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21 décembre 2024

Un surprenant rendez-vous avec Baldassare Galuppi

Ah, Madame, quelle aventure des plus délicieuses que celle-ci ! Imaginez-vous, après moult tractations et échanges épistolaires, nous avons enfin obtenu les bonnes grâces du maître, grâce à l'entremise de la noble Dame Gianaluisa Badoer, protectrice et amie dévouée de notre famille. C'est avec toute la diplomatie et la finesse requises qu'elle a su convaincre le célèbre Baldassare Galuppi de nous accorder audience entre deux répétitions de son dernier opus, qui, déjà, fait courir les rumeurs dans toute la Sérénissime.

Ne croyez point que le succès ait monté à la tête de ce compositeur de renom, dont les œuvres enchantent les cours d'Europe. Que nenni ! Galuppi, homme de cœur, est tout dévoué à sa famille. Avant chacun de ses voyages, qui le comblent d'une légitime fierté, il ressent une profonde tristesse à l'idée de quitter les siens. Certes, les routes sont sûres et ses périples accroissent sa renommée et sa fortune, assurant ainsi la sécurité de sa chère épouse et de ses enfants. Mais l'éloignement lui pèse, comme un pensum redoutable.

En dépit de ses préoccupations, un rendez-vous fut donc fixé chez ce maître de la musique. Qui à Venise ne connaît Galuppi ? Naguère maître de musique à l'Ospedale dei Mendicanti, cette noble institution accueillant les jeunes filles orphelines, il fut, en 1748, nommé maître-adjoint de la Cappella Marciana de Saint-Marc, et en devint le maître en 1762. Sous son impulsion, et celle de l'illustre Gaetano Katilla, l'orchestre du doge fut grandement enrichi, comptant désormais 35 instrumentistes et un chœur de 24 membres.

Loin de se montrer fier ou arrogant, Galuppi est un homme charmant, affable, toujours prêt à sourire, à rire avec les enfants, à se montrer galant avec les dames. Sa compagnie est recherchée, sa jovialité prisée dans toute Venise. Et que dire de ses récits de voyages, de ses rencontres et de ses idées !

Depuis 1740, il a parcouru les cours de Vienne et de Berlin, où il fit la connaissance du célèbre Carl Philipp Emanuel Bach. Ses séjours en Angleterre et en Russie furent des plus fructueux. En 1741, Lord Middlesex l'appela à Londres, où il composa trois opéras. Vingt ans plus tard, ce fut au tour du tsar Pierre III de le mander à Saint-Pétersbourg, où Catherine II le nomma compositeur de la cour en 1765.

Qui ne connait pas Galuppi. Il a été maître de musique à l'Ospedale dei Mendicanti, cette généreuse institution vénitienne réservée aux jeunes filles orphelines ou souffrantes. En 1748, il est nommé maître-adjoint de la Cappella Marciana de Saint-Marc Il en est le maître depuis 1762. Quatre ans plus tard, sous son impulsion ou, plus probablement, sous celle de Gaetano Katilla, maître de chapelle assistant, l'orchestre du doge est l'objet d'une restructuration importante. Le nombre de musiciens passe à 35 instrumentistes et le choeur à 24 membres. La même année, il prend la direction du chœur de l'Ospedale degli Incurabili qu'il conservera jusqu'en 1777. Il pourrait se montrer fier et arrogant, mais il n'en est rien. L'homme est charmant, affable, toujours souriant, rieur avec les enfants, galant avec les dames. Un homme de bonne compagnie dont la jovialité est recherchée et largement appréciée à Venise. Et puis il a tant de choses à raconter. Ses voyages, ses rencontres, ses idées surtout.

À partir de 1740, on le retrouvé à Vienne, à Berlin où il rencontre Carl Philipp Emanuel Bach. Il fera deux longs séjours à l'étranger qui se sont avérét particulièrement importants pour sa carrière. En Angleterre tout d'abord. Il y est appelé en 1741 par Lord Middlesex, qui le fait engager  comme « compositore serio dell'opera italiana», titre mérité puisqu'il composa trois opéras pendant son séjour londonien. Vingt ans plus tard, il est mandé à Saint Pétersbourg par le tsar Pierre III mais ce n'est cependant qu'en 1765 qu'il est nommé compositeur de la cour par Catherine II. Les autorités vénitiennes lui ayant assuré la conservation de son poste de maître de chapelle et des émoluments correspondants, pourvu qu'il compose chaque année un Gloria et un Credo pour la messe de Noël donnée en la basilique Saint-Marc, tâche à laquelle il ne faillit pas comme en témoignent les manuscrits des années 1766 et 1767 conservés à Gênes. En Russie, il compose quinze œuvres vocales pour l'Église russe orthodoxe.

De retour à Venise, il se consacre à la musique pour clavecin et aux œuvres religieuses. Il dirige notamment en mai 1782 plusieurs concerts pour la visite à Venise du pape Pie VI. Il meurt le 3 janvier 1785; à ses funérailles solennelles en l'église San Vidal, chante notamment le grand castrat Gasparo Pacchiarotti.

Un maître de l'opéra
C'est dans les années 1740 que débuta la collaboration fructueuse avec Goldoni, à l'occasion de l'écriture de l'opera-seria Gustavo primo, re di Svezia, qui allait donner naissance en moins de sept ans aux 17 œuvres comiques communes qui assurèrent la célébrité de Galuppi. Il filosofo di campagna fut ainsi monté plus de soixante-dix fois au XVIIIe.

Postérité
Au faîte de sa gloire, Galuppi était plus célèbre que Vivaldi. C'est ainsi qu'un prêtre vénitien, Giuseppe Baldan, envoya à la cour de Saxe quatre œuvres de Vivaldi en les faisant passer pour des compositions du Buranello. Admiré dans toute l'Europe, il fut un modèle pour nombre de ses contemporains, notamment Joseph Haydn et Carl Philipp Emanuel Bach et fut défendu, entre autres, par Giacomo Casanova et par Jean-Jacques Rousseau. Ce dernier écrit notamment dans sa Lettre sur la musique française :

« J'ai vu à Venise un Arménien, homme d'esprit, qui n'avait jamais entendu de musique, et devant lequel on exécuta, dans un même concert, un monologue français qui commence par ce vers « Temple sacré, séjour tranquille » et un air de Galuppi, qui commence par celui-ci, « Voi che languite senza speranza...». L'un et l'autre furent chantés, médiocrement pour le français et mal pour l'italien, par un homme accoutumé seulement à la musique française, et alors très-enthousiaste de celle de M. Rameau. Je remarquai dans l'Arménien, durant tout le chant français, plus de surprise que de plaisir ; mais tout le monde observa, dès les premières mesures de l'air italien, que son visage et ses yeux s'adoucissaient ; il était enchanté, il prêtait son âme aux impressions de la musique ; et, quoiqu'il entendît peu la langue, les simples sons lui causaient un ravissement sensible. Dès ce moment on ne put plus lui faire écouter aucun air français.»
Le poète anglais Robert Browning lui a consacré un célèbre monologue dramatique, A Toccata of Galuppi's, publié en 1855, et dont voici les deux premiers tercets :

    « Oh Galuppi, Baldassaro, this is very sad to find!
    I can hardly misconceive you; it would prove me deaf and blind;
    But although I take your meaning, 'tis with such a heavy mind!

    Here you come with your old music, and here's all the good it brings.
    What, they lived once thus at Venice where the merchants were the kings,
    Where Saint Mark's is, where the Doges used to wed the sea with rings? »


En honneur de Galuppi, une statue a été érigée sur la seule place de l'île de Burano, la piazza Galuppi, et tous les ans, l'Associazione Festival Galuppi organise un festival qui lui est en partie dédié.

Créé en 1762 au Teatro San Moisè de Venise, l’opéra L’Uomo femina (L’Homme femme) de Baldassare Galuppi était tombé dans l’oubli avant qu’un universitaire, Jean François Lattarico, ne le redécouvre il y a une vingtaine d’années, à Lisbonne, au palais de Notre-Dame d’Ajuda.
 
Le livret du dramaturge et romancier Pietro Chiari offre une inversion des rôles sociaux dont le XVIIIe siècle littéraire était friand. Dans des temps anciens et indéterminés, sur une île – espace qui évoque ces lieux sans attaches que décrivaient les utopistes –dirigée par les femmes auxquelles les hommes sont soumis, viennent de s’échouer un maître et son valet, Roberto et Giannino, issus, quant à eux, de notre monde patriarcal et machiste. Découverts et sauvés par deux chasseresses (la ministre Ramira et la Dame de cour Cassandra) ces deux hommes, qui partagent curieusement avec les femmes les traits que nous associons couramment à la virilité, deviennent l’occasion de bouleversements et de transformations socio-politique qui s’effectueront sur le fond du comique de la concurrence et des disputes amoureuses, symbolisant les revendications des sujettes face à la princesse de l’île, Cretidea, qui se voit contester le pouvoir de s’approprier tous les hommes sans laisser aucun droit aux femmes de sa cour. 

Détourner le regard
Si le sens premier du livret, qui peut d’abord se lire comme une satire de la monarchie absolue, est indéniablement politique, il a une résonnance toute particulière avec les préoccupations de notre époque. En effet, en se donnant pour thème l’inversion sexuelle – qui était déjà celui d’un autre opéra de Galuppi, composé en 1750 sur un livret de Carlo Goldoni, Il Mondo alla roversa – cette fable musicale de L’Uomo femina fait étonnamment écho à la nécessité de placer au centre de nos réflexions et débats d’aujourd’hui l’inégalité entre les femmes et les hommes. Et la force de la mise en scène d’Agnès Jaoui est précisément d’avoir repensé les rapports entre la dimension politique et ce thème de la division des sexes de telle sorte que, dans cette version contemporaine, la question de la domination se trouve posée dans une orientation résolument féministe, faisant ainsi du ressort initialement comique, le véritable sujet sérieux de cet opéra-bouffe. Dit autrement, cette mise en scène réussit à resituer la dimension politique du propos dans la force d'autodérision du rire.

Hommes, femmes : dévoilés !
La cinéaste qui, après Tosca en 2019, signe ici sa deuxième mise en scène d’opéra, joue constamment avec nos préjugés masculinistes. Certes, les décors d’Alban Ho Van sont fidèles aux indications du livret qui exige que l’intrigue se déroule dans le palais de Cretidea et que se distingue bien la chambre où les hommes s’apprêtent. Par ailleurs, en spatialisant la scène sur plusieurs niveaux et en l’ouvrant l’évocation d’un paysage lointain, produit la sensation à la fois de profondeur et d’isolement qui évoque bien la situation insulaire. 

Mais le choix d’Agnès Jaoui de transposer ce palais royal dans un univers oriental offre à ce décor une dimension supplémentaire qui nous invite à la réflexion : donner le pouvoir aux femmes à travers l’évocation de ce monde où les préjugés occidentaux les imagineraient les plus soumises.

Le tout en imposant aux hommes, non pas - comme le proposerait peut-être une mise en scène jusqu’au-boutiste - un voile intégral, mais des robes serrées, des jupes courtes et des cuissardes à talons qui entravent leur mouvement. Pierre-Jean Larroque les a conçues en contraste avec la liberté des tenues des femmes pantalonnées mixant les soieries d’ancien régime avec les cuirasses et les grèves de soldats romains. Un renversement qui a non seulement pour effet de nous rappeler que la domination masculine n’a pas de frontière, mais également que ce caractère masculin que l’on prête au femmes de l’île peut également faire écho au charisme bel et bien féminin des habitantes des sociétés orientales et méridionales.

Déconstruction baroque
Ce jeu de contraste peut également se retrouver dans le décalage voulu entre les rôles, les incarnations scéniques et les voix, entre les gestes, les mouvements et les prestations. 

Le personnage de Gelsomino, favori narcissique et superficiel de Cretidea, est interprété par Anas Séguin, dont le corps athlétique et la voix de baryton éclatante dans les notes aiguës et puissante dans les plus graves dès lors qu’elles sont bien accrochées, contrastent radicalement avec son personnage très maniéré. Eva Zaïcik qui incarne la princesse Critedea déploie une voix souple, ronde, chaude, traduisant un grand sens de la mélodie et s’inscrivant, par là même, dans un jeu d’opposition avec son rôle de despote sans merci.

L’opposition toute baroque sera encore très forte entre, d’une part, l’apparence et le jeu de Giannino, interprété par François Rougier, dont la puissance comique, notamment après son travestissement, provoque, du reste, les rires les plus sonores de la salle, et, d’autre part, sa voix de ténor-baryton, ample et égale, aux aigus vibrants et larges, et aux graves profonds et tout aussi sonores.

L’interprétation de Ramira par la mezzo-soprano Lucile Richardot est également très convaincante : sa voix sombre et puissante, parfaitement projetée et à la diction irréprochable qui sert l’intelligibilité du texte, exprime avec naturel une androgynie qui exalte ce jeu baroque des contrastes. La voix claire, bien articulée et au placement impeccable de la mezzo-soprano Victoire Bunel qui peut, quant à elle, donner l’impression d’être légèrement voilée, se révèle assez vite être à l’image de la vulnérabilité de son personnage, Cassandra.

Parallèlement, comme en miroir, on retrouve l’expression de cette fragilité et de cette humanité dans l’interprétation de Roberto par le baryton Victor Sicard, dont la voix chaude et vibrante dans son médium, sombre et profonde dans ses graves, se montre cependant un peu resserrée dans les aigus dont le vibrato plus court ne permet pas la même projection.

Ces deux personnages, moins contrastés, ont au fond des rôles analogues : ce sont les deux seuls qui s’opposeront frontalement au pouvoir de Cretidea. On peut alors légitimement penser qu’il s’est agi de les rendre plus réalistes que les autres et qu’ainsi cette distribution a été pensée d’un bout à l’autre avec justesse et selon une idée très claire.

Orchestre aux petits soins
À l’instar de la mise en scène qui, en chorégraphiant et mettant ainsi en espace l’intrigue au-delà des paroles chantées, réussit à donner une dimension suffisante aux renversements dramatiques qui sont très resserrés dans le livret, le Poème Harmonique déploie son interprétation de la partition de Galuppi sur l’ensemble de la palette d’expressivité, avec largeur et générosité. Les tempi sont retenus pour laisser toute leur place aux nuances que la baguette de Vincent Dumestre accompagne de ses gestes éloquents. Ce tact s’illustre encore dans l’attention qui est accordée à chaque instrument, auquel le chef s’adresse distinctement. Ce qui se retrouve sans surprise dans la façon d’accompagner les chanteurs et les chanteuses. Même lorsque ces derniers chantent en chœur, on peut noter la précision de l’accompagnement musical ainsi que des dialogues entre les cellules mélodiques des cordes et les paroles chantées. Fait saisissant : on ne parvient plus à différencier les voix humaines et musicales, tant il en ressort une forte impression d’unité. Ce tact de l’orchestre se retrouve encore singulièrement dans l’accompagnement des airs des solistes. Aussi, lorsque la mandoline d’Alon Sariel accompagne Roberto dans ses airs, elle fait montre d’une attention et d’un soin que l’on pourrait attendre d’un continuo (on ne sera d’ailleurs pas surpris de découvrir qu’Alon Sariel est également théorbiste).

Ce spectacle total rencontre un vif succès. Le public caennais, dont on sait le goût bien ancré pour la musique baroque, signifie son enthousiasme par ses rires éclatants ainsi que ses applaudissements nourris, non seulement après chaque air, mais également au moment du salut des artistes qui voient une franche partie de l’assemblée se lever pour les acclamer.

Allez, en ces temps moroses et anxiogènes, il reste des jolis petits moments - grands même - de paradis. Galuppi colore toujours deux cents ans plus tard nos humeurs, nous transporte de joie, nous fait rire et sa musique qui n'a pas pris une ride est comme une respiration, pleine de rythme et de senteurs joyeuses. A la vénitienne !


______________

Notes :

* ND acronyme pour «Nobil Dona», littéralement «Noble Dame», apposé devant le nom de la personne  signifiant son appartenance à la noblesse vénitienne, équivalent de NH, utilisé pour les hommes. Jusqu'à l'occupation autrichienne, il n'y avait pas de titre de noblesse précis pour les membres des familles inscrites au Livre d'Or, le grand registre des familles patriciennes de la République. C'est une décision de l'empereur d'Autriche qui accorda la titulature de comte et comtesse aux nobles vénitiens. Pour la petite histoire, signalons que beaucoup d'aristocrates vénitiens issus des plus vieilles familles ne portèrent jamais ce titre tout en  ayant - per forza - fait allégeance à la couronne des Habsbourg. D'autres se plièrent à l'air du temps et s'y sont soumis.


05 avril 2022

Concert sur une barque

C'était il y a cinq ans déjà. Avec mon ami Antoine Lalanne Desmet, complice d'alors dans les rues de Venise où nous déambulions dans l'idée de prolonger avec un micro les sensations que j'avais tenté de décrire dans  « Venise, l'hiver et l'été, de près et de loin », petit livre, brouillon pas assez travaillé où, comme dans Tramezzinimag, je tentais de raconter ma jeunesse à Venise...

Inventeur d'images sonores, Antoine a toujours su capter la petite musique du temps qui passe, les petits riens du quotidien qui sont l'essence de bonheurs simples.  Cette année-là, nous en partagions lui et moi les délices à Venise, et le cadet souhaitait faire parler son aîné de tout cela pour en faire un documentaire sonore où j'exprimerai tout ce que la Sérénissime a signifié pour moi à l'âge de tous les possibles, avant que la vie commune m'aspire comme tout le monde.. Pauvre Antoine que j'avais mis à rude épreuve avec mon humeur chagrine. Il faisait tellement beau pourtant et Venise s'offrait dans toute sa splendeur. Mais je ne parvenais pas à me laisser reprendre par son charme. Je pestais, je râlais, toujours ruminant. Je n'avais plus d'appartement, mes séjours s'étaient faits rares La maison de la Toletta et son jardin n'étaient plus qu'un souvenir. Le cataclysme du divorce, en plus de faire imploser notre famille, m'avait laissé sans argent, et le temps - dernières bribes du luxe d'avant - manquait de plus en plus. Avant que de revivre, il me fallait survivre. 

Je traînais les pieds quand Antoine m'entraînait à travers la ville le micro à la main. Répondant à chacune de ses questions en maugréant. Avec une patience remarquable, Antoine revenait à la charge, souriant. Il s'éloignait parfois quand je m'étais rendu odieux, me laissant seul avec mes aigreurs ridicules. Peu à peu, l'amitié reprit l'avantage. Quelques moments ordinaires : un café pris dans un bar éloigné, la jovialité contagieuse d'un vieux pêcheurs, un rayon de lumière sur l'ornement d'un mur, le cri joyeux des mouettes sur les dalles de Santa Margherita, des rires d'enfants sur un campo derrière San Gerolamo, une promenade en barque... Antoine travaillait, profitant de ces éclaircies pour avancer dans les entretiens, en faisant le dos rond. Peu à peu mon humeur se fit moins sombre, ma voix plus enjouée. Le beau temps, la magie des lieux, les verres de Soave et les tramezzini... Venise reprenait l'avantage. Nous nous promenions jour après jour et je parlais, il enregistrait... Ces fragments moins funèbres qu'aux premiers jours aideraient au montage. Antoine aurait enfin un peu de matière pour éviter de faire du documentaire un reportage sur un pauvre type aigri. Ce n'était pas le Lorenzo véritable, celui qui était son ami et dont il avait vendu l'image à la RTS, pas ce jeune vieillard furieux de n'avoir pas su aller jusqu'au bout de ses rêves. 

Ce petit extrait sonore illustre à merveille l'atmosphère paisible d'un jour à Venise, la sérénité retrouvée. Antoine ce jour-là m'avait laissé me reprendre. il avait rendez-vous avec un groupe de jeunes musiciens. Je m'étais installé à une table d'un petit campo derrière l'appartement que nous occupions à sans Marco. J'y passais plusieurs heures à écrire et à lire. L'endroit était désert. Parfois des ménagères passaient avec leur chariot de provisions, un chat dormait sur l'un des puits. dans le bar, la serveuse rangeait les verres, du reggae rythmait et embellissait les bruits... Peu à peu je retrouvais cette paix qui éclaircit les cœur autant que l'esprit...  Que la journée était belle ! Quand Antoine m'a rejoint, j'ai lu dans son regard sa joie de me retrouver ainsi, apaisé et joyeux. Je lui sus gré de pas relever ce changement. Il se contenta de commander deux verres de prosecco. C'était l'heure de l'apéritif.

Je ne le remercierai jamais assez pour sa patience. Conjugués, son talent et sa délicatesse renforcèrent notre amitié et m'aida à tourner les pages sombres. Quelques mois plus tard, ma détermination regonflée, je décidais de revenir pour préparer peu à peu le grand chamboulement, celui qui ferait de moi de nouveau un résident en me réinstallant à Venise. L'idée d'y créer une maison d'édition est née de ce séjour et du reportage d'Antoine diffusé dans Détours et de ses effets collatéraux dont je ne puis que me réjouir... 


 

24 juillet 2021

Venise autrement dans Détours, c'était il y a cinq ans déjà !

 
Avec Antoine Lalanne-Desmet, alors reporteur à RFI et pour la RTS, nous avions passé un joli moment à Venise comme deux bons amis savent et aiment le faire. Cela donna ce reportage présenté en deux fois sur les antennes de la Radio Télévision Suisse. A réécouter l'émission (on ne trouve plus en podcast que le 2e volet apparemment sur le site mais vous pouvez le consulter en allant sur le billet du 23/07/2016 ICI), je me rends compte combien j'ai l'air morose et agacé. Pauvre Antoine qui dut subir ma ronchonnerie au quotidien. Mais il faisait beau, sa bonne humeur résista et notre amitié n'a jamais souffert de nos deux forts caractères. Qu'il en soit remercié au passage. 
 
Aujourd'hui, cinq ans et quelques semaines plus tard,il y aurait des tas d'autres choses à dire. Au sujet des Maxi Navi et de l'Unesco, des errements de l'équipe municipale peu imaginative culturellement et surtout préoccupée par son tiroir-caisse, dont le remplissage est un gage de réussite lors des futures élections mais pas d'un grand intérêt pour la sauvegarde de la ville. 
 
Aujourd'hui, s'il devait y avoir un troisième épisode, il faudrait parler et faire parler les étudiants de plus en plus nombreux, les migrants qui s'intègrent plutôt bien dans leur grande majorité et enregistrer les souvenirs et les anecdotes des vieux vénitiens, ceux qui ont connu les années d'après-guerre, les gars de la MP américaine (Military Police). Garder en mémoire ce que fut la Venise de la génération de mes parents.
 
 

04 février 2021

Venise Citybooks N°1 : Les impressions de Cees Nooteboom

Tramezzinimag a beaucoup de lecteurs en Belgique et aux Pays-Bas. C'est par le biais de ces abonnés fous de Venise, que nous avons découvert l'écrivain Cees Nooteboom, il y a quelques années. L'auteur a publié en 2013 dans la très belle revue belge Septentrion, des extraits de son Citybook sur Venise. Il y livre ses impressions après quelques jours passés en résidence dans l'île de San Giorgio, à la Fondation Cini. Tramezzinimag vous en livre à son tour quelques extraits :
 
I

J’ai acheté une immense carte de la lagune de Venise pour essayer de ramener la ville à sa juste proportion. Curieux exercice. Je sais que j’arriverai par avion demain mais, cette fois, c’est par la mer que j’aborderai cette ville que j’ai si souvent visitée. Sur la carte, le rapport entre l’eau et la ville est de l’ordre de mille pour un et, dans ce bleu infini, la ville est devenue village, petit poing serré posé sur un grand drap, si bien que tout ce vide semble avoir engendré, dans un moment de colère, la ville qui plus tard allait le dominer. L’auteure mexicaine Valeria Luiselli voit au lieu de mon poing une rotule brisée et, à mieux y regarder, je crois qu’elle a raison. Depuis les hauteurs de Google Earth, l’analogie est encore plus évidente, le Grand Canal est la fracture du genou ; le labyrinthe granuleux désagrégé tout autour représente l’os de la ville où je vais me perdre demain comme tous ceux qui viennent de l’extérieur doivent s’y perdre : c’est la seule manière d’apprendre à la connaître.

J’ai séjourné à plusieurs adresses en ce lieu, parfois dans de vieux hôtels, la plupart du temps dans d’étroites ruelles obscures, dans des parties de palais qui n’évoquaient jamais un palais, des cages d’escaliers en piteux état, des petites chambres avec tout juste une fenêtre donnant sur l’arrière d’une maison qui paraissait inhabitée, alors que dehors étaient pourtant suspendues à un fil à linge précaire deux culottes gelées, dans le froid glacial et silencieux. Parfois aussi une vue sur l’eau d’un canal latéral inconnu où, tous les jours à la même heure, un bateau passait, chargé de fruits et de légumes. Cette fois, ce n’est pas l’hiver, nous sommes en septembre, et tout rêve d’une ville déserte s’est volatilisé dès mon arrivée : Venise appartient au monde entier, et le monde entier est au rendez-vous. S’il y a un Proust ou un Thomas Mann, un Brodsky ou un Hippolyte Taine parmi eux, ils se cachent bien. Des armées entières montent en ligne à cette époque de l’année, l’armée chinoise, l’armée japonaise, l’armée russe. Pour découvrir sa Venise, il va falloir faire preuve d’obstination et d’esprit de décision, revêtir une cuirasse invisible, et se dire humblement que pour tous les autres, on fait tout simplement partie de ceux qui se mettent en travers de leur chemin et se serrent désagréablement contre eux dans la partie ouverte du vaporetto où il n’y a rien pour se tenir.

Mais je n’en suis pas encore là. Je viens tout juste d’arriver et mon voyage associe déjà trois des quatre éléments : l’air, car j’ai traversé le ciel pour venir ici, la terre que j’ai foulée à mon arrivée, et l’eau au bord de laquelle je viens de m’arrêter et où scintille la lumière, tandis que j’attends un taxi sur un appontement. Quant au quatrième élément, le feu, je ne m’y risquerai pas, même si le soleil flamboie dans l’eau ondoyante. L’art contemporain de la description a en effet ses limites, liées à la patience du nouveau lecteur. J’ai acheté avant mon départ un livre d’Hippolyte Taine datant de 1858. J’y ai marqué d’une croix des passages évoquant l’éclat du mouvement de l’eau. C’est là une autre leçon d’humilité, car il rend par sa description l’eau véritablement éclatante, elle aussi. Maintenant que je suis ici, je constate à quel point il est difficile de se livrer à un exercice qui se pratiquait encore au 19e siècle sans aucune gêne : décrire minutieusement, dans les moindres détails, de façon impressionniste, ce que l’on voit.

Le taxi interrompt mes réflexions. Il fend l’eau de la vaste lagune, file le long des bittes d’amarrage formant une ligne géométrique sur ce qui doit être le Canale di Tessera et se rue sur la ville. Je vois les silhouettes de tours connues, j’ai l’espace d’un instant le sentiment de rentrer chez moi, nous passons à vive allure à côté de Murano, contournons par le sud l’île des morts de San Michele et entrons dans l’Arsenal, longeant soudain lentement les hauts murs de briques du quai puis traversant en biais le Canale di San Marco en direction de la petite île de San Giorgio où je vais séjourner cette fois. Les cloches de la colossale basilique San Giorgio se mettent aussitôt à sonner, je n’y suis pour rien : il est six heures du soir, c’est l’angélus. J’entends aussi les cloches de la basilique San Marco et de l’église du Redentore, dont le tintement se propage sur l’eau. Pris entre un feu croisé de sons, debout sur la grande place dégagée devant l’église, je vois un homme à genoux qui, muni d’une brosse métallique bien trop petite, frotte les escaliers pour en retirer, centimètre par centimètre, les algues qui y ont poussé juste en dessous de la surface de l’eau, un travail de Sisyphe qui semble plus proche de l’éternité que du monde d’où je suis venu aujourd’hui.

Une heure plus tard, après avoir déposé ma valise dans ma chambre monacale, j’entre dans la gigantesque basilique encore ouverte. Dans ce genre d’espace, on recherche malgré soi les parois latérales : le vide au milieu est dangereux. J’ignore si l’on vient prier ici. On ne décèle pas la moindre trace de cette intimité propre aux églises romanes : c’est une station spatiale pour se rendre sur la planète Mars, un autre Dieu, classique, martial, règne ici, dans cette demeure que Palladio a conçue pour lui. Même les grandes fresques du Tintoret, à peine visibles dans la pénombre, sont intégrées dans un réseau mathématique de lignes implacables. Je sais que, derrière l’imposant maître-autel, doivent se trouver d’extraordinaires stalles flamandes mais, alors que je cherche à m’en approcher, un bruit de voix,le faible murmure plaintif de voix de vieillards, me retient. Le bâtiment était autrefois un monastère bénédictin. Quand les moines en ont été chassés, tout est tombé en ruine. Aujourd’hui s’est implantée sur l’île une fondation où je suis autorisé à passer quelques jours, mais les moines ont quant à eux rejoint leur monastère réduit à une plus petite taille. Ils n’occupent plus que quatre des nombreuses stalles, dans l’obscurité croissante j’ai pris position de façon à pouvoir les observer pendant les vêpres. Leurs voix, qui fredonnent des chants grégoriens, se noient dans l’immensité de la construction. L’opposition entre la magnificence classique environnante et le désarroi émanant des prières chuchotées ne manque pas de pathos ; l’atmosphère est aux adieux irrévocables et, lorsque je quitte la station spatiale sur la pointe des pieds, j’entends derrière moi l’écho toujours plus faible d’une époque à jamais révolue. Dehors, je vois les lumières de la grande place de l’autre côté et les bateaux qui naviguent du quai des Esclavons versla Giudecca. Je suis arrivé.

II

Bateau, sur l’eau, la rivière, la rivière, bateau, sur l’eau, la rivière au bord de l’eau. J’ai enfin osé. Dix séjours à Venise, et me voici pour la première fois dans une gondole. Tôt le matin, quand je bois mon café au coin des Procuratie nuove, ils sont à côté de moi : les gondolieri. En grande conversation à propos du match de la veille dans un dialecte vénitien impossible à suivre. Il fait froid sur l’eau, porter un cappuccio tient chaud. Dehors sont alignés les fins bateaux noirs en forme d’oiseaux, leurs têtes d’oiseau (ce sont des têtes d’oiseau, regardez bien) pointés vers l’île où je loge. Pourquoi n’en ai-je jamais eu envie ? Parce que c’est le cliché absolu de Venise ?

Ce serait puéril. Est-ce dû aux visages des gens dans ces gondoles ? Mais qu’ont-ils donc, ces visages ? Affichent-ils l’insupportable béatitude du but enfin atteint, le sentiment de vivre le baptême vénitien absolu, qui les rattache à jamais à la ville ? En gondole avec Thomas Mann, Marcel Proust, Paul Morand, Henry James, Ezra Pound. Louis Couperus ? Ich bin auch ein Berliner, quelque chose de ce genre ? Ou bien ont-ils cette expression sur leur visage : si nos voisins du Kansas, de Bielefeld, de Wakayama, de Novossibirsk, de Barneveld nous voyaient ? Comme si, en bas au niveau de l’eau, ils s’étaient drapés de toute la ville comme d’un manteau, le temps de cet instant silencieux, ondoyant, de plénitude, de bercement, de chuchotement de l’eau autour de soi sur des canaux plus calmes, avec derrière eux un homme invisible, le passeur, aux mouvements puissants, rythmiques. Pourtant, la plupart des gens n’ont pas la bonne expression sur leur visage, même s’ils font de leur mieux. Cela ne peut s’expliquer que par le fait qu’ils sont conscients qu’ils ne vont nulle part et reviendront, bientôt, à leur point de départ. Quelle expression adopter quand les gens dans le vaporetto, qui eux vont quelque part, vous regardent ?

Jamais je n’avais fait plus que le traghetto,une gondole aussi, mais qui sert seulement à se rendre d’un côté à l’autre du Grand Canal. Monter en chancelant, le bras maintenu par la solide main du passeur, essayer de tenir debout sans perdre l’équilibreou s’asseoir un instant sur la planchette étroite pour ne pas perdre la face. L’équilibre ou la face, voilà de quoi il s’agit. Non, je ne l’avais encore jamais fait. L’an dernier, quand il neigeait à Venise et que nous avions un petit appartement près du Campo San Samuele, à l’arrière, du côté donnant sur une ruelle, de ce qui avait dû être un palazzo autrefois (un lieu sombre, dissimulé derrière des grilles, avec un chien aboyant chaque fois que nous rentrions et à peine une vue sur l’eau), je voyais passer, tôt le matin déjà, des Japonais qui se bousculaient sous des parapluies, de la neige sur leurs chapeaux et leurs bonnets, et qui rayonnaient de joie. Le gondoliere chantait une chanson sur le soleil en essuyant les flocons qui lui tombaient dans les yeux. O sole mio. Je l’admirais. Lentement, la barque passait et je savais que les passagers n’oublieraient jamais cette excursion, j’aurais aimé savoir dire en japonais le mot « jamais ». Quand on n’a jamais pris une gondole, on n’est jamais allé à Venise. Tout le monde prenait une photo de tout le monde : preuve. Au Japon, on achète son voyage avec le tour en gondole compris. Mais était-ce une raison pour moi de m’abstenir ? Des Chinois trempés sous la pluie, des Américains munis d’une bouteille de prosecco ? J’avais essayé de trouver une justification rationnelle à mon attitude absurde, une gondole est un moyen de transport, il faut s’en servir pour aller quelque part, comme cela se faisait autrefois, à l’époque où les vaporettos n’existaient pas encore.Se contenter d’être ballotté au gré des flots, ce n’était pas un objectif en soi, pour moi qui aimes pourtant musarder à travers la ville en me laissant guider par le hasard. Une gondole encore plus noire que d’habitude, transportant un cercueil recouvert d’une étoffe brodée d’or, en route pour l’île des morts de San Michele, voilà qui était authentique, l’essence même du transport. Tout le reste n’était que tourisme, comédie, théâtre, c’était bon pour les autres.

Et maintenant ? Maintenant nous étions nous-mêmes les autres, assis dans une gondole, montés à bord d’un pas mal assuré, pesant en définitive trop lourd, l’embarcation penche, mais la main exercée connaît les corps maladroits, les installe sur un coussin, le voyage peut commencer et, tout d’un coup, le monde a changé, il se déroule au-dessus de vous, sur les quais que vous longez vous n’apercevez pas des visages mais des chaussures, les maisons s’étirent et vous découvrez soudain toutes sortes de choses auxquelles vous n’aviez jamais prêté attention ; une légère houle s’est emparée de la ville, vous voyez les murs comme une peau vivante, lésions, blessures, cicatrices, guérison,vieillesse, histoire, algues noires, algues vertes, le dessous secret des ponts, marbre et maçonnerie, les autres bateaux, la vie sur l’eau d’une ville de pierre et d’eau. À voix basse le gondoliere cite les noms des églises et des grandes bâtisses comme un vieux prêtre récite une litanie qu’on n’a pas besoin d’écouter. J’essaie parfois de suivre sur la carte l’endroit où nous nous trouvons, mais je perds vite la piste. Parfois, quand nous prenons un virage serré, il lance un « Ohé ! » sonore, comme si nous étions en danger de mort, mais j’ai décidé depuis longtemps de m’en remettre à lui, tel un enfant dans l’utérus j’écoute le murmure des eaux et je ne veux plus jamais naître.

III

Un souvenir. Un jour d’hiver. Il a neigé sur la Place Saint-Marc, mais la neige a vite fondu. Sous une des galeries, je regarde la place mouillée, je crois voir les eaux de fonte s’évacuer lentement mais, comme dans le poème de Nijhoff, il en va autrement dans la réalité : je ne vois pas ce que je vois. On dirait qu’une source coule au milieu des dalles de la place, je vois l’eau monter lentement à certains endroits, la ville semble poreuse. Je n’ai pas entendu les sirènes alerter d’un danger de hautes eaux, la situation ne peut donc pas être grave, pourtant je ne parviens pas à détacher mon regard. Il faut tout de même qu’il y ait de la terre en dessous, pas de l’eau, une ville n’est pas un navire. Ou bien si ? Je suis debout sur de la pierre,je ne suis pas le Christ. Mais suis-je bien debout sur de la pierre ? Au loin, je vois des gens coltiner de curieuses planches, je n’ai pas d’autre mot pour les nommer, ce sont de longs rectangles de bois reposant sur quatre pieds métalliques, sur lesquels on peut poursuivre son chemin juste au-dessus de l’eau sans avoir à passer à gué. Les eaux peuvent monter jusqu’à cinquante centimètres. Ces planches servent alors à construire d’étroits chemins sur lesquels se croisent tant bien que mal les piétons. Noire est la boue qui vient du fond de la lagune, les eaux du Léthé, le fleuve de l’oubli, que buvaient les morts. J’ai assisté à des opérations de dragage, une sorte de grappin creuse dans les profondeurs et vomit une boue noire comme de la poix avec divers autres objets de cette même couleur d’eau en deuil, provenant du royaume des morts, de l’anti-ville là-bas, au fond, qui attend son heure.

Quand les eaux sont redescendues, les planches restent, comme pour rappeler que la chance peut tourner, que la pleine lune des tableaux romantiques peut parfois prendre, dans un accès de mauvaise humeur, le commandement des eaux. Et comme depuis la dernière époque glaciaire, il y a dix fois plus d’eau que de terre dans la lagune, les gens se sont tirés d’affaire comme ils ont pu, dans cette région où se livre une lutte entre les fleuves et la mer. La lutte des Pays-Bas contre la mer vient naturellement à l’esprit. Les ramifications du delta du Pô ont charrié du sable depuis les montagnes à l’intérieur des terres, les courants marins ont opposé une résistance, des bancs de sable se sont formés qui ont tenté d’encercler la lagune, les bras du fleuve dans le delta ont dû être déviés pour éviter que les alluvions viennent tout engorger et pour permettre à l’eau douce de se déverser dans la mer par trois ouvertures. Sur une photo aérienne prise de très haut, la lagune ressemble à un organisme vivant, les cours d’eau à des vaisseaux sanguins, les bras du fleuve déplacés au nord et au sud à des artères, les zones industrielles de Mestre et de Porto Marghera à de grosses tumeurs et Venise elle-même à un joyau négligemment jeté et perdu. Les marais qui l’entourent prennent l’aspect d’un manteau pour un roi assis sur un trône branlant fait de grès d’Istrie, pierre salvatrice capable de résister à la voracité des eaux de la mer, de même que les pins, provenant d’Istrie eux aussi, sont profondément enfoncés dans le sable et l’argile, comme à Amsterdam, pour soutenir les maisons et les palais. Quiconque a été capable d’accomplir une telle tâche peut partir à la conquête du monde.

IV 

Trois miniatures

Tiepolo au Palais des Doges
Trois personnages contre un ciel bleu. Le trident indique le dieu dont il est question. Mais il ne tient pas cette arme curieuse qui est son emblème, elle est à moitié posée sur son dos et sur celui d’une jeune femme noire vêtue d’une robe vert foncé, dont la tête est très proche de la sienne. La personne qui tient l’arme est invisible. C’est le portrait le plus humain que je connaisse de lui. Il est grand et fort, à moitié nu, il a de longs cheveux noirs, la barbe hirsute et grise, son œil droit est amoureux, l’autre ne se voit pas, mais ce seul œil suffit, sa peau jeune est hâlée et luisante, quelques poils apparaissent sur sa poitrine, il a des mains de travailleur, d’une couleur plus foncée, comme les agriculteurs et les pêcheurs. Il les tient autour de la corne d’abondance, qu’il déverse devant la femme blonde couronnée en face de lui. Des pièces de monnaie, un morceau de corail rouge vif, des colliers de perles, le tout peint si merveilleusement qu’on croit voir les effigies sur les pièces de monnaie, des figurines dorées et argentées, ce trésor s’écoule le long de son puissant genou et se répand sur la robe de brocart de la femme. Il n’y a aucun doute possible, il ne vient pas payer son tribut par obligation : il le donne par amour et Venise est la femme à qui il offre tout. D’une longue main légère émergeant de l’hermine, elle le montre du doigt et lui lance un regard qui se situe à mi-chemin entre l’étonnement et la peur peut-être. La connotation sexuelle est indéniable, elle est belle, la main gauche avec laquelle elle tient souplement son sceptre repose sur la tête d’un gigantesque chien à la gueule monstrueuse, elle est assise, le buste incliné en arrière, dans toute la splendeur de ses habits, et occupe près des deux tiers du tableau, ce qui donne l’impression qu’il l’approche tel une puissante vague, dieu seul sait ce qui peut encore se produire entre le dieu marin et sa ville favorite. Vu au Palais des Doges, dans la salle des Quatre Portes, qui servait d’antichambre aux ambassadeurs attendant une audience.

Carpaccio au musée Correr
Ruskin a qualifié les deux femmes peintes par Carpaccio de courtisanes, ce qui en dit long sur lui. Femmes de mœurs légères (d’un bon milieu) dit mon dictionnaire français, au cas où j’aurais encore un doute. Pourquoi Ruskin a-t-il pensé qu’il avait en l’occurrence affaire à des prostituées de luxe ? Les vêtements des deux femmes sont vénitiens, somptueux, leurs coiffures raffinées, leurs bijoux pas trop exubérants, quoique bien visibles. Une des femmes a un décolleté généreux, mais cela n’avait rien d’inhabituel. Quelle mouche a piqué Ruskin ? Sa propre pruderie victorienne ? Selon la légende, il avait tellement observé les nus en marbre poli qu’il eut un choc en voyant, lors de sa nuit de noces, les poils pubiens de sa femme. Cette interprétation s’explique cependant, à mon avis, par deux autres éléments de ce fabuleux tableau. Les deux femmes regardent droit devant elles, elles se détournent de l’observateur, toutes deux ont un regard vide, qui ne se pose sur rien. Il se passe certaines choses dans le tableau, pourtant rien ne semble bouger, elles paraissent attendre, une occupation souvent prolongée dont les courtisanes avaient l’habitude.

Que voyons-nous au juste ? Deux colombes, deux chiens, peut-être les pattes d’un de ces chiens ou d’un troisième chien invisible. La femme au décolleté tient dans la main droite une longue tige que le plus gros des chiens serre entre ses dents pointues. Les lois de la perspective ne me permettent pas de savoir si les deux pattes avant, que je vois en bas à gauche du tableau et dont une est posée sur une lettre dépliée impossible à déchiffrer, appartiennent au même chien : d’après la couleur et le pelage du chien, je pense que ce doit être le cas. Dans la main gauche, la femme tient la fine patte droite d’un petit roquet dressé sur son arrière-train, qui me lance un regard insolent. L’autre femme semble avoir enfilé deux énormes chaussons verts bordés de broderie, mais ce sont sans doute des plis dans le bas de sa robe. Ces connaissances relèvent de l’histoire de l’art, comme peut-être la signification de l’oiseau semblable à une corneille qui se tient par terre juste devant elle et qui lève une patte tridactyle dans sa direction. Cette femme aussi a ce regard vide, qui ne fixe rien et que je qualifierai, par facilité, de moderne. Dans la main droite, elle tient une étoffe en lin ou en soie, son coude s’appuie sur une haute balustrade de marbre à côté d’une grenade, symbole d’amour et de fertilité, je me souviens au moins de cela. Rien ne permet de savoir si le garçon, dont la tête ne dépasse pas encore la balustrade, le sait aussi. Quoi qu’il en soit, son attention se concentre sur le paon qu’il aimerait caresser. À côté du paon sont posées deux chaussures de femme, de celles qui étaient à la mode à l’époque et avec lesquelles il était manifestement presque impossible de marcher.

Le tableau est exposé au musée Correr. Si vous avez l’occasion de vous arrêter devant et de l’observer longuement, vous constaterez le calme qui s’installe autour de ces femmes. Selon des théories plus récentes, elles attendent le retour de leurs maris de la chasse, ce qui ne résout pas l’énigme de ce calme. Les vêtements et les objets situent le tableau dans le temps, mais le vide dans le regard et l’arrogance hostile du petit chien ont des relents de mon époque. Ce petit chien en sait trop, et nous nous connaissons.

Guardi
La ville que j’ai quittée il y a quelques semaines est devenue papier. Maintenant que je suis parti, la grande exposition de Guardi est enfin arrivée au musée Correr. Francesco Guardi, qui tout au long de sa vie a dû laisser Canaletto lui passer devant, alors qu’il savait naturellement qu’il avait plus de talent parce qu’il savait donner vie à la ville, libérer les palais de la stasis où l’autre peintre les a figés pour l’éternité, laisser l’eau respirer, rendre audibles les cris de tous ces hommes sur leurs bateaux et parce que ses nuages ressemblaient tant à des personnes se déplaçant au-dessus de l’eau et de la ville qu’on avait envie de leur donner des noms. Un ami qui connaît mes obsessions m’a envoyé une édition d’El País et une page du New York Times qui traitent de l’exposition. J’ai ainsi l’impression d’être encore un peu à Venise.

À travers le blanc et le noir du papier granuleux des journaux, je vois les tableaux comme il ne faudrait pas les voir, ils sont atteints d’une sorte de grisaille incurable, mais j’y ajoute tout de même les couleurs, de mémoire et par nostalgie. Sur le seul portrait que l’on connaît de lui, le peintre est mince, un peu transparent, le pinceau à la main comme s’il devait faire une démonstration à l’aide des couleurs sur sa palette : des traits blancs et foncés, des mains de femme, des yeux clairs qui conserveraient tout ce qu’ils verraient. La ville, la ville et encore la ville, une ville fluide faite d’eau et de bateaux, une ville de pierre faite de palais, mais aussi ce qui se passait derrière tous ces murs fermés, la ville dans la ville, la foire aux vanités du Ridotto, un tourbillon de raffinement et de lubricité autour des tables de jeux, une faible odeur de pourriture annonciatrice d’une lente agonie. Ses tableaux sont rentrés chez eux. Qui sait ? Peut-être avaient-ils la nostalgie de la ville où Guardi, toujours dans l’ombre de Canaletto, tenta autrefois de les écouler sur la Place Saint-Marc. Ils ont été acheminés par avion depuis les quatre coins du monde vers le Correr, quarante musées et institutions les ont prêtés pour plusieurs mois, j’ai hâte de les voir en vrai. À travers le gris du journal devant moi, je regarde la rive de la Giudecca où je marchais encore il y a peu, je vois la petite île où j’ai vécu, prisonnière entre la lumière et l’ombre, une région lointaine, crépusculaire, où je pourrais être un des fantômes qui peuplent ses tableaux. La ville n’a pratiquement pas changé depuis son époque. Aussi ces tableaux donnent-ils l’impression d’abolir le temps qui s’est écoulé. Je ne suis plus là où je suis et, pourtant, j’y suis, j’ai pris la substance de la peinture et je marche là-bas, dans le présent de 1760, où il m’a peint, un homme dans d’étranges vêtements assis sur les marches de l’église devant laquelle je passerai deux siècles plus tard, un Néerlandais dans la république sérénissime.

Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin

Podcast en français : ICI et en italien : ICI

 

Isabelle Rosselin est traductrice du néerlandais et de l’anglais vers le français depuis vingt-cinq ans. Après avoir étudié l’anglais, notamment à l’université de Groningue aux Pays-Bas, elle a obtenu son diplôme de fin d’études à l’École Supérieure d’Interprètes et de Traducteurs de Paris et un DESS de terminologie à l’Université de Paris III. Avant de se lancer dans la traduction, elle a travaillé comme lexicographe chez Larousse. Elle a travaillé huit ans comme traductrice, rédactrice et responsable du service de traduction à l’hebdomadaire Courrier international, pour lequel elle sélectionnait en outre les articles de la presse belge et néerlandaise. Parallèlement à ses activités de traductrice littéraire, elle a fondé en 1999 sa propre société de traduction, Zaplangues, spécialisée dans l’économie, la finance, le marketing, la communication et la presse. Elle a traduit plus d’une vingtaine d’ouvrages littéraires du néerlandais, notamment d’Anna Enquist, d’Arnon Grünberg, d’Arthur Japin, de Harry Mulisch, de Connie Palmen et de David van Reybrouck (Congo, prix Médicis essai 2012).


La Fondazione Giorgio Cini propose les résidences sur l’Isola di San Giorgio Maggiore : un parc avec une magnifique église, plusieurs expositions et le Centro Internazionale di Studi di Civiltà Ittaliana Vittore Branca. Ce centre abrite une bibliothèque magistrale avec plus de 300.000 livres où des dizaines de chercheurs se livrent à leur travail scientifique en ne se déplaçant qu’à pas feutrés et s’exprimant par chuchotements.

Toute la ville de Venise ainsi que sa lagune est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO Tous ceux qui l'ont visitée savent pourquoi. Venise a probablement autant de surnoms que de ponts. La ville est connue pour beaucoup d'autres choses, mais il ne fait aucun doute que les deux Vénitiens les plus célèbres sont Marco Polo et Casanova. Les villes côtières du sud de l'Europe semblent être une excellente source d'inspiration pour les découvertes et la littérature, comme l'illustrent Venise, mais aussi Lisbonne. Dans le passé, Venise a inspiré de nombreux auteurs. Les Citybooks montrent que c'est toujours le cas aujourd'hui.

A l'automne 2012, Cees Nooteboom, Atte Jongstra, Rebekka de Wit, l’italianophile Luc Devoldere et l'écrivain autrichien Lydia Mischkulnig ont passé quelques jours dans la Ville sur l'eau.  Les citybooks sur la ville sont sortis en néerlandais, en français et en anglais, avec une traduction de courtoisie en italien.

Le photographe Andrea Galiazzo a fait un portrait de Venise en 24 natures mortes. Quand la marée se retirait, Galiazzo récupérait pendant ses promenades des objets que l'eau de la lagune avait charrié et qui jonchaient le sol. Tramezzinimag présentera ce travail très original dans un prochain billet.


03 juin 2020

Avec Francesco Guccini, un cri d'amour pour Venise

Mon frère ce matin m'a appelé juste pour m'inviter à allumer la radio et écouter sur France Culture une émission où on parlait de Venise. j'ai aussitôt pensé « quelle aubaine, il va peut-être, à l'écoute de ce qui va s'y dire, décider de venir me rendre visite avec ma belle-sœur ! » De toute la famille de votre serviteur, ils sont les seuls à n'être jamais repassés sur les bords de la lagune depuis quarante ans. Pourtant ils ont beaucoup voyagé... L'Europe, l'Inde, le Népal. Je n'étais pas chez moi et n'ai pu écouter le podcast  de l'émission qu'à l'instant. En voici une petite présentation qui s'inscrit naturellement dans l'esprit des billets que nous publions depuis quelques mois et qui veulent attirer l'attention des amoureux de Venise, des visiteurs curieux et des touristes au sens pur et profond du terme, sur la situation réelle de cette merveille du monde. Tramezzinimag a toujours développé l'idée de Venise comme modèle idéal et laboratoire pour le bon comme pour le mauvais. C'est hélas un angle de réflexion complètement en opposition avec la pensée dominante qui dirige les actions - et l'inaction - des élites en charge de la ville aujourd'hui et de son avenir. Ces apprentis sorciers après tout sont le modèle d'une pseudo élite ultra-libérale, parfois bouffie de relents libertariens, mais surtout avide de profits et adepte de la fuite en avant, cet "après nous le déluge" qui les caractérise tous depuis plus de cinquante ans, voire bien davantage...

Anthropocène, le virus de la dernière chance

Ce qui s'est dit sur France Culture qui concernait Venise n'avait pas vraiment de quoi encourager des militants écologistes de la première heure, qui vivent à la campagne depuis la naissance de leurs filles, sont quasiment autosuffisants, se sont éloignés de la ville par conviction philosophique et partageant avec beaucoup de gens de leur génération ce goût et ce bonheur de vivre au milieu de la nature, dans une qualité de vie exemplaire, sans pour cela avoir rejeté les (quelques) bienfaits des temps modernes. 

On entendait parler de Venise comme l'une des villes les plus polluées d'Italie, y sont évoquées l'ineptie des pouvoirs publics locaux parfois pire qu'ailleurs et les mille problématiques du tourisme de masse, etc, etc. Mais on y peut entendre aussi un échange très parlant sur cet amour unique que la sérénissime inspire aux cœurs purs. Ainsi, sa somptueuse histoire autant que ses histoires d'aujourd'hui ont été évoquées  par Chiara Barattucci, depuis Venise ou vit cette architecte qui enseigne à l'IUAV (Institut universitaire d'architecture de Venise) et à Milan et par le producteur de l'émission, le sympathique journaliste Florian Delorme, fin connaisseur de la ville. Il eut fallu une émission supplémentaire pour détailler les problématiques qui font peser sur la Sérénissime de lourdes menaces, à commencer par la pollution - chimique, sonore, touristique - mais aussi par sa dépopulation.


La partie concernant Venise dans l'émission Cultures Monde, que ce billet commente, est à la fin du podcast. Si vous avez le temps, Tramezzinimag vous conseille vivement l'écoute de l'émission dans son intégralité, vraiment intéressante et bien menée comme toujours par l'équipe de Florian Delorme, bien que la ligne éditoriale bien-pensante, genre prépa épreuves de Culture Générale à Sciences Po, ne soit pas toujours notre tasse de thé (vert, of course) :


Pendant ce temps, les vénitiens bougent. Manifestation spontanée des commerçants de la P (P pour Popolo), marche contre le port du masque et l'ineptie des mesures de distanciation sociale, pour une autre gestion du tourisme, pour redonner la possibilité aux vénitiens de se loger dans le centre historique, grogne pour limiter voire réduire les licences touristiques délivrées par le maire Brugnaro, le Trump local, et pour que soient interdites les locations touristiques de demeures privées de moins d'un mois, la protection de la lagune, la lutte contre le moto ondoso qui est revenu après le confinement qui avait vu les eaux de Venise s'éclaircir, l'air redevenir pur et le silence se répandre partout pour le bonheur des habitants qui retrouvèrent leur ville avec surprise et bonheur. Tramezzinimag reviendra sur tout cela dans les prochains billets. 

Illustrations des récents manifestations :






13 décembre 2019

La Venise mineure par Pasinetti

Venezia minore (la Venise mineure) est le titre d'une documentaire réalisé en 1940 par Francesco Pasinetti, réalisateur vénitien mort prématurément et qui était le frère du romancier Pier Maria Pasinetti. Comme l'écrivain, le cinéaste était un fou de Venise, leur ville, l'endroit où il avait grandi et il a su traduire son amour de la Sérénissime dans les images du film. La vie quotidienne de la ville est simplement filmée, la mise en scène légère et spontanée comme pour éviter les effets qui plombent le plus souvent les documentaires de voyage. On retrouve ainsi une Venise au fil de l'eau, des campi et et des ruelles,la caméra poursuivant son errance tout au long des images dans Cannaregio, Castello et Dorsoduro mais aussi du côté de la Giudecca. Un monde en partie disparu, mais qui survit tout de même dans notre regard et que nous aimons. Bon voyage en images et noir et blanc ! Un régal que TrameZziniMag est heureux de faire connaître à ceux qui ne l'auraient encore jamais vu. Bonne promenade.

19 août 2019

Ciao Ragazzi

Il y a parfois des pensers inattendus qui nous ramènent loin en arrière et, l'âge venant, on se complairait vite à trouver que tout était mieux alors ; plus fort, plus vrai, plus beau. Travers que les jeunes gens dénoncent quand nos émotions font de ces tout et de ces rien qui remontent de plus en plus souvent chez ceux qui vieillissent et ne se sentent plus dans l'action, dans le feu de l'action, dans le feu tout court. 

Ciao Ragazzi est une chanson poignante qui nous prit à la gorge dans nos années lycéennes. C'était dix ans après le drame du barrage de Vajont. Personne ne parlait alors d'écologie, mais notre professeur d'histoire avait décidé de nous présenter les limites que le progrès et la technique représentaient, en nous décrivant quelques unes de ces catastrophes évitables que l'appât du gain et le mépris de certaines élites laissent parfois se produire. 

L'idée de tous ces innocents morts ensevelis par la boue dans leurs maisons pulvérisées par la force de la vague qui déferla sur la petite vallée tranquille (qu'un ordre de dernière minute mais entrepris trop tard venait d'ordonner d'évacuer) m'avait bouleversé, comme la plupart de mes camarades... Vajont, c'était dix ans plus tôt. Le professeur termina son cours en nous faisant écouter cette chanson, écrite par Adriano Celentano pour saluer les jeunes rescapés de cette terrible catastrophe

C'était près de Belluno, non loin de Venise où le glissement de terrain dans la vallée où un barrage périclitait, avec des parois poreuses et qui bougeaient depuis longtemps. Le 9 octobre 1963, plus d'un millier de personnes périrent en quelques minutes, submergées par une masse de terre, de roches, d'eau et de boue qui pulvérisa tout sur son passage... Il y avait beaucoup d'enfants et de jeunes gens parmi les victimes. parmi la population dont de nombreux enfants. Je me souviens de l'effet que les paroles du chanteur firent en moi, et du silence qui suivit l'audition. Je revois le geste du professeur, ému lui aussi, qui appuya sur le bouton du magnétophone à cassettes qu'il avait utilisé.



Ciao ragazzi ciao
Perché non ridete più
ora sono qui con voi.
Ciao ragazzi ciao
voglio dirvi che
che vorrei per me
grandi braccia perché
finalmente potrei
abbracciare tutti voi.

Ciao ragazzi ciao
voi sapete che che nel mondo c'è
c'è chi prega per noi
non piangete perché
c'è chi veglia su di noi.

E dico ciao
amici miei
e voi con me
direte ciao
amici miei
direte ciao

15 avril 2019

Capsule, la nouvelle rubrique carte blanche de Tramezzinimag


A maintes reprises des contributeurs, célèbres ou inconnus, sont venus enrichir le contenu de TraMeZziniMag. A chaque fois, c'est une sensibilité nouvelle, une vision différente. Des mots, des sons  ou des images toujours souvent différents, apportent un regard rafraîchissant et original qui contribue à rappeler que Venise n'appartient à personne en particulier et que "si chacun en a sa part, tous nous l'avons en entier"...

C'est ainsi que nous sommes heureux de vous proposer une nouvelle rubrique, simplement baptisée Capsule.

Le terme nous arrive du Québec où il désigne toute “production écrite, orale ou audiovisuelle qui traite, de manière condensée, d’un sujet ou d’un thème donné”.  

Dans notre idée, il s'agit de laisser carte blanche à nos invités. Pour inaugurer cette rubrique, c'est Ilona Gault, jeune musicienne d'origine française qui vit depuis plusieurs années à Venise - qu'elle connait comme sa poche - où elle enseigne le piano à Piano piano a Venezia, l'école qu'elle a créée et à l’Accademia di Musica Giuseppe Verdi. 

Dans cette première capsule, notre invitée évoque un sujet typiquement vénitien : l'acqua alta et la manière dont les vénitiens en sont avertis. A la différence du discours habituel passablement mortifère, elle a choisi d'aborder la montée des eaux en musicienne, au travers d’une sorte de "petit prélude sonore"  au spectacle visuel qui suit et que tout le monde connait. 

Ce spectacle pour les touristes - le bonheur des photographes - mais véritable calamité pour la cité des doges et ses habitants, Ilona Gault nous propose de le penser autrement. Une petite leçon d'harmonie...