05 juillet 2020

Coups de Cœur N°55

Vivaldi, Le souffle des saisons
Les Musiciens de Saint-Julien
François Lazarévitch
CD Alpha classics (281)
ISBN 3760014192814
Une découverte due au temps retrouvé du confinement. Vivaldi non pas réinventé ni même dépoussiéré. retrouvé. fasciné lors de ma première écoute, l'impression de vie et de joie qui court dans la partition du prêtre roux se révèle ici d'une manière inattendue. François Lazarevitch va encore plus loin que ces rénovateurs des années 80 qui firent joyeusement éclater la poésie et la puissance évocatrice des saisons après des années d'interprétations poussives, lentes et si peu vénitiennes parfois. C'est spectaculaire, original et jamais irrespectueux. Ceux qui connaissent Venise, sa lumière, ses parfums et ses bruits, son rythme aussi comprendront qu'on est peut-être avec cette interprétation au plus proche de l'état d'esprit du prêtre roux. Vivaldi n'a pas toujours été cet ecclésiastique davantage intéressé par la renommée de sa musique et les sequins qui allaient avec, se plaignant en permanence de maux imaginaires. Il a été jeune et joyeux, un ravi de dieu que tout enchantait et qui avait ce don de pouvoir transcrire ses émotion,de traduire ce qu'il voyait, sentait et entendait dans sa musique. "L'homme d'un seul concerto répété à l'infini" persiflé par certains, était tout simplement vénitien. Sa musique (du moins dans ses compositions profanes) est la traduction des bruits et des rythmes mêmes de Venise dans laquelle il passa presque toute sa vie. Quand on connait bien Venise au quotidien, il est impossible d'entendre du Vivaldi sans être soudain projeté dans la cité des doges ! Bref, voilà un disque qu'il faut absolument ajouter à votre discothèque. Vous n'allez pas en croire vos oreilles ! Le choc est rude mais quelle belle surprise. 
Pour y goûter, il faut évidemment faire abstraction de la version originale. L'ensemble est transposé en do majeur, au lieu du mi majeur que nos oreilles ont l'habitude d'entendre. C'est une toute autre couleur qui s'offre ainsi, mais on s'y fait vite et on aime ! La présence de la musette de cour (petite cornemuse) avec son bourdon rajoute au dépaysement et ça marche ! L’alternance spectaculaire des instruments solistes – tous joués par Lazarevitch – entraînent la première métamorphose de ces Quatre Saisons atypiques dans une version imaginée en 1739 par Chédeville. Tout cela est très frais et joyeux. Comme l'est Venise quand on s'y perd sans a priori - et loin des hordes de touristes qui semblent hélas revenir à la charge sans rien avoir appris du confinement ! 

Valerio Miedi
Dix hivers à Venise
Massot éditions, 2019
224 pages
ISBN 9782380352016
Quand le film est sorti, le roman de Valerio Miedi n'existait pas encore. Son auteur terminait sa formation de cinéaste à Rome et le scénario servait de grand oral pour l'obtention du diplôme. Ce film fascinant, drôle, poignant où Venise se montre dans son ordinaire, loin des lumières de l'été, presque laide parfois mais toujours fascinante. Elle sert d'écrin à l'amour naissant de ces deux jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, elle a 18 ans et arrive de la terraferma un soir de novembre où elle a laissé son père. Elle a trouvé un maison isolée, sur une île tranquille, pour le temps de ses études. Lui a 20 ans. fasciné par sa première visite à Venise, il a décidé d'y faire ses études universitaires. Le long trajet en vaporetto, à la nuit tombée, va déclencher l'histoire de leur vie et accrocher le lecteur dès les premières pages, où l'auteur transcrit ce qui se passe dans la tête des deux protagonistes. Et nous voilà embarqués pour plus de deux cent pages d'émotion. Venise est omniprésente, peut-être encore davantage dans le film, à cause d'une lumière et d'une photographie très semblable habilement choisie pour rappeler que l'aventure dont nous sommes les témoins, se passe en hiver. pendant dix hivers d'affilée... Le livre et le film, nés ensemble dans l'esprit de Mieli, s'ouvrent un soir sous la pluie de novembre, avec une fille portant un lampadaire et un garçon avec une plante géante, un kaki chargé de fruits... Tout commence en fait pour ces deux-là. Lui, inscrit en droit pour plaire à ses parents, un peu dépité d'avoir loupé le dernier vaporetto qui l'aurait ramené à Venise, chez sa tante qui l'attendait avec une pizza, qui va rouler sa première cigarette lové dans le canapé de la maison humide où elle vient d'arriver ; Elle qui va partager sa chambre qu'un radiateur réchauffe et l'unique lit de la maison avec un garçon pour la première fois. Il ne va rien se passer. Juste un échange de paroles, drôle, entre eux. Ils vont partager l’unique lit de la maison. Très chaudement habillés. Entre l’humidité des murs, le courant ne passe qu’en petits échanges acerbes et délicats. Pas de coup de foudre. Dix ans du « ni avec toi, ni sans toi » s’entament sans que nous le sachions. Mais tout le mécanisme du destin s'est mis en branle ce premier jour. C'est le premier hiver. Le second débute par la description de leur nouvelle vie, chacun de leur côté. Camilla à la bibliothèque, Camilla et ses nouveaux amis, Camilla qui se promène dans Venise, fait du vélo au Lido ou à Pellestrina. Et Venise surgit au fil des pages, comme un rêvé pour ceux qui la connaissent peu, comme une réalité pour ceux qui sont familiers de ses places et de ses monuments... Et ainsi de suite au fil des pages sans qu'on ait envie de poser le livre. Lu dans babelio, la notice de l'éditeur qu'il faut remercier pour cette publication comme se doit de l'être Laurent Lombard qui a magnifiquement su rendre l'atmosphère du texte original : "Des jeunes années pas forcément perdues, où chacun des personnages tente de devenir adulte, et où chante l’imperfection de la vraie vie qui ne tombe jamais juste. Entre hésitation et rendez- vous manqués, leurs chemins se scelleront-ils enfin ? Un premier roman prometteur qui a pour but de faire connaître Valerio Mieli en France, mais qui est aussi un pari artistique. Alors que de plus en plus de livres sont adaptés au cinéma, ici, c’est le film qui a donné lieu à un roman. Dix Hivers à Venise permet de faire un lien entre la littérature et le cinéma, l’écriture scénaristique et l’écriture romanesque, et offre déjà de riches discussions interdisciplinaires."


Recette Gourmande : 
Broccoli fantasia dalla nonna
C'est une recette classique que j'ai goûté pour la première fois dans une petite trattoria aujourd'hui disparue du côté du ghetto dont les fourneaux étaient tenus par une vieille dame toujours affairée qui m'avait pris en amitié quand j'habitais calle dell'Aseo. J'ai eu la surprise de la trouver dans la bible que les lectrices connaissent sûrement, Il Cucchiao d'argento, la bible de la cuisine italienne parue pour la première fois en 1950 et sans cesse éditée depuis dans plusieurs langues. Ma recette habituelle est un peu différente puisque j'ajoute une aubergine que je fais revenir en même temps que les poireaux.
Ingrédients :  1 joli brocoli bien vert,  2 petits poireaux, 1 aubergine,  2 belles gousses d'ail  1 verre de vin blanc sec bio,  1/2 verre de crème épaisse,  fromage râpé (parmesan ou grana padano ou même Cheddar de qualité of course !) à volonté,  1 cuillère à soupe de farine, du beurre frais, huile d'olive,  sel  et poivre.
Mettre de l'eau à bouillir avec du sel ou un cube de bouillon, y blanchir les brocolis séparés en petits bouquets et laisser refroidir. 
Pendant ce temps, faire revenir l'ail, l'aubergine et les poireaux émincés dans de l'huile d'olive (deux bonnes cuillères à soupe voire plus selon la taille des légumes). 
Dès qu'ils deviennent transparents, retirer les gousses d'ail et ajoutez la farine, remuer. Laisser légèrement colorer. 
Arroser ensuite de crème fraîche épaisse, saler et poivrer et bien mélanger. 
Ajouter en dernier le brocoli, mouiller avec le vin, couvrir et laisser mijoter une dizaine de minutes. 
Mettre le tout dans un plat de cuisson beurré. Saupoudrer de parmesan fraîchement râpé, et ajouter des morceaux de beurre. Cuire au four préchauffé à 200 degrés jusqu'à ce que la préparation soit bien dorée. 
Au sortir du four, le gratin doit être doré mais pas sec. 
Servez  immédiatement sur de la polenta coupée en morceaux et recouvrir si vous aimez de l'ail préalablement haché. 
Ce savoureux gratin est parfait en plat unique avec une salade d'endives par exemple, mais aussi avec un poisson ou un rôti de viande blanche.
 

25 juin 2020

En hommage à Baptiste Marle, quelques mots, des photos et une chanson...

Baptiste sur le Campo Santa Maria Formosa, aux pieds de la maison
Baptiste était un jeune ami qui a quitté ce monde trop tôt, trop jeune et nous laisse un peu perdus, nous tous qui avons passé trop peu de temps avec lui. Nous nous étions rencontrés alors qu'il n'avait pas vingt ans et cherchait quelqu'un disposé à le préparer au concours de sciences po. Il se savait déjà malade. Peu à peu je suis devenu son mentor comme il aimait à dire en parlant de moi que sa famille nommait un peu péjorativement"le professeur"

Sur la Piazza, à un concert des Virtuosi et di notte devant San Marco

Puisqu'il s'agissait de faire un bout de chemin avec lui, je lui ai fait lire des livres qui me semblaient importants et n'étaient pas dans les programmes, je lui ai parlé d'art, de cinéma, de spiritualité, de petits riens. 

Je lui ai conseillé d'apprendre l'accent anglais à Cambridge, puis de faire de la philosophie à Durham ou de l'économie à la London School of Economics, où il brilla, puis il y eut Science Po Paris, un séjour en Afrique, un volontariat en Amérique du Sud... Une vie riche et complète sur un laps de temps tellement ramassé et l'inéluctable dont il mesurait la proximité et qu'il assumait avec détermination et en souriant.

dans le hall du palazzo 
Afin tenter d'apaiser les traces d'une chimiothérapie douloureuse, je lui montré Venise qu'il a tant aimé qu'il y revint tout seul l'année suivante pour suivre un cours d'été à San Servolo. Son rapport avec la Sérénissime a été très particulier et intime. En d'autres temps, il aurait été reçu citoyen car il tomba sous mes yeux dans l'eau du rio xx alors que nous venions de déjeuner dans la charmante casetta rossa du Comte Marcello, aux pieds du pont de l'Accademia. Un baptême que bénit quelques jours plus tard, le père Mancini, dominicain de Venise qui lui présenta la basilique San Giovanni e Paolo et particulièrement la chapelle où est honoré le Bienheureux frère Jacopo Salomone, né et mort à Venise (1231-1314)  et qu'on invoque pour la guérison des tumeurs et des cancers...

à Venise comme ailleurs, nous avons beaucoup échangé et nos conversations étaient toujours enrichissantes, passionnées aussi, drôles souvent. Nous abordions tous les sujets imaginables. Pourtant, la vie, la maladie, le temps, nos occupations nous ont éloigné. J'ai tellement cru à sa guérison ou à une longue rémission... La crise sanitaire m'aura empêché de me joindre à tous ceux qui ont pu venir lui rendre un dernier hommage. 

Si j'avais pu être présent à la cérémonie religieuse, j'aurai aimé chanter cette belle chanson d'Anne sylvestre qu'un authentique vénitien bien que d'adoption, le photographe Philippe Apatie a si joliment chanté sur les réseaux sociaux pendant le confinement : "J'aime les gens qui doutent", ici dans la très poétique version de Jeanne Cherhal, Philippe Delerm et Albin de la Simone...

15 juin 2020

Venise bouge : Venezia Fu-Turistica c'était samedi dernier. Reportage

Tutti a Venezia,  c'était le mot d'ordre lancé par les mouvements vénitiens de défense de la ville et de ses habitants, des associations de défense de l'environnement et des opposants (la plus grande partie de la population de la lagune) contre les Grandi Navi. 

L'idée ? Une longue chaîne humaine composée de vénitiens de tous âges, tous milieux sociaux, toutes opinions pour démontrer la détermination de la population à sauver Venise et son éco-système, à défendre un univers unique de plus en plus abimé par le tourisme de masse, la spéculation et les exactions de l'ultra-libéralisme débridé obsédé par le profit maximum d'une minorité au détriment de l'intérêt général, du bien-être des citoyens et de la santé et de l'avenir de la Planète. réjouissant et encourageant. 

C'est une lutte saine. Elle devient vitale désormais. l'avenir de Venise est en jeu, il symbolise aussi l'avenir de la planète entière et le futur qui sera construit pour les vénitiens de demain sera celui du reste de l'humanité. Le profit égoïste et destructeur de quelques uns contre le bonheur et la santé de tous. Notre choix à Tramezzinimag est clair et déterminé. Hauts les cœurs Vénitiens et amoureux de Venise !






Les sujets de polémique sont légion, comme l'indiquaient les panneaux et les banderoles que brandissaient les manifestants : "Non au Mose", "+ de logements - de B&B", "No Grandi Navi", et le sujet le plus récent, l'incinérateur voulu par le gouverneur, le potentat oriental Zaïa qui, comme son acolyte de la mairie de Venise a surfé avec malignité sur les peurs et la sidération de la population pendant la crise sanitaire. Il faudrait à ce propos relire et faire relire Tacite sur les actes et les aspirations profondes des dirigeants qui ne sont plus en phase avec les peuples depuis lurette et défendent seulement des intérêts mercantiles et financiers au détriment de tous. 

Des centaines de signature contre l'incinérateur
A Venise, comme ailleurs la colère gronde. On en est à la contestation bon enfant, on rit on s'exprime. Mais d'aucuns déjà envisagent une attitude plus dure et sont déterminés à aller jusqu'au bout pour faire gagner leur idée du monde de demain. Tramezzinimag depuis sa naissance en 2005 partage et s'engage à leurs côtés. Notre camp ? Celui de la liberté, de la paix et de l'Amour. 

Une grande foi en l'homme, une obsession pour sa dignité, la volonté de ne laisser personne sur le côté de la route et notre conscience dans la responsabilité qui est la nôtre face à la destruction organisée et systématique des valeurs fondamentales de la vie et de la fraternité, le pillage éhonté des ressources naturelles au profit de l'industrie et de ses actionnaires.


Comme à l'accoutumée, les "autorités" à la sagesse et l'honnêteté auto-proclamée parlèrent dès 19 heures d'un peu plus de mille participants. Ceux qui habitent sur les Zattere comme ceux qui participèrent à ce réjouissant happening parlent de plus de 4.000 personnes, voire davantage. Un dixième de la population officielle de la ville, et comme il n'y a plus que quelques étudiants qui soient restés depuis le début de la crise sanitaire, on imagine que le chiffre aurait plutôt atteint la dizaine de milliers (rappelons que pour le centre historique, on recense un peu plus de 53.000 habitants et qu'il y a plus de 35.000 étudiants en temps normal).

Un jour viendra ou tout ce monde sera sur la piazza et occupera le grand canal avec des milliers de barques. Il sera peut-être temps alors pour les dirigeants de changer de paradigme, retrouver le bon sens et se souvenir qu'à Venise comme ailleurs, le peuple est souverain et sa volonté toujours s'accomplit ! Rien de bien compliqué dans ce que réclament les gens ! : sauvegarder l'écosystème, permettre à tous les vénitiens de travailler, de vivre et de grandir dans une ville propre, sous un ciel impollu et non pas dans un vulgaire disneyland affolé de touristes au milieu d'une lagune morte sous un ciel sans oiseaux, où les poissons gorgés de poisons flottent le ventre en l'air !



Remerciements à Catherine H. et aux mouvements qui ont organisé la manifestation 
pour les photographies illustrant ce billet.

07 juin 2020

Venise nous parle, par Lara Lucilli

Lara Lucilli est vénitienne. elle est guide depuis 2017. C'est son métier mais surtout sa passion. Elle a eu l'idée pendant le confinement de faire parler la Sérénissime. Elle lui prête sa voix. C'est émouvant, profond. C'est aussi une jolie preuve d'amour de la part de l'auteur. 

Merci Lara pour ce joli moment. Sur sa page FB, la jeune femme s'explique brièvement, et remercie tous ceux qui lui ont permis d'obtenir cet entretien exclusif avec la Sérénissime :
"Venise se raconte, pendant et juste après le confinement... d'une idée née dans mes journées solitaires de quarantaine... Je remercie Andrea et Igor Pizzato, Roberto Dotto de Venice Water Limousine Service, Valeria Medici, Al Timon, l'osteria Al Cicheto, Matto le fabricant de forcole et... Venise, bien sûr."
Nous reparlerons de Lara et de ses collègues toutes et tous passionnés par leur ville et qui savent transmettre leur amour et sont les meilleurs ambassadeurs de la ville certes mais aussi de ses habitants. Qui est mieux placé qu'un guide pour expliquer aux touristes comment se comporter dans ces lieux uniques, et leur rappeler que Venise est un trésor à ciel ouvert mais pas un tombeau, ni un parc d'attraction, mais un lieu où on vit, où on travaille et pas seulement au service des touristes. Je suis convaincu que tout toujours se résout par la pédagogie et la sincérité.



© Lara Lucilli - Vidéo publiée sur FaceBook / 04/06/2020, 13h40.


03 juin 2020

Avec Francesco Guccini, un cri d'amour pour Venise

Mon frère ce matin m'a appelé juste pour m'inviter à allumer la radio et écouter sur France Culture une émission où on parlait de Venise. j'ai aussitôt pensé "quelle aubaine, il va peut-être à l'écoute de ce qui va s'y dire, décider de venir me rendre visite avec ma belle-sœur !" De toute la famille de votre serviteur, ils sont les seuls à n'être jamais repassés sur les bords de la lagune depuis quarante ans. Pourtant ils ont beaucoup voyagé... L'Europe, l'Inde, le Népal. Je n'étais pas chez moi et n'ai pu écouter le podcast  de l'émission qu'à l'instant. En voici une petite présentation qui s'inscrit naturellement dans l'esprit des billets que nous publions depuis quelques mois et qui veulent attirer l'attention des amoureux de Venise, des visiteurs curieux et des touristes au sens pur et profond du terme, sur la situation réelle de cette merveille du monde. Tramezzinimag a toujours développé l'idée de Venise comme modèle idéal et laboratoire pour le bon comme pour le mauvais. C'est hélas un angle de réflexion complètement en opposition avec la pensée dominante qui dirige les actions - et l'inaction - des élites en charge de la ville aujourd'hui et de son avenir. Ces apprentis sorciers après tout sont le modèle d'une pseudo élite ultra-libérale, parfois bouffie de relents libertariens, mais surtout avide de profits et adepte de la fuite en avant, cet "après nous le déluge" qui les caractérise tous depuis plus de cinquante ans, voire bien davantage...

Anthropocène, le virus de la dernière chance

Ce qui s'est dit sur France Culture qui concernait Venise n'avait pas vraiment de quoi encourager des militants écologistes de la première heure, qui vivent à la campagne depuis la naissance de leurs filles, sont quasiment autosuffisants, se sont éloignés de la ville par conviction philosophique et partageant avec beaucoup de gens de leur génération ce goût et ce bonheur de vivre au milieu de la nature, dans une qualité de vie exemplaire, sans pour cela avoir rejeté les (quelques) bienfaits des temps modernes. 

On entendait parler de Venise comme l'une des villes les plus polluées d'Italie, y sont évoquées l'ineptie des pouvoirs publics locaux parfois pire qu'ailleurs et les mille problématiques du tourisme de masse, etc, etc. Mais on y peut entendre aussi un échange très parlant sur cet amour unique que la sérénissime inspire aux cœurs purs. Ainsi, sa somptueuse histoire autant que ses histoires d'aujourd'hui ont été évoquées  par Chiara Barattucci, depuis Venise ou vit cette architecte qui enseigne à l'IUAV (Institut universitaire d'architecture de Venise) et à Milan et par le producteur de l'émission, le sympathique journaliste Florian Delorme, fin connaisseur de la ville. Il eut fallu une émission supplémentaire pour détailler les problématiques qui font peser sur la Sérénissime de lourdes menaces, à commencer par la pollution - chimique, sonore, touristique - mais aussi par sa dépopulation.


La partie concernant Venise dans l'émission Cultures Monde, que ce billet commente, est à la fin du podcast. Si vous avez le temps, Tramezzinimag vous conseille vivement l'écoute de l'émission dans son intégralité, vraiment intéressante et bien menée comme toujours par l'équipe de Florian Delorme, bien que la ligne éditoriale bien-pensante, genre prépa épreuves de Culture Générale à Sciences Po, ne soit pas toujours notre tasse de thé (vert, of course) :


Pendant ce temps, les vénitiens bougent. Manifestation spontanée des commerçants de la P (P pour Popolo), marche contre le port du masque et l'ineptie des mesures de distanciation sociale, pour une autre gestion du tourisme, pour redonner la possibilité aux vénitiens de se loger dans le centre historique, grogne pour limiter voire réduire les licences touristiques délivrées par le maire Brugnaro, le Trump local, et pour que soient interdites les locations touristiques de demeures privées de moins d'un mois, la protection de la lagune, la lutte contre le moto ondoso qui est revenu après le confinement qui avait vu les eaux de Venise s'éclaircir, l'air redevenir pur et le silence se répandre partout pour le bonheur des habitants qui retrouvèrent leur ville avec surprise et bonheur. Tramezzinimag reviendra sur tout cela dans les prochains billets. 

Illustrations des récents manifestations :






15 mai 2020

Sous le soleil de l'exil, Venise et Bordeaux (3) : Confiné à Venise

Un ami journaliste suisse nous transmet ce message qu'un de ses confrères a publié sur sa page Facebook. Le texte de son discret correspondant nous dit tout des bienfaits du confinement. A condition, bien sûr, d'avoir devant sa fenêtre la Sérénissime plutôt que le supermarché du coin. Ces lignes datées des derniers jours de mars dernier font écho au ressenti de bon nombre de mes amis, vénitiens de cœur de passage ou résidents permanents, tous contraints de rester dans Venise. 



Le déconfinement étant venu, Tramezzinimag a décidé de publier tous les textes reçus qui vont dans la même direction : Oui les circonstances sont douloureuses pour les personnes gravement malades et leurs proches, lourdes pour les personnels du monde médico-social que la bêtise de nos gouvernants et la pensée dominante ultralibérale oblige à travailler dans des conditions indignes, non ce n'est pas la peste du XXe siècle, oui ces soixante jours et davantage de confinement ont été pour beaucoup un bienfait inattendu, une occasion inespérée, inimaginable de se retrouver, de s'apaiser, de se poser. Seul ou en couple, en famille, entre amis, cet enfermement a eu du bon.
"Il y a quelque chose de pourri dans l'empire du Danemark"
Ce temps particulier a tout d'abord permis aux plus rétifs de reprendre à leur compte les mots du soldat Marcellus au début d'Hamlet,  alors que ce jeune prince s’apprête à découvrir que la trahison et le meurtre règnent à la cour et que derrière les apparences de l’ordre et de la grandeur sévit une corruption généralisée.Tout le monde aujourd'hui semble d'accord pour dire que rien de cela ne serait arrivé, du moins dans ces proportions, si on n'avait pas cédé aux mortifères sirènes du profit en accablant la planète et son climat, amenant des situations aberrantes porteuses de catastrophes sanitaires et se rendre compte de l'inanité de la plupart des dirigeants politiques du monde, incapables d'éviter cette situation qu'aucun d'entre eux n'a su ni anticiper - en dépit des alertes lancées depuis des mois - ni gérer la situation. Les morts qui auraient pu être évitées sont le tribut des peuples face à la scandaleuse gestion de la Santé publique par ceux qui nous gouvernent, comme est scandaleuse leur gestion de l'éducation, de la culture. Nous avons compris que cette course à l'argent, au désengagement de l’État, à la financiarisation de toutes les activités humaines  ne pouvait mener qu'au pire et en tout cas n'était pas terrible pour la démocratie et le bonheur des peuples.

Hamlet
Tous - ou presque (car certains ont été pris par une angoisse et une peur panique, leur paranoïa attisée par des médias paumés se raccrochant à la pire approche des évènements qu'un journaliste pouvait choisir et sont restés terrorisés chez eux, déprimés et tremblants), nous avons passé de très heureux jours, dans le silence des villes enfin vidées de l'hystérie habituelle ou à la campagne. Plus de bruit, un ciel enfin dégagé et pur, les lacs, les rivières -  à Venise les canaux et toute la lagune - regorgeant de poissons dans une eau translucide et qui sentait bon, un rythme enfin tranquille jour après jour et des retrouvailles avec soi, avec le temps, les albums photo qu'on n'avait plus ouvert depuis des années, la joie de cuisiner, de faire la sieste et, pour ceux qui travaillaient quand même, le bonheur du télé-travail, sans avoir à se coltiner à la pause les collègues à qui on n'a rien à dire, ni les gens qui avant s'entassaient avec eux, per forza, dans les rames de métro, les trains de banlieue ou les bus. 

"Et quête de joie est écrit sur toute chose" (Patrice de la Tour du Pin) 

Grande joie donc faite de plein de petites choses. Autant de bonheurs simples pour votre serviteur qui n'avait plus autant lu, écrit, traduit, corrigé de textes, depuis des lustres, qui a nettoyé de fonds en comble et redécoré son appartement, trié, classé, jeté des tas de paperasses, et entièrement reclassé sa bibliothèque, par catégorie et par ordre alphabétique - ce qui a pris 24 jours exactement ! Gymnastique, sieste aussi et le soir concert, théâtre ou film en ligne, des tas de nouvelles recettes gourmandes... Une sortie obligée par semaine pour se réapprovisionner et faire un petit tour, le reste du temps passé à lire ou écrire, au soleil face aux tilleuls remplis d'oiseaux joyeusement bruyants...
"C'est merveilleux, c'est vide mais ni morne, ni triste. C'est plutôt joyeux je trouve. [...]Et puis, quand je sors, je ne suis plus obligée de parler avec des gens à qui je n'ai pas envie de parler, pas besoin de faire un effort pour participer à ce jeu social, ils s'écartent d'eux-mêmes et les importuns sont cloitrés chez eux !"
 Voilà ce que me disait la semaine dernière une amie confinée seule avec son chien et ses chats dans une petite ville des Pouilles. Ce n'est pourtant pas une misanthrope, mais elle aussi est revenue à l'essentiel, aux seuls échanges solidaires avec ses voisins, téléphoniques avec ses amis, sa famille, ses collègues qu'elle apprécie vraiment. Le reste a disparu. Il reste l'essentiel. C'est magique. Et mon ami Antoine, grand voyageur, qui vient de m'écrire de Marseille où il vit désormais,  combien le confinement lui plait aussi :
"[...] Au départ, voir du pays me manquait... mais maintenant je suis bien. Je lis. Je joue. C'est assez heureux comme ambiance."
Santa Lucia, le parvis de la gare avant le déconfinement. © Catherine Hédouin, avril 2020.
Mais je m'éloigne. Certains lecteurs toujours pressés et impatients, veulent du concis, du résumé, du court. Revenons donc à ce sympathique confiné anonyme et à ce qu'il écrivait sur la vie vénitienne de ces dernières semaines :
« Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide.
Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel.
La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse.
Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions.
Dans les rues, à l’heure de la spesa (*), les Vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux. Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques.
Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer.
Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde.
Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre !
A vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise.
A confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte.
Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun Vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant.
Et j’espère de tout mon cœur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant.
Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement.
Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde.
Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.
La nuit tombe sur la Sérénissime.
Le silence est absolu.
Cela suffit pour l’instant à mon bonheur. Andrà tutto bene. »

Sur le pont des Giocattoli © Catherine Hédouin, avril 2020.

Campo San Bartolomeo © Catherine Hédouin - avril 2020.


(*) : La spesa : les courses.

09 mai 2020

Des légumes sur un bateau

Federico en livraison pendant le confinement
En dépit du confinement, Venise continue de vivre. Les jeunes agriculteurs de Donna Gnora ont donc décidé de poursuivre leurs livraisons et fruits et légumes. la jeune entreprise engagée dans l'agriculture biologique et la défense de l'environnement livre ainsi depuis quelques années ses produits locavores en barque pour la plus grande satisfaction de leurs clients dont je suis. Ainsi, chaque semaine - et maintenant encore en dépit du coronavirus - la barque accoste dans différents points du centre historique. Pour ma part, c'est la plupart du temps à San Samuele, aux pieds du Palazzo Grassi, qu'avec d'autres, j'attends leur arrivée pour récupérer les fruits et légumes commandés, parfois avec un pain (il est délicieux) ou des confitures qu'ils fabriquent avec leur production de fruits.


Ils sont la preuve, ces jeunes agriculteurs déterminés et passionnés, que la tradition et la modernité peuvent se rejoindre et apporter à notre société de bien bonnes choses. La joie et la bonne humeur quand on voit approcher la barque, les échanges sur le temps, les idées de recettes, tous ces petits riens qui créent le vrai lien social, Donna Gnora y contribue. 

On est loin de l'univers anonyme et aseptisé des grandes surfaces remplies de produits manufacturés à des milliers de kilomètres, à base de légumes et de fruits issus de l'agriculture intensive et chimique, bourrés de pesticides et d'antibiotiques, qu'on fait venir au détriment de la planète des quatre coins de celle-ci.

Quel bonheur de savoir que la pêche qu'on va déguster a été cueillie tôt le matin ou peut-être la veille dans un verger entretenu dans le respect de la nature, sans produits chimiques dangereux, et que ce verger est à quelques kilomètres à peine et n'aura pas transitée par des entrepôts frigorifiques pour traverser ensuite l'Europe jusqu'à Venise... 

(Écrit le 16/02/2020)


Envie de plage et d'un monde nouveau

La quarantaine semble devoir s'éloigner et avec elle le devoir d'attendre pour revenir et retrouver la vie d'avant. Mais sera-t-elle comme avant la vie désormais ? Faut-il que nous remettions nos pas dans nos pas d'avant ? Aller en barque jusqu'au Lido, lentement, silencieusement. La lagune vide de ces horribles pachydermes flottants qui ne seront pas revenus et peut-être, grâce à Dieu, jamais ne reviendront... Il est permis de rêver. Nul besoin de remplir une attestation sur l'honneur. Rêver que tout va changer. Rêver qu'il y aura moins de monde, moins d'hystérie, moins de choses vaines et inutiles... Rêver en glissant sur les eaux vertes vers la mer... Égoïstement diront certains. Peut-être bien, mais comme il sera bon de reprendre son souffle dans une atmosphère lavée, sans plus aucun remugles du mode de vie qui nous tenait tous. De ne croiser que d'autres comme nous qui vont eux-aussi retrouver l'essentiel. Plus de pollution dans l'air, les eaux purifiées, le ciel lavé. Une invitation à reprendre le chemin de la plage, les promenades vers les murazzi et enfin retrouver cette sensation merveilleuse du premier contact la première fois de l'année du premier bain. L'Adriatique qui semble encore endormie et que nos mouvements en elle réveilleront en réveillant notre ardeur et notre joie. Puis sortir de l'eau, sentir l'eau couler le long de notre peau que le soleil caresse, marcher sur le sable lissé par le silence des jours passés, avec le cri des mouettes et le souffle d'une brise toujours parfumée se mêlant au chant des vagues comme unique bruit pour emplir nos oreilles. S'étendre sur la serviette et se laisser aller au rêve, à la douceur de l'instant. Oublier tout le reste, s'endormir un instant, sentir la lumière qui chante et se réjouir de pouvoir ensemble faire que tout change enfin... Bientôt peut-être.

26 avril 2020

Un petit film bricolé il y a douze ans par une nuit de nostalgie



J'aime le cinéma, mais ne maîtrise pas vraiment l'art de l'image animée. en triant les archives retrouvées de Tramezzinimag, cette petite viéo oubliée - et maladroite - est restée un work in progress. J'ai souvent contribué à des préparations de documentaires pour la télévision. C'était   toujours intéressant de discuter avec les journalistes et les réalisateurs, de proposer des sujets jamais encore traités parce qu'ignorés des médias, contribuer à montrer une autre Venise. empêché à l'époque d'être aussi souvent à Venise que maintenant, je n'ai jamais pu être réellement suiveur sur place. Plusieurs de mes amis qui vivent à Venise ont pris le relais admirablement, instillant dans l'esprit des journalistes des fondamentaux qui ont contribué au changement de regard des gens sur la ville. Les problématiques actuelles, les grands navires, la pollution, l'acqua alta bien sûr ont été relayés par les médias du monde entier et c'est tant mieux. Ces sujets sont très cinégéniques et choquent les téléspectateurs. Ils ont permis une prise de conscience qui finira peut-être par avoir raison de l'entêtement des édiles à laisser se déployer partout des fonctionnements mortifères pour Venise et sa lagune. Mais il y a aussi le dépeuplement, les logements vides, le tourisme de masse, le chômage, le vieillissement de la population, tout cela aussi étant lié. Les images ci-dessus sont nostalgiques. Ce n'était pas voulu, mais l'inconscient remonte parfois. Le rêve d'une Venise impollue, rendue à ses habitants, l'air purifié, les chats revenus qui chassent les rats, la propreté, le silence, tout ce qui magnifie la beauté de la ville, rend les canaux transparents, le ciel purifié... Tout ce que le confinement a ramené. Mais demain, quand tout reprendra comme avant...

25 avril 2020

In regalo a tutti miei amici di confinamento a Venezia ed altrove



L'aria "Ah mia cara", extrait du Floridante de G.F.Haendel interprété par le contre-ténor polonais,  Jakub Józef Orliński et la charmante Eva Zaïchik et leurs amis de l'ensemble The Consort, tous confinés, tous brillants et passionnés. Impossible d'entendre la voix de Jakub sans ressentir  une grande émotion. Savez-vous que ce jeune et brillant musicien est aussi un spécialiste de Break dance ? Outre une voix à l'incroyable pureté et profondeur, le monsieur est aussi un athlète. Il n'y a donc pas que les ricains pour cultiver le men sana in corpore sano. vénitien, il serait une des vedettes de la Canotiera Bucintoro, son allure aristocratique l'associerait aux jeunes patriciens de la Sérénissime, ces Foscari,  ou Bragadin d'autrefois qui n'avaient pas froid aux yeux et savaient, après le combat faire de la très belle musique pour leurs amis. 

Cela me fait penser à cet écrivain décadent qui disait à la fin du XIXe siècle, en contemplant le magnifique tableau de Bellini, à San Zaccaria, celui qui montre un ange jouant de la viole aux pieds de la Vierge et de l'Enfant, "Quelle belle musique, on n'en fait plus d'aussi belle de nos jours". Ce n'est pas le seul tableau à Venise où se fait une musique aussi divine, mais c'est celui-ci qui illustre le mieux ce me semble l'interprétation de Jakub Josef Orlinski.


Ceux qui connaissent ce tableau comprendront cette phrase. Il se dégage de cette peinture réalisée par un Giovanni Bellini âgé (il avait 75 ans) quelque chose de grandiose et familier à la fois, beaucoup de sérénité et de paix. L'ange musicien au visage visiblement dessiné d'après modèle, pourrait sortir du Conservatoire Benedetto Marcello et on pourrait tout à fait le croiser avec son instrument sur le campo Santo Stefano après sa leçon. Jean-Louis Vaudoyer, dans son "Italie retrouvée" publié dans les années 30, écrit à son sujet :
"De génération en génération, depuis près de cinq siècles, les paroissiens de l'église de San Zaccaria vivent sous la protection d'une Madone de Giovanni Bellini ; L'ineffable petit ange musicien qui, assis aux pieds de la Vierge, joue de la viole, est leur ami d'enfance."
Pour continuer dans la beauté et la sérénité, cet extrait du Stabat Mater de Vivaldi, "Eja Mater, fons amoris", enregistré en confinement encore. Enfin un tempo ralenti sans lourdeur. Est-ce la tonalité du piano, mais Jakub, même pieds nus sur sa moquette parvient à nous communiquer l'émotion de cette strophe : 

"Daigne, ô Mère, source d'amour,
me faire éprouver tes souffrances
pour que je pleure avec toi"



3 minutes 32 d'émotion ! Bon 25 avril à tous !

24 avril 2020

Un 25 avril pas comme les autres


Ce jour de l'année n'est pas un jour comme les autres pour les vénitiens. Comme tous les habitants de la péninsule, non seulement ils fêtent la Libération du pays du joug nazi mais c'est avant tout pour eux la Saint Marc, LA fête nationale de Venise, devenue depuis l'invasion-trahison-pillage du général corse que nous n'aimons pas, mais vraiment pas à Tramezzinimag.  

Jour important de liesse populaire donc, mais qui cette année aura évidemment un autre goût. Celui de la distanciation sociale obligée, du confinement quasi universel à cause d'un maudit coronavirus qui a tout bouleversé sur la planète et quelques semaines. Comme pour le reste, des tas d'idées ont été proposées pour vivre cette journée tout en respectant les obligations liées au confinement. 

Des propositions ont été publiées sur internet, comme celles de Venetoinside, un site bien fait et plein d'esprit, dévolu, créé par des insiders (et oui, je sais, c'est un peu triste de voir que la deuxième langue du net à Venise aussi est l'anglais, là où autrefois le français accompagnait seul l'italien dans la documentation touristique, les papiers administratifs, la signalétique,etc... Mais c'est notre faute pas celle des vénitiens !) à un tourisme plus intelligent que celui qui fait grandir les hordes tellement responsables des problèmes de la sérénissime aujourd'hui. Leurs idées pour un 25 avril réussi depuis chez soi (cliquer ICI pour avoir l'article original en entier) :

1 - Se préparer un bon vrai spritz et porter un toast à Saint Marc
C'est l'occasion de redonner la vraie recette maintenant que cet apéritif typiquement vénitien a conquis le monde et se boit n'importe où, n'importe comment et à n'importe quel prix ! Il faut procéder ainsi : un tiers de Prosecco, un tiers d'Apérol, de Select ou de Campari, un tiers de soda ou si vous n'en disposez pas d'eau gazeuse.  Mélanger le tout dans un verre, ajouter des glaçons et une une rondelle d'orange. 


2 - Ecouter une musique qui vous transporte en pensée à venise
Le site recommande des airs qui vous rappellent Venise et il y en de tas. A titre d'exemple, ils conseillent en premier le groupe de reggae vénitien Pitura Freska (peinture fraîche en vénitien) avec son  Pink Floi, une chanson qui relate le concert des Pink Floyd qui eut lieu à Venise en 1989 lors de la nuit du Redentore avec près de 200.000 spectateurs et des dégâts énormes constatés le lendemain. 

Les vénitiens voyaient d'un assez mauvais œil le concert, la réalité dépassa les prévisions les plus pessimistes avec près d'un mètre de déjection humaines le long des façades du palais des doges. L'horreur absolue, le triomphe de la barbarie mais on était loin de la barbarie drainée par le tourisme de masse depuis. Le concert cependant fut un moment inoubliable pour les fans du groupe qui a été déclaré persona non grata par la Municipalité suite aux dégâts. A leur décharge, les Pink Floyd ont tout de même spontanément contribué à financer les dommages causés à la ville.
.

Les vénitiens de Veneto Inside recommandent aussi Paolo Conte et sa fameuse chanson Tua cugina prima (Tutti a Venezia), qui décrit avec drôlerie, un couple qui se fait photographier à San Marco pour faire envie à une cousine qui se vantait d'avoir été à Venise avant eux...Satire du tourisme de masse que le covid-19 aura peut-être contribué à calmer sinon à supprimer... On peut tout de même rêver, non ?


Les auteurs de l'article suggèrent aussi ce qui est devenu au fil des ans pour certains l'Hymne de Venise, "Le Glorie del Nostro Leon", chant issu de la tradition populaire qu'on entend beaucoup résonner du côté de Castello ces temps-ci précisent-ils. Chaque dimanche, un vénitien du quartier prépare une playlist spéciale "pour entretenir et apporter un peu de joie à tout le voisinage". Toute forme de soutien mutuel est bonne à prendre, vous en conviendrez. Ci-dessous, une version (en vénitien, bien entendu) avec des images édifiantes qui ne cachent rien de l'amertume de ce que la cité des doges était devenue avant l'épidémie et que personne ne souhaite revoir... :



3 - Faites-vous plaisir en préparant un plat vénitien
Les auteurs poursuivent leurs conseils par de succulentes recettes traditionnelles, faciles à réaliser et qui rendent la vie plus agréable de leur préparation à leur dégustation. En voici la traduction : 

Pour ceux qui aiment le poisson et les saveurs fortes, nous vous proposons le fameux Bigoi in salsa. Pour environ quatre portions, vous n'aurez besoin que d'un pot d'anchois à l'huile de 100 gr, 1 gros oignon blanc et 500 gr de bigoli (1). Commencez par couper l'oignon en fines tranches et laissez-le fondre à feu très doux sur une poêle avec de l'huile. Ensuite, ajoutez les anchois, remuez de temps en temps. Laissez fondre les anchois, versez peu à peu l'eau de cuisson des pâtes pour former une sauce crémeuse. Ajoutez ensuite les bigoli (cuits al dente,recommande l'auteur !), Un peu de poivre et, si vous le souhaitez, saupoudrez une poignée de chapelure préalablement grillée avant de servir le plat et le tour est joué.
.

Et puis, "pour les amoureux des légumes de saison et du respect des traditions jusque dans la cuisine", Venetoinside propose le famosissime Risi e bisi, un plat qui était offert au Doge le 25 avril, en l'honneur de la fête de San Marco. Pour le préparer, il faut : 350 g de riz Nano Vialone, 1 kg de petits pois frais, 1 oignon, 60 gr de beurre, 50 gr de poitrine de porc, environ 1 litre de bouillon de légumes, du persil, du parmesan râpé, sel &poivre, huile. Prenez d'abord les gousses de pois, lavez-les, ajoutez-les au bouillon de légumes et faites-les cuire 1 heure à partir du début de l'ébullition. Les mélanger ensuite avec un mixeur à immersion et versez le tout dans un bol, en le passant au tamis. Pendant ce temps, faites revenir dans une poêle l'oignon haché avec la moitié du beurre et un peu d'huile, pendant une dizaine de minutes. Ajouter le bacon en dés, le persil haché, puis les petits pois et le bouillon avec les cosses. Lorsque le bouillon commence à bouillir, versez le riz et ajoutez le sel. Vers la fin de la cuisson, ajoutez le reste du beurre, du parmesan et du poivre.

Enfin, pour ceux qui aiment davantage les plats de viande et ne dédaignent pas les saveurs fortes, cette autre recette typique de la tradition vénitienne, le Fegato alla veneziana. Les ingrédients nécessaires : 500 gr de foie de veau, 6 feuilles de sauge, 15 gr de beurre, 2 oignons blancs, une cuillerée de vinaigre de vin blanc, de l'huile, du sel, du poivre et de l'eau. Cuire les oignons émincés dans une casserole avec le beurre et un filet d'huile. Ajouter un peu d'eau, cuire 5 minutes, ajouter la sauge hachée et le vinaigre de vin blanc. Après quelques minutes, ajoutez les tranches de foie et faites cuire à feu vif pendant environ 5 minutes, en les retournant à mi-cuisson.
Trois délicieuses recettes - dont les deux dernières déjà présentées dans Tramezzinimag avec des variantes (voir la colonne de droite qui contient un lien pour chacune des recettes publiées depuis 2005) faciles à réaliser et vraiment liées à ce jour si important dans le coeur des vénitiens. Après la musique et la gourmandise, le cinéma. 

Veneto inside poursuit ses propositions pour un 25 avril confiné mais heureux avec des suggestions de film :

4 - Regarder un film qui se passe à Venise
Pour inviter les vénitiens à patienter, le jour où il sera de nouveau possible d'azrpenter calle et campi reviendra, ils ont pensé à trois films très différents mais qui tous montrent la beauté de la ville : le grand classique Pane e Tulipani, avec Bruno Ganz, The Tourist avec Angelina Jolie et Johnny Depp et Indiana Jones et la dernière croisade de Spielberg... Ils auraient pu en ajouter pleind 'autres tellement Venise a été le decor de films depuis l'invention du cinéma. Nous avons déjà évoqué dans nos colonnes le travail du Circuito Cinema sous la houlette du très savant Robert Ellero auteur d'un annuaire - hélas épuisé, "Venezia,CIttà del Cinema" qui donna lieu à une magnifique exposition dans les années 80.



5 - Donnez libre cours à votre côté artistique
Enfin, la dernière proposition réunit des idées de bricolage à réaliser en famille et éviter que les chères têtes blondes ne restent vautrées devant la télévisioon ou les consoles de jeux ou s'étripent en cassant tout autour d'eux. C'est ainsi que le site propose de réaliser un dessin de bocolo, cette rose rouge traditionnellement offert aux épouses et aux mères le 25 avril ou le lion ailé, symbole de l'evangéliste et de la république de Venise.
Des liens permettent de réaliser ces deux dessins : ICI pour le lion, ICI pour la rose. Il est aussi suggéré la réalisation d'un masque du carnaval avec un PDF en ligne (ICI) et même un origami grâce à un autre tutoriel : ICI.

Voilà de quoi vous permettre de passer un bon 25 avril. Evviva Venezia ! Evviva Italia ! Merci aux rédacteurs de Venetoinside dont Tramezzinimag vous recommande le contenu (publicité gratuite !)

© Comune di Venezia / 24/04/2020

_____________

(1) : les bigoli sont des pâtes en forme de tube épais autrefois fabriquées à base de farine de sarrasin et aujourd'hui, le plus souvent avec de la farine de blé entier qu'on mélange à des œufs de cane. Ils sont fabriqués à l'aide d'un pressoir vertical appelé bigolaro. On trouve en Toscane une variété de pâte assez semblable, les pici ou pinci . Comme la plupart des pâtes, elles sont bien meilleures cuites al dente et doivent être dégustées aussitôt préparées.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...