15 avril 2019

Si, ré, sirena : Venise et le chant des sirènes...

par Ilona Gault *


Si en Italie, votre téléphone sonne à la réception d'un SMS, oui je dis bien d’un SMS (une sonnerie bien distincte du message Whatsapp - désormais la norme absolue de communication dans la péninsule), c’est soit que votre banque vous informe du hacking de votre carte bancaire, soit le Centro Previsioni e Segnalazioni Maree (Centre des Prévisions et Signalements de Marées) de Venise qui vous annonce une prochaine acqua alta. Dans le mille ! Le 4 avril dernier, je reçois mon premier texto depuis des lustres : une acqua alta de 120 cm (au-dessus du niveau de la mer) est annoncée à 23h30.
La mairie de Venise a également prévu un dispositif d’avertissement sonore dans le centro storico et les îles, afin de prévenir les habitants et visiteurs de ce phénomène propre à la ville lagunaire : L’acqua alta.
Le site de la Mairie nous donne quelques clés pour comprendre ce signal d'alarme  :
Malgré les explications de texte, pas si facile de décrypter le chant des sirènes vénitien.

Un peu d’harmonie vénitienne.

Une première sirène a pour but d’attirer votre attention, puis, un autre son a pour fonction d’indiquer le niveau de la marée attendu. Chaque son correspond à 10 cm au dessus d’une marée de 100 cm. Donc pour 110 cm : un son (il s’agit de la note SI), pour 120 cm : deux sons (les notes SI et RÉ). Vous noterez le génie vénitien d’avoir inventé une sirène qui commence par les notes SI et RÉ (comme dans si-rè-ne !).

Sur cette page (ICI), vous pouvez même télécharger les 4 sirènes, les écouter et former votre oreille à cette musique modale bien vénitienne… Avis aux amateurs de dictée musicale !
Pour une marée de 140 cm : la sirène nous délivre une mélodie de quatre notes. Une échelle ascendante composée de SI, RÉ, MI, SOL.
Le dispositif n’a malheureusement pas prévu plus que ces 4 sons. En effet une acqua alta de 156 cm s'est produite le 29 octobre 2018, elle aurait bien mérité une sirène à 5 sons, sans parler de l'acqua granda de 1966, qui a atteint 194 cm au dessus du niveau de la mer ! Certes une marée très exceptionnelle et dont on n'espère pas le retour (...) mais pour laquelle une sirène devrait pouvoir différencier un niveau de 140cm d'un niveau véritablement inaccoutumé comme ce fut le cas cette année-là.

Ilona Gault



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* Ilona Gault est musicienne. 
Née en France, elle vit depuis de nombreuses années à Venise où elle enseigne le piano.
Photo : © Venetians/La Nuova, Venezia 2019.

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Capsule, la nouvelle rubrique carte blanche de Tramezzinimag


A maintes reprises des contributeurs, célèbres ou inconnus, sont venus enrichir le contenu de TraMeZziniMag. A chaque fois, c'est une sensibilité nouvelle, une vision différente. Des mots, des sons  ou des images toujours souvent différents, apportent un regard rafraîchissant et original qui contribue à rappeler que Venise n'appartient à personne en particulier et que "si chacun en a sa part, tous nous l'avons en entier"...

C'est ainsi que nous sommes heureux de vous proposer une nouvelle rubrique, simplement baptisée Capsule.

Le terme nous arrive du Québec où il désigne toute “production écrite, orale ou audiovisuelle qui traite, de manière condensée, d’un sujet ou d’un thème donné”.  

Dans notre idée, il s'agit de laisser carte blanche à nos invités. Pour inaugurer cette rubrique, c'est Ilona Gault, jeune musicienne d'origine française qui vit depuis plusieurs années à Venise - qu'elle connait comme sa poche - où elle enseigne le piano à Piano piano a Venezia, l'école qu'elle a créée et à l’Accademia di Musica Giuseppe Verdi

Dans cette première capsule, notre invitée évoque un sujet typiquement vénitien : l'acqua alta et la manière dont les vénitiens en sont avertis. A la différence du discours habituel passablement mortifère, elle a choisi d'aborder la montée des eaux en musicienne, au travers d’une sorte de "petit prélude sonore"  au spectacle visuel qui suit et que tout le monde connait. 

Ce spectacle pour les touristes - le bonheur des photographes - mais véritable calamité pour la cité des doges et ses habitants, Ilona Gault nous propose de le penser autrement. Une petite leçon d'harmonie...

06 avril 2019

Ce qu'était Tramezzinimag en 2009 : pages retrouvées


Un lecteur très fidèle vient d'avoir la gentillesse de m'adresser un lien qu'il avait conservé et qui présente le Tramezzinimag des origines. Il est consultable en cliquant ICI. Certains articles ont été repris sur le nouveau blog mais d'autres manquaient à l'appel.  Grande fierté devant le travail accompli, le nombre d'abonnés et le chiffre des visiteurs quotidiens qui firent de Tramezzinimag le plus célèbre blog consacré à Venise. c'était aussi le plus ancien (né en 2005). 

Il permit de belles rencontres, facilita des voyages, des reportages et des documentaires, fut souvent utilisé par les enseignants et me valut de nombreuses interventions dans des émissions de radio. Une belle aventure, un peu ralentie par la disparition dans les limbes du site, assassiné par un robot Google sans qu'à ce jour on en connaisse la raison. crime gratuit ou prémédité ? Le commissaire Brunetti s'est vu retirer l'enquête. Hmmm ! cela est louche. 

Trêve de plaisanterie, ce clin d’œil est pour moi l'occasion de vous remercier une fois encore, mes chers lecteurs, pour votre fidélité, votre soutien, vos commentaires et vos conseils. Vous m'avez permis de poursuivre le chemin avec détermination et dans la joie. Sans vous, rien de ce qui a été accompli n'aurait pu voir le jour. Dieu voulant, souhaitons que Tramezzinimag continue de satisfaire ses lecteurs !


29 mars 2019

Venise, un état d'esprit


"Je me tenais sur le pont et je regardais les fenêtres très éclairées des palazzi qui défilaient. Parfois, je pouvais voir les heureux occupants se déplacer. J’étais l’étranger envieux qui regarde avec des yeux plein de désir." (James Ivory)
Écrire sur Venise... Tout ceux qui s'y décident gardent la même prévention : peut-on encore noircir de l'encre sur l'effet qu'elle produit, le décor qu'elle offre, la richesse qu'elle apporte à notre imaginaire ? On se jure d'y résister. On craint de refaire moins bien ce que d'autres avant nous ont si bien réussi... Et pourtant, les mots sont les plus forts, un désir ineffable nous pousse à l'acte. Est-ce un crime ? Certainement parfois, mais qu'importe. C'est aussi un remède. Le meilleur moyen de soigner la nostalgie, le regret de ne pas y être encore. De ne pas y être toujours. De ne plus pouvoir y être... 
Les malades sont nombreux. La maladie incurable, hélas. Nous continuerions d'écrire Venise, avec nos larmes, remplis de l'amour ou de la haine que ceux qui font profession d'écrire gardent pour elle en leur cœur, même en la voyant s'enfoncer inexorablement dans les eaux vertes de la lagune affolée. Son effondrement n'y changerait rien. "Venise  est plus qu’une ville, c’est un état d’esprit, une  merveilleuse idée  humaine. Une invention géniale. Elle est le refuge parfait du solitaire" [comme celui des véritables grandes affections, celles totalement partagées]... Elle sait s’en emparer et le prend dans ses  tentacules. On ne rencontre jamais mieux Venise que seul et sans but. Le cafard, la  malinconia serait un art vénitien.... Cet état atroce et  merveilleux, le solitaire s’y accroche car il y trouve un délicieux bonheur, une  richesse unique. Non pas parce qu'il se complaît dans cet état romanesque et futile. Mais parce que la beauté qui l'entoure partout est un remède merveilleux. Comme l'enfant qui simule un malaise et pose le thermomètre sur le radiateur pour qu'on s'occupe de lui et que les suppléments d'affection qu'il s'apprête à recevoir le rassurent apaisant son angoisse. Profonde...
"Triste et joyeux presque simultanément, le  malade de  Venise s’enrichit d’heures en heures de sensations  spécifiques. Il  repartira – s’il repart – en paix avec lui-même, harmonisé, rédimé, apaisé et riche d’une richesse intérieure très  enviable de nos jours." (Eric Ollivier)

Vraie et fausse l'assertion qui attribue à l'amoureux de Venise, ou plutôt à son amour pour la vie qu'il mène à Venise, obligatoirement, ce penchant pour la mélancolie qui court au fil de tant de pages depuis le XIXe siècle. Ceux qui viendraient et reviendraient à Venise seraient seulement attirés par son décor propice à justifier autant qu'à magnifier leur mélancolie. Remugles d'un romantisme dévoyé par trop d'écrivains neurasthéniques, tous pris au piège de la sensualité présumée de la Sérénissime, comme l'écrit Lucien d'Azay en introduction de son Dictionnaire Insolite de Venise :  Éditions Cosmopole, 2012).
"Hors du monde, hors du temps, et pourtant universelle, si sensuelle et si humaine, Venise sé refuse à toutes les modes ; elle persiste, fidèle à elle-même,en dépit de la menace touristique et écologique. Elle est le symbole le plus puissant et le plus vulnérable de notre civilisation."
Non, je le répète, Venise en dépit de tout ce qu'on en dit, porte au contraire à l'équilibre, à la maîtrise des sens, à une parfaite connaissance du moi qui partout ailleurs empoisonne et encombre. Un peu à l'image du novice dont l'âme peu à  peu se dénoue et qui en entraperçoit sa véritable essence après plusieurs mois, voire plusieurs années passées dans sa cellule solitaire. 

Nulle déconvenue n'a jamais présidée à mon désir de Venise. Bien au contraire. C'est la joie de cette lumière dont on ne peut plus se passer dès qu'on la découvre, le bonheur d'une atmosphère unique, cet esprit qui jaillit de partout : être dans ce milieu terriblement  humain et pourtant totalement De Natura, presque sauvage finalement n'est-il pas ce qu'il peut arriver de mieux à celui qui cherche autre chose que la vie courante et cherche à fuir le monde qui ne le satisfait pas sans pour autant vouloir vraiment le quitter ? Vieux débat métaphysique qui oppose la nature à l'intervention de l'homme. 
Je me souviens d'une conférence de méthode, à Sciences Po où notre professeur, le charmant et distingué Monsieur Laborde, nous fit travailler sur le thème de la nature justement. Je n'ai jamais su pourquoi il me confia ce matin-là le commentaire d'un texte dont j'ai perdu la trace et qui présentait Venise comme le parangon du dilemme Nature-Anti-nature. Nature parce que milieu unique embelli et défendu bien plus qu'asservi par l'homme, émanation d'un écosystème très particulier dont l'équilibre précaire s'avère fondamental pour la survie de toutes les espèces qui y prolifèrent (on parlait peu alors d'écologie) ; Anti-nature parce que milieu urbain artificiellement créé par l'homme à son seul bénéfice et gagné au prix d'ingéniosité et d'inventions sur le monde brut de la création divine et donc forcémentau détriment de celui-ci... 
Mais Venise, plus que tout autre lieu édifié par l'homme dans le monde, est la démonstration qu'un équilibre entre les deux peut exister et d'avérer viable, et ce depuis plus de mille cinq cents ans. A Venise, au milieu de la nature, la cité reste une des composantes de la nature ; en empiétant sur elle,  en se servant d'elle, mais toujours en la respectant. Les milliers de troncs d'arbres qui soutiennent les constructions millénaires, ces véritables forêts à l'envers, en sont le meilleur exemple. L'utilisation de ces arbres est par essence anti-nature puisqu'on les a détourné de leur vocation première comme on l'a fait des ruisseaux canalisés et des courants lagunaires détournés pour faciliter la circulation des navires... L'adaptation des techniques à l'environnement pratiquée par les vénitiens a fait rêver de nombreux architectes comme Le Corbusier, qui voyaient en elle la Cité idéale, née d'une nécessité (survivre et se protéger des assauts de l'ennemi). L'usage de l'écosystème pour y perpétuer la vie des hommes et leur activité n'était en rien contre-nature à l'inverse de la création du pôle industriel de Marghera du baron Volpi.
Bref au milieu de cet ensemble Nature/Anti-Nature qu'est Venise, comme tant d'autres avant moi, j'ai trouvé ma vraie nature, faite de paix, de recueillement, d'émerveillement, de joie autant que de couleurs, de senteurs et de sons.  
"L’idée de nature apparaît comme un des écrans majeurs qui isolent l’homme par rapport au réel, en substituant à la simplicité chaotique de l’existence la complication ordonnée d’un monde."
écrit le philosophe Clément Rosset. La vue qui s'offre au visiteur, lorsqu'il découvre Venise pour la première fois, depuis le pont d'un navire en entrant dans le Bacino di San Marco ou en sortant de la gare Santa Lucia, ne fait pas sauter à ses yeux émerveillés - le plus souvent - une quelconque imposture de l'homme vis-à-vis de la nature. Au contraire, n'a-t-on pas l'impression devant le spectacle qui nous est donné soudain, d'être en face de la perfection, nature et artifice ensemble qui produisent un décor jamais égalé depuis. La preuve que la main de l'homme quand elle est inspirée, sait façonner la beauté à partir de la nature. 

L'universalité de la Sérénissime et des mythes qu'elle a ainsi suscitée me permet - comme à des millions d'autres adeptes (on se croit toujours seul et unique amoureux, meilleur connaisseur et spécialiste, et donc, de facto, consommateur privilégié de Venise) de la retrouver partout, presque instantanément et même sans le vouloir : sur les écrans, aux vitrines des librairies, dans les musées, les conversations... Un reflet, un son particulier, une odeur, et depuis n'importe où me voilà transporté à Venise et dans mes souvenirs aussi. Les allemands ont un substantif pour cela : sehnsucht. Proust a joliment su décrire cette sensation particulière. 

Le sehnsucht, toujours ressenti à Venise, du moins par les âmes sensibles qui savent s'abandonner parfois à la faiblesse (combien d'entre nous prétendent toujours dominer leurs états d'âme et rester maître absolu de leurs sentiments), nous prend cependant au dépourvu en effet. C'est le plus souvent au moment où on s'y attend le moins, qu'il surgit, d'abord de manière diffuse avant que de nous prendre tout entier... Mais ce vague-à-l'âme consiste bien plus en une soudaine vision de notre faiblesse face à la grandeur des choses qu'on trouve ici qu'à un débordement de tristesse ou de regrets. Comment ne pas prendre conscience au pied de cet extraordinaire monument dressé, élaboré, remanié durant des générations pour magnifier la puissance de l'homme et de son créateur, et célébrer de grandes actions humaines, que notre pauvre vie passe vite et que nous serons depuis longtemps oubliés que. les maisons, les églises et les palais se reflèteront encore noblement dans l'eau des canaux...

Jamais dans l'histoire de l'humanité, il n'y eut une telle volonté, un tel désir de maintenir, de préserver un espace urbain tel que Venise. Même Jérusalem, Athènes, Rome ou Byzance n'ont jamais suscité un tel engouement au cours des siècles... C'est bien la preuve, n'est-ce pas, que Venise représente un lien unique avec nous-même. Ce côté matriciel rapproche tous les hommes. On y retrouve, inconsciemment peut-être - ce que d'autres ont su développer bien mieux que moi - la même sensation que celle qui fut la nôtre à l'état fœtal... Et puis, il nous y est donné de pouvoir vivre comme partout ailleurs - ou presque - mais sans les inconvénients des autres lieux urbains (l'absence du bruit et des mauvaises odeurs de la circulation automobile par exemple) et de s'y sentir aussi au large et délicieusement en paix qu'en pleine mer ou au sommet d'une montagne (toujours l'idée nature/anti-nature !), sans les inconvénients de l'isolement, du chemin trop long à faire pour acheter son pain ou le journal...  
Les amours aussi à Venise prennent une couleur particulière. Dans un décor semblable, avec son labyrinthe et ses dédales, on se perd délicieusement dans des pensées romanesques et la passion s'y déploie bien plus librement qu'ailleurs. L'outrance y est fréquente qui emporte les cœurs les plus solides et menacent de folie les âmes les plus tranquilles. Tout est possible à Venise et les poètes, les écrivains comme les cinéastes ne s'y sont pas trompés. Ville-imaginaire, ville de l'imaginaire Venise a tellement été écrite et décrite, littéralement vampirisée par des millions d'objectifs, qu'on la croirait n'avoir plus aucun secret à dévoiler.
"Venise est une des villes les plus regardées et les plus reproduites au monde, à tel point que l'on peut se demander si elle peut encore être l'objet de nouvelles formes de représentations, où si ell est vouée au déjà vu. Alors que le nombre de ses habitants ne cesse de diminuer et que celui de ses visiteurs ne cesse d'augmenter,Venise ressemble de moins en moins à une ville, mais plutôt à un imaginaire commun replié sur soi-même" (J.Lingelser)

Parmi les milliers de films qui ont Venise pour décor, le très beau Dieci Inverni de Valerio Mieli offre un exemple de cette alchimie particulière entre le décor, la lumière, l'ambiance de la cité des doges et les sentiments extrêmes qui s'emparent soudain des êtres et bouleversent à tout jamais leur assurance, leurs certitudes voire même leur entendement... Il arrive, dans les romans comme aussi dans la vie véritable qu'on devienne fou d'amour. On le devient toujours quand on aime à Venise. Douce fatalité, malédiction ou délicieux enchantement, si on ne finit pas à chaque fois comme le professeur Aschenbach sur la plage du Lido. 

Mais sortons des clichés. Il y a une chose qu'on apprend vite en vivant à Venise. Dieci Inverni le démontre : il ne sert à rien de vouloir aller vite, d'être pressé. Les sentiments se construisent patiemment. Le fait de montrer qu'il existe une autre Venise, vide et très belle, éloignée des lieux du tourisme riche comme du tourisme pauvre, qui se livre et qu'on peut explorer au même titre que les mille strates d'une relation amoureuse. C'est la trame du film, l'histoire de deux êtres qui avancent hiver après hiver dans la connaissance de l'autre en même temps que dans la découverte, l'apprivoisement de la ville... 

Cette histoire d'étudiants, sorte de Boy meets girl à la vénitienne, fait évoluer un garçon et une fille venus à Venise pour poursuivre leurs études, qui se rencontrent par hasard dans les transports en commun et vont bâtir à travers mille hésitations,  une relation amoureuse cahotique qui constituera la trame de leur existence d'adulte. De Venise leur relation elle en possèdera la toponymie, leurs sentiments seront comme le temps et l'atmosphère des lieux où ils se développent. Venise non seulement se sera emparée d'eux en les fascinant mais, en les imbibant de son délicieux poison, elle va les lier peu à peu pendant de nombreuses années, jusqu'à ne plus faire qu'un dans l'esprit du spectateur avec leur amour...

Loin des clichés et des lieux touristiques, on y découvre Venise en hiver, la Venise cachée, immuable en dépit du temps qui passe et du monde qui change ; la Venise que connaissent et fréquentent les vrais Vénitiens. C’était cet aspect authentique de la ville que le réalisateur Valerio Mieli fait partager au spectateur fasciné. De magnifiques paysages de Venise en hiver côtoient ceux de Moscou et en sont magnifiés. Ils cadencent le film en lui donnant une véritable résonnance poétique.

27 mars 2019

Cees Nooteboom écrit sur Venise et j'écris sur Cees Nooteboom écrivant sur Venise...

"J’ai acheté une immense carte de la lagune de Venise pour essayer de ramener la ville à sa juste proportion. Curieux exercice. Je sais que j’arriverai par avion demain mais, cette fois, c’est par la mer que j’aborderai cette ville que j’ai si souvent visitée. Sur la carte, le rapport entre l’eau et la ville est de l’ordre de mille pour un et, dans ce bleu infini, la ville est devenue village, petit poing serré posé sur un grand drap, si bien que tout ce vide semble avoir engendré, dans un moment de colère, la ville qui plus tard allait le dominer. L’auteure mexicaine Valeria Luiselli voit au lieu de mon poing une rotule brisée et, à mieux y regarder, je crois qu’elle a raison. Depuis les hauteurs de Google Earth, l’analogie est encore plus évidente, le Grand Canal est la fracture du genou ; le labyrinthe granuleux désagrégé tout autour représente l’os de la ville où je vais me perdre demain comme tous ceux qui viennent de l’extérieur doivent s’y perdre : c’est la seule manière d’apprendre à la connaître." 


"J’ai séjourné à plusieurs adresses en ce lieu, parfois dans de vieux hôtels, la plupart du temps dans d’étroites ruelles obscures, dans des parties de palais qui n’évoquaient jamais un palais, des cages d’escaliers en piteux état, des petites chambres sordides avec tout juste une fenêtre donnant sur l’arrière d’une maison qui paraissait inhabitée, alors que dehors étaient pourtant suspendues à un fil à linge précaire deux culottes gelées, dans le froid glacial et silencieux. Parfois aussi une vue sur l’eau d’un canal latéral inconnu où, tous les jours à la même heure, un bateau passait, chargé de fruits et de légumes. Cette fois, ce n’est pas l’hiver, nous sommes en septembre, et tout rêve d’une ville déserte s’est volatilisé dès mon arrivée : Venise appartient au monde entier, et le monde entier est au rendez-vous. S’il y a un Proust ou un Thomas Mann, un Brodsky ou un Hippolyte Taine parmi eux, ils se cachent bien. Des armées entières montent en ligne à cette époque de l’année, l’armée chinoise, l’armée japonaise, l’armée russe. Pour découvrir sa Venise, il va falloir faire preuve d’obstination et d’esprit de décision, revêtir une cuirasse invisible, et se dire humblement que pour tous les autres, on fait tout simplement partie de ceux qui se mettent en travers de leur chemin et se serrent désagréablement contre eux dans la partie ouverte du vaporetto où il n’y a rien pour se tenir."
Pensieri e riflessione.

10/09/2018
C'est dans un avion justement que je reprends cet extrait d'un ouvrage de Cees Nooteboom, qui est resté pendant des semaines un de mes livres de chevet. Pour le commenter, pour comparer le sentiment de l'auteur à mon propre ressenti. 

Arriver à Venise, s'y rendre, n'est pas une mince chose en réalité. Elle demeure pour beaucoup d'entre nous un lieu mythique, un objectif intérieur. Pour ma part, elle est mon Ithaque et pourtant jamais je ne suis parvenu à y rester pour vraiment bâtir quelque chose. Mes enfants qui l'aiment aussi, n'y sont pas nés. Contre toutes mes attentes, mes rêves et mes aspirations, en plus de trente ans, je n'y ai rien construit. J'y ai abandonné (trahi donc) bien du monde, des projets et des idées, quand j'ai choisi de ne pas lutter et que je suis parti. Je pense surtout à Francesco, à ce qui s'annonçait, se bâtissait. Je ne suis pas responsable de son entrée en écriture, mais je sais que l'avoir laissé a modifié son chemin. Comme le mien aussi... Mais je ne saurai regretter mes années d'homme marié. Elles furent joyeuses. Le mariage m'attendait et les perspectives joyeuses qu'il annonçait. 

Ce fut joyeux en effet, tant de nouveautés. Ce bonheur de construire avec la femme que j'aimais, une vie nouvelle, avec l'espérance de bâtir une famille en même temps que d'élaborer une œuvre dans la paix d'un mariage que j'espérais heureux. Mais les années montrèrent combien difficile était le chemin, combien cette union devenait lourde à porter. Les crises se succédaient. Les enfants grandissaient, leur mère et moi aurions dû être à l'unisson, comblés par la naissance de notre première fille, puis de la seconde. Mais déjà parfois je songeais à fuir avec les petites. Je rêvais d'un avenir de joie et de rire, de beauté et de plénitude tous ensemble, mais le rêve n'était pas partagé par leur mère. Elle n'était jamais qu'insatisfaction et mépris pour les valeurs qui depuis toujours présidaient à ma vie... Je la pensais folle, elle était seulement malade d'une enfance tronquée, de parents incapables de bâtir cette chape de couleurs et de joies qui fait les adultes heureux et confiants, et qui épanouit les enfants. Je n'ai pas su l'aimer comme elle le méritait, comme elle en avait besoin. 

Marido et Lorenzo, Galleria Ferruzzi, San Vio, 1985. Violaine Laveaux, 1985. Fusain, cire et crayon. - Coll. Part.
Pourtant combien je l'ai aimée... Au lieu de ça, crises et angoisses se succédaient, des mots toujours plus hauts, souvent des larmes et des grincements. Puis la hargne et le silence rageur. "Votre mère est folle" disais-je trop souvent aux enfants. j'étais convaincu de cela. Après la paix et la sérénité qui caractérisa mon enfance, je découvrais l'enfer d'un couple quand il ne parvient pas à se cimenter ; quand son quotidien n'est plus que l'affrontement de deux mondes inconciliables. J'aurai dû me taire et faire comme si de rien n'était. J'ai essayé mais bien trop tard en réalité...

Et puis je suis retourné à Venise. Sans illusion, conscient que rien ni personne là-bas n'avait dû m'attendre. Pourtant, secrètement, je gardais l'espoir de retrouver ma vie comme je l'avais laissée trente ans plus tôt. Bien sûr il n'en fut rien ou presque. Mes anciens colocataires avaient depuis longtemps la place à une autre génération d'étudiants. Ma bibliothèque avait été pillée depuis longtemps, Rosa ma jolie petite chatte grise avait été adoptée par une gattara quelque part du côté de Cannaregio... Lors de mon premier "vrai" retour, j'avais rendez-vous avec mon ami Roger au Cucciolò - je l'ai raconté ailleurs. J'étais en avance, très excité à l'idée de revoir cet ami très cher que j'avais laissé lui aussi. Étudiant, ce café avec sa terrasse sur l'eau du canal de la Giudecca, était notre quartier général. Les serveurs nous connaissaient bien. Il y en avait un en particulier, plus très jeune, avec qui j'avais sympathisé. Nous bavardions souvent et il connaissait parfaitement mes goûts et savait à l'avance selon la période du mois où nous étions qu'elle serait ma commande. Plus de cinq ans nous séparaient de ma dernière venue sur les Zattere. À peine étais-je installé qu' il arriva pour prendre la commande et me gratifia d'un surprenant "Bon di, Sior Lorenzo, come sta oggi ?" (Bonjour- en dialecte - Monsieur Laurent, comment allez-vous aujourd'hui ?) suivi d'un "un macchiato come di solito ?" ("une noisette, comme d'habitude ?")... Surprenant mais tellement à l'image de Venise où tout change sans que rien ne change. 

Aborder Venise m'apparaît donc à nouveau depuis ce que nous avions appelé avec les enfants "La Catastrophe", comme les rivages d'Ithaque pour Ulysse exilé. Comme un retour à tous les possibles. Mais à part ce bel épisode sur les Zattere et les gentils mots de mon ami Roger a qui je racontais l'anecdote et me gratifia en suivant d'un "tu n'as pas changé" avec son regard aiguisé de peintre et coloriste, rien dans la lagune ne m'a attendu. Aucun flash-back durable n'est possible hormis par l'écriture. Je ne verrai jamais jouer mes enfants sur les campi, je n'irai jamais le matin rejoindre mon bureau, le Gazzettino sous le bras, croisant les mêmes visages familiers, échangeant à chaque fois quelques paroles insignifiantes sur le temps comme le font les gens heureux, ceux qui sont là où ils doivent être et qui le savent. 

Des regrets ? Évidemment mais bien peu finalement. Vieillir rend le chemin plus court qui nous porte à ne garder que l'essentiel, à regarder le chemin qu'il reste à parcourir sans perdre du temps dans les regrets, les remords et le ressentiment. Passer au-dessus des Alpes à 16.000 pieds d'altitude avec une lumière radieuse et se sentir tout petit, heureux d'être une infime partie de cet univers, joyeux de participer humblement à cette merveilleuse aventure qu'est la vie. C'est ainsi que, revenant une fois encore de la Sérénissime, toujours un peu triste certes, je me sens apaisé. De nouveaux projets, Dieu voulant, sont en parturience. A Venise, la maison d'édition s'apprête et tout se précise un peu davantage chaque jour, à Bordeaux, aussi, tout ce que j'ai contribué à mettre en place prend forme et s'affirme. Ce n'est pas de résilience dont il s'agit ou pas seulement. Bien plus de la conjonction de rencontres, de rêves étudiés et parfois partagés et de la magie que la beauté de Venise distille en ceux qui lui étant restés fidèles, ne l'ont finalement jamais abandonnée. Venise est dans mon sang et mes gènes. Elle nourrit mon âme et je lui dois beaucoup de ce que je suis devenu. Il en est ainsi pour beaucoup d'autres dont je perçois la familiarité qui nous lie à elle. 

Corrigé et complété dans l'avion qui me ramène de Venise. 26/04/19.

25 février 2019

Dans les archives de Tramezzinimag... (1)

Pour les nouveaux lecteurs qui ne le sauraient pas, Tramezzinimag né en 2005 a été piraté puis coulé corps et biens par Google en 2015. Le naufrage a emporté des centaines de billets publiés pendant dix ans, mais aussi les archives photographiques, les notes et la plupart des courriels et des commentaires reçus. Grâce à certains abonnés, à l'aide d'informaticiens - dont certains travaillent pour Google - et aux sites d'archivage, il a été possible de remettre en ligne un certain nombre d'articles. Et Tramezzinimag II a vu le jour, sur la même plateforme appartenant à Google, Blogger qui reste un des meilleurs outils libre d'accès et sans publicité de la planète blog.  

Au hasard des rencontres ou des courriers reçus, il m'a paru important de donner à (re)voir certains billets republiés mais que le visiteur du site n'aura peut-être pas la curiosité d'aller lire tant ils sont anciens. Les réseaux sociaux, le goût pour l'immédiat et l'instantané que véhiculent Twitter, Snapchat, Facebook, Instagram et autres, font que beaucoup répugnent à lire ce qui est ancien, considéré comme dépassé ou démodé. 

Cette nouvelle rubrique présentera des billets de ce blog publiés entre 2005 et 2010 et qu'il est possible de retrouver dans le sommaire actuel mais que peu de monde va lire. Juste pour donner à mes lecteurs la possibilité de découvrir des petits riens qui auraient pu leur échapper. Parfois les commentaires retrouvés d ces billets ont été publiés. Il est possible d'en ajouter de nouveaux, faisant ainsi vivre l'échange entre lecteurs et l'auteur. 

La galerie de Tramezzinimag (1)
L'idée de présenter des oeuvres, aquarelles, dessins, peintures, de toutes les époques qui font partie du musée imaginaire de Tramezzinimag. Une galerie virtuelle en quelque sorte qui m'amena en 2008 à créer une véritable galerie, la Galerie Blanche, à Bordeaux en attendant de pouvoir un jour le faire à Venise. ICI le lien sur le premier volet de cette rubrique paru le 14/11/2005, huit mois après la naissance du blog.

Bonnes lectures !

20 février 2019

L'homme aux singes de Santa Marta

Certains vont penser qu'il s'agit d'une invention et peu de gens s'en souviennent aujourd'hui, mais il y avait à Venise toute une colonie de petits singes en semi-liberté.C'était il y a une trentaine d'années.L'idée de ce billet m'est venue une nuit, alors qu'avec Antoine et ses amis Giulia et Jared, nous nous promenions derrière San Marco. Nous devisions joyeusement lorsqu'une forte odeur de marijuana nous est parvenue d'un sottoportego sombre où trois jeunes gens bavardaient. L'odeur, que je n'aime décidément pas, m'a rappelé celle qui régnait dans ce coin derrière Santa Marta quand par un après-midi très chaud je tombais nez à nez avec une tribu de babouins accrochés à un grillage et qui me regardaient...



C'était non loin de San Nicolo dei Mendicoli, dans ce quartier retiré de la Sérénissime, encore alors seulement habité de marins et de dockers, de pêcheurs d'ouvriers. Un quartier pittoresque mais apparemment sans grand attrait historique. Difficile à trouver, peu avenants, les lieux n'attiraient guère les touristes. Les étudiants n'y vivaient pas encore et la nuit les ruelles semblaient moins éclairées qu'ailleurs. C'est dans ces lieux éloignés qu'un homme surnommé Lele et que mes amis appelaient The monkey man, abritait cette colonie pour le moins spéciale... 

L'endroit est exotique, éloigné de tout, silencieux et désert., pareil à une ville des Balkans qu'aurait revu Giorgio De Chirico, un de ces lieux étranges qui évoquent à la fois le Tintin du Sceptre d'Ottokar et Morgan, l'ultime aventure de Corto Maltese...  Je n'ai jamais su grand chose du bonhomme qui vivait entouré de cette ménagerie. Je me souviens vaguement d'un article dans je ne sais quelle revue locale à moins que ce fut dans la Nuova ou le Gazzettino. Nous étions au tout début des, années 80. 

On disait qu'il avait été dans la marine du temps de la conquête de l’Éthiopie. mais la dernière guerre était loin dans ces années 80 commençantes. On disait aussi qu'il était devenu un peu fou à force de fumer de la marijuana. Il avait transformé le jardin de sa maison en une vaste volière sans oiseaux, mais remplie de ses fameux singes qui attiraient les gamins du voisinage et effrayaient les passants. On disait qu'il avait aussi une passion prononcée pour les adolescents mâles qu'il abordait à tout moment et sans détours. Il fréquentait le cinéma de Santa Margherita, qu'on appelait le Vecio pour le différencier du cinéma Moderno. Il chassait dans l'obscurité du cinéma où venaient les garçons en groupes. Je me souviens l'avoir vu à plusieurs reprises au Baretto, appelé aussi I Due Draghi, juste en face du campanile. Il y venait boire son verre de blanc ou prendre un café... 

Les singes - étaient-ce des babouins ? - ne sont pas une invention de buveurs impénitents comme on en rencontre à Venise dans les osterie et qui nourrissent l'inspiration des écrivains depuis toujours.Lele pateon (*), bien que fumeur compulsif de "maria" qu'il fumait presque en permanence, n'était pas fou. La maison, située dans un pâté de maison retiré et tranquille. Haut de trois étages dont quelques fenêtres sont grillagées, l'immeuble possède une cour-jardin attenante entièrement clôturée d'un grillage pareil à une volière.C'est là que vivaient la dizaine de petits singes joueurs et bruyants qui animaient le coin comme le font les petits enfants dans un square. Que sont-ils devenus ? L'homme vit-il encore ? Où était-ce exactement ? Qui pourrait me montrer des photographies de l'endroit, de cette petite ménagerie et de son propriétaire ?

© Il Poltronauta
Un blogueur vénitien, Il Poltronauta, a écrit un billet il y a quelques années sur le même sujet avec, curieusement, les mêmes sentiments et en relevant des détails similaires. Le monsieur écrit joliment bien ses sentiments et son quotidien vénitien, sa mélancolie éclairée par une belle culture et par un sens propre au peuple vénitien de la résilience plutôt que de la résignation. Comme une fraternité de cœur et d'émotions... Voilà un extrait de son texte consacré au Monkey Man via une réflexion sur une chanson du groupe Toots and the Maytals au titre éponyme : 
"[...]sembra disabitata, ma poi sento le risate di alcuni bambini provenire dall’interno.No, non sono bambini, nessun bambino riderebbe così.Sul bordo del muro vedo una mano, poi due, e infine una faccia pelosa con dei denti aguzzi, che mi guarda di traverso e inizia ad urlare. Subito dopo un’altra faccia, e poi un’altra ancora. Eccole, finalmente, le scimmie. Mi fanno un paio di smorfie, ma dopo un po’ se ne vanno, evidentemente la mia faccia sorpresa le mette a disagio, o forse hanno meglio da fare. Torna a casa contento, mi sento David Attenborough di ritorno dal Borneo, so già che quel disco di Toots and the Maytals non suonerà più come prima. So anche però che, fra cinquant’anni, racconterò questa storia a qualcuno, che ovviamente non mi crederà."(**)
 

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Notes :
*- Allusion à ses attirances : le terme vénitien “pateon” a une connotation très allusive en rapport au goût du personnage pour les formes masculines. La patta était la partie de la chausse qui correspondrait à la braguette dans le pantalon moderne et qui mettait en avant les avantages du corps masculin souvent d'une manière exagérée comme en témoigne la peinture de l'époque.En l'occurrence, au lieu de choquer et de poser un problème d'attentat à la pudeur, les formes volumineuses seront plutôt un objet de moquerie, récurrent dans les pantomimes de la Commedia dell'arte. C'est l'exemple du costume de Pantaleone. Montaigne s'en indigna qui qualifia "ce protubérant artifice" de "ridicule pièce qui accroît [leur] grandeur naturelle par fausseté et imposture". À la fin du XVIe siècle, les poches détrônent la braguette. 

**- "[...] semble inhabité, mais ensuite j'entends des rires d'enfants qui viennent de l'intérieur ... Non, ce ne sont pas des enfants, aucun enfant ne rirait comme ça ... Sur le bord du mur, je vois une main, puis deux, et enfin un visage velu avec de dents pointues, qui me regarde de côté et se met à crier, immédiatement après un autre visage, puis un autre encore, les voilà enfin,les singes, ils me font quelques grimaces, mais au bout d'un moment ils s'en vont mon visage surpris les met mal à l'aise, ou peut-être ont-ils mieux à faire ... rentrez heureux, je sens que David Attenborough revenant de Bornéo, je sais déjà que Toots et le disque de Maytals ne sonneront plus comme avant. mais que, dans cinquante ans, je raconterai cette histoire à quelqu'un qui, évidemment, ne me croira pas. " (Traduction d'un passage du billet de Poltronauta : https://ilpoltronauta.com/2014/02/08/monkey-man/)

12 février 2019

La posture d'un dilettante : et si Venise bougeait vraiment ?



Plus de 23.000 étudiants suivent leurs études à Venise, Si quelques uns habitent dans leur famille, dans le centre historique ou sur la terraferma, la majorité vit dans des appartements exigus car les résidences universitaires ne sont pas assez nombreuses, le plus souvent mal logée, à plusieurs par chambre pour un loyer moyen de 400 euros le lit... Plusieurs milliers d'étrangers possèdent un appartement dans le centre historique ou bien le loue à l'année. Retraités, artistes, écrivains, mais aussi entrepreneurs et fonctionnaires ils vivent le même quotidien que les vénitiens, connaissent les mêmes difficultés, pâtissent des mêmes dysfonctionnements. Pourtant aucun d'eux n'a le statut de résident. Il faut montrer patte blanche pour cela. Réfléchissons à ce qui pourrait devenir la réalité de demain si les responsables de la cité prenaient à bras le corps la problématique du repeuplement en intégrant ces populations nouvelles...

Ces nouveaux résidents apporteraient leur vision de la situation, leurs témoignages, leurs idées aussi seraient d'une grande aide... et leurs voix au moment des élections et des décisions communautaires ! Prendre en considération leurs besoins autrement qu'en terme d'offre touristique temporaire obligerait à des mesures qui feraient peut-être grincer a l'inizio, mais finiraient par convaincre tout le monde. Une ville pour vivre n'a pas que besoin d'argent. elle a besoin d'enfants qui jouent sur les places, de vieillards qui les regardent, de commerces de proximité, de médecins, de crèches, de transports abordables et bien organisés. Quand la dynamique urbaine est relancée, stimulée, elle se déploie et s'initie une nouvelle prospérité. Il suffit d'avoir le courage de changer de paradigme et d'aller de l'avant, même en tâtonnant. Tout le monde au final est gagnant. Électeurs et élus. 

Après-midi studieux aux Crociferi, février 2019  © Lorenzo Cittone/Tramezzinimag 2019.

Mais qu'est-ce qu'un français d'origine vénitienne, même pas fonctionnaire international ou spécialiste des milieux et des politiques urbaines (quoique : mon DEA d'Administration et Vie Locale à Sciences Po abordait tout cela et Venise parfois était un exemple étudié, tant par l'extraordinaire propension à inventer et créer des réponses et des solutions à des situations inédites et souvent compliquées là où nos cités pataugeaient, au propre comme au figuré dans la boue, que par l'énormité des difficultés liées au monde moderne et au fait que Venise insula continuait de se sentir comme telle même avec cet appendice fatal qu'est le double pont, celui du chemin de fer et l'autre pour l'automobile)...

Que dire des Vu Cumpra, ces africains toujours souriants qui sont là parfois depuis des années et qu'on ostracise aujourd'hui, surtout s'ils ont le malheur d'être musulmans. Toute cette population pourrait s'adjoindre statistiquement aux 52.895 habitants officiellement reconnus du centre historique. On atteindrait alors plus de 80.000 habitants qui participeraient, par leurs impôts pour certains, par leur engagement à rendre la vie quotidienne plus belle et plus agréable, à redonner à la cité des doges une dynamique qui commence à sérieusement lui manquer. 

La Sérénissime a connu bien des déboires au cours de son existence. Les épidémies de peste ont emporté des dizaines de milliers de gens. Venise au Moyen-âge comptait déjà 100.000 habitants. Plus que Londres ou Paris à l'époque ! Il y a dans les Archives de la République un document très précis qui recense la population de la ville pour l'année 1586. Il est très intéressant en ce qu'il nous donne une idée de comment la société vénitienne était organisée à la fin du XVIe siècle :

Maggior Consiglio par Antonio Diziani
La ville comptait alors 148.000 habitants. Ce chiffre est d'autant plus édifiant pour ceux qui connaissent la structure de Venise. Bâtie à la fois sur des îles et sur pilotis, la superficie de l'agglomération était peu ou prou celle que nous connaissons aujourd'hui, voire même un peu plus petite.

Le recensement parle de 38.000 hommes, 40.000 femmes, 29.000 enfants de sexe masculin, 24.000 de sexe féminin, 3.860 serviteurs, 6.000 domestiques. La classification reste proche de celle établie du temps de l'administration impériale. (Les servi étant décomptés comme catégorie à part, peu ou prou comme on continuera de le faire pour les esclaves dans les colonies jusqu'au XIXe siècle).

6.039 nobles parmi lesquels 1.300 siégeaient au Maggior Consiglio, 7.600 citoyens, riches mais pas nobles - on ne parlait pas à Venise de bourgeois et 119.000 personnes formant le peuple. S'ajoutent 2.507 moines et 1.205 frères (il y a une nuance entre les dominicains et les carmes par exemple), 536 prêtres, 447 mendiants, 1.111 pauvres en hospice. Enfin, 1.694 juifs sont recensés, sans détail sur leur nationalité. 

Qu'il y ait eu  près de trois fois plus d'habitants qu'aujourd'hui donne à réfléchir. Venise rabaissée au rang de grosse ville de province (l'agglomération qui englobe la terraferma compte plus de 900.000 habitants dont le centre historique n'est administrativement qu'une zone urbaine parmi les autres).


Giuseppe Marchiori, Giovanni Comisso, Peggy Guggenheim, Emilio Vedova e Giuseppe Santomaso à Ca'Farsetti
Avec la bénédiction de l'élite intellectuelle de l'époque, Peggy Guggenheim fut fait citoyenne d'honneur (depuis, il y en a eu d'autres). Que dire de ces français (mais aussi des anglais, des allemands, des suisses ou des russes) qui vivent ici depuis longtemps pour certains d'entre eux, qui connaissent la ville parfois mieux qu'un vénitien de Mestre ou de Marghera, qui aiment la ville et qu'on croise tous les jours dans les rues, ne pourraient-ils pas eux aussi être citoyens à part entière ? Ils font beaucoup pour la ville et sont parfaitement intégrés... Leur intégration officielle au nombre des vénitiens ouvrirait de nouvelles opportunités. Bon nombre sont propriétaires et la plupart paient taxes et impôts à Venise. Plusieurs milliers d'autres vivent selon l'adage "When in Venice, live as venitians do"

Je ne me souviens pas des chiffres du temps où je faisais office de drogman au Palazzo Clari, à la grande époque de notre présence et de notre engagement sur la Lagune, mais nous étions nombreux déjà et parmi nous, pas des moindres, d'anciens ambassadeurs, des académiciens et bien sûr l'ombre protectrice et discrète du président François Mitterrand qui vivait ici un secret d’État, secret de Polichinelle que chacun respectait. Le français était encore la langue de l'élite et la première langue enseignée dans les établissements secondaires. L'Alliance Française avec sa présidente de l'époque, Madame Couvreux-Roché contribuait au rayonnement culturel de la France. La Mostra du Cinéma était francophile autant que francophone, sous la houlette de Daniel Toscan du Plantier, d'Unifrance et de Jack Lang. Il y avait toujours de l'argent pour soutenir ces initiatives,  car ceux qui gouvernaient connaissaient le poids et l'importance de la culture, du savoir, de l'esthétique et des bonnes relations entre les deux peuples cousins... 

Mais les temps ont changé. Il faut beaucoup d'énergie, la science des réseaux bien assimilée, et de la débrouillardise, pour continuer à défendre notre présence et notre langue.  L'Alliance Française dont l'équipe se démène pour proposer, outre les cours de français, des expositions, des lectures, des projections et des rencontres passionnantes, ne survit qu'avec l'aide de ses mécènes et la contribution des adhérents ; les locaux du consulat avec le joli jardin (qui pourrait devenir un lieu délicieux pour des concerts ou des lectures à la belle saison) est menacé. Aucun subside pour la représentation sinon les recettes des actes d'état-civil... Le gouvernement actuel trouvant le loyer trop cher, souhaiterait réduire sa dotation. La somme tolérée correspond pourtant à peine à ce que dépense un étudiant pour un studio où il vit seul... On est en train de tomber très bas tout de même, ne trouvez-vous pas ?  

La représentation diplomatique, qui n'est plus seulement aujourd'hui qu'honoraire, si elle échoit encore à des français vivant à Venise sera proposée un jour, comme c'est déjà le cas pour de nombreux pays, à un chef d'entreprise ou un commerçant du cru. Pourquoi pas me direz-vous, c'est l'air du temps ? Mais devra-t-il comme le doge se devait de le faire, puiser dans sa fortune personnelle pour entretenir un semblant de palais, pour recevoir dignement et donner une image de la France autre que celle orchestrée dans les médias par le gouvernement italien actuel dans sa guéguerre contre la France. On ne sait plus le français parmi les adolescents, j'en fais le constat tous les jours sur les campi, dans les bars... L'anglais est partout et bientôt le chinois, le russe. 

Je me souviens de ces discussions quand j'étais étudiant avec des amis vénitiens, plusieurs authentiques Nobile Huomini descendants des plus grandes familles, dans un sabir mêlant le vénitien, l'italien et le français. C'était l'époque ou Mc Donald's ne satisfaisait que les touristes de passage et qui changeait de place sans cesse (à Santo Stefano là où se trouve maintenant la pharmacie, sur la Salizzada du Fondego dei Tedeschi, puis au pied du pont du Rialto...) et les hordes de touristes disparaissaient de novembre à mai, au pointe que l'assessorat au tourisme avait inventé "Venezia d'Inverno" (aka "Venise en Hiver", "Venice in Winter") qui proposait des remises substantielles dans les hôtels de luxe (à l'époque les palaces de la Ciga Hotels notamment), des concerts-cocktails ou des goûters au  palazzo Mocenigo pas encore devenu un musée, et mille autres choses pour attirer les visiteurs pendant la saison creuse...

Mais on va encore m'accuser de regarder en arrière avec nostalgie et regrets. J'essaie seulement de rappeler ce qui fut pour ceux qui n'ayant pas connu cette époque pourraient s'imaginer que tout a été comme il est maintenant. Ce n'était pas forcément mieux, mais la civilisation respirait encore sans assistance artificielle...


10 février 2019

Side by Side, qu'elle est jolie à Venise la résistance au poison brun !


"Nous avons des songes ; la vie tout entière ne pourrait-elle pas être un long rêve ?" écrivait Schopenhauer. Cette phrase résonne comme un écho à la lecture des poésies d'un vénitien dont l’œuvre devrait être traduite en français, pour qui rêve et réalité, loin de se confronter bien que contradictoires, se chevauchent et se complètent dans les petites choses comme dans les grandes actions.

C'est ainsi que Francesca Brandes présente dans sa préface, Dove vivere è sognare (Où vivre et rêver"), le dernier volet d'une trilogie poétique idéale que l'écrivain Valter Esposito consacre à la force des sentiments humains, conforte l'impression que sa réflexion poétique est un cheminement, sans appartenir à un style spécifique. La réalité pour l'auteur, se révèle dans son absolue impermanence surtout quand elle touche à la représentation du sujet.  

Mais qui est cet auteur dont Tramezzinimag avait beaucoup aimé il y a quelques années un très beau texte, Il silenzio del pesce luna ? Né en 1959, Valter est journaliste de formation. il  a écrit dès 1985, pour la Nuova Venezia et à la Gazzetta dello Sport notamment. Il est aujourd'hui responsable du service de presse du Pôle des Musées du Veneto. L'humanité qui déborde de ses strophes illustre bien ce que nous venons de vivre aujourd'hui avec cette manifestation baptisée Side by Side et qui pendant plus de deux heures, du parvis de la gare de Santa Lucia jusqu'au campo Sant'Angelo, plus de 5.000 personnes ont défilé.

Side by side, quelle jolie marche que celle-là... Et qui ne fait que commencer.

© Stefano Mazzola
Tambours en tête, tous âges, toutes confessions, toutes origines, vénitiens, africains, main dans la main et dans la joie, la foule des manifestants allait le long des calle et des campi de la Sérénissime, accompagnés par une dizaine de policiers bon-enfants (quand en France la proportion est plutôt inversée avec des milliers de policiers sur les dents pour quelques groupes de manifestants...). , tous pour montrer au gouvernement néo-fasciste de Rome que le peuple italien refuse le racisme, l'ostracisme, l'indifférence ! Des écologistes, des associations d'aide aux migrants, des migrants, des partis politiques démocratiques, des clubs sportifs, des paroisses avec leur curé, des syndicats, des groupes d'étudiants, des retraités, des intellectuels, des gens de la campagne et d'autres de la ville... 

Une longue marche où palpitait le bonheur d'être ensemble, la joie de se sentir solidaires et de posséder une force inattaquable, celle qu'impulse la fraternité et la bienveillance. Des familles entières marchaient, de vieilles dames en manteau de fourrure, des écoliers, des lycéens, des gens venus de tous les horizons pour défendre ce qui est notre patrimoine commun : l'amour. La seule réalité intangible et vitale. Deux belles heures qui réchauffent le cœur et aident à garder espoir, à continuer de croire dans l'humanité et penser aux meilleurs possibles qu'on puisse imaginer, un monde fraternel où personne ne serait abaissé, méprisé, rejeté, où la solidarité serait plus forte que les intérêts, le partage plus fort que le profit, le bonheur plus important que le rendement et le travail, la souffrance abolie et partout le sourire... Une grande joie vraiment et beaucoup d'espérance !


Dès 14 heures, la foule s'est faite très dense sur le parvis de la gare de Santa Lucia. Après de nombreuses interventions qui toutes dénoncèrent l'ignoble décret Sicurezza de Matteo Salvini qui du jour au lendemain mettra hors-la-loi des milliers de demandeurs d'asile à qui seront retirés leurs papiers, qui perdront tout droit au logement et aux aides d'urgence qui leur permettent de survivre, sans plus aucun accès autorisé à un accompagnement administratif et social. Tous les intervenants ont appelé la population à s'opposer à cette loi immonde et à la désobéissance. 


Plus de deux heures après la marche à travers la ville, la manifestation s'est terminée sur le campo Sant'Angelo (l'arrivée et les discours d'envoi devaient avoir lieu sur le campo Manin, aux pieds de la statue de ce vénitien courageux qui appela à la résistance et à la révolte pour défendre la liberté, mais le trop grand nombre de participants obligea de poursuivre jusqu'au campo voisin, bien plus grand), ou en dépit d'une ambiance joyeuse, tous étaient conscients de l'immonde qui se répand peu à peu, avec ce climat d'intolérance et de haine qui s'insinue à travers la guerre que livre l'actuel gouvernement aux O.n.g. qui n'ont plus aucune aide de l’État, la fermeture des ports et les déportations de masse, avec la création de véritables camps de concentration pour les migrants. Jusqu'où iront-ils ?
Cette IIIe Marche pour l'Humanité a montré qu'existe une autre Italie qui refuse la barbarie, du Nord au Sud, de Venise à Palerme, de Rome à Riace et Lodi. Jour après jour des réseaux de solidarité se mettent en place, des actions de secours mutuel voient le jour. Partout la résistance et la désobéissance  au décret, partout des gens se lèvent pour faire front à l'ignominie. Côte à côte, side by side, contre la politique raciste de l'actuel gouvernement, contre les mensonges et la peur, pour construire une société accueillante et solidaire qui refuse l'exclusion sociale et protège les droits de chacun. Rien d'autre que les principes fondamentaux qu' en Italie comme dans trop de pays en Europe, on bafoue effrontément tout comme le firent nazis et fascistes ! Là au moins, ça vaut vraiment le coup de se mettre en marche !