15 mai 2020

Sous le soleil de l'exil, Venise et Bordeaux (3) : Confiné à Venise

Un ami journaliste suisse nous transmet ce message qu'un de ses confrères a publié sur sa page Facebook. Le texte de son discret correspondant nous dit tout des bienfaits du confinement. A condition, bien sûr, d'avoir devant sa fenêtre la Sérénissime plutôt que le supermarché du coin. Ces lignes datées des derniers jours de mars dernier font écho au ressenti de bon nombre de mes amis, vénitiens de cœur de passage ou résidents permanents, tous contraints de rester dans Venise. 



Le déconfinement étant venu, Tramezzinimag a décidé de publier tous les textes reçus qui vont dans la même direction : Oui les circonstances sont douloureuses pour les personnes gravement malades et leurs proches, lourdes pour les personnels du monde médico-social que la bêtise de nos gouvernants et la pensée dominante ultralibérale oblige à travailler dans des conditions indignes, non ce n'est pas la peste du XXe siècle, oui ces soixante jours et davantage de confinement ont été pour beaucoup un bienfait inattendu, une occasion inespérée, inimaginable de se retrouver, de s'apaiser, de se poser. Seul ou en couple, en famille, entre amis, cet enfermement a eu du bon.
"Il y a quelque chose de pourri dans l'empire du Danemark"
Ce temps particulier a tout d'abord permis aux plus rétifs de reprendre à leur compte les mots du soldat Marcellus au début d'Hamlet,  alors que ce jeune prince s’apprête à découvrir que la trahison et le meurtre règnent à la cour et que derrière les apparences de l’ordre et de la grandeur sévit une corruption généralisée.Tout le monde aujourd'hui semble d'accord pour dire que rien de cela ne serait arrivé, du moins dans ces proportions, si on n'avait pas cédé aux mortifères sirènes du profit en accablant la planète et son climat, amenant des situations aberrantes porteuses de catastrophes sanitaires et se rendre compte de l'inanité de la plupart des dirigeants politiques du monde, incapables d'éviter cette situation qu'aucun d'entre eux n'a su ni anticiper - en dépit des alertes lancées depuis des mois - ni gérer la situation. Les morts qui auraient pu être évitées sont le tribut des peuples face à la scandaleuse gestion de la Santé publique par ceux qui nous gouvernent, comme est scandaleuse leur gestion de l'éducation, de la culture. Nous avons compris que cette course à l'argent, au désengagement de l’État, à la financiarisation de toutes les activités humaines  ne pouvait mener qu'au pire et en tout cas n'était pas terrible pour la démocratie et le bonheur des peuples.

Hamlet
Tous - ou presque (car certains ont été pris par une angoisse et une peur panique, leur paranoïa attisée par des médias paumés se raccrochant à la pire approche des évènements qu'un journaliste pouvait choisir et sont restés terrorisés chez eux, déprimés et tremblants), nous avons passé de très heureux jours, dans le silence des villes enfin vidées de l'hystérie habituelle ou à la campagne. Plus de bruit, un ciel enfin dégagé et pur, les lacs, les rivières -  à Venise les canaux et toute la lagune - regorgeant de poissons dans une eau translucide et qui sentait bon, un rythme enfin tranquille jour après jour et des retrouvailles avec soi, avec le temps, les albums photo qu'on n'avait plus ouvert depuis des années, la joie de cuisiner, de faire la sieste et, pour ceux qui travaillaient quand même, le bonheur du télé-travail, sans avoir à se coltiner à la pause les collègues à qui on n'a rien à dire, ni les gens qui avant s'entassaient avec eux, per forza, dans les rames de métro, les trains de banlieue ou les bus. 

"Et quête de joie est écrit sur toute chose" (Patrice de la Tour du Pin) 

Grande joie donc faite de plein de petites choses. Autant de bonheurs simples pour votre serviteur qui n'avait plus autant lu, écrit, traduit, corrigé de textes, depuis des lustres, qui a nettoyé de fonds en comble et redécoré son appartement, trié, classé, jeté des tas de paperasses, et entièrement reclassé sa bibliothèque, par catégorie et par ordre alphabétique - ce qui a pris 24 jours exactement ! Gymnastique, sieste aussi et le soir concert, théâtre ou film en ligne, des tas de nouvelles recettes gourmandes... Une sortie obligée par semaine pour se réapprovisionner et faire un petit tour, le reste du temps passé à lire ou écrire, au soleil face aux tilleuls remplis d'oiseaux joyeusement bruyants...
"C'est merveilleux, c'est vide mais ni morne, ni triste. C'est plutôt joyeux je trouve. [...]Et puis, quand je sors, je ne suis plus obligée de parler avec des gens à qui je n'ai pas envie de parler, pas besoin de faire un effort pour participer à ce jeu social, ils s'écartent d'eux-mêmes et les importuns sont cloitrés chez eux !"
 Voilà ce que me disait la semaine dernière une amie confinée seule avec son chien et ses chats dans une petite ville des Pouilles. Ce n'est pourtant pas une misanthrope, mais elle aussi est revenue à l'essentiel, aux seuls échanges solidaires avec ses voisins, téléphoniques avec ses amis, sa famille, ses collègues qu'elle apprécie vraiment. Le reste a disparu. Il reste l'essentiel. C'est magique. Et mon ami Antoine, grand voyageur, qui vient de m'écrire de Marseille où il vit désormais,  combien le confinement lui plait aussi :
"[...] Au départ, voir du pays me manquait... mais maintenant je suis bien. Je lis. Je joue. C'est assez heureux comme ambiance."
Santa Lucia, le parvis de la gare avant le déconfinement. © Catherine Hédouin, avril 2020.
Mais je m'éloigne. Certains lecteurs toujours pressés et impatients, veulent du concis, du résumé, du court. Revenons donc à ce sympathique confiné anonyme et à ce qu'il écrivait sur la vie vénitienne de ces dernières semaines :
« Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide.
Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel.
La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse.
Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions.
Dans les rues, à l’heure de la spesa (*), les Vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux. Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques.
Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer.
Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde.
Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre !
A vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise.
A confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte.
Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun Vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant.
Et j’espère de tout mon cœur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant.
Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement.
Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde.
Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.
La nuit tombe sur la Sérénissime.
Le silence est absolu.
Cela suffit pour l’instant à mon bonheur. Andrà tutto bene. »

Sur le pont des Giocattoli © Catherine Hédouin, avril 2020.

Campo San Bartolomeo © Catherine Hédouin - avril 2020.


(*) : La spesa : les courses.

09 mai 2020

Des légumes sur un bateau

En dépit du confinement, Venise continue de vivre. Les jeunes agriculteurs de Donna Gnora ont donc décidé de poursuivre leurs livraisons et fruits et légumes. la jeune entreprise engagée dans l'agriculture biologique et la défense de l'environnement livre ainsi depuis quelques années ses produits locavores en barque pour la plus grande satisfaction de leurs clients dont je suis. Ainsi, chaque semaine - et maintenant encore en dépit du coronavirus - la barque accoste dans différents points du centre historique. Pour ma part, c'est la plupart du temps à San Samuele, aux pieds du Palazzo Grassi, qu'avec d'autres, j'attends leur arrivée pour récupérer les fruits et légumes commandés, parfois avec un pain (il est délicieux) ou des confitures qu'ils fabriquent avec leur production de fruits.

Ils sont la preuve, ces jeunes agriculteurs déterminés et passionnés, que la tradition et la modernité peuvent se rejoindre et apporter à notre société de bien bonnes choses. La joie et la bonne humeur quand on voit approcher la barque, les échanges sur le temps, les idées de recettes, tous ces petits riens qui créent le vrai lien social, Donna Gnora y contribue. 

On est loin de l'univers anonyme et aseptisé des grandes surfaces remplies de produits manufacturés à des milliers de kilomètres, à base de légumes et de fruits issus de l'agriculture intensive et chimique, bourrés de pesticides et d'antibiotiques, qu'on fait venir au détriment de la planète des quatre coins de celle-ci.

Quel bonheur de savoir que la pêche qu'on va déguster a été cueillie tôt le matin ou peut-être la veille dans un verger entretenu dans le respect de la nature, sans produits chimiques dangereux, et que ce verger est à quelques kilomètres à peine et n'aura pas transitée par des entrepôts frigorifiques pour traverser ensuite l'Europe jusqu'à Venise... 

(Écrit le 16/02/2020)


Envie de plage et d'un monde nouveau

La quarantaine semble devoir s'éloigner et avec elle le devoir d'attendre pour revenir et retrouver la vie d'avant. Mais sera-t-elle comme avant la vie désormais ? Faut-il que nous remettions nos pas dans nos pas d'avant ? Aller en barque jusqu'au Lido, lentement, silencieusement. La lagune vide de ces horribles pachydermes flottants qui ne seront pas revenus et peut-être, grâce à Dieu, jamais ne reviendront... Il est permis de rêver. Nul besoin de remplir une attestation sur l'honneur. Rêver que tout va changer. Rêver qu'il y aura moins de monde, moins d'hystérie, moins de choses vaines et inutiles... Rêver en glissant sur les eaux vertes vers la mer... Égoïstement diront certains. Peut-être bien, mais comme il sera bon de reprendre son souffle dans une atmosphère lavée, sans plus aucun remugles du mode de vie qui nous tenait tous. De ne croiser que d'autres comme nous qui vont eux-aussi retrouver l'essentiel. Plus de pollution dans l'air, les eaux purifiées, le ciel lavé. Une invitation à reprendre le chemin de la plage, les promenades vers les murazzi et enfin retrouver cette sensation merveilleuse du premier contact la première fois de l'année du premier bain. L'Adriatique qui semble encore endormie et que nos mouvements en elle réveilleront en réveillant notre ardeur et notre joie. Puis sortir de l'eau, sentir l'eau couler le long de notre peau que le soleil caresse, marcher sur le sable lissé par le silence des jours passés, avec le cri des mouettes et le souffle d'une brise toujours parfumée se mêlant au chant des vagues comme unique bruit pour emplir nos oreilles. S'étendre sur la serviette et se laisser aller au rêve, à la douceur de l'instant. Oublier tout le reste, s'endormir un instant, sentir la lumière qui chante et se réjouir de pouvoir ensemble faire que tout change enfin... Bientôt peut-être.

26 avril 2020

Un petit film bricolé il y a douze ans par une nuit de nostalgie



J'aime le cinéma, mais ne maîtrise pas vraiment l'art de l'image animée. en triant les archives retrouvées de Tramezzinimag, cette petite viéo oubliée - et maladroite - est restée un work in progress. J'ai souvent contribué à des préparations de documentaires pour la télévision. C'était   toujours intéressant de discuter avec les journalistes et les réalisateurs, de proposer des sujets jamais encore traités parce qu'ignorés des médias, contribuer à montrer une autre Venise. empêché à l'époque d'être aussi souvent à Venise que maintenant, je n'ai jamais pu être réellement suiveur sur place. Plusieurs de mes amis qui vivent à Venise ont pris le relais admirablement, instillant dans l'esprit des journalistes des fondamentaux qui ont contribué au changement de regard des gens sur la ville. Les problématiques actuelles, les grands navires, la pollution, l'acqua alta bien sûr ont été relayés par les médias du monde entier et c'est tant mieux. Ces sujets sont très cinégéniques et choquent les téléspectateurs. Ils ont permis une prise de conscience qui finira peut-être par avoir raison de l'entêtement des édiles à laisser se déployer partout des fonctionnements mortifères pour Venise et sa lagune. Mais il y a aussi le dépeuplement, les logements vides, le tourisme de masse, le chômage, le vieillissement de la population, tout cela aussi étant lié. Les images ci-dessus sont nostalgiques. Ce n'était pas voulu, mais l'inconscient remonte parfois. Le rêve d'une Venise impollue, rendue à ses habitants, l'air purifié, les chats revenus qui chassent les rats, la propreté, le silence, tout ce qui magnifie la beauté de la ville, rend les canaux transparents, le ciel purifié... Tout ce que le confinement a ramené. Mais demain, quand tout reprendra comme avant...

25 avril 2020

In regalo a tutti miei amici di confinamento a Venezia ed altrove



L'aria "Ah mia cara", extrait du Floridante de G.F.Haendel interprété par le contre-ténor polonais,  Jakub Józef Orliński et la charmante Eva Zaïchik et leurs amis de l'ensemble The Consort, tous confinés, tous brillants et passionnés. Impossible d'entendre la voix de Jakub sans ressentir  une grande émotion. Savez-vous que ce jeune et brillant musicien est aussi un spécialiste de Break dance ? Outre une voix à l'incroyable pureté et profondeur, le monsieur est aussi un athlète. Il n'y a donc pas que les ricains pour cultiver le men sana in corpore sano. vénitien, il serait une des vedettes de la Canotiera Bucintoro, son allure aristocratique l'associerait aux jeunes patriciens de la Sérénissime, ces Foscari,  ou Bragadin d'autrefois qui n'avaient pas froid aux yeux et savaient, après le combat faire de la très belle musique pour leurs amis. 

Cela me fait penser à cet écrivain décadent qui disait à la fin du XIXe siècle, en contemplant le magnifique tableau de Bellini, à San Zaccaria, celui qui montre un ange jouant de la viole aux pieds de la Vierge et de l'Enfant, "Quelle belle musique, on n'en fait plus d'aussi belle de nos jours". Ce n'est pas le seul tableau à Venise où se fait une musique aussi divine, mais c'est celui-ci qui illustre le mieux ce me semble l'interprétation de Jakub Josef Orlinski.


Ceux qui connaissent ce tableau comprendront cette phrase. Il se dégage de cette peinture réalisée par un Giovanni Bellini âgé (il avait 75 ans) quelque chose de grandiose et familier à la fois, beaucoup de sérénité et de paix. L'ange musicien au visage visiblement dessiné d'après modèle, pourrait sortir du Conservatoire Benedetto Marcello et on pourrait tout à fait le croiser avec son instrument sur le campo Santo Stefano après sa leçon. Jean-Louis Vaudoyer, dans son "Italie retrouvée" publié dans les années 30, écrit à son sujet :
"De génération en génération, depuis près de cinq siècles, les paroissiens de l'église de San Zaccaria vivent sous la protection d'une Madone de Giovanni Bellini ; L'ineffable petit ange musicien qui, assis aux pieds de la Vierge, joue de la viole, est leur ami d'enfance."
Pour continuer dans la beauté et la sérénité, cet extrait du Stabat Mater de Vivaldi, "Eja Mater, fons amoris", enregistré en confinement encore. Enfin un tempo ralenti sans lourdeur. Est-ce la tonalité du piano, mais Jakub, même pieds nus sur sa moquette parvient à nous communiquer l'émotion de cette strophe : 

"Daigne, ô Mère, source d'amour,
me faire éprouver tes souffrances
pour que je pleure avec toi"



3 minutes 32 d'émotion ! Bon 25 avril à tous !

24 avril 2020

Un 25 avril pas comme les autres


Ce jour de l'année n'est pas un jour comme les autres pour les vénitiens. Comme tous les habitants de la péninsule, non seulement ils fêtent la Libération du pays du joug nazi mais c'est avant tout pour eux la Saint Marc, LA fête nationale de Venise, devenue depuis l'invasion-trahison-pillage du général corse que nous n'aimons pas, mais vraiment pas à Tramezzinimag.  

Jour important de liesse populaire donc, mais qui cette année aura évidemment un autre goût. Celui de la distanciation sociale obligée, du confinement quasi universel à cause d'un maudit coronavirus qui a tout bouleversé sur la planète et quelques semaines. Comme pour le reste, des tas d'idées ont été proposées pour vivre cette journée tout en respectant les obligations liées au confinement. 

Des propositions ont été publiées sur internet, comme celles de Venetoinside, un site bien fait et plein d'esprit, dévolu, créé par des insiders (et oui, je sais, c'est un peu triste de voir que la deuxième langue du net à Venise aussi est l'anglais, là où autrefois le français accompagnait seul l'italien dans la documentation touristique, les papiers administratifs, la signalétique,etc... Mais c'est notre faute pas celle des vénitiens !) à un tourisme plus intelligent que celui qui fait grandir les hordes tellement responsables des problèmes de la sérénissime aujourd'hui. Leurs idées pour un 25 avril réussi depuis chez soi (cliquer ICI pour avoir l'article original en entier) :

1 - Se préparer un bon vrai spritz et porter un toast à Saint Marc
C'est l'occasion de redonner la vraie recette maintenant que cet apéritif typiquement vénitien a conquis le monde et se boit n'importe où, n'importe comment et à n'importe quel prix ! Il faut procéder ainsi : un tiers de Prosecco, un tiers d'Apérol, de Select ou de Campari, un tiers de soda ou si vous n'en disposez pas d'eau gazeuse.  Mélanger le tout dans un verre, ajouter des glaçons et une une rondelle d'orange. 


2 - Ecouter une musique qui vous transporte en pensée à venise
Le site recommande des airs qui vous rappellent Venise et il y en de tas. A titre d'exemple, ils conseillent en premier le groupe de reggae vénitien Pitura Freska (peinture fraîche en vénitien) avec son  Pink Floi, une chanson qui relate le concert des Pink Floyd qui eut lieu à Venise en 1989 lors de la nuit du Redentore avec près de 200.000 spectateurs et des dégâts énormes constatés le lendemain. 

Les vénitiens voyaient d'un assez mauvais œil le concert, la réalité dépassa les prévisions les plus pessimistes avec près d'un mètre de déjection humaines le long des façades du palais des doges. L'horreur absolue, le triomphe de la barbarie mais on était loin de la barbarie drainée par le tourisme de masse depuis. Le concert cependant fut un moment inoubliable pour les fans du groupe qui a été déclaré persona non grata par la Municipalité suite aux dégâts. A leur décharge, les Pink Floyd ont tout de même spontanément contribué à financer les dommages causés à la ville.
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Les vénitiens de Veneto Inside recommandent aussi Paolo Conte et sa fameuse chanson Tua cugina prima (Tutti a Venezia), qui décrit avec drôlerie, un couple qui se fait photographier à San Marco pour faire envie à une cousine qui se vantait d'avoir été à Venise avant eux...Satire du tourisme de masse que le covid-19 aura peut-être contribué à calmer sinon à supprimer... On peut tout de même rêver, non ?


Les auteurs de l'article suggèrent aussi ce qui est devenu au fil des ans pour certains l'Hymne de Venise, "Le Glorie del Nostro Leon", chant issu de la tradition populaire qu'on entend beaucoup résonner du côté de Castello ces temps-ci précisent-ils. Chaque dimanche, un vénitien du quartier prépare une playlist spéciale "pour entretenir et apporter un peu de joie à tout le voisinage". Toute forme de soutien mutuel est bonne à prendre, vous en conviendrez. Ci-dessous, une version (en vénitien, bien entendu) avec des images édifiantes qui ne cachent rien de l'amertume de ce que la cité des doges était devenue avant l'épidémie et que personne ne souhaite revoir... :



3 - Faites-vous plaisir en préparant un plat vénitien
Les auteurs poursuivent leurs conseils par de succulentes recettes traditionnelles, faciles à réaliser et qui rendent la vie plus agréable de leur préparation à leur dégustation. En voici la traduction : 

Pour ceux qui aiment le poisson et les saveurs fortes, nous vous proposons le fameux Bigoi in salsa. Pour environ quatre portions, vous n'aurez besoin que d'un pot d'anchois à l'huile de 100 gr, 1 gros oignon blanc et 500 gr de bigoli (1). Commencez par couper l'oignon en fines tranches et laissez-le fondre à feu très doux sur une poêle avec de l'huile. Ensuite, ajoutez les anchois, remuez de temps en temps. Laissez fondre les anchois, versez peu à peu l'eau de cuisson des pâtes pour former une sauce crémeuse. Ajoutez ensuite les bigoli (cuits al dente,recommande l'auteur !), Un peu de poivre et, si vous le souhaitez, saupoudrez une poignée de chapelure préalablement grillée avant de servir le plat et le tour est joué.
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Et puis, "pour les amoureux des légumes de saison et du respect des traditions jusque dans la cuisine", Venetoinside propose le famosissime Risi e bisi, un plat qui était offert au Doge le 25 avril, en l'honneur de la fête de San Marco. Pour le préparer, il faut : 350 g de riz Nano Vialone, 1 kg de petits pois frais, 1 oignon, 60 gr de beurre, 50 gr de poitrine de porc, environ 1 litre de bouillon de légumes, du persil, du parmesan râpé, sel &poivre, huile. Prenez d'abord les gousses de pois, lavez-les, ajoutez-les au bouillon de légumes et faites-les cuire 1 heure à partir du début de l'ébullition. Les mélanger ensuite avec un mixeur à immersion et versez le tout dans un bol, en le passant au tamis. Pendant ce temps, faites revenir dans une poêle l'oignon haché avec la moitié du beurre et un peu d'huile, pendant une dizaine de minutes. Ajouter le bacon en dés, le persil haché, puis les petits pois et le bouillon avec les cosses. Lorsque le bouillon commence à bouillir, versez le riz et ajoutez le sel. Vers la fin de la cuisson, ajoutez le reste du beurre, du parmesan et du poivre.

Enfin, pour ceux qui aiment davantage les plats de viande et ne dédaignent pas les saveurs fortes, cette autre recette typique de la tradition vénitienne, le Fegato alla veneziana. Les ingrédients nécessaires : 500 gr de foie de veau, 6 feuilles de sauge, 15 gr de beurre, 2 oignons blancs, une cuillerée de vinaigre de vin blanc, de l'huile, du sel, du poivre et de l'eau. Cuire les oignons émincés dans une casserole avec le beurre et un filet d'huile. Ajouter un peu d'eau, cuire 5 minutes, ajouter la sauge hachée et le vinaigre de vin blanc. Après quelques minutes, ajoutez les tranches de foie et faites cuire à feu vif pendant environ 5 minutes, en les retournant à mi-cuisson.
Trois délicieuses recettes - dont les deux dernières déjà présentées dans Tramezzinimag avec des variantes (voir la colonne de droite qui contient un lien pour chacune des recettes publiées depuis 2005) faciles à réaliser et vraiment liées à ce jour si important dans le coeur des vénitiens. Après la musique et la gourmandise, le cinéma. 

Veneto inside poursuit ses propositions pour un 25 avril confiné mais heureux avec des suggestions de film :

4 - Regarder un film qui se passe à Venise
Pour inviter les vénitiens à patienter, le jour où il sera de nouveau possible d'azrpenter calle et campi reviendra, ils ont pensé à trois films très différents mais qui tous montrent la beauté de la ville : le grand classique Pane e Tulipani, avec Bruno Ganz, The Tourist avec Angelina Jolie et Johnny Depp et Indiana Jones et la dernière croisade de Spielberg... Ils auraient pu en ajouter pleind 'autres tellement Venise a été le decor de films depuis l'invention du cinéma. Nous avons déjà évoqué dans nos colonnes le travail du Circuito Cinema sous la houlette du très savant Robert Ellero auteur d'un annuaire - hélas épuisé, "Venezia,CIttà del Cinema" qui donna lieu à une magnifique exposition dans les années 80.



5 - Donnez libre cours à votre côté artistique
Enfin, la dernière proposition réunit des idées de bricolage à réaliser en famille et éviter que les chères têtes blondes ne restent vautrées devant la télévisioon ou les consoles de jeux ou s'étripent en cassant tout autour d'eux. C'est ainsi que le site propose de réaliser un dessin de bocolo, cette rose rouge traditionnellement offert aux épouses et aux mères le 25 avril ou le lion ailé, symbole de l'evangéliste et de la république de Venise.
Des liens permettent de réaliser ces deux dessins : ICI pour le lion, ICI pour la rose. Il est aussi suggéré la réalisation d'un masque du carnaval avec un PDF en ligne (ICI) et même un origami grâce à un autre tutoriel : ICI.

Voilà de quoi vous permettre de passer un bon 25 avril. Evviva Venezia ! Evviva Italia ! Merci aux rédacteurs de Venetoinside dont Tramezzinimag vous recommande le contenu (publicité gratuite !)

© Comune di Venezia / 24/04/2020

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(1) : les bigoli sont des pâtes en forme de tube épais autrefois fabriquées à base de farine de sarrasin et aujourd'hui, le plus souvent avec de la farine de blé entier qu'on mélange à des œufs de cane. Ils sont fabriqués à l'aide d'un pressoir vertical appelé bigolaro. On trouve en Toscane une variété de pâte assez semblable, les pici ou pinci . Comme la plupart des pâtes, elles sont bien meilleures cuites al dente et doivent être dégustées aussitôt préparées.

09 avril 2020

Sous le soleil de l'exil, Venise et Bordeaux (2) : Témoignages de vénitiens

Rédigé le 2 avril 2020.

© Catherine Hédouin - mars 2020
Le confinement en Italie où les mesures prises sont très dures, tout le monde en parle et les opinions divergent, sur place comme parmi nos lecteurs. Parfois, cela crée des polémiques. C'est que le sujet non seulement ne laisse pas indifférent, mais suscite un certain nombre d'angoisse et pour certains, le rappel de situations violentes dont le souvenir refait surface.

Ainsi, le témoignage de mon ami Flavio Cogo, historien, écrivain et chercheur qui vit à Venise. Très engagé dans la la défense de l'environnement et dans la vie sociale italienne, il m'écrivait récemment : 
"Qui c'è un silenzio spettrale, tutto chiuso, meno che tabaccherie, edicole, supermercati e negozi di alimentari, par di esser in guerra... già m'han fermato i questurini, dobbiamo girare con i moduli e scrivere perché siamo fuori di casa, ammesso solo lavoro (ovvio!!), cure mediche, far la spesa e andare in farmacia, e portar a spasso per poco il cane, non si può andare a spasso, non si possono fare assemblee anche in luoghi privati... in compenso son scomparsi i turisti, non girano barche da trasporto e taxi, mega traghetti dalla grecia, grandi navi da crociera, taxi e lancioni, aerei oramai pochi, l'aria è pulitissima, è scomparso il moto ondoso... una situazione surreale, perché al lavoro ci devi andare e rischi - eccome se lo rischi!!! - il contagio nei bus affollatissimi negli orari di punta (prima lo erano , grazie ai turisti , a tutte le ore, è già qualcosa)"
"Ici, il y a un silence fantomatique, tout est fermé, sauf les buralistes, les marchands de journaux, les supermarchés et les épiceries, On se croirait en guerre ... les policiers m'ont déjà arrêté, on ne peut pas sortir sans son formulaire qui justifie pourquoi nous sommes sortis de la maison : pour le travail (bien sûr !!), les soins médicaux, le shopping et aller à la pharmacie, et promener le chien pendant un certain temps sont les seuls motifs tolérés. On ne peut plus se promener, ni faire de réunions dans des lieux privés... Les touristes ont disparu, il n'y a plus de bateaux de transport ni de taxis, plus de méga ferries en provenance de Grèce, ni les grands paquebots de croisière, de taxis et de vedettes, peu d'avions. L'air est très propre, la houle a disparu ... surréaliste. On doit aller travailler et on risque  - et comment  !!! - la contagion dans les bus bondés aux heures de pointe (avant, avec les touristes c'était à toute heure, c'est déjà quelque chose)... "
Ce message m'était parvenu une semaine avant que nous aussi, nous nous retrouvions dans cette situation inattendue et fort curieuse dans laquelle peu à peu, par la force des choses, nous nous sommes installés. Cela s'est fait de la même manière qu'en Italie, per forza, avec résistance et mauvais volonté. puis, comme en Italie, la grande majorité des gens a compris que nous n'avions pas le choix et qu'il valait mieux quelques semaines de quarantaine plutôt qu'une catastrophe généralisée. Comme en Italie, les gens se sont précipités sur les pâtes et le papier toilette (une bonne partie de ce qui se sont précipités - et le font encore chaque matin après le réapprovisionnement des super-marchés - n'étaient pas saisis de panique mais de ce vieil instinct de charognards qui les pousse à faire des stocks qu'ils pourront revendre au prix fort si jamais...). L'angoisse pour les autres, la peur de manquer et surtout une réaction naturelle à la peur, un placard plein dans la cuisine aide à avoir moins peur.

Photo Franck Beloncle / ©BELONCLE/Leextra via Leemage
Et puis ce très beau texte d'Ottavia Cassagrande, l'auteur de "l'Espion inattendu" paru chez Liana Levi, qui n'est pas vénitienne mais dont l'article m'a été signalé par une amie vénitienne. Il a été publié par le Nouvel Observateur (26 mars 202) et nous le reproduisons ci-dessous (emprunt exceptionnel lié aux circonstances exceptionnelles que l'humanité vit en ce moment ) :

Notice optimiste sur les effets secondaires et imprévus du virus

Ce virus, sournois et virulent, est une saloperie. Il se faufile dans les accolades, dans les poignées de main et, à ce qu’il paraît, jusque dans l’air que nous respirons. C’est un petit microbe insignifiant, et pourtant, après avoir semé la désolation et la mort en Asie, il est parvenu à mettre à genoux le système sanitaire d’une région entière comme la Lombardie. Il a paralysé la septième puissance industrielle mondiale. Il a suspendu le temps, les vies, le travail, les amours. Il a mis sous cloche une nation entière, puis rapidement tout un continent, privant ses citoyens des libertés fondamentales qu’ils avaient conquises au fil des siècles. Il est responsable de la fermeture des écoles dans toute l’Europe. Personne n’y était parvenu jusqu’à présent, pas même Hitler ! Il a fait fermer les parcs, les usines, les plages, les bureaux, les salles de sport, les cinémas, les théâtres. Il a verrouillé jusqu’aux portes des églises, des synagogues, des mosquées.

Chaque jour, il fait fondre en larmes des infirmières, des médecins, des chefs de service qui tombent malades et meurent l’un après l’autre. Il met sur la paille des entrepreneurs, des commerçants, des libraires, des restaurateurs, des acteurs. Il enchaîne aux masques à oxygène des milliers de malades, les étouffant lentement ou à une vitesse impressionnante. Il peut transformer chacun de nous en porteur asymptomatique qui s’ignore, bombe à retardement prête à envoyer indifféremment à l’hôpital ou ad patres les personnes les plus chères comme de parfaits inconnus.
Il a tué et continue imperturbablement à tuer des milliers de personnes, choisissant les plus faibles et les plus vulnérables. Il oblige l’armée à transporter les cercueils au cimetière parce que les pompes funèbres sont débordées. Il empêche d’honorer les morts par des rites funéraires. Ce virus est une saloperie. Une véritable saloperie, qui en ce moment même, se répand en toute liberté, faisant fi des frontières, dans le monde entier. Il épargne les jeunes et les enfants. C’est la seule pitié qu’il semble manifester à l’égard de notre espèce.
A dire vrai, il a aussi un autre mérite. Il démontre chaque jour qu’Albert Camus avait raison : « Et pour dire simplement ce qu’on apprendra au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. » Pendant ce premier mois – un mois, déjà ! – de pandémie, voilà ce que j’ai appris. A Dalmine (à quelques kilomètres de Bergame, l’une des régions les plus touchées), j’ai vu trente travailleurs volontaires maintenir en activité un service de la société Tenaris pour continuer à fabriquer des bombonnes d’oxygène, ô combien vitales ces temps-ci.
J’ai vu des maisons de couture, telle Miroglio, abandonner en l’espace de quelques jours la production d’étoffes et de tissus pour fabriquer 100 000 masques par jour, en grande partie offerts par Giuseppe Miroglio à la direction sanitaire de la Région du Piémont. J’ai vu beaucoup d’acteurs de la mode italienne suivre l’exemple de Giorgio Armani et faire des dons généreux aux structures sanitaires (Prada, Moncler, Versace, tout comme Kering et le groupe LVMH en France). J’ai vu les parfums de Dior, Guerlain et Givenchy se transformer en gel hydroalcoolique. J’ai vu Chiara Ferragni (styliste et animatrice du blog « The Blonde Salad », 17 millions d’abonnés sur Instagram. NDLR), figure incontestée de la vie insouciante, devenir une activiste contre le virus en sensibilisant ses followers et en récoltant des millions d’euros.   
J’ai vu des parterres de spectateurs qui, déployant le hashtag #iononchiedoilrimborso (#jenedemandepasleremboursement), ont renoncé au remboursement de billets de théâtre, concerts, opéras, déjà durement éprouvés par la fermeture forcée. J’ai vu des politiques, des bureaucrates et des fonctionnaires au-delà de tout soupçon admettre que le néolibéralisme et l’austérité ne constituent pas la seule réponse possible. Parfois même, ils ne sont pas la réponse « tout court ». J’ai vu les eaux de la lagune redevenir aussi limpides qu’elles ne l’avaient jamais été depuis l’époque de Thomas Mann et de sa « Mort à Venise ». J’ai vu les géants du Web modifier leurs algorithmes pour mettre en avant une information de qualité et endiguer les fake news (alors, c’était donc possible!). J’ai vu les polémiques stériles, les bavardages inutiles, les agitateurs populaires les plus factieux et les plus opportunistes se taire et finalement garder le silence. J’ai vu pointer malgré tout le printemps, incongru, absurde – et la cruelle frustration de ne pas pouvoir en profiter
J’ai vu aussi de l’imagination, un esprit d’adaptation inventif et enviable. J’ai vu mes enfants converger vers l’ordinateur pour le chat vidéo quotidien avec leurs compagnons de classe, comme ils convergent vers la cours de récréation lorsque la cloche sonne. J’ai vu le rideau de fer baissé du restaurant « Dalla Clemi », qui depuis quarante-cinq ans n’a jamais fermé en dehors des jours de repos réglementaires. Elle est pourtant aux fourneaux et son petit-fils fait les livraisons à bicyclette en les laissant sur le pas de la porte. J’ai vu des professeurs de piano donner des leçons à distance sur Skype. J’ai vu des personal trainers entraîner des gens par le biais des écrans. J’ai vu des théâtres offrir des spectacles en streaming ; des bibliothèques, des cinémathèques, des éditeurs mettre leur catalogue en ligne gratuitement ; des musées, leurs chefs-d’œuvre. J’ai vu souffler sur les bougies d’anniversaire en réunion virtuelle.
J’ai vu une petite entreprise comme Isinnova développer une technique qui transforme des masques de plongée en imprimant en 3D les valves d’adaptation aux respirateurs dont l’hôpital de Chiari (Brescia) avait un besoin urgent et désespéré. J’ai vu des médecins et des infirmières soigner des patients sans protections adéquates. J’ai vu des jeunes apporter leurs courses aux personnes âgées. J’ai vu des réseaux d’amis prendre soin à distance des personnes seules, enfermées à la maison depuis des semaines au risque d’une dépression nerveuse. J’ai vu les Italiens danser, chanter et applaudir à leurs balcons alors que dans d’autres endroits de la planète certains faisaient la queue pour acheter des armes.
J’ai vu des mèmes et des traits d’humour pulluler sur le web, preuves évidentes de l’éclatant état de santé de cet art italien de la dédramatisation. J’ai vu, je vois et je verrai bien d’autres choses. Il y a deux choses que je voudrais voir encore. Trois, plutôt. Et pas forcément dans cet ordre. 1) Je voudrais voir les Italiens applaudir de leur balcon les mères, les épouses, les femmes qui depuis maintenant un mois font tourner ces maisons, dernier rempart contre le virus. 2) Je voudrais voir les Italiens, toujours de leur balcon, observer une minute de silence pour les morts. 3) Je voudrais voir le vaccin. Je voudrais le voir au plus vite. Et gratuit pour tous.
Bien sûr, j’ai vu tout cela en étant enfermée à la maison. J’ai simplement choisi où regarder. Si vous regardez entre les civières, les lits alignés aux urgences, les bulletins d’information désastreux, les appareils respiratoires, les rubriques nécrologiques qui s’allongent de jour en jour, les files de cercueil et les masques qui sont désormais notre quotidien, je suis certaine que vous les verrez vous aussi.
J’ai vu tant de choses que vous, humains… A la fin, quand tout sera fini, lui aussi, ce maudit virus qui se niche dans nos poumons en aura vu, tant de choses. Il veut nous couper le souffle, mais il ne parviendra pas à nous priver d’esprit. Parce que ce n’est pas le plus fort ou le plus intelligent qui survit, mais celui qui s’adapte le mieux. C’est Darwin qui l’a écrit.
(Librement traduit de l’italien par Véronique Cassarin-Grand. Le texte original est ici.)

Le grand canal pendant le confinement


20 mars 2020

Curiosités pour temps de confinement (1) : Une question de genre à Venise

Au Moyen Âge, les ruelles de San Polo abritent le quartier rouge de Venise. Rolandina vend des œufs le jour et ses charmes la nuit. Mais un jour, un client porte plainte : Rolandina l’aurait forcé à pratiquer la sodomie, un acte puni de mort à l’époque. Une enquête commence et on découvre que la prostituée est en réalité hermaphrodite. Un petit documentaire de derrière les fagots (des Seigneurs de la Nuit) produit par la chaîne Arte que Tramezzinimag avait signalé lors de sa diffusion, il y a un an.



Sujet délicat qui semble intéresser bien des lecteurs (et lectrices), la faiblesse de la nature humaine et les besoins compulsifs de la plupart des mâles de tous les temps en sont certainement à l'origine. Le plus vieux métier du monde a suscité un grand nombre d'ouvrages, des études les plus sérieuses aux romans les plus légers, thèses et articles ne manquent pas sur les courtisanes, les gitons, michetons et souteneurs en tous genres et de tous âges. Arte a demandé à l'écrivain frioulan, Marco Salvador de raconter l'histoire de cette jeune personne (28 ans selon les registres de baptême) vêtue en femme était-elle un travesti ? La vérité est plus originale, puisqu'il va s'avérer que la jeune prostituée est à la fois femme et homme. Non pas de goût et de mœurs mais physiologiquement. La nature l'a faite hermaphrodite... Aujourd'hui, pour être dans la phraséologie bien pensante, on parle de personne transgenre

Nous sommes en plein moyen-âge, en 1353 exactement, à la fin du règne du doge Andrea Dandolo, nommé très jeune (il avait à peine trente sept ans), c'était le quatrième membre de l'illustre famille à porter le corno dogal. Un homme sage et cultivé, un conte di virtu (*). L'affaire dont il question ici se déroule dans une Venise qui se remet à peine de la terrible Peste noire après avoir perdu les deux tiers de sa population selon certaines chroniques. Survenue après un terrible tremblement de terre, l'imagination populaire vit dans ces catastrophes une punition de Dieu. La dégradation des mœurs l'avait mis en colère. 

C'est dans ce contexte particulier que l'infortunée Rolandina se fit condamner. marco Salavdor le raconte dans son livre, Processo a Rolandina, paru en 2017, disponible pour les lecteurs italianisants dans toutes les bonnes librairies en ligne et pas encore traduit en français.


Plus scientifique, il existe un autre ouvrage, paru en 1985, écrit par Guido Ruggiero, The Boundaries of Eros: Sex Crime and Sexuality in Renaissance Venice (Studies in the History of Sexuality), qui n'a été traduit ni en italien ni en français à ce jour. Il contient tous les détails de cette horrible affaire, du procès retentissant et détaille toute l'histoire qui fait froid dans le dos. 

Le documentaire est disponible sur le site d'Arte jusqu'au 27 mars seulement. Comme toujours dans notre société de lucre ou rien de doit être gratuit, il sera ensuite retiré et impossible à télécharger sauf à en acheter le droit. Cela me fait enrager, tant la culture, comme l'éducation, les soins, les transports devraient être gratuits. Nos impôts sont sensés servir à cela... Mais Ces colonnes ne sont pas un lieu pour polémiquer... Et puis peut-être qu'à la suite d'autres, Arte va exceptionnellement prolonger le délai ou sacrifier le sacro-saint Profit à la solidarité dans le cadre de l'épidémie de Covid-19 !


Le documentaire est bien documenté malheureusement certaines approximations voire même des erreurs historiques auraient pu être évitées. Si la prostitution était effectivement tolérée à san Polo, le carampane ne devinrent le lieu autorise qu'à partir de 1412, sous le règne de Michele Steno et le ponte delle tette ne reçut cette appellation que bien plus tard, quand le Sénat en eut assez des plaintes à la fois des dames de petite vertu et de leurs clients devant le nombre de prostitués mâles travestis et réduire l'homosexualité. Tout le monde connait l'anecdote, les prostituées avaient pris l'habitude de se montrer seins nus à leurs fenêtres et aux alentours du pont qui fut ainsi nommé à cause de toutes ces poitrines qu'on pouvait voir aux heures autorisées dans son environnement immédiat. Très jeune, l'histoire me faisait rougir. aujourd'hui elle m'amuse, surtout à la pensée que beaucoup de ces pauvres femmes avaient un âge canonique et que le spectacle devait rarement être alléchant !

Tramezzinimag reviendra prochainement sur cette affaire et sur les mœurs à Venise du temps de la République. A suivre donc, Chers Lecteurs, et prenez soin de vous !

18 mars 2020

Sous le soleil de l'exil, Venise et Bordeaux (1) : journal de confinement

Inspirée plutôt que copiée de la tirade de Garibaldi à ses soldats, la phrase célèbre de Winston Churchill résonne dans nos oreilles au moment où le pays entier s’installe après d’autres dans le confinement rendu obligatoire par cette situation inattendue que le monde est en train de vivre : "[Je n'ai à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur".
 
Le regard fixé sur le prompteur, les traits tendus, ce n’était pas ce qu’il fallait entendre dans les propos du Chef de l’État l’autre soir. Emmanuel Macron n’est pas le grand leader anglais encore moins le général Garibaldi. Nous ne sommes plus à la même époque et nos  dirigeants ne sont pas aussi grands. Mais il a fait ce qu’il était impératif de faire. Après trop d’atermoiements et d’hésitations, le gouvernement a pris des mesures draconiennes qu’il faudra certainement resserrer et durcir encore, maintenant que le temps semble vouloir se mettre au beau et que le printemps va bientôt titiller les corps et les esprits, répandant partout le besoin de sortir, de batifoler dans la nature, de marcher le long de la mer.

Certes il y a de fortes chances pour que l’épidémie s’amenuise bientôt et disparaisse comme d’autres avant ; On sait que la majorité des personnes contaminées ne développent rien de plus qu’une grippe bénigne. Mais le virus est mortel aussi et personne ne sait combien il fera de victimes si rien n’est fait pour l’arrêter. Les mesures prises, qui restreignent un peu nos libertés et nous obligent à rester chez nous, ont pour seul objectif d’éviter l’engorgement de notre système sanitaire, de rendre impossible la prise en charge des malades les plus atteints. On ne le répètera jamais assez, correctement soigné à temps avec un accès garanti aux soins intensifs nécessaires, le Covid-19 est guérissable. Si les hôpitaux sont pleins, le personnel soignant éreinté et pas assez nombreux, beaucoup mourront qui auraient pu rentrer chez eux. 


Respecter les mesures même si nous les trouvons ridicules, superfétatoires, contraignantes, difficiles, c’est en pensant aux autres penser à nous aussi. Moins de contacts signifie moins de risques de contamination. Le virus ne choisit pas, il se répandra effrontément tant que la voie restera libre. Renoncer physiquement à notre vie sociale pour un temps c’est vouloir ne pas renoncer à la vie, pour nous-même et pour les nôtres, pour tous les autres aussi. Ces contraintes passagères sont amères, mais elles nous offrent la possibilité de renouer avec la solidarité. En les acceptant, nous nous protégeons les uns et les autres. Et, lorsque tout cela sera fini, lorsque viendra l’heure des bilans, nous serons différents, plus humbles, plus posés, car nous aurons ressenti combien compte l’autre, proche ou inconnu et combien ensemble nous sommes forts. Plus que la force, l’union fait la joie. Le bonheur d’être ensemble, réunis pour profiter du soleil et de la nature, de la vie tout simplement. Vous verrez combien elle éclatera cette joie quand le Président annoncera solennellement que la guerre est gagnée. Que la maladie est vaincue. Que les larmes les grincements de dents ne sont plus que des souvenirs amers. La douceur des jours à venir, le renouveau de nos sociétés qui forcément auront changé, vaut bien quelques semaines de confinement et de précautions.  


Andrà tutto bene
Tout ira bien peut-on lire à Venise, dans les messages apposés aux balcons ou sur la vitrine des magasins fermés. Les français n'en reviennent pas de voir combien le peuple italien s'est vite rangé derrière cette idée que nous autres ici avons encore du mal à accepter. Chapeau bas, fratelli nostri ! Vous nous montrez le bon exemple. Partout des messages de solidarité, d'encouragement pour que ces temps difficiles de confinement et de limitation de nos habitudes et donc de notre liberté soient des moments heureux et paisibles. La plupart des vénitiens que je connais ont spontanément donné du sens à ces contraintes. Outre le bonheur qu'ils ressentent à voir leur ville paisible, débarrassée de la pression quotidienne et des flots de touristes, les canaux redevenus limpides avec les poissons qui nagent, les sons plus purs, le silence plus vrai. Après quelques mouvements de panique incontrôlée, les magasins sont tous approvisionnés, personne ne se précipite plus sur le papier toilettes, l'eau minérale, les pâtes ou le Nutella. Bien sûr renoncer à la passeggiata, aux cichetti et à l'ombretta de la fin du jour est difficile. Un sacrifice pour un vénitien. A l'intérieur des maisons, chacun s'organise et fait des tas de choses qu'il n'aurait jamais eu le temps de faire en temps normal, les parents sont avec leurs enfants, on jardine sur les balcons, les terrasses et les jardins, on cuisine de bons petits plats, on lit, on joue à des jeux. Ceux qui travaillent se sont organisés pour continuer leur mission à distance.

Je connais - et nombre de mes lecteurs français ou francophiles de Venise savent de qui je parle - une enseignante qui continue de donner ses leçons de musique via internet. Si vous ne la connaissez pas et avez envie de prendre des leçons de piano, c'est le moment. N'est-ce pas original d'avoir un vrai professeur à Venise et être ailleurs dans le monde, confiné aussi mais apprendre le piano ou améliorer sa technique... N'est-ce pas génial de pouvoir ainsi communiquer en ligne. Jacques Ellul adorerait. Quand La Technique sert l'homme au lieu que l'asservir ! Imaginez-vous en train de dire autour de vous que vous suivez des cours de musique... à Venise. "Mais oui, ma chère, à Venise en Italie !" clouant le bec à vos copines vertes de jalousie qui en sont encore à essayer de comprendre le fonctionnement de Bilingo ! Mais le confinement m'égare ! Ne croyez pas que je critique les adeptes de cette application. Plus que jamais ce type de loisirs est d'actualité. Il n'encourage pas le repliement sur soi, mais au contraire favorise le lien social à distance puisque que nous ne pouvons le maintenir autrement pour le moment. J'entends déjà quelques lecteurs critiques et dubitatifs. Ils savent que je respecte leurs humeurs et entend leur avis sans pour autant le partager mais rien ne nous interdit de nous divertir et de sourire. 


Pour ma part, je me suis attaqué à la pile de livres reçus et pas encore lus et aux quelques manuscrits qu'on m'a envoyé. Avoir enfin le temps, quel luxe. Je ne sais pas vous, mais moi je garde encore quelques scrupules à disposer ainsi de mes journées sans rendez-vous, sans courses dans les transports en commun... Finir de ranger ma bibliothèque aussi, terminer ce classement par nom d'auteurs et par catégories commencé il y a plus d'un an et que je dois modifier à chaque nouvelle entrée... Je viens de relire - en me régalant - la Peste. Les hasards de l'exil font que mon édition en français soit à Venise. C'est donc en italien que j'ai relu l'ouvrage. Les phrases d'Albert Camus résonnent joliment dans la langue de Dante : "Questa città deserta, bianca di polvere, satura di odori marini, tutta un suono di grida del vento, geme come un’isola infelice." (Cette ville déserte, blanchie de poussière, saturée d’odeurs marines, toute sonore des cris du vent, gémissait alors comme une île malheureuse.).

Le mouvement spontané "Andrà tutto bene" avant le confinement en Italie. Tramezzinimag en reparlera bientôt
J'avais oublié combien ce livre est un trésor et combien Albert Camus est un grand écrivain. Certaines pages donnent des frissons, d'autres font sourire, toutes nous font penser et combien les phrases sont belles, les mots ciselés. Les personnages prennent vie au fur et à mesure des pages et nous les voyons, les comprenons. Impossible de ne pas faire de rapprochements avec la situation que nous vivons. "Toutes proportions gardées" est la phrase qui vient naturellement après. Je viens d'apprendre que l'ouvrage connait un succès incroyable en ces temps de coronavirus. En Italie et en France notamment, mais pas seulement. Joyeuse nouvelle soixante ans après la mort de son auteur : voilà un livre de qualité qui fait réfléchir, aide à penser et qui se vend  soudain largement plus que les romans de Musso, Pancol, Dicker ou Marc Lévy (que je ne critique pas car s'ils ont le mérite de faire lire en se vendant par milliers d'exemplaires c'est tout de même que cette littérature-là n'est pas si mauvaise que les critiques semblent le prétendre - et puis j'aime bien le suisse Joël Dicker personnellement...). La Peste est un grand livre vraiment, captivant comme un roman d'aventures et un traité de conduite morale.  

Ne fait-il pas réfléchir en effet sur la prise de conscience nécessaire dans des temps troublés de ce qui importe vraiment ? Le courage d'appréhender la situation avec calme et ouverture d'esprit, le refus de céder à la panique et à l'angoisse, la volonté profonde de continuer, après quelques aménagements parfois inconfortables (les renoncements le sont toujours au début) de vivre notre vie. Le parallèle avec la période que nous traversons est vite perçu. Comme ceux du livre, nous n'avons pas vraiment réagi comme il aurait fallu, quand l'évidence de l'épidémie nous éclatait à la figure et que les décrets gouvernementaux, en Italie, puis en Espagne, en France et ailleurs, en suspendant notre mode de vie habituel, nous ont laissé sidérés ; L'obligation d'une quarantaine collective encore mal suivie et en rechignant pour beaucoup, les fausses nouvelles et l'alarmisme de certains, la révolte et le refus d'autres, le durcissement et les contrôles plus incisifs à venir, tout est dans le roman de Camus. 

Il y a beaucoup à retenir du livre pour les temps difficiles que nous vivons. Il y a aussi une évidence à retenir, celle qui termine le roman : “Tutto ciò che l’uomo poteva guadagnare dal gioco della peste e della vita era conoscenza e memoria.” ("Tout ce que l'homme pouvait gagner du jeu de la peste et de la vie, c'était la connaissance et la mémoire.").

Soleil, chant des oiseaux et viole de gambe 
Les fenêtres sont grandes ouvertes. Elles donnent sur le splendide palcoscenico qui m'a fait choisir il y a des années cet appartement au premier étage d'une modeste demeure datant du XVIe siècle voire même d'avant, largement remaniée au cours des siècles pour ne garder de son âgé vénérable qu'une partie de la façade en belles pierres jaunes comme le plus souvent ici. Une niche est restée qui devait abriter la statue de la madone ou d'un saint ou bien était-ce une lucarne. Une tour y est encore accolée, elle aussi transformée depuis longtemps mais qui a gardé son caractère antique avec une salle par étage. Ce fut longtemps une fabrique de sandales et d'espadrilles, l'équivalent local des furlane vénitiennes. Lorsqu'il m'a fallu quitter la grande maison "perchée dans les arbres" comme avait dit un jour l'un de mes enfants, la vue m'avait enchanté. 

A cet endroit, tout près d'un monument que les touristes prennent pour un arc de triomphe avec ses faux-airs de celui des Champs-Elysées, qui est l'une des portes d'accès à la ville (baptisée en l'honneur de la naissance du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XV qui mourra à dix ans) et qui ferme la scène, se dressent de grands immeubles datant pour la plupart du XVIIIe siècle, séparés par des ruelles pavées. Contrairement au reste de l'avenue, les maisons ne s'alignent pas symétriquement. La fuite dans la perspective qui s'offre à mes yeux permet des jeux de lumière splendides. Derrière les toits, la flèche - le campanile - de l'église Saint-Michel. Ajoutez à cela une double rangée de tilleuls dont les jeunes feuilles s'épanouissent depuis quelques jours. C'est là que je vis donc cet exil qui me retient per forza loin de Venise où plusieurs chantiers étaient en cours et que le virus a interrompu. Un vrai décor de théâtre avec toutes ces fenêtres, moins pittoresque qu'un campo vénitien certes, mais il règne ici une atmosphère qui me rappelle la Sérénissime. La ressemblance avec Venise est ténue mais elle m'a pourtant sauté aux yeux dès ma première visite. 

Mes quatre fenêtres largement ouvertes, le ciel bleu et le soleil qui persiste depuis ce matin comme on avait pu oublier qu'il existât et brillât, le silence de la rue qui permet d'entendre le pépiement des moineaux dans les arbres et cette lente mélodie échappée d'on ne sait où. Un air de viole. Un mien voisin est gambiste. Il n'est pas souvent là et le son de son instrument ne parvient que rarement jusqu'à mes oreilles.Quel bonheur que cette paix qui tempère les inquiétudes et les complications de ces derniers jours. Voilà l'heure du thé. La bouilloire siffle, quelques biscuits, un nuage de lait, une pincée de sucre (roux évidemment). Il est temps de refermer mon clavier pour aujourd'hui.


Bordeaux, le 18 mars 2020,
Deuxième jour du confinement à domicile
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