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11 mars 2026

Comme une madeleine

R
etrouvé ce matin la boîte à cigares ramenée de Venise en décembre dernier et restée dans un tiroir depuis. Des lettres, des photos quelques scontrini conservés avec des annotations qui ne me rappellent rien, des noms et des numéros de téléphone inconnus, un prénom et puis des photos. Plein de clichés un peu fanés ou tachés par l'humidité. Et ce Polaroid oublié dont je me souvenais vaguement mais que j'avais cru perdu... Était-ce chez Agnès au palais Clari, qui était alors le consulat général de France et la résidence du consul général ? Etait-ce chez les Foscari ? Je ne sais plus. Ce que je sais c'est qu'il fut pris quelques semaines avant le terrible accident qui coûta la vie à Jacopo et à son cousin Marcello. Difficile d'être ainsi confronté à une image qui fait un peu l'effet d'une accusation au garçon que j'étais alors, exilé volontaire, venu à Venise pour tenter de se reconstruire après la mort du père et l'effondrement qui s'en suivit… 
«Qu'as-tu fait de ta vie depuis que tu es parti ?  Resteras-tu fidèle à nos rêves et nos désirs de jeunesse ?  » m'avait écrit un de mes meilleurs amis qui comme beaucoup n'avait pas compris mon départ soudain. J'avais fui. Le garçon sur la photo semble avoir trouvé la paix. Je sais que derrière son regard joyeux, il est loin d'être serein. C'était presque quatre ans après la mort de mon père, après l'abandon de mon DEA à Sciences-Po, "Administration et Vie Locale", j'y croyais encore… Pourtant chacun de mes pas dans Venise m'éloignait de plus en plus du Quai d'Orsay. J'avais encore l'arrogance et les prétentions d'un futur diplomate que j'avais souhaité devenir.. Par fidélité aux miens, pour honorer la mémoire de mon père aussi, lui qui l'avait souhaité...  Je n'étais plus déjà qu'un ex-futur diplomate sans vouloir m'y résoudre vraiment. La perte de « la  Maison dans les arbres» fit tout voler en éclats ! Mon monde soudain s'effondrait dont je refusais de voir les ruines fumantes. Je continuais un temps de fantasmer sur le carnet d'adresse de mon père, le réseau familial. Ces gens continueraient de s'intéresser à moi, de rouvrir les portes fermées, ils ne nous laisseraient pas tomber… J'y ai cru quelques mois, obligeant ma pauvre mère, déjà éplorée par la mort trop rapide de notre père, à conserver la grande maison le plus longtemps possible. Elle devait y dilapider ce qu'il lui restait de réserves tant financières que nerveuses. Elle le fit pour moi, ou plutôt pour ne pas contredire mes prétentions et risquer d'obérer mes prétendus talents. Mon égoïsme et mon arrogance eurent raison de sa santé et nous avons quitté le navire, abandonnant un monde qui déjà nous avait abandonné. Il fallut me résoudre à travailler pour l'aider et la soutenir au moins matériellement. C'est ainsi que je revins frapper à l'entresol de la Chambre de Commerce, chez un courtier en produits du sol… 

à suivre…

25 décembre 2025

Joyeuses Fêtes à tous nos lecteurs !

 

© Fondazione Giorgio Cini, Venezia - 2025. Tous Droits Réservés. 

Tramezzinimag 
vous souhaite 
un très  
JOYEUX NOËL !
qu'il soit plein de joie et de rires, 
d'espérance et de paix !



 

20 décembre 2025

Ma Venise en hiver III : Le Caigo enveloppe la ville

 
Le Canal grande sous le caïgo de décembre

Samedi 20 décembre
J'aime sortir tôt dans les rues à Venise. Les touristes n'envahissent pas encore la ville où fourmille déjà sa vraie vie. L'unique ville au monde où l'on n'est pas dérangé par le bruit des automobiles, leurs klaxons et leur laideur. Le kiosque sur le campo Sant'Angelo n'est plus tenu par le vénitien DOCG* avec  qui j'aimais bien parler un peu avec lui, échanger quelques mots en dialecte, en lui achetant le journal. Son remplaçant est bengali, il parle italien avec l'accent d'ici. Mais il ne vend plus de magazines ni d'autres journaux que les quotidiens les plus demandés par les vénitiens. Comme partout ailleurs, les kiosques ferment et sont remplacés par des kiosques attrape-gogos avec les sempiternelles bimbeloteries, canotiers, fanions, gondoles en plastique, et autres colifichets fabriques en Inde ou en Chine par millions d'unité... Généralisation de la culture de l'inculture... En quelques années, beaucoup de kiosques à journaux ont fermé ici, comme partout ailleurs. C'est triste.
 
Lu mon journal en sirotant un macchiato et un croissant 
près du ponte dei Pugni, chez Majer qui ouvrait juste. Accueilli par le toujours charmant sourire des serveuses. Peu de monde encore, que des gens du quartier. Là encore, des mots échangés sur le brouillard, le froid. Douce odeur de pâtisserie et de café. Et toujours ce silence extérieur. Après une longue absence, je ressens encore et toujours ce besoin peu mature de me rassurer sur la légitimité de ma venezianité. Après tout, à l'époque que nous vivons, dans ce monde en train de devenir (redevenir) fou où tout ce qui compte est dans l'instant, où l'ignorance et l'égoïsme semblent devenues la règle et l'image faussement pudiques de plus en plus partagées partout et aux yeux de tout, quelle importance ? Chi se ne frega !
 
Venise en m'accueillant comme elle m'accueille depuis mon arrivée, m'aide à oublier tout cela, mes doutes et mon malaise, tout autant que cette période difficile et anxiogène que nous vivons. Quand je suis de retour, tout en elle, je me sens à chaque instant tellement bien, comme l'enfant dans le ventre maternel. Ce n'est pas un refus du monde et des tristes réalités, ce n'est pas la nostalgie des temps passés, la recherche d'un monde disparu que je n'ai pas vécu. Bien au contraire, immuable et pourtant gravement blessée, toujours altière et indifférente, elle continue de traverser les siècles et reste identique à celle de nos ancêtres, moins riche moins puissante, moins crainte et détestée, elle est de notre temps aussi. En elle, la modernité est un accessoire, un outil mais pas un tyran qui impose de jeter et ignorer tout ce qu'il y avait avant. La ville millénaire qui par sa gloire et sa splendeur prolongea Byzance et son empire est aussi un centre de la culture et de la création contemporaines. Mais il suffit de quelques pas pour se retrouver dans un monde hors du temps. R. me disait  avec justesse en arrivant : « j'ai l'impression de marcher dans un rêve, dans un décor de cinéma et en même temps de traverser plusieurs temps ». J'ai aimé sa joie en disant cela, et l'émotion dans ses yeux. Je savais qu'elle apprécierait et comprendrait la ville. 

© Photographie de S. Zampedri - rialtofil - Tout droits réservés.
 
Toutes ces pensées me viennent en avançant dans le caigo plein des odeurs de la lagune et de ses eaux. Sensation unique qui me rappelle parfois les matins de Londres quand j'étais jeune garçon, lorsque le smog envahissait la ville et qu'il y avait un employé des transports qui avançait à côté des bus avec une lanterne comme au XIXe siècle, installé sur le pont supérieur, j'ouvrais la fenêtre pour sentir cette odeur unique qui mêlait des remugles de fumée,  de tourbe, de feuilles mortes...
 
Sur le campo, une dame a sorti son chien, une autre la rejoint. Elles papotent un instant puis s'éloignent. Un des gondoliers qui a sa gondole vient d'arriver. Je retourne à Santa Fosca reprendre mes bagages. Trop chargé, trop pris de livres que je ne lirai certainement pas. Dans les années 80 on trouvait partout des fachini (porteurs) qui se chargeaient contre 1000 ou 2000 lire de transporter vos bagages. Ils étaient le plus souvent jeunes et affables. les plus vieux travaillaient sur les quais de la gare ou à Piazzale Roma.
 
Discussion à bâtons rompus avec certaines des jeunes femmes qui gèrent la bibliothèque. Pas du tout aimé les modifications apportées par la nouvelle directrice. Constaté aussi que l'esthétique de Carlo Scarpa est de plus en plus trahie, «déconstruite» a posto certainement pour faire moderne. 

Combien tout cela est provincial. le prétexte était de rendre la Fondation et ces lieux admirablement parfaits, faciles d'accès aux populations délaissées (sic) par la culture bourgeoise et qui devraient se sentir plus à l'aise dans des lieux où on a l'impression d'avoir des tags et autres grafs inesthétiques sur les parois centenaires... 
 
On dirait finalement que la blancheur trop propre et polie des murs, est pour la dame et son équipe de modernistes une offense à «la différence». C'est tellement convenu, tellement cliché ! Mais bon, la QS est toujours là et on peut ne regarder et voir que ce qui trouve grâce à nos yeux et laisser le reste. la bibliothèque même ouverte moins souvent et moins longtemps, reste LA bibliothèque la plus agréable de Venise. C'est le plus important. Hélas les horaires nocturnes ont sacrément ét réduits. manque de personnel selon la version officielle... Combien d'étudiants pauvres seraient heureux d'y travailler comme gardien et bibliothécaire la nuit. Mais les contraintes administratives de la bureaucratie européenne en kont décidé autrement...
  
On va encore me traiter de réactionnaire mais je suis intraitable quand il s'agit d'esthétique et de beauté. La laideur des faubourgs peinturlurés de hiéroglyphes sauvages, sombres et sales me révulse. Heureusement, la nature reprend vite le dessus et partout poussent du lichen et des herbes folles qui font vite oublier ces tristes horreurs qu'on voit le long des voies quand on voyage en train et leur rendent une certaine poésie bucolique.

L'entrée originelle de la fondation. Merveilleuses construction de bois et de bronze. C'était avant la restauration des années 2000par Botta que je trouve moyennement réussie


03 juin 2025

21 juin, à Venise aussi on fêtera le solstice d'été


Si dans le monde entier ce jour spécial est l'occasion de la Fête de la Musique (*), à Venise, l'énergie créative de la Sérénissime s'enflamme au crépuscule avec Art Night, «Art Night, la nuit magique dédiée à l'art et à la culture» inventée par la Ca'Foscari. Depuis quelques années, le jour du solstice est ainsi prétexte à l'ouverture des musées et galeries d'art où la musique se mêle aux autres arts. C'est dans ce contexte dynamique que la Fondazione Querini Stampalia célèbre son anniversaire avec le Q-Day / Art Night. Pendant toute la journée, l'évènement sera l'occasion unique de découvrir gratuitement les Querini - visites guidées, itinéraires créatifs, présentations, performances musicales - et «de célébrer le solstice en se laissant inspirer par l'émerveillement». 

«A la lecture du programme, on voit que dans quelques jours il va se passer de bien belles choses au sein de la Fondation. Le 21 juin, jour du solstice d'été, est un jour spécial : la fête de la musique est célébrée et, à Venise, l'énergie créative s'enflamme au crépuscule avec l'Art Night, la nuit magique dédiée à l'art et à la culture. C'est dans ce contexte dynamique que la Fondazione Querini Stampalia célèbre son anniversaire avec le Q-Day / Art Night.
La Fondation propose donc une journée entière (entrée gratuite), dès 9 heures et jusqu'à tard dans la nuit, qui comprendra des visites guidées, des itinéraires créatifs, des présentations, des performances musicales - «pour célébrer ensemble en se laissant inspirer par l'émerveillement».

Visites guidées de la bibliothèque et du musée donc qui permettront d'explorer les espaces historiques et les parcours d'exposition. Le personnel de la bibliothèque accompagnera les visiteurs parmi les manuscrits et les livres anciens, tandis que des historiens d'art les guideront à travers le musée et les expositions en cours. Les visites seront
 gratuites - ce qui est à souligner dans une ville où tout devient payant - et elles se dérouleront en italien - à souligner aussi - pour une maximum de 20 participants à chaque fois. Autant préciser qu'il est nécessaire de réserver pour être sûr de pouvoir y participer. Ceux qui retireront leur carte d'accès à la bibliothèque avant le jour J recevront gratuitement un catalogue d'architecture ou un volume sur l'histoire de la Fondation.

Pendant la journée, il sera possible de découvrir les différents groupes de lecture de la Fondation : Di libro in libro, dédié aux lecteurs seniors, et Scompaginati, destiné à un public plus jeune. L'association Un Gomitolo a Venezia - Knit Café impliquera le public dans un atelier ouvert : «une manière concrète de partager son temps et son talent, en créant des liens authentiques avec la communauté».

Ce sera aussi l'occasion si vous ne l'avez pas encore fait de devenir membre de la Fondation, ce qui «signifie vivre la culture en tant que protagoniste, participer en première personne à la vie des Querini et soutenir ses projets»(**). Plus encore,le 21 juin, les personnes qui s'inscriront pour la première fois, outre les avantages liés à l'adhésion (accès prioritaire aux expositions, évènements réservés, réductions spéciales) bénéficieront de la promotion «2x1»
 : une seconde carte «in omaggio» à offrir à une(e) ami(e). «Une invitation à partager avec quelqu'un un geste simple, mais plein de sens» En tout cas, un moyen intelligent de faire grossir les rangs des adhérents dans ces temps de vaches maigres budgétaires. 

Tout au long de la journée, la libreria Giovanni, qui se veut bien plus qu'un bookshop de musée, il sera proposé une sélection spéciale de livres, en collaboration avec les éditions Tlon, «Maison d'édition indépendante de philosophie et de floraison personnelle» - bien plus poétique vous ne trouvez pas que le fameux «développement personnel» dont on nous rabat les oreilles - en plus des catalogues et objets liés à l'histoire de la Fondation et aux expositions en cours, avec des réductions spécifiques uniquement pour le 21 juin. Le nouveau Cafè Mariona, signé par Rosa Salva, proposera à partir de 18 heures, un apéritif dédié à l'occasion à un prix specialissimo. «L'occasion de vivre ensemble une véritable fête de l'émerveillement».

«À l'occasion de la Nuit de l'Art, la Fondazione Querini Stampalia se transforme en un carrefour vibrant de culture et de créativité» et ce jusqu'à 22 heures. Les visiteurs pourront ainsi «explorer gratuitement les espaces de la Fondazione, redécouvrir les lieux, revoir les collections et les expositions temporaires à la lumière d'un esprit d'accueil renouvelé, en se laissant guider par l'émerveillement». 

Des visites guidées des collections de livres anciens et de manuscrits animeront la soirée, sur le thème Venetian Roars (lui aussi décrit en langue anglaise sur les documents de presse !) des lions de Venise. Voyons ce qu'en dit le dossier de presse :

« San Marco en forme de lion est plus qu'une devise : c'est l'âme même de Venise. Depuis le XIIIe siècle, le lion ailé incarne la force, la sagesse et l'autorité de la Sérénissime. Au cours de cette visite guidée, il sera possible d'admirer des volumes anciens, des gravures et des manuscrits documentant l'évolution iconographique du lion vénitien, du symbole civique à l'emblème universel. Un voyage à travers des documents d'archives et des vues du XVIIIe siècle, entre l'Arsenal et la chancellerie ducale, pour découvrir comment une image a construit l'identité d'une République.»
Fête de la Musique oblige, il y aura aussi un concert dans le jardin conçu par Carlo Scarpa et la poésie sera de la fête. Comme tous les évènements nocturnes dans cet espace, cela risque fort d'être magique. La Querini mettra à l'honneur le castillan Micó, l'un des principaux poètes espagnols contemporains,qui est également philologue, traducteur et musicien. La poésie qui se fait musique donc avec ce récital, intitulé “L’equilibrio impossibile” | Marta y Micó.

«Des mots qui deviennent chansons, de la poésie qui se transforme en mélodie : tel est le cœur du concert de Marta y Micó, le duo formé par José María Micó et son épouse Marta Boldú, voix et guitare dans un dialogue intime et intense. C'est précisément de cet entrelacement qu'est née son œuvre artistique, aujourd'hui enfin accessible au public italien : «L'equilibrio impossibile» publié chez Molesini Editore, l'éditeur vénitien que nous aimons beaucoup à Tramezzinimag, la première anthologie en italien de sa production poétique, publiée en janvier dernier, dont nous reparlerons prochainement dans notre rubrique Coups de Cœur. 

“L’equilibrio impossibile” | Marta y Micó.

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Q–Day, la Querini Stampalia compie gli anni: un'intera giornata a ingresso gratuito
https://www.veneziatoday.it/eventi/compleanno-querini-stampalia-ingresso-gratuito.html
© VeneziaToday

Tout au long du parcours, des médiateurs culturels de Ca' Foscari accompagneront les visiteurs « dans un dialogue ouvert avec les œuvres et l'architecture, en favorisant les expériences d'échange et de partage».

Gageons qu'une fois encore la Querini-Stampalia créera l'évènement et que les visiteurs ce jour-là ne regretteront pas de s'être déplacés. Nous nous y croiserons peut-être, chers lecteurs.



 

Pour ceux qui ne connaissent pas encore bien Venise :

La Fondation Querini Stampalia.

«La Fondation Querini Stampalia est l'une des plus anciennes institutions culturelles italiennes. Depuis 1869, elle promeut « le culte des bonnes études et des disciplines utiles », avec un regard curieux et une passion pour l'avenir.» 

C'est ainsi que se présente cette organisation unique qui est un des lieux les plus importants culturellement de la sérénissime avec son magnifique palais aménagé de 1959 à 1963par le grand architecte Carlo Scarpa puis rénové et agrandi sous la férule de Valerio Pastor et enfin de Mario Botta. Les locaux abritent un musée rempli de trésors de la peinture vénitienne, de mobilier et d'objets d'art qui méritent d'être vus. C'est aussi une bibliothèque publique, un lieu d'expositions temporaires, un agréable jardin et un délicieux espace de restauration, l'un des plus agréables de Venise.

Suivant la volonté du donateur, la fondation a été l'une des premières bibliothèques ouvertes en permanence, tard la nuit et des générations de lecteurs, étudiants, chercheurs ou simples lecteurs ont pu pendant des années venir dans le palazzo y travailler la nuit, dans le silence des grandes salles ornées de tableaux anciens, parmi un mobilier confortable et rassurant comme une bibliothèque familiale. Hélas, les temps changent et la volonté première du donateur a été enterrée. Certainement des questions de budget ou de sécurité, les maîtres de toutes les décisions dans ce monde en pleine déliquescence. 

Nous le regrettons à Tramezzinimag et ne cesserons de partager le combat de ceux qui souhaitent la réouverture de la bibliothèque jusqu'à au moins 23 heures quitte à réserver les lieux aux seuls étudiants et chercheurs. Qu'importe que parfois nous n'étions qu'une dizaine à rester travailler aussi tard. C'était un privilège offert par le fondateur à tous, sans distinction d'âge ou de classe sociale. 


 

22 avril 2025

La Pasquetta, la Marantega et les rois mages venus d'Orient

L'antique tradition chrétienne dit que trois rois suivirent le sillage d'une étoile et se mirent en route vers Bethléem pour adorer l'enfant Jésus. Ils lui firent trois cadeaux : l'or parce qu'il était roi des rois, l'encens parce qu'il était dieu et la myrrhe, dont on se servait dans les temps anciens pour embaumer les morts- , parce que ce dieu-roi des rois était aussi homme parmi les hommes et qu'en tant que tel, il était mortel.

Le Lundi de l'Ange est joliment appelé ici Pasquetta (littéralement la petite Pâque). Ce jour-là, chômé comme un peu partout en Occident, la tradition à Venise est de sortir de la ville. La plupart du temps, tout le monde se rend sur la lagune. Les restaurants de Murano, Burano et et de Torcello sont pris d'assaut par les familles. On va aussi au Lido pour une journée à la plage. Ceux qui ont leur barque choisissent souvent d'aller bivouaquer sur une des îles plus ou moins abandonnées de la lagune. A Venise, on aime pique-niquer. 

La Pasquetta, c'est le prétexte des premières promenades sur la lagune ou vers la mer qui annoncent le retour de la belle saison. L'atmosphère détendue des îles, ou des plages du littoral, au Lido ou plus loin permettent de laisser la foule des touristes qui ne diminue presque jamais désormais. Un bol d'oxygène, un moment entre soi.

C'est aussi le jour d'une autre antique tradition à Venise, appréciée des touristes qui sont souvent surpris par l'évènement. Il s'agit de la très rare procession des rois mages, du moins le défilé de leur version automate de la tour de l'horloge sur la Piazza, que l'on va admirer en famille.

Cette tour de l'Horloge construite sous la houlette de l'architecte Mauro Colussi en 1496 (en quatre ans !) complétée au XVIIIe siècle par les deux ailes latérales, est un des hauts-lieux de la Piazza, la Place Saint-Marc. Très (trop ?) appréciée des touristes, le monument mérite le déplacement. Voir ses automates défiler est un évènement et ce depuis leur installation en 1499. Bien qu'ils aient été remplacés à l'identique lors de l'extension du bâtiment, ils fascinent toujours autant les petits et les grands.

L'horloge est un monument dans le monument. Aucun mécanisme de cette qualité n'existait ailleurs. avant elle, seules les horloges hydrauliques connues dans l'Antiquité puis à l'époque byzantine. Umberto Eco évoque dans son «Histoire des Terres et des Lieux Légendaires», la fameuse horloge de Gaza qui servit de modèle et d'inspirations à d'autres horloges monumentales aujourd'hui disparues  :
« De Byzance, on se souvient d'une horloge monumentale du marché de Gaza, décrite au VIIe siècle par Procope, décorée sur le pignon d'une tête de Gorgone roulant des yeux à l'heure. En dessous se trouvaient douze fenêtres qui marquaient les heures de la nuit ; et douze portes qui s'ouvraient toutes les heures au passage d'une statue d'Hélios et à la sortie d'Héraclès couronné par un aigle en plein vol. »

Cette horloge de Gaza qui datait des années 500, est antérieure aux horloges arabes, mais nul doute qu'un lien étroit relie cette horloge à ses héritières. L'écrivain Procope la décrit en détail dans l'un de ses exercices de rhétorique, «L'éthopé» intitulée «Description de l'Horloge» si bien qu'on a pu en donner une image assez convaincante. Elle était installée sur une place publique de la ville du temps où ces lieux n'étaient pas le repère de fondamentalistes obscurantistes, mais une ancienne colonie romaine après avoir été une cité perse. Province du royaume d'Hérode, elle était un des principaux port du royaume d'Israël, attirant négociants et armateurs du monde méditerranéen. À cause de son emplacement au carrefour de trois mondes, Gaza a depuis toujours été un enjeu des puissances régionales, des rivalités parfois à l’intérieur des mêmes dynasties. Considérée comme joyau, elle fut offerte à Cléopâtre par son époux, nouveau maître de l’Égypte, le général romain Marc-Antoine. Mais la défaite en – 31 av. J.-C. des armées de ce dernier entraîna le retour de Gaza dans le royaume d’Hérode, à la veille de l’ère chrétienne, avant qu’elle n’entre pour environ six siècles dans l’empire romain puis de Byzance. 

« Au temps d'Alexandre, elle a été un port antique hors pair, et s'appelait Anthédon. De sa rade partaient des navires vers le reste du monde : Rome, Carthage, Byzance, Athènes... tout ce que le commerce de l’Orient apportait ». Elle était célèbre aussi pour « ses magnifiques vignobles » qui produisaient un nectar très apprécié à Rome comme à Athènes et à Byzance. Sa population était formée en majorité de juifs mais aussi de descendants de colons grecs et romains. Les nomades arabes y étaient peu nombreux, souvent venus pour travailler dans les vignes et sur le port. Rien à voir avec la population actuelle dont d'aucuns sont persuadés que cette région a depuis toujours été la leur. Mais cela est un autre sujet.

Selon Procope, la fontaine était installée sur une place publique, dans un édifice ancien, certainement bâti par les grecs ou les romains) d'une hauteur de près de 6 mètres sur un peu moins de 3 mètres de large. Wikipedia montre une reconstitution de la façade de l'horloge qui devait être impressionnante. en voici le détail : 

 
Au milieu du fronton, dans la partie haute de la structure, se trouvait une tête de gorgone qui roulait les yeux à droite et à gauche à chaque heure (1). Au dessous, douze ouvertures carrées avaient été pratiquées qui servait à indiquer les heures temporaires (les douze heures de la nuit) par une lumière spéciale qui se déplaçait à chaque heure (2). Plus bas, une rangée de douze portes à double battant indiquait les heures temporaires de jour. En s'ouvrant, elles montraient chacune une statuette d'Hercule avec  un des attributs correspondant à ses douze travaux (3). Une statue d'Hélios tenant une mappemonde dans les mains, se déplaçait d'heure en heure devant les douze portes (4) Chacune des portes était ornée d'un aigle tenant dans ses serres une couronne de lauriers (5).

À la fin de la première heure de jour, Hélios se présentait devant la porte correspondante qui s'ouvrait pour laisser s'avancer une statuette d'Hercule portant l'emblème de sa première victoire, la peau du Lion de Némée; l'aigle, placé au-dessus, déploiyait alors ses ailes et présentait sa couronne de lauriers sur la tête de la statuette. Puis, Hercule se retirait, les portes se refermaient et l'aigle reployait ses ailes. Le scénario se reproduisait d'heure en heure jusqu'au coucher du Soleil.

Dans la partie inférieure de l'édifice se trouvent trois dais, sortes de portiques à colonnes abritant chacun une statue d'Hercule. Au centre la statue sonnait les heures en frappant un gong avec sa massue. Le détail de la sonnerie est connu : un coup était frappé à la fin de la première heure, puis deux, trois… jusqu'à six pour l'heure de midi. Le cycle recommençait de un à six pour les heures du soir. « Au-dessus du dais, une statuette de Pan dressait l'oreille à chaque sonnerie du gong et, le couple de satyres qui l'entourait se moquait de lui en grimaçant ».

Sous le dais de gauche, Hercule était représenté supposé en marche, surmonté d'un pâtre immobile; sous le dais de droite, Hercule s'apprêtait à décocher une flèche, surmonté d'une statuette de Diomède annonçant à son de trompette la douzième heure, fin de la journée de Soleil et de travail. Entre les dais, en retrait, deux esclaves couraient vers Hercule sonnant les heures, l'un apportant la nourriture du matin à la première heure, l'autre l'eau pour le bain du soir à la dernière heure.

Cette description imagée de Procope ne donne aucun détail concernant le qui pilotait le système, mais elle donne une idée de la grande complexité de cette « merveilleuse horloge à eau ». Selon Diels, cette horloge serait la plus ancienne installation horlogère accompagnée d'une sonnerie mécanique des heures. On ne connait ce mécanisme que par les rares écrits retrouvés. On en imagine la complexité qui permettait à une époque aussi retirée de marquer avec précision l'heure, les jours, les phases lunaires et les périodes du zodiaque. 

Mais revenons à l'horloge de la Piazza. elle est l’œuvre d'un horloger venu d’Émilie-Romagne, Giancarlo Ranieri. Un sujet du pape donc, puisque la région faisait alors partie des possessions pontificales. On raconte que lorsque il acheva son chef-d’œuvre, on lui creva les yeux sur l'ordre des Inquisiteurs d’État, afin de l'empêcher de créer  un mécanisme identique ou encore plus perfectionné. Cela reste une légende car il n'y a aucune mention d'une telle décision dans les Archives de la République. Celle-ci était très pointilleuse quant à l'enregistrement des mesures, décisions et actions, même secrètes. La Raison d’État ne l'emportait jamais sur la loi, ce que Napoléon ne comprit pas quand il réduisit à néant la Sérénissime.

Mais, en dépit de tout, Venise continue d'exister et de vivre. Ses traditions, ses rites et ses coutumes perdurent depuis des siècles. La Pasquetta fait partie de ces moments typiques qui «font toujours sens» pour les vénitiens. Mais, place aux rois mages qui défilent pour le plus grand bonheur des petits et des grands :

 
   
Le défilé des rois mages, 2023. 
Avec la courtoisie de Local Team TV
©localteam.it /   Tous Droits Réservés

04 mars 2025

Xe finio carnoval !


C'est aujourd'hui l'ultime jour de Carnaval Xe morto, xe finio carnoval ! Ne versons pas de larme, il reviendra, frais et gaillard dès l'année prochaine !

Il y a deux types de personnes : celles qui aiment se travestir et celles qui détestent. parmi les adeptes du déguisement, de tout temps, on trouve ceux qui aiment paraître autres ou dis-paraître sous des accoutrements divers qui cachent aux autres qui ils sont et parfois ceux qu'ils sont. Ils aiment se sentir différents et en se donnant à voir peuvent espérer se cacher. Ainsi des gens masqués qui des semaines durant lors les carnavals d'antan de la Sérénissime (la période où l'on allait masqués duraient alors une bonne partie de l'année ) allaient au théâtre, dans les cafés et aux bals le visage couvert d'un masque. Le patricien et les plébéiens se mêlaient joyeusement La grisette pouvait passer pour être une princesse étrangère ou une grande dame en goguette, le jeune héritier proche du doge se transformait en manœuvre de l'arsenal ou en marin du nord. 
 
Il fallait faire rêver, séduire et s'amuser avant que le Carême ramène tout le monde vers la contrition et l'abstinence. Une liberté de mœurs, le reste de l'année décriée et parfois pourchassée, dont tous profitaient sans vergogne. Un peu de cet esprit est resté. On le retrouve à certains moments pendant les carnavals d'aujourd'hui à Venise. On dit que ces moments qui pourraient jaillir du somptueux passé de la Dominante avant que l'Attila corse et son armée de soudards mettent fin à la République. C'est vrai. Rarement, mais c'est vrai. On croise encore de somptueux costumes bien portés, des masques dont on aimerait soulever le voile et un parfum de settecento qui semblerait presque authentique. Hélas, pour la grande majorité, le grossier et le vulgaire règnent en maître. C'est à qui sera le plus ridicule. Le carnaval est un outil de défoulement pour les masses abruties par les médias. 
 

Heureux les happy few qui peuvent se rendre à des soirées privées - toutes en accès payant - ou à ces bals «comme avant» (ou presque) qui s'organisent dans certains palais. Ils remontent le temps et peu importe les télescopages du temps, la marquise poudrée toute de soie vêtue croise le maréchal d'Empire ou un cardinal romain... Mais ce n'est pas l'image représentative de ce que le carnaval est aujourd'hui. Peut-on le regretter ou faut-il se réjouir de cette dynamique de la fête et du plaisir mis aux diapason de nos temps et de leurs usages ?
 
 
Mais à tout cela, le carnaval des calle et des campi, celui des palais et des parades navales, ce que je préfère ce sont les fritoe traditionnelles qu'on déguste entre amis, en famille, avec un de ces chocolats comme on en préparait du temps de Goldoni ou bien avec un verre de Malvasia ou une vieille grappa !
 

 
 
Et, pour finir joliment, un peu de musique avec cet extrait du final de la pièce de Goldoni donnée en 2017 au teatro Astra de Torino. Un très beau souvenir pour ceux qui ont pu y assister ( et y participer). Certains parmi les lecteurs de Tramezzinimag doivent encore s'en souvenir !
 

06 novembre 2024

C'était le 6 novembre, le ciel était bleu et le soleil brillait...


1980. Le monde était en train de changer. Ce jour-là, rien ne semblait devoir aller. L'air était très froid depuis quelques jours - il faisait -3° le matin
à Bordeaux et la température ne dépassait guère 8° dans l'après-midi. Partout en France il neigeait. Comme pour le temps, ce mois de Novembre ne s'annonçait pas sous de bonnes augures. Une tension dans ma maison se faisait sentir, d'abord comme un doute, puis un poids qui pesait sur nos poitrines. 

Ce n'était peut-être que la projection du malaise intérieur qui s'était emparé du garçon joyeux et léger que j'étais encore. Tout allait de travers. Nous accomplissions tous les gestes habituels, ces rituels de la vie de famille, mais plus de joie, ni de légèreté dans l'air. Même les fidèles Maria et René semblaient tout entreprendre avec effort. La cuisine était toujours silencieuse. maria qui chantait toujours quand elle préparait les repas ne disait rien. René, quand il nous croisait, gardait les sourcils froncés. Il s'esquivait, comme gêné. L'inquiétude était partout.
 
Oui tout allait de travers, et cela depuis des semaines. C'était devenu une évidence le soir de mon anniversaire, une semaine plus tôt. C'était un samedi. Samedi 25 octobre. Mon jour de naissance. Un jour de réjouissances. Je quittais officiellement l'adolescence. D'autres à mon âge se frottaient depuis longtemps au monde des adultes, certains déjà mariés avaient le regard plus grave, le pas plus pesant. Je les regardais avec curiosité et un peu de mépris aussi. je ne savais pas encore combien tout peut basculer en un instant et précipiter l'enfant joyeux que j'avais toujours été, dans la pleine conscience de son incomplétude, pour parler le jargon de notre époque. Mon père était malade depuis des mois et depuis des mois je refusais d'entendre ses paroles annonçant sa fin proche, son angoisse devant la situation qui nous attendait. Il disait cela depuis tellement d'années, son désir de partager avec ses fils encore un peu d'intimité. De complicité... Nous trouvions ses propos tellement décalés par rapport à notre situation matérielle, à notre train de vie, à cette chape de joie et de sérénité qui couvrait notre vie au quotidien. Il avait raison portant. L'admettre aura été douloureux et la tristesse démesurée, quand soudain il a fallu réaliser qu'il ne faisait qu'annoncer une évidence et que une page allait se tourner, douloureusement pour nous tous, et les enfants en particulier.
 
Il était sorti de l'hôpital pour mon anniversaire et devait y retourner le lundi matin. Pour la première fois, mon père semblait ailleurs en arrivant. Il tentait de donner le change, mais nous sentions bien qu'il souffrait. Maman avait fait préparer un dîner de fête pour mon anniversaire. Pas d'invités, seulement nous, notre famille. La salle à manger était éclairée comme al giorno, des fleurs dans les vases, un couvert d'apparat, des bougies dans les chandeliers. Tout était réuni pour que  joie et délice. Papa présidait la grande table. Il avait choisi un Sauternes et un Médoc de mon année de naissance. Au dessert, le champagne qu'on servit était un Dom Pérignon 1975. Nous l'avions acheté ensemble quelques semaines plus tôt.  J'ai conservé la bouteille depuis toutes ces années.
 
Mon père restait silencieux contrairement à son habitude. Il touchait à peine aux plats servis et se retira vite, après avoir attendu que je souffle les bougies du gâteau d'anniversaire. Un magnifique Succès au praliné de chez Demund ou bien était-ce Jegher... Il s'installa dans le salon où nous l'avons tous rejoint. En dépit des fleurs, des lumières diffusées par les nombreuses lampes du grand salon, du feu qui crépitait dans la cheminée que René avait allumé juste avant le dîner, il régnait entre ces quatre murs une atmosphère lourde. Sensation inexplicable. Je ne me souviens plus vraiment de ce nous avons fait. Papa repartait le lendemain à l'hôpital, officiellement pour une petite intervention sur les jambes. Il ne revint jamais à la maison...
 
Quelques jours plus tard, un jeudi, tout fut accompli. Je revois tout comme les images d'un film. J'étais seul à la maison. Notre mère et mon frère étaient à l'hôpital. La veille, papa avait demandé à ce que je passe le voir. J'avais refusé. Je ne voulais pas le voir sur son lit d'hôpital, tout en moins refusait d'accepter sa maladie, la gravité de son état. je priais sans cesse pour qu'il guérisse, pour que tout redevienne comme avant et en même temps je pestais, très en colère contre lui qui ne devait pas être malade, qui ne pouvait pas, qui était trop fort, trop puissant, trop bon médecin, trop rempli d'amour et de compassion pour ne pas résister à l'irréductible. Il n'avait que 59 ans ! Nous étions encore des enfants, notre monde privilégié, heureux, paisible ne pouvait pas être sali, abimé, détérioré. Tout devait, tout allait redevenir comme avant. Je voulais m'en persuader.
 
J'étais seul dans ma chambre quand Maria vint frapper à ma porte, me demandant de descendre au secrétariat. Un appel téléphonique. Ce n'était pas l'usage. I n'y avait qu'une ligne à cette époque, et lorsque nous recevions un appel personnel pendant les consultations, mon père ou la secrétaire faisait retentir le téléphone de l'étage, me recommandant de ne pas rester longtemps. J'aurai pu comprendre que l'appel reçu concernait papa. Qu'il s'était réveillé et souhaitait me parler. Son cabinet de occupait la rotonde du premier étage et l'antichambre du premier étage entre le grand salon et la salle à manger. Pour ne pas passer par le salon d'attente, il fallait emprunter l'escalier de service, traverser l'immense salle à manger. J'ouvre la porte. Devant moi, la secrétaire. Elle était debout, très pâle. elle me tendit le combiné sans me dire qui me demandait. Au bout du fil, mon oncle Henri, le plus jeune frère de papa. Je ne saisissais pas ce qu'il essayait de me dire. Il cherchait ses mots, bafouillait. Cette excitation que je prenais pour de la volubilité m'agaça. Puis, après un moment de silence, j'entendis une respiration profonde. Il me demanda si je savais. Que devrais-je savoir ? ai-je pensé soudain. Autre soupir et  il se lança, brusquement dans un sanglot «Ton papa est mort, Moni est mort. C'est fini. Tu comprends ?» et il raccrocha, ne pouvant pas en supporter davantage. L'oncle Henri est le dernier de la fratrie. A plus de 90 ans c'est aujourd'hui le seul survivant. Mon père avait été longtemps son héros, son repère et son soutien, comme il le fut - j'allais vite l'apprendre - pour bien des membres de la famille ou d'autres, ses amis, ses camarades... Je ne sais pas ce que j'ai dit à mon oncle qui répétait au bout du fil, des sanglots dans la voix «mon frère est mort,  Moni est mort ». Certainement des « je suis désolé» déplacés, ou quelque chose du genre puis j'ai tendu le combiné à la secrétaire. Parfois je crois me souvenir que je restais tétanisé, tenant le combiné à distance comme s'il me brûlait. La secrétaire, les yeux pleins de larmes, me l'enleva doucement et le reposa. 
 
Par réflexe, je lui demandais si elle voulait bien informer le jeune médecin qui remplaçait papa depuis des semaines. Elle s'exécuta, certainement soulagée de n'avoir pas à rester dans la pièce. Personne autour de moi ne pouvait le savoir, ni le comprendre. Quelque chose venait de s'effondrer en moi, indéfinissable, douloureux, désordonné. Mon père venait de mourir et je n'étais pas allé à son chevet une dernière fois comme il me l'avait fait demander. Comme tous me l'avaient demandé. J'avais trahi ce lien unique et souvent douloureux, violent entre un fils et son père. Il était parti sans que je puisse l'embrasser une dernière fois, sans pouvoir lui dire que je l'aimais...  Et je ne trouvais rien à dire d'autre que cet ignoble «je suis désolé». J'aurai mérité une gifle qui aurait eu le mérite de me réveiller, et de m'ouvrir les yeux en même temps que le cœur.
 
Je n'avais pas eu cette ultime conversation que depuis mon anniversaire, il cherchait à avoir avec moi. Je ne l'aurai jamais.  Je fuyais ce face-à-face Quelle en était la raison ? J'ai longtemps cherché, comme j'ai longtemps évacué ces moments où en quelques minutes mon univers s'était écroulé. Je ne voulais pas croire alors à la proximité de l'inexorable. Je n'avais pas voulu croire à sa mort imminente. Je ne savais pas comment affronter ce qu'il avait à me dire, tout ce dont mon corps avait le pressentiment. Je me faisais dur, froid, indifférent quand il eut fallu être proche, tendre même... 
 
Il n'y avait que deux patientes dans la pièce. Les deux dames qui attendaient d'être reçues par le remplaçant de papa, s'étaient levées aussi, certainement informées de la situation. Le jeune médecin sortit du cabinet, visiblement embarrassé,  suivi de la secrétaire un mouchoir entre les mains. A côté de moi, Maria tripotait nerveusement le torchon qu'elle avait entre les mains. « Papa vient de mourir ! Mon père vient de nous quitter ! ». Je m'entends encore prononcer ces paroles, à tous ces gens les uns après les autres, qui me regardaient, figés et embarrassés. Dans un état second, je crois avoir répété la formule plusieurs fois, puis me suis précipité dans la pièce voisine, la grande salle à manger, suivi par Maria. Je la revois assise au bout de la grande table de marbre blanc qu'elle essuyait et ressuyait machinalement. Tout semblait n'avoir plus de couleur, les boiseries, les rideaux, la grande verdure d'Aubusson au mur, les grands arbres effeuillés du jardin public, de l'autre côté de la rue, les fruits dans la grande coupe. 

Je ne sais plus ce que j'ai fait et dit ensuite... Je revois notre chère Maria un peu plus tard qui pleurait en servant le thé dans le salon. La pluie qui tombait derrière les grandes fenêtres. Cela devait être plus tard, quand ma mère et mon frère sont rentrés de l'hôpital... Commença le défilé de la famille, des amis... Non, un trou noir ; Je ne me souviens plus des heures et des jours qui ont suivi l'immense cataclysme qui emporta mon enfance... Un an plus tard je m'installais à Venise. Ce choix mal compris par beaucoup dans mon entourage me rédima. Venise la Sérénissime ensorceleuse m'a sauvé.





21 juillet 2024

Redentore 2024 : un joyeux millésime

Pour Anne L. dont c'est le premier Redentore

Pour les médias internationaux et les touristes, la Fête du Redentore, c'est avant tout un gigantesque feu d'artifice. Quelques uns évoquent le pont votif qui enjambe traditionnellement le canal de la Giudecca. Mais rares sont les journalistes qui soulignent l'importance de cette fête pour les vénitiens.


D'autres pays aussi, ont leur tradition de feux d'artifice, d'illuminations et de parades nautiques. Je me souviens de la première fois qu'il m'a été donné d'assister à Oxford au  May Day appelé aussi May Morning, quand juste avant l'aube le premier jour de mai, tout le monde se presse au pied du campanile de Magdalen College, pour écouter le chœur d'enfants du collège chanter en latin des madrigaux et recevoir la bénédiction solennelle. Même rituel depuis 1695... Étudiants, professeurs, visiteurs, familles, il y a foule sur le pont et sur les rives de la rivière Cherwell. Il y a plein de barques, remplies d'étudiants joyeux, et les abords du collége sont noirs de monde. Parfois certains plongent ensuite du pont, puis on assiste aux danses folkloriques avant d'aller boire et se restaurer. Les pubs et les cafés ouvrent très tôt ce jour-là. Certains existaient déjà du temps du roi Henri VIII !  Réminiscence de la Floralia, cette belle fête romaine pour célébrer le printemps revenu. Souvent à Oxford il pleut ce jour-là mais lorsque j'y assistais, le beau temps était de la partie !

A Venise, il y a lurette qu'on ne saute plus des ponts pour plonger dans les eaux de la Lagune. Quelques enfants, des adolescents provocateurs parfois, s'y baignent encore bien que cela soit interdit parce que dangereux à cause de toute la pollution invisible des eaux. Comme eux, je l'ai fait dans les années 80, depuis certains ponts de Cannaregio, du côté nord de la Giudecca, à Sacca Fisola aussi du temps où il y avait encore des semblants de plage.

Mais mon meilleur souvenir est du côté des Fondamente Nuove, au bout de la passerelle. Là on y allait la nuit, en barque le plus souvent et souvent une vedette de la police éclairait soudain nos ébats dans l'eau, nous nous faisions sermonner. C'était bon enfant, les policiers tous vénitiens, eux aussi avaient été jeunes...

Mais revenons à notre fête du Redentore. Tout commence par un pont, le pont votif,, une longue passerelle montée sur des barges, le chemin qu'emprunteront le jour J les pèlerins, avec en tête le patriarche et les autorités civiles et militaires bientôt suivis par la foule des vénitiens, tous redevenus très pieux pour ce jour-là. Les rives des deux côtés sont décorées de lampions. 


Un peu partout les riverains installent des tables, des chaises et des bancs. depuis quelques années, les emplacements sont marqués au sol et attribués en priorité aux habitants devant chez eux.

Les bateaux aussi sont décorés, fleuris, aménagés. Il y en aura sur tout le bassin de San Marco et à l'entrée du canal de la Giudecca. Le soir de la fête, on y fait ripaille entre amis, en famille. L'ambiance est joyeuse en attendant le feu d'artifice, l'un des plus beaux d'Europe dit-on ici. 

 

C'est vrai qu'il est toujours impressionnant, avec les mille reflets qui font pousser des cris d'admirations au public. Quand vient le bouquet final, tous les bateaux ou presque se précipitent vers le Lido où il est d'usage de se rendre pour continuer la fête sur les plages du Lido en attendant le lever du soleil. 

 

Une bien belle fête qui, une fois encore, montre combien les vénitiens sont attachés à leurs traditions lorsqu'elles ne sont pas dénaturées par les marchands du temple ou grossièrement déformées comme le carnaval tellement éloigné de ce qu'il fut lors de sa renaissance dans les années 78/80, une série de fêtes et d'évènements spontanés où l'esprit de la Sérénissime n'était pas encore souillé par la « disneylandisation » de la ville lagunaire... et la pollution permanente du tourisme Unesco.

24 février 2024

L'hiver qui s'éloigne nous envoie son arrière-garde

Il n'est pas encore parti et n'a pas dit son dernier mot. Le bonhomme, rusé, envoie ses giboulées. Elles nous prennent par surprise. Ne sont-elles pas après tout placées sous l'égide du dieu de la guerre puisqu'on les sait naître en mars. Qui dit encore qu'il n'y a plus de saisons et que tout est chamboulé ? Apparemment le changement climatique, s'il s'avère être tout sauf une invention d'hallucinés adeptes du complot, n'a pas encore eu raison des adages paysans, des proverbes populaire de l'almanach Vermot. 

by courtesy of © Catherine Hédouin - 2016

Car avec quelques heures d'avance sur la tradition climatique, les giboulées de mars nous tombent joyeusement dessus, aidées en cela par une mercenaire au joli nom de princesse. La tempête Pia qui provoque depuis quelques jours de fortes pluies et des vents violents dans le Nord de l'Europe et couvre désormais une bonne partie de l'Europe, routes sont bloquéeset zones côtières inondées, fleuves qui débordent faisant quelques victimes au passage et de nombreux dégâts. Pia décoiffe et fait s'envoler les parapluies, aboyer les chiens et frissonner les chats réfugiés bien au chaud quand ils le peuvent.Petit détail amusant : J'étais il y a un peu plus d'une heure, à Bordeaux, assis à une terrasse sous ciel d'un bleu très pur et un soleil primavérile - pour emprunter l'adjectif italien à Paul-Jean Toulet qui l'avait certainement lu dans un poème d'Adelsward-Fersen. Le café était digne des cafés italiens. Il me fallait rentrer à contre-coeur pour poursuivre ce travail de forçat auquel je m'astreins depuis des mois : reconstituer un à un la totalité des billets publiés dans Tramezzinimag depuis mai 2005, avec les illustrations, les vidéos, les sons et les nombreux commentaires d'origine. 

La tentation était forte de délaisser mon devoir pour m'adonner à ce doux farniente, ma vraie nature en réalité, penchant honteux dans ce monde commandé par l'appât du gain et des apparences. Dehors, l'habituelle manifestation dominicale. Aujourd'hui, les ukrainiens. Quelques cris, des oriflammes bleus et jaunes. Les mêmes couleurs que celles qui décoraient quelques heures auparavant, le temps du café post-méridien et... la pluie, d'abord fine et discrète, le ciel d'un gris tellement sale, comme dans la chanson de Jacques Brel, un gris qui fait se perdre et se pendre un canal et fait l'humilité, et l'averse qui décuple sa force poussée par le vent d'est de la chanson. Encore un coup des méchants russes à moins que ce ne soit la faute des enfants de chœur ukrainiens. Ceci posé, je ne prêtais pas beaucoup d'attention à ce changement de décor, chronique attendue de ces semaines intermédiaires quand débute le Carême. j'avais à classer des photographies retrouvées dont j'avais fait mon deuil. Envoyées par une grande amie, soutien inconditionnel et lectrice de la première heure de Tramezzinimag, elles ont souvent illustré mes billets. Son œil acéré et son amour pour la Sérénissime produisent des clichés qui le plus souvent illustrent les articles du blog comme un complément naturel, évident des textes. 

Le fichier qui s'ouvrit pendant que je me préparais une tasse de thé, contenait des clichés de Venise... sous la pluie ! Quand on dit qu'il n'y a pas de hasard !  Quatre d'entre eux ont été pris depuis les fenêtres du salon de l'appartement de la Calle dei Avvocati, qui donnent sur le campo sant'Angelo. Pendant plusieurs années, je m'y suis rendu, j'y ai reçu mes enfants, mes amis, il y eut des dîners entre amis, une exposition des grandes peintures d'une amie suédoise. Situé à l'étage noble, il était assez haut pour permettre une vision globale du campo mais le bâtiment très ancien faisait cet étage  - celui du dessous, à l'entresol était occupé une partie de l'année par une artiste parisienne, et celui au-dessus de celui de Catherine, abrita pendant quelques mois une autre amie, vasco-parisienne, historienne de l'art venue inventorier l'ensemble de l’œuvre de Clementina et Lucio Andrich, couple d'artistes au talent éclectique, conservée dans leur villa de Torcello, sur les marais de la Rose. 

Comme Catherine, la couleur rose saumon de la façade du palais de l'autre côté de la calle, me fascinait. Lorsque j'occupais l'appartement, je déplaçais canapé, fauteuil et bureau du salon pour pouvoir avoir à la fois la perspective du campo avec le campanile penché de Santo Stefano et cette façade muette dont l'enduit montrait des nuances changeantes selon les heures, était éclairé par une ogive gothique en pierre d'Istrie murée depuis longtemps. Quand il pleuvait - comme sur la photo ci-dessous - la visions était magique. L'immeuble rénové et les appartements refaits, je suis persuadé que l'actuelle occupante des lieux aime à contempler cette vue.

by courtesy of © Catherine Hédouin - 2016

Une situation assez proche de la rue donc pour assister à son spectacle sans cesse renouvelé, chaque jour et chaque moment de la journée en faisant un palcoscenico que n'aurait pas renié Mario Praz, Luchino Visconti ou son émule Franco Zefirelli. Vous entretenant de la pluie et des giboulées, ces quelques images instantanés capturés par Catherine Hédouin pendant l'été 2016, ne font-elles pas spectacle vivant, ballet de figurants hallucinés dont on ne sait que trop bien les préoccupations, celles-là même que Michel Butor a si joliment rapporté dans le somptueux San Marco dont il a été plusieurs fois questions dans ces pages. 

En légende, ne pourrait-on pas - toujours sur un ton humoristique gentiment ironique - que même s'il pleuvait des hallebardes de bois et de fer, les touristes continueraient à arpenter les rues de la ville. Seuls les vénitiens savent aller par les ruelles étroites et les ponts glissants avec leurs parapluies, voir le désarroi des touristes est touchant. Un dépliant récent est à leur disposition pour savoir comment circuler avec un parapluie sans éborgner personne ni bloquer le flux des passants. Être bon vénitien n'est pas toujours inné, il y a des conventions et des usages à apprendre. Qu'on se le dise. 

by courtesy of © Catherine Hédouin - 2016

Sur la première photographie, le lecteur avisé aura remarqué le cocasse d'une photographe immortalisant celle qui depuis la fenêtre du salon la prend eu même moment en photo... Je ne sais pas vous, mais on est en présence d'un de ces clins d’œil délicieux, qu'on peut classer dans la fameuse catégorie, tendre ou drôle, de l'arroseur arrosé ! 

Un grand merci à l'amie Catherine, pour ses photos, sa patience et son humour, à qui je dédie cette petite vidéo du vidéaste Phil Brammer que m'a adressé en 2016 un ami britannique

 

«Passeggiando sotto la pioggia, Venezia »(Promenade sous la pluie, Venise) a été filmé par Phil Brammer, le 23 avril 2016 dans les sestieri de San Marco et de Cannaregio.