évitent à l'endroit de ressembler tout à fait à ces lieux qu'on trouve partout dans le monde et sur tous les continents. Il y règne une atmosphère vénitienne authentique. On y parle le dialecte avant l'italien ou l'anglais, le café qu'on y sert est un des meilleurs de la ville, parmi les cocktails proposés, le Bellini (6) que les jolies petites serveuses concoctent avec gourmandise, est délicieux. 

Un joli lieu pour le farniente. Avec ce ciel tellement bleu, le soleil trop ardent que tempère heureusement un petit vent qui rafraîchit, les standards de jazz que diffusent discrètement les hauts-parleurs, tout ici concourt à rendre tout plus léger. 

Même la polémique qui fait rage ici après la tragédie du viaduc de Gênes et la chasse aux sorcières qui s'en suit (que la presse locale contribue à déployer mêlant les incroyables déclarations des actuels dirigeants du pays aux allégations les plus invraisemblables), le retour décomplexé des néo-fascistes, la montée d'un racisme inconnu jusqu'alors en Italie et une hargne de la population, ne parviennent pas réellement à entamer la tranquillité des derniers jours du mois d'Auguste.

Il règne ici, c'est évident un malaise certain devant ce qui se passe partout en Europe, l'effarant exemple de la situation en France, les prises de position de l'Eglise locale mélangeant le discours évangélique à la défense des valeurs ultra-libérales, diffusant un message impossible à entendre au sujet des migrants avec le "on ne peut pas accueillir tout le monde" du cardinal Scola, le patriarche de Venise. Scandaleux message quand il est sorti de son véritable contexte - habitude courante des journalistes d'aujourd'hui - formule qui est comme un crachat au pied de la Croix, un déni du véritable message du Christ, qui laisse à croire aux esprits simples qu'abrutissent les images ostentatoires et choisies des médias qui attisent la peur et la méfiance de l'autre.Triste rappel des terribles années noires du fascisme et de sa chute..."Père, Père, pourquoi t'ont-ils abandonné ?" dirait le crucifié aujourd'hui.

Mais ne nous engageons pas dans cette direction qui va encore susciter des commentaires acerbes et me valoir encore bien des ennemis. il est vrai que ce blog n'a plus subi de cyberattaques, ni de censure depuis deux ans... Je ne cherche à provoquer personne. Je suis en vacances. il fait bon, la musique s'est adoucie et l'ancien chiostro se remplit peu à peu de touristes et d'étudiants. Paisibles, tous sont attablés à l'ombre des parasols et des arcades. La musique est douce et joyeuse à la fois. La vie reste belle en dépit de toutes ces raisons qu'on a d'être en colère, ou tristes, ou effrayés par ce qui attend notre monde demain... Cet après-midi, un petit tour en barque dans les barènes (7) et demain matin à l'aube, la plage à Malomocco. La vie tout simplement.

Notes

1- : "Venise est un adolescent aux belles chairs dorées..." 
Vers célèbre du poète vénitien Mario Stefani (page 15) de son ouvrage Elegie veneziane, préfacé par Giovanni Tita Rossa paru en 1971 et jamais encore traduit en français. Certainement l'un des meilleurs ouvrages de Stefani qui y dépeint son amour pour Venise, son quotidien et son peuple. 
2- : Habituellement.
3-: Faire la sieste sur la terrasse.
4-: Auberge de jeunesse ou littéralement maison pour étrangers.
5-: La zone qui entoure San Marco (piazza, piazzetta, Schiavoni et rues adjacentes).
6-: Cocktail inventé par Cipriani au Harry's Bar fait de champagne ou prosecco et de jus de pêches blanches, le tout très frappé).
7-: Bandes de terre et petits îlots incultes souvent recouverts par l'eau lors des marées sur lesquels poussent une végétation spécifique dont les fleurs fournissent le pollen qui permet de réaliser un excellent miel.