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10 octobre 2026

Coups de cœur N°67

L'automne est de retour, la rentrée des classes est déjà loin, déjà notre immonde société de consommation prépare l'offensive Halloween, sur les écrans de télévision, toujours les mêmes images déprimantes et les propos de pseudo journalistes de plus en plus orientés, mortifères et xénophobes. Tout cela est bien sombre. Pourtant les jours restent doux et la lumière bien belle. Un clin d'œil de la Nature pour nous montrer que la vie doit continuer, et qu'au-delà des luttes et des combats, il ne nous faut pas renoncer aux plaisirs. Ce temps d'arrière-saison est ainsi l'idéal pour déguster de nouveaux livres et écouter les récentes parutions qu'à Tramezzinimag nous avons bien aimé. Nouveautés ou relectures, voici quelques titres que nous avions envie de partager avec vous en ces premiers jours d'octobre.

Philippe Grimbert
Un garçon singulier 
Grasset - Livre de Poche 
2011 
« Maintenant que j'ai appris à le connaître, je l'aime et il m'effraie tout à la fois. Lui et sa mère vont trop loin, mais tous deux ont eu raison de mes résistances...».La citation reportée en 4e de couverture nous met aussitôt dans le ton du livre. «Une simple annonce sur les murs de la faculté a sorti Louis de sa léthargie pour le précipiter sur la plage de son enfance à la rencontre d'une mère et de son fils, deux êtres hors du commun qui vont bouleverser sa vie et l'amener à affronter ce qui dormait au plus profond de lui-même ». Philippe Grimbert, psychanalyste et psychologue nous livre après Un Secret, et La Mauvaise rencontre, un autre très beau roman, qui déborde d'empathie pour les enfants douloureux d'amour sans mièvrerie ni faux-semblants. Un texte court (178 pages) qui va au fond des choses et remue en nous mille choses. Rien que le titre déjà attire et nous prend.

Ch-F. Ramuz 
Vieux dans une salle à boire 
Coll. L'Ivre de caisse 
Éditions L'Arbre vengeur
2026 
56 pages. 
6,50 € 
« Une gorgée d’éternité dans un bistrot vaudois.» C’est un minuscule livre de 56 pages qui se glisse dans la poche comme un secret. Publié dans la jubilatoire collection chez l'éditeur bordelais L’Arbre vengeur, ce court texte (suivi de La folle en costume) s'offre à nous comme un reportage poétique, une peinture de mœurs à l'huile et au vin blanc. On passe la porte, et l’on y est. Ramuz s'installe à la table d’à côté, sort son carnet et croque le réel. Le décor ? Une taverne de montagne en Suisse où des hommes, solidement ancrés sur leurs bancs, regardent descendre leurs chopines. L'écriture si singulière de Ramuz, avec son rythme haché, fonctionne comme l'œil d'un cinéaste. On entend le bruit des gros souliers sur le plancher, on respire l'odeur du vin gris, on observe les silences lourds de ces buveurs qui n'ont plus grand-chose à se dire mais qui ont besoin d'être ensemble. Un superbe reportage sur la solitude des vieux jours. Derrière le pittoresque de la scène se cache la force du grand auteur suisse : sa vision poétique de l'existence. Boire ici n'est pas une fête, c'est une façon de tromper l'attente en contemplant le temps qui passe dans le reflet jaune clair du verre. Il l'écrit sans fioritures inutiles, toujours d'une manière explicite. Portraits et décors sont toujours évidents qui surgissent de ses mots pareils à des photographies. Un texte bref, rugueux et magnifique, qui se savoure d'un trait. Ces deux courtes nouvelles sont une pépite de nostalgie à dévorer sans modération ! Une roborative découverte.

Stefan Zweig
Le Bouquiniste Mendel
Traduction de Manfred Schenker
éditions Sillage
2013
Dans la Vienne du début du siècle, Le bouquiniste Jakob Mendel fait autorité auprès des bibliophiles. Installé à demeure à la table d’un café, ce bouquiniste est un paradoxe vivant : il ne lit pas, mais connaît les auteurs, les sujets, les éditions, les lieux de publication et les prix, neufs ou d’occasion. Un catalogue monumental dans la tête d’un seul homme, dont la Première Guerre mondiale va bouleverser l’univers.
Zweig, dans sa superbe langue, offre dans ce court texte, presqu'une nouvelle, le portrait de cet être singulier, que l’on dirait aujourd’hui atteint d’une forme d’autisme. Un texte court, mais dense, qui montre une vie consacrée à une expertise reconnue des amateurs comme des professionnels, malgré son irrationalité ; puis sa destruction, lorsque cette marginalité n’est plus considérée que sous un angle administratif. Les livres écrits « pour unir les hommes et les défendre contre l’évanescence et l’oubli » : cet idéal évoqué par Zweig n’est-il pas devenu aujourd’hui davantage un souhait qu’une réalité ? La production de livres, désormais si pléthorique, et leur contenu souvent si narcissique et orienté, n'est- ? ce pas la cause du désintérêt croissant pour les livres ? En dépit de son pessimisme, le rôle de Zweig ne serait-il pas de chercher ce qui rassemble, par la grâce de son écriture et sa propension à raconter d’autres histoires que la sienne afin qu'elles parlent à tous ?
                                                                                                                                                                            
Justus Eichhorn 
The Source 
CD Deutsche Grammophon
2026
Ils sont ravis chez DG d'éditer le premier album de ce prodige de 16 ans, pianiste et compositeur allemand. Ils le clament haut et fort sur leur site.  The Source, «mêle une virtuosité artistique exceptionnelle, une narration captivante et une perspective créative fraîche, le tout profondément ancré dans sa ville natale de Weimar.»
Malgré son jeune âge, Justus Eichhorn s'impose déjà comme l'une des nouvelles voix les plus passionnantes de la musique classique, captivant les publics sur scène comme en ligne grâce à sa créativité, sa virtuosité et sa vision artistique unique. Son album rassemble des œuvres de Bach, Liszt, Mendelssohn, Hindemith et Richard Strauss, tout en mettant en valeur ses talents de compositeur et d'arrangeur. En plus de trois enregistrements de ses propres œuvres en première mondiale, The Source propose son arrangement unique de Vivaldi ainsi que des réinterprétations imaginatives d'études de Czerny, créant ainsi un programme qui jette un pont entre tradition et innovation.
Avec des concerts à guichets fermés à travers l'Europe et l'Asie et une communauté mondiale de plus d'un demi-million d'abonnés sur les réseaux sociaux, le jeune Eichhorn va à la rencontre d'une nouvelle génération d'auditeurs de musique classique. Qu'il se produise sur les scènes internationales, qu'il partage les coulisses de son processus artistique en ligne ou qu'il crée des compositions originales, il incarne une nouvelle génération d'artistes classiques : authentiques, entrepreneurs et profondément connectés avec leur public. 
Un ami journaliste qui l'a rencontré longuement me disait qu'il était ce que la matérialisation du personnage d'Elio dans Plus tard ou jamais, le roman d'André Aciman - rebaptisé Appelle-moi par ton nom, pour plaire aux producteurs du film éponyme. Un Elio dont le succès fulgurant auprès du grand public n'a pas attendu l'âge adulte. Justus a 16 ans et un talent prodigieux ! Bien évidemment son extrême jeunesse, son look à la fois romantique et très contemporain - certes calculé mais forcément touchant - suscitent les épithètes les plus enthousiastes mais il suffit de fermer les yeux et d'écouter le son qu'il obtient de son instrument pour rejoindre les commentaires les plus dithyrambiques.  

L'album complet est disponible en version numérique, en CD et en vinyle (LP). Commandez les éditions CD et vinyle sur la boutique DG Store. Justus a tenu aussi qu'il soit en libre accès sur la plupart des plateformes.

En attendant de le découvrir dans son ensemble, en voici un extrait : le Largo du Concerto pour flautino en do majeur, RV 443 de Vivaldi : 


Dans le morceau original, le piano (ou le clavecin) ne joue que la basse continue pendant que la flûte déroule de longues notes suspendues et de petites ornementations. Quand on s'essaye à l'adaptation pour piano seul, la main gauche doit rester très légère presque déconnectée (souvent en staccato ou portato pour imiter les cordes de l'orchestre) pour que la mélodie de la main droite chante librement.
L'interprétation et l'arrangement de Justus ont suscité des retours particulièrement élogieux, mettant en avant la texture sonore unique qu'il a choisie pour revisiter ce classique baroque. La grande particularité de son enregistrement est l'utilisation d'un piano droit avec sourdine en feutre, un choix esthétique inattendu qui a été beaucoup commenté. Je ne sais pas si notre jeune virtuose allemand est souvent allé à Venise, mais il a su recréer avec son arrangement un style néo-classique qui n'a rien du pastiche, style envoûtant et très parlant pour qui sait combien la musique du prêtre roux doit aux sons et au rythme de la Sérénissime. Tous les codes de la musique post-classique moderne y respirent qui rappellent l'univers de compositeurs comme Nils Frahm En plaçant les micros très près des cordes étouffées, il crée un son aux contours doux, intimiste, où l'on perçoit distinctement le cliquetis mécanique des touches, apportant une proximité rare avec l'instrument. Comme le souligne la notice de Deutsche Grammophon, Justus est parvenu à traduire  dans sa transcription «la ligne pure et chantante de l'œuvre originale dans une configuration pour instrument unique, tout en préservant le cœur lyrique de la pièce». 
C'est tout simplement envoûtant. Les premiers commentaires décrivent un résultat «magique» tout autant que «nostalgique» et «méditatif». Comme une promenade matutinale solitaire  sur les eaux de la Venise qui s'éveille… Le fait de transposer une œuvre initialement virtuose et aiguë (au flautino) dans les résonances feutrées et mates d'un piano donne l'impression d'une œuvre suspendue dans le temps. Quelle émouvante maturité dans la démarche ; les auditeurs ne s'y sont pas trompés en saluant la sensibilité du jeune musicien (qui n'a que 16 ans au moment de la sortie de l'album). En partageant ses notes d'intention, Justus a confié que cette mélodie l'avait marqué lors de ses tout premiers concerts d'enfance au point de « ne plus jamais quitter son esprit», une sincérité qui se ressent dans la délicatesse de son toucher autant qu'elle éclaire son visage et illumine son sourire.
Dans son arrangement épuré, Justus Eichhorn conserve fidèlement la grille harmonique originale de Vivaldi. Le morceau est écrit en La mineur (la tonalité relative de Do majeur, qui est celle du concerto global), ce qui lui. donne cette atmosphère profondément mélancolique. Il nous fait glisser avec lui sur les eaux des canaux de la Sérénissime au pont de sentir à chaque note le mouvement de la barque et des rameurs...
Le thème principal - l'introduction et le refrain - du morceau s'ouvre sur une cellule harmonique très stable et cyclique, l'accord de départ La-Do-Mi, qui pose le décor triste et suspendu. Puis l'accord de sous-dominante (Ré-Fa-La) qui amène de la rondeur et du mouvement. Puis vient l'accord de tension (Mi-Sol#-Si) qui appelle une résolution et enfin, retour à la maison avec La-Do-Mi. 
On bascule ensuite vers la lumière : au milieu du morceau, les accords s'échappent du mode mineur pour chercher des couleurs plus lumineuses et majestueuses afin de suivre l'envolée de la mélodie : La tonalité d'origine du concerto fait une apparition (Do-Mi-Sol). Le son s'ouvre.
Soudain on passe en Sol majeur, avec l'accord pivot (Sol-Si-Ré) pour accompagner la descente de la mélodie. Ensuite apparait un accord très doux et chaleureux (Fa-La-Do) qui donne une impression de répit.
Avant de conclure, Vivaldi crée une tension maximale avec des harmonies plus serrées que reprend Eichhorn dans sa texture. Notre oreille sent soudain la tension dramatique qui annonce la fin du voyage avec des accords instables qui accentuent la complainte de la main droite, puis surgit le grand accord de tension baroque (Mi-Sol#-Si-Ré) qui fait que le temps semble s'arrêter. L'accord final s'éteint lentement dans les feutres du piano... 
Et c'est tellement beau et prégnant qu'on réécoute le morceau. J'attends vos commentaires après l'écoute de ce superbe disque !

04 février 2026

Coups de cœur N°65

Nuove Musiche 
Laberintos Ingeniosos
Label Passacaille

Cet enregistrement intimiste du baryton Furio Zanasi et du théorbiste Xavier Díaz-Latorre nous plonge aux sources du stile moderno italien. Le programme met à l'honneur les monodies et toccatas de Giulio Caccini et Giovanni Girolamo Kapsperger. Une pure merveille découverte par hasard qui nous transporte «au cœur d’un moment décisif de l’histoire musicale italienne. Au tournant du XVIIe siècle, Giulio Caccini revendique une nouvelle manière de chanter où la poésie guide la musique et où l’émotion prime sur l’équilibre savant du contrepoint. Cette esthétique naissante, bientôt qualifiée de stile moderno, rend au texte sa clarté et sa force expressive.»

Paisible et d'une grande beauté, le programme qui est structuré en six  canti en hommage à la Divine Comédie, alterne madrigaux et arie de Caccini avec des toccatas, passacailles et danses tirées des livres pour chitarrone de Kapsperger. «Les pages instrumentales, tour à tour lumineuses et audacieuses, dialoguent avec l’intensité des monodies et soulignent la richesse d’un langage en pleine invention.»

Porté par la diction souple et incarnée de Furio Zanasi, soutenu par le continuo sobre du chitarrone et de la guitare à cinq chœurs, l’ensemble fait entendre une parole chantée d’une grande proximité. Un enregistrement qui éclaire avec précision la naissance du baroque et l’art nouveau de faire vibrer le mot. Beau, vraiment.


Spice of Italy
Nicola Matteis et son fils
Duo Dorados
Label Chandos
Un recueil instrumental entièrement consacré à la musique pour violon et basse continue de Nicola Matteis et fils, capturant l'essence flamboyante et l'inventivité de la tradition italienne du XVIIe siècle qui a littéralement révolutionné le goût musical anglais. Quand la virtuosité napolitaine bouscule le Londres de la Restauration !

Dédié à Nicola Matteis (Père et Fils), ce disque retrace le choc esthétique qui convertit l’Angleterre au style italien à la fin du XVIIe siècle. Salué par la critique comme un voyage musical vif et vigoureux, l'album « éclaire d'un jour nouveau le Londres de la Restauration » d'après le prestigieux magazine The Strad. La violoniste Hazel Brooks y déploie une technique remarquable, redonnant toute sa saveur et son audace à cette musique historique dont les chroniqueurs de l'époque disaient que « plus rien en ville n'avait de saveur sans un zeste d'Italie ». Une pépite baroque à écouter absolument.

Sa magnifique performance dans la maîtrise des défis techniques de cette musique - particulièrement dans des pièces comme l' Ostinatione au livre 2 -, l'utilisation de deux violons d'époques différentes pour marquer l'évolution entre le père et le fils Matteis est intéressante et le continuo alternant élégamment entre le clavecin et l'orgue de chambre donne un disque qui offre un véritable « voyage musical vibrant, dynamique et captivant» 
Venise, millefleurs
Ryoko Sekiguchi 
Editions P.O.L , 2026
256 pages
ISBN 978-2-8180-6512-9
20€

Une déambulation merveilleuse qui balaye tous les clichés touristiques. Inspirée par la découverte d'un herbier vénitien du XIXe siècle, la poétesse japonaise Ryoko Sekiguchi dessine le portrait d'une « Venise en perpétuelle germination ». Traversant les saisons, les jardins cachés et l'art du verre de Murano, ce récit tisse un dialogue intime entre les plantes, l'eau et les habitants. La critique salue unanimement cet ouvrage délicat comme « un poème vivant », parfait pour voir la Sérénissime sous un angle profondément sensoriel et végétal. Un enchantement.

L'Adieu à Venise
Thierry Brunello
Éditions de la Martinière, 2026
272 pages
ISBN 979-10-401-2253-1
21€
Pour son premier roman, Thierry Brunello signe une œuvre puissante et bouleversante, ancrée dans la Venise de 1938. On y suit Angelo, docker et danseur clandestin, dont le destin bascule sous l'ombre grandissante du fascisme. Trente ans après son exil, devenu cinéaste, il doit revenir dans la lagune pour la Mostra. Salué par la critique comme «un texte incandescent, un pamphlet crépusculaire », ce livre est une magnifique « ode à une Venise non pas féérique mais absolument ténébreuse » où le passé finit toujours par ressurgir. Porté par une écriture ardente, il livre une histoire d’amour bouleversante, aux personnages inoubliables. «Une fresque romanesque qui nous emporte par la force de ses émotions». Un bon moment de littérature. Thierry Brunello est né dans une famille originaire de Vénétie et d’Émilie-Romagne. L’Adieu à Venise est son premier roman et j'aurai aimé le publier aux Edizioni Deltae ! 


24 décembre 2025

Ma Venise en hiver VI : Promenade à San Barnaba

24 décembre 2025
Nous y sommes, c'est aujourd'hui la veille de Noël. Comme le chante Andy William, «It's the most wonderful time  of the year» pour le monde. 
 
Campo S.barnaba. 10:45 ce matin
Hélas, le joli temps, froid mais ensoleillés des jours précédents, s'en est allé. La Bora souffle depuis avant l'aube, ciel gris et bas. Mais Noël est dans tous les esprits. Les gens se hâtent pour faire leurs derniers achats, les préparatifs de la fête vident les comptoirs de leurs gâteaux et autres gourmandises. 
 
Confortablement installé avec une bonne tasse de thé, seul dans la maison, j'observe les assauts du vent contre les arbres du jardin. des volets battent. Pas de sirène, la marée n'est pas très forte, il n'y aura peut-être pas d'Acqua Alta. Temps idéal pour la lecture.
 

En rangeant mes livres restés depuis des mois dans des cartons, j'ai retrouvé un très beau texte de François Lerbret paru chez Le temps qu'il fait.Retrouvé le même bonheur qu'à ma première lecture (voir le Coups de Cœur n°53). En revenant du café où j'aime prendre mon macchiato matutinal et lire le journal, passant comme chaque matin par le campo San Barnaba, j'ai eu envie d'inviter à nouveau les mots du livre. J'ose croire que ces quelques lignes de François Lerbret donneront à mes lecteurs l'envie de le découvrir (ou de le relire).

« Coincé entre un rio étroit, une église et les façades blanches et roses de ses maisons, le petit campo San Barnaba est un carré que les passants traversent sans paraître le remarquer, attirés sans doute par le campo Santa Margherita tout proche, vaste triangle semé d'arbres, de bancs et de terrasses qui fait office de piazza Navone du Dorsoduro. Aussi cette petite place aménagée au xvre siècle est-elle un endroit propice à l'observation, sorte d'intime avant-poste à l'animation de sa voisine, d'autant plus appréciable qu'il n'en possède pas la carrure mondaine. Le campo rayonne d'une aura populaire depuis que Katharine Hepburn y fut filmée par David Lean et qu'Indiana Jones, poursuivi par les sicaires d'une société secrète, y émerge d'un égout au milieu de dineurs effarouchés. La bouche d'égout n'existe plus- elle fut comblée après le tournage -, décor éphémère dans le grand théâtre immobile de Venise, réinventant la ville avant de lui laisser la plaisante cicatrice de l'imaginaire. J'aime par-dessus tout cette place si favorable - me semble-t-il - à l'arrêt du temps, coupée du reste de la ville comme le sont ici mille lieux, visage parmi d'autres d'un même cœur de labyrinthe toujours renouvelé et que l'on n'attend pas. »

Je ne résiste pas au plaisir de rediffuser cet extrait mythique du film de David Lean cité par François Lerbret. 
 
 
 
 
Un  très  Joyeux  Noël 
à  tous  nos  lecteurs !


16 mai 2024

Venise vue par le commissaire Brunetti

Donna Leon ©Gaëtan Bally, 2022 - Tous Droits Réservés. 
 
Publié en 2012 par Argoul(*) sur son site (ICI), ce texte est le meilleur jamais trouvé consacré aux aventures de l'inénarrable commissaire Brunetti, le héros inventé par l'helveto-américaine Donna Leon, qui fêtera ses 82 ans le 28 septembre prochain. Traduits dans pratiquement toutes les langues, à l’exclusion de l'italien (sur la demande expresse de l'auteur elle-même). Les versions françaises sont dues à Gabriela Zimmermann, qui vit à Venise et a longtemps côtoyé l'auteur - elle fut longtemps sa voisine(**). Voici l'intégralité du texte, ceux qui lisent Donna Leon comprendront mon enthousiasme pour cet article et pour ceux d'entre vous qui n'avaient encore jamais ouvert un de ses livres, je suis certain qu'ils vous donneront envie de les découvrir :

«Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à 20 ans, lorsque j’avais vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo de touriste ? J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine vit à Venise depuis la fin des années 80. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine.
Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, 15 ans dans le premier volume, et Chiara, 12 ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative.
Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise. Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) parmi les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998) dans l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) dans le monde des usuriers, Mortes-eaux (2001) chez les pêcheurs de la lagune. Il y aura encore Une question d’honneur (2002) sur le trafic d’œuvres d’art, Le meilleur de nos fils (2003) dans une académie militaire, Dissimulation de preuves (2004) et les filières d’immigration clandestines, De sang et d’ébène (2005) sur les vendeurs de rue africains, Requiem pour une cité de verre (2006) à propos de pollution industrielle, Le cantique des innocents (2007) et le trafic d’enfants, La petite fille de ses rêves (2008) à propos des Roms, La femme au masque de chair (2009) sur les ravages de la chirurgie esthétique, Les joyaux du paradis (2010) sur la corruption. Plus deux autres pas encore traduits en français.
Des téléfilms ont été tirés des enquêtes, diffusés en Italie, en Allemagne et en France. Venise, la ville et l'État italien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites et cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255) Il faut dire que, lorsque l’État est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVème République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’Exécutif ferme et durable, fait régresser la politique aux relations claniques et incitent les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’État faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile » (Des amis haut placés, p.185). « Combinazione » et « conoscienze » – les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie. Les idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et des mainmises d’intérêts économiques. Guido à la questure comme Paola à l’université sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit » (Des amis haut placés, p.169).
Venise badaude, la crédulité y est reine, tout comme le quant à soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve. Quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va. Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son ‘ombra’ bu au comptoir, ses ‘vongole’ délicieux dans les spaghettis – et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, 16 ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il ressort de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissent, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eût un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige » (Mortes-eaux, p.20). La beauté de l’adolescent nu fait passer un frisson de sacré sur le peuple, comme il y a deux mille ans. Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel » (Des amis haut placés, p.207).
Le commissaire est constamment ému de voir ses enfants grandir, il aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, il apprécie le stimulant d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Gibbons, Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secrets dans cette île-ville où tout le monde se connaît. Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur, le servile et vaniteux Patta. Il veut rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.»
Argoul
Texte paru le 15/12/2012.
[https://argoul.com/2012/09/15/venise-vue-par-le-commissaire-brunetti/]
Remerciements à l'auteur.
 
 
©Tramezzinimag- 2015

 

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Notes : 

*   Nous suivons depuis plus de dix ans le blog d'Argoul, «voyageur curieux du monde, des gens et des idées» comme il se définit lui-même. Très vite une communauté de pensée et de goût est apparue. Ce qu'il écrit sur l'Italie, l'art, les livres qu'il choisit de présenter à ses lecteurs est toujours en adéquation avec l'esprit de Tramezzinimag. [https://argoul.com/a-propos/]

** Gabriella Zimmermann, vit et travaille depuis plus de trente ans à Venise, auteure, traductrice, conférencière et délicieuse amie sans qui la Venise francophone ne serait pas la même. [https://gabriellazimmermann.com/]

13 novembre 2023

Coups de Cœur N°59

Sergio Pascolo
Venezia Secolo Ventuno
Visioni e strategie per une rinascimento sostenibile
Anteferma edizioni, 
Venezia.2020
ISBN : 978-8832050509
17€
 
L'ouvrage est sorti il y a trois ans. Il demeure cependant d'actualité et permet aussi de faire connaître aux lecteurs de Tramezzinimag (qui lisent l'italien) la maison d'édition qui l'a publié dont le catalogue est plein de trésors sur lesquels nous reviendrons. L'auteur, architecte de son état, nous livre un constat très clair du vivre à Venise au XXIe siècle. Comme le dit la notice, il aborde le destin de Venise, l'urbanisation globale et le destin de la planète. «Des thèmes apparemment éloignés mais qui se rejoignent. Universellement reconnue comme l'une des plus belles villes du monde, Venise est aujourd'hui menacée par la crue des eaux et la monoculture touristique ». Elle se dépeuple, elle se meurt. Comment accepter sa disparition, voire la planifier ? «Dans le scénario mondial du 21e siècle, Venise pourrait être l'une des villes les plus attrayantes de la planète car, en raison de sa durabilité intrinsèque, elle est un exemple paradigmatique de la ville du futur.» Nous n'avons jamais tenu un autre discours dans ce blog : «Une ville compacte à taille humaine, un port d'idées, un carrefour de connaissances et de savoir-faire, un pont entre l'Orient et l'Occident, où la vie est associée à la beauté, à l'harmonie et à la durabilité.» Ce livre propose d'«imaginer et de tracer concrètement une renaissance durable, avec une large réflexion sur l'idée de la ville insérée dans une perspective globale qui concerne l'ensemble de la planète.» Passionnant et revigorant. Venise peut-être sauvée.
 
Duello d'Archi a Venezia 
Veracini,Locatelli, Tartini,Vivaldi
Chouchane Siranossian et le Venice Baroque Orchestra dirigé par Andrea Marcon
Alpha Classics, 2023.
19€ 
 
Reçu ce flamboyant CD que j'écoute en boucle depuis quelques jours. L'idée, comme nous l'expliquent la virtuose arménienne Chouchane Siranossian et Andrea Marcon, était de lancer des « un duel imaginaire à coups d’archets à Venise entre les quatre mousquetaires du violon de la première moitié du XVIIIème siècle : Vivaldi, Veracini, Tartini et Locatelli ». Corelli meurt en 1713, cédant le flambeau à ses héritiers. Venise devient alors le théâtre d’une rivalité sans merci… «Le violon endosse le rôle d’arme idéale pour démontrer sa virtuosité et ses prouesses. Le but ultime étant d’étonner l’auditeur et de démontrer, parfois même en exaltant certains penchants narcissiques, sa propre bravoure. » Chouchane Siranossian, dont la virtuosité a était qualifiée de « diabolique » par The Sunday Times était l’interprète idéale de ces concertos à haut risque, avec la complicité éclairée et renouvelée d’Andrea Marcon et de son pétulant ensemble vénitien. Une bonne idée pour vos étrennes vraiment ! Pour vous en convaincre, écoutez le podcast de France-Musique (01/06/2023) : ICI
 
Charles Simmons
Les locataires de l'été
Traduit de l'américain par Eric Chedaille
Libretto Poche, 2022 
ISBN 978-2-36914-668-1  
8,30€
Une belle découverte. On m'avait beaucoup parlé de l'américain Charles Simmons, romancier et journaliste
récemment disparu (2017). Ce petit roman qui date de 1997 est un pur régal. Texte court (152 pages), à l’écriture vive et légère. L'histoire est assez simple :
été 1968, un adolescent de quinze ans, fils unique, est en vacances, comme avec ses parents dans leur maison sur une presque-île de la Côte Atlantique des États-Unis. Passionnés par la navigation et par la mer, le garçon et Peter son père passent beaucoup de temps sur leur bateau, un petit voilier en bois, l'Angela. Mais les événements vont se compliquer avec l'arrivée dans le pavillon voisin de la fantasque Madame Mertz et de sa fille, Zina, âgée de vingt ans, apprentie photographe et, surtout, d'une éblouissante beauté. Michael, foudroyé par cette belle jeune femme, découvre l'amour, ses rêves, sa réalité, ses douleurs. Sous l'apparente gaieté de ce roman solaire coulent en filigrane une note mélancolique et une certaine amertume.Charles Simmons aborde dans la plus grande des libertés les grands thèmes qui composent la vie : l'amour, le désir, le mariage, la recherche de soi, le temps qui passe et les illusions qui tombent... Il traite son sujet en y apportant toutes les nuances et la profondeur qu'exigent ses personnages et leurs sentiments.À lire ce roman, on songe inévitablement à Tourgueniev et à son Premier Amour, dont ce livre se veut une réécriture, mais le lecteur pensera aussi aux nouvelles de Francis Scott Fitzgerald et bien entendu à L'Attrape-Cœur de Salinger ou encore à Carson McCullers par la grande liberté de ton. La préface de Jérôme Chantreau, le traducteur met l'eau à la bouche dès la première page. Je m'y retrouve quand il explique que :« Depuis que j'avais lu "Le Bonheur des tristes" de Luc Dietrich et que j'avais appris qu'un grabd roman peut[aussi] tenir en peu de mots, je savais qu'il en existait, je les cherchais partout» Il écrit plus haut que « le roman de Simmons est un grand livre de chevet, un chef-d'œuvre de poche. Pourquoi grand ? Parce qu'il dit l'essentiel, et même un peu plus. pourquoi petit ? Parce qu'on pourrait passer devant sans le voir. Une esquisse. Un pastel. Il y a peu de livres aussi épurés [...] Et voici entre mes mains Les Locataires de l'été qui semblaient avoir été écrits avec de l'eau, sur du sable. Un récit scintillant comme le bord de la vague, à la tombée du soir. Une aquarelle qui peint l'été radieux, les premières amours et les errements du coeur. Rien de très original, avouons-le. Mais le coup de génie de Simmons, c'est d'avoir ouvert l'été en deux, et d'avoir regardé à l'intérieur. Qu'à-t-il vu ? Que personne ne prend la jeunesse au sérieux. Que la nonchalance est un crime. Que l'été finit mal.» Que dire de plus sur ce roman pour vous donner envie de le lire séance tenante ? Vous dire avec le traducteur que l'auteur avec ce livre nous parle du danger permanent de vivre et d'aimer et que les jours heureux filent à la vitesse des nuages...C'est Michael qui raconte cet été-là, celui de ses quinze ans et de son passage précipité et douloureux vers l'âge adulte. Les deux derniers paragraphes - et surtout les deux dernières lignes - pourraient s'entendre comme un constat d'échec, une grande désolation. Il n'en est rien, le constat fait par Michael parvenu à l'âge qu'avait son père cet été-là, s'il est lucide, n'en est pas moins l'évidence d'un bonheur. Celui de devenir jeune quand, vieilli, la lucidité nous confirme qu'on met longtemps, longtemps, à devenir jeune.
 

09 août 2023

Une librairie de plus à Venise : bienvenue à la Feltrinelli !

L'ouverture d'une nouvelle librairie est toujours une fête partout dans le monde. D'autant que de partout fusent les statistiques sur la baisse de fréquentation des bibliothèques, le pourcentage qui grimpe d'année en année du nombre de jeunes qui n'ont jamais lu un seul livre et les rumeurs sur l'inéluctable disparition de l'objet qui a changé le monde avec l'invention de l'imprimerie. 

C'est donc fête à Venise où l'éditeur Feltrinelli vient d'ouvrir ce mardi la quinzième librairie de la Sérénissime (en comptant les marchands de livre d'occasion et de livres anciens, et les librairies du centro storico, de Mestre et du Lido). Il y a quelques jours encore, j'étais passé distrait sur le rio terà Secondo, à San Polo, juste à l'angle de la calle qui mène au vaporetto San Stae. Les anciens se souviendront de cette osteria, baptisée «al Lento» officiellement Osteria da Renato, où le patron était connu pour sa philosophie de la lenteur.  


En attendant l'inauguration officielle qui aura lieu en septembre, nombreux sont les les vénitiens qui depuis mardi viennent se rendre compte par eux-mêmes et visitent librairie dans ses locaux flambants neuf. Feltrinelli, la maison d'édition, qui compte des dizaines et des dizaines de points de vente dans toute l'Italie, a officiellement ouvert avant-hier sa librairie à Venise, une première. À ce jour, les grandes chaînes ont toujours eu du mal à s'ouvrir dans la ville faute d'espace adéquat. en apprenant la nouvelle, j'ai aussitôt repensé à ce délicieux film de Nora Aphron, «You've got mail»,  avec Meg Ryan et Tom Hanks, reprise du fameux «Shop around the corner» de Lubitsch. Dans le film l'enseigne Fox, spécialiste des hypermarchés du livre vient s'installer en face d'une petite librairie de livres d'enfants. Le contraste est grand entre le géant et la petite boutique.
 

Le choix de Feltrinelli est totalement adapté à la Sérénissime. Située entre le campo San Polo et San Giacomo dall'Orio, elle ne s'étend que sur une petite centaine de mètres carrés seulement et s'apparente plutôt aux petites librairies généralistes indépendantes que nous aimons tous. Avant elle, l'osteria dont les vénitiens se souviennent, puis une galerie d'art. Murs en briques apparentes, sol décoré d'arabesques qui attirent le regard, étagères sobres et sans fond pour laisser voir les murs, poutres apparentes. Une lampe Fortuny et un plafonnier de chez Venini pour marquer la vénétianité du lieu. Sur les rayons, il y en a pour tous les goûts, avec même un rayon.
 
 
Si l'ouverture d'une librairie est toujours une bonne nouvelle, surtout en période de baisse drastique du nombre de lecteurs, le fait qu'elle ouvre à Venise, ville aux prises avec le dépeuplement, l'est encore plus. Le choix du quartier aussi, dans une partie de la ville qui est rarement visitée par les touristes de masse ce qui laisse à penser que la clientèle visée sera avant tout locale. Bonne pioche. 
 
De fait comme le souligne les journaux locaux, durant ces deux premiers jours, la librairie a été surtout visitée par des habitants, ravis d'accueillir Feltrinelli tout près de chez eux, dans un «va-et-vient incessant alors qu'à l'intérieur de la boutique les derniers travaux d'installation électrique et d'éclairage se terminent» écrit ce matin dans La Nuova, le journaliste Eugenio pendolini. Parmi eux mardi soir, on remarquait l'écrivain Tiziano Scarpa venu visiter la boutique en personne.
 
Aucune déclaration officielle, aucun dossier de presse de la part de maison d'édition sur la nouvelle librairie de Venise. Seules les deux  libraires, professionnelles expérimentées et passionnées venues de Vérone et Trévise pour parler de cette avenyure lagunaire.

Inévitablement, l'ouverture suscite un grand intérêt. « Bienvenue dans une librairie de haut niveau comme la Feltrinelli à Venise », déclare Cristina Giussani, propriétaire de la librairie Mare di Carta et représentante du syndicat des libraires, « Ce sera une librairie dédiée aux Vénitiens car elle est loin des circuits habituels du tourisme urbain».

Un échelon de plus aussi dans l'offre de livres dans la ville, où l'on compte aujourd'hui une douzaine de librairies (dont une seule, Mare di Carta, qui vend des manuels scolaires), en plus des quatre librairies d'occasion et de livres anciens. Bonne route à Feltrinelli Venezia. Allez-y faire un tour, amis de Tramezzinimag. Peut-être bientôt pourrez-vous y trouver les publications de Deltæ, la maison d'édition de Tramezzinimag et des auteurs qui nous honorent de leur amitié ?
 
 Libreria Feltrinelli 
Rio Terà Secondo 2245A
San Polo  (près du Campo S.Agostin)
Tel. :  +39 02 9194 7777