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06 octobre 2026

«On arrive à sainte Lucie, par le train de nuit»

John Singer Sargent, Café on the Riva degli Schiavoni
                                  (c. 1880-82) - Coll.privée

Un des plus anciens et fidèles lecteurs de Tramezzinimag qui souhaite que son anonymat soit respecté vient de m'adresser un certain nombre de billets de l'ancien site, le Tramezzinimag originel. Un long travail de relecture et de reformatage, de recherche sur les crédits photographiques et de simple correction - je relisais rarement les billets après la tension de leur création, la vérification des sources et le travail de présentation et de mise en page. A constater le nombre de fautes de frappe, les approximations stylistiques et de grammaire, les répétitions et les maladresse, j'aurai dû relire. Mais nos lecteurs ne m'en ont pas tenu rigueur. C'est en relisant ces articles, que j'ai retrouvé un texte plein de poésie et d'humour laissé le 14 octobre 2011 par un fidèle parmi les fidèles qui signait Gérard. 
Ce jour-là, il a dit…

« Bon voilà !
On arrive à Sainte Lucie , par le train de nuit .
Il fait frisquet , dans cet hiver .
Peu importe .
On s'en fiche .
On quitte les quais , nous voilà dans le hall , on bifurque à gauche au buffet ; bruits de la multitude un peu partout .
On prend un ticket , comme ça , juste pour pouvoir , l'instant d'une seconde , poser le haut de notre lèvre supérieure dans la mousse blanche d'un adorable capuccino .
L'arrivée à Venise commence quand le bas du nez frissonne de sentiments chocolatés .
Les pieds encore au sec .
Un tout petit bout de papier , déjà froissé dans la poche .
L'Italie à la lippe .
Et un amour total pour la cité des Doges .
A l'embarcadère .
Odeur là-bas , ça rime avec bonheur .»

Oui, Gérard a raison, odeur à Venise, ça rime avec bonheur. Comme bonheur rime avec cette passion partagée avec des milliers de lecteurs depuis ce printemps 2005 où Tramezzinimag vit le jour. 

En hommage aux lecteurs de Tramezzinimag, à ceux qui sont restés avec nos, à ceux qui ont disparu et qui nos manquent, à ceux qui viennent encore parfois ou régulièrement faire un tour dans la Venise que je suis heureux de partager avec vous, de ma petite équipe à géographie variable avec qui tout est toujours joie et bonne humeur. À Catherine, à Véronique, Marie, Fabienne, Maud, isabelle, Martine, Geneviève, Michèle, Danielle, Stef, Jean-Michel, Jean-Marie, Jean-Pierre, Philippe, et à tous les autres. À Gérard en particulier bien sûr, pour le remercier quinze ans après de ce sympathique petit texte. Il dit avec talent et simplicité tout l'amour que nous ressentons, nous les Fous de Venise comme nous avait surnommé un journaliste il y a des années.

Ce billet s'est écrit sous un soleil encore estival, dans un délicieux jardin nantais, en attendant que mes petits-enfants rentrent de l'école et que nous prenions le thé ensemble, avant de jeter un regard sur les devoirs à faire et les leçons à apprendre. Se mêlant au chant de la foule d'oiseaux qui peuplent l'endroit, avec une légère brise qui chasse les moustiques encore très virulents, les mélodies peu connues de La Senna Festeggiante de Vivaldi avant le son enjoué mais moins paisible et solennel de Soprano ou Orelsan que les enfants me demanderont d'écouter.

24 décembre 2025

Ma Venise en hiver VI : Promenade à San Barnaba

24 décembre 2025
Nous y sommes, c'est aujourd'hui la veille de Noël. Comme le chante Andy William, «It's the most wonderful time  of the year» pour le monde. 
 
Campo S.barnaba. 10:45 ce matin
Hélas, le joli temps, froid mais ensoleillés des jours précédents, s'en est allé. La Bora souffle depuis avant l'aube, ciel gris et bas. Mais Noël est dans tous les esprits. Les gens se hâtent pour faire leurs derniers achats, les préparatifs de la fête vident les comptoirs de leurs gâteaux et autres gourmandises. 
 
Confortablement installé avec une bonne tasse de thé, seul dans la maison, j'observe les assauts du vent contre les arbres du jardin. des volets battent. Pas de sirène, la marée n'est pas très forte, il n'y aura peut-être pas d'Acqua Alta. Temps idéal pour la lecture.
 

En rangeant mes livres restés depuis des mois dans des cartons, j'ai retrouvé un très beau texte de François Lerbret paru chez Le temps qu'il fait.Retrouvé le même bonheur qu'à ma première lecture (voir le Coups de Cœur n°53). En revenant du café où j'aime prendre mon macchiato matutinal et lire le journal, passant comme chaque matin par le campo San Barnaba, j'ai eu envie d'inviter à nouveau les mots du livre. J'ose croire que ces quelques lignes de François Lerbret donneront à mes lecteurs l'envie de le découvrir (ou de le relire).

« Coincé entre un rio étroit, une église et les façades blanches et roses de ses maisons, le petit campo San Barnaba est un carré que les passants traversent sans paraître le remarquer, attirés sans doute par le campo Santa Margherita tout proche, vaste triangle semé d'arbres, de bancs et de terrasses qui fait office de piazza Navone du Dorsoduro. Aussi cette petite place aménagée au xvre siècle est-elle un endroit propice à l'observation, sorte d'intime avant-poste à l'animation de sa voisine, d'autant plus appréciable qu'il n'en possède pas la carrure mondaine. Le campo rayonne d'une aura populaire depuis que Katharine Hepburn y fut filmée par David Lean et qu'Indiana Jones, poursuivi par les sicaires d'une société secrète, y émerge d'un égout au milieu de dineurs effarouchés. La bouche d'égout n'existe plus- elle fut comblée après le tournage -, décor éphémère dans le grand théâtre immobile de Venise, réinventant la ville avant de lui laisser la plaisante cicatrice de l'imaginaire. J'aime par-dessus tout cette place si favorable - me semble-t-il - à l'arrêt du temps, coupée du reste de la ville comme le sont ici mille lieux, visage parmi d'autres d'un même cœur de labyrinthe toujours renouvelé et que l'on n'attend pas. »

Je ne résiste pas au plaisir de rediffuser cet extrait mythique du film de David Lean cité par François Lerbret. 
 
 
 
 
Un  très  Joyeux  Noël 
à  tous  nos  lecteurs !


27 juillet 2025

Vanessia.com fête ses 25 ans !

Nous sommes nés presque en même temps et au même endroit ! Le site Venessia.com est né en 2000. Il a réellement pris toute son ampleur en  2005 en même temps que naissait Tramezzinimag. Les deux sites fêtent donc dans la joie respectivement leurs 25 et 20 ans d'existence ! Tanti Auguri aux fondateurs de Venessia !   et une pensée pour Stefano soffiato, "l'inventeur" du site, aujourd'hui disparu
 
 
Engagés dans le même combat, partageant les mêmes valeurs, eux parce que vénitiens D.O.C. et nous, parce que Fous de Venise pour mille raisons diverses mais avant tout pour cet amour inconditionnel ressenti pour la Sérénissime, que nous soyons d'origine vénitienne ou qu'il s'agisse d'une longue histoire particulière à chacun mais dont le résultat reste le même : la passion pour Venise, la solidarité avec ses habitants, la colère devant l'inanité de la plupart de ses dirigeants et la hargne contre tout ce qui enlaidit, blesse, appauvrit, étouffe et finalement porte atteinte à la vie même de la cité des doges et de ses habitants. Tramezzinimag a été - et demeure - de tous les combats de Venessia.com et continuera de soutenir leurs actions. Histoire d'amour inconditionnelle
 
Pour ma part, cela s'est fait spontanément, parce que c'est le même le sang qui coule dans nos veines, parce qu'à quelques jours près j'aurai pu (et dû) naître à Venise, il y aura soixante dix ans cette année. Mais ce n'est pas de moi dont il s'agit aujourd'hui, mais de ce site inénarrable,  impossible à gnorer, qui parfois dérange et pique là où ça fait mal. Un site dont les colères toujours sont celles des vénitiens, toujours fondées, et les commentaires salutaires, absolument jamais politiquement corrects - loin s'en faut heureusement - de ces velléitaires et colériques pourfendeurs de tous ceux qui font du mal à la Sérénissime en prétendant la servir. les gens de Venessia.com sont Vrais, dans leurs engagements, leurs propos et leurs actions.  Tout ce qu'on aime à Tramezzinimag. 
 
Comme nous, ils n'aiment pas les faux-semblants. Ils sont bien loin de l'hypocrite pudeur des pisse-vinaigres et autres culs-de-plomb réactionnaires,maladivement engoncés dans leur bien-pensance et la défense de leurs privilèges et de leur portefeuille. Comme nous, ils votent NON à tout ce qui détruit l'humain, l'amour, la paix, la liberté. Ils tiennent de Brassens, de Rimbaud et de Luigi Tenco, pour ne citer que ceux-là. Ils sont les vrais amants de Venise, au parler rude et franc, à la colère prompte et toujours saine. Ils sont les meilleurs défenseurs de Venise. 
 
Pour ceux qui ne les connaissent pas, voici la traduction de l'éditorial publié sur leur site. Tout y est. Au passage, payez leur un café en ligne, modeste contribution qui montrera combien leur combat est nôtre.
« C'était le 30 mai 2000 lorsque Venessia.com a été mis en ligne pour la première fois. À l'époque, on y parlait de Venise, des Vénitiens et des touristes, mettant en avant tout ce qui n'avait pas encore été écrit jusqu'alors.
Cette idée quelque peu inhabituelle est venue de son fondateur, Stefano Soffiato, alors âgé de 40 ans et sans aucune connaissance en informatique. Le projet, né évidemment pour plaisanter, a dès le début reçu un accueil flatteur, si bien que deux ans après, le forum a vu le jour. Nous avons déployé tant d'efforts pour n'inclure dans le forum que des sujets concernant Venise, qu'à la fin nous avons décidé d'organiser une première rencontre entre nous, afin de mieux nous connaître et de créer quelque chose de plus qu'un simple groupe en ligne. C'était en 2004.
À partir de ce moment, se dessine ce qui sera à l'avenir l'organisation de tous les réseaux sociaux que nous connaissons aujourd'hui et qui traitent des problèmes de notre ville. Avec une différence : l'arme de la jovialité et de l'originalité. Ainsi, même une protestation devient sympathique, presque un bélier contre « le pouvoir ». 
Protestations, initiatives, idées, blagues, bénévolat, fêtes... tout se faisait « à l'intérieur » de Venessia.com. Tout était minutieusement documenté dans les médias locaux et mondiaux : du Gazzettino à la RAI, de la Nuova di Venezia à la BBC. 
Le forum évolue ensuite avec Ning, une plateforme plus riche, plus moderne et avec un graphisme plus attrayant.
Mais le coup de grâce qui uniformise tous les réseaux sociaux est la naissance de Facebook. Petit à petit, il attire tous les groupes existants, y compris Venessia.com, mais surtout, il en fait naître des dizaines. 
Grâce aux smartphones et à la facilité avec laquelle on peut s'exprimer en écrivant et en prenant des photos depuis son téléphone portable, n'importe qui peut créer un réseau social en 10 minutes. Alors que Venessia.com a toujours traité tout ce qui concerne Venise, d'autres groupes se concentrent sur la propreté des murs, la saleté dans les canaux ou la mobilité...» Mille baci, fioi !                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     uq

08 juin 2025

Quand la gondole partait au combat (1)


«Nuovi approfondimenti sulle origini della Gondola Veneziana, e il suo antico uso militare»
(1)...
Tramezzinimag est ravi de cette découverte et je souhaitais vous faire découvrir le contenu de cette longue étude du célèbre physicien et climatologue padouan Dario Camuffo. Un de nos plus fidèles et assidus lecteurs, éminent et très discret universitaire belge, vient de m'adresser le lien vers Méditerranée, une des plus intéressantes et sérieuses revues numériques chez qui nous avions eu l'honneur d'être cités pour un de nos textes il y a des années sur le système hydrographique global de la Lagune de Venise et sa maîtrise plus que millénaire par les vénitiens. Le lien reçu concerne une étude sur un usage méconnu et quasiment inconnu de la  gondole à des fins militaires.
Dans une étude publiée dans la revue Méditerranée, le chercheur Dario Camuffo démontre que la gondole vénitienne a été profondément transformée au XVIe siècle pour servir d'embarcation d'assaut militaire ultra-secrète lors de la crise de la Ligue de Cambrai. Cette métamorphose et la fonction initiale du fer de proue en tant qu'élément défensif ont été rigoureusement occultées par les autorités de la République pour des raisons stratégiques avant d'évoluer vers le symbole que l'on connaît. Vous pouvez lire l'article complet sur OpenEdition Journals 
Plan de Venise et de la lagune de Benedetto Bordone (1534)

Aujourd’hui, on peinerait à imaginer que la gondole qui glisse sous les ponts de Venise avec ses passagers fascinés, au son d'un O Sole mio doucereux  a eu des ancêtres militaires ! Certes, cela ne dura que le temps d'une guerre, mais suffisamment  pour qu'on en garde la trace et la mémoire dans les fabuleuses archives secrètes longtemps oubliées...

Nous sommes en 1509. La République vénitienne a un problème bien peu paisible : elle doit combattre sur le Pô et l’Adige, où ses grands navires, galères et xxx ne peuvent pas manœuvrer facilement. La gondole, adaptée aux eaux peu profondes, devient alors une ressource précieuse.

Certaines embarcations sont transformées pour le combat. On les renforce et on les équipe de pièces de fer pointues à la proue et à la poupe. Pourquoi aux deux extrémités ? Pour pouvoir avancer, frapper et se dégager rapidement, même dans un espace étroit. La gondole n’a plus grand-chose de la promenade que nous connaissons.

L’épisode révèle aussi l’ampleur de la mobilisation : en novembre 1509, le doge demande aux habitants de rejoindre la flottille fluviale avec leurs propres barques. Puis les guerres passent, les usages changent et la gondole continue d’évoluer. Ce n’est qu’aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles qu’elle prend une forme proche de celle qui nous est familière.

La surprise, ce n’est donc pas que la gondole aurait été inventée pour la guerre. C’est qu’une embarcation du quotidien ait pu être adaptée, à un moment critique, en bateau d’assaut. Dario Camuffo reconstitue cette histoire en croisant textes anciens et représentations de la gondole à travers les siècles.

Le décor change : pour la première fois depuis qu'elle a été inventée, cette embarcation typique de la lagune va être utilisée sur des fleuves et des rivières  : loin des rii et canaux de Venise que les visiteurs depuis toujours associent à la gondole...

L'apparente frêle et romantique gondole livre aujourd'hui le secret de sa forme qui a une fonction ignorée depuis des siècles et gardée secrète par l'administration de la République. Les éléments mystérieux de sa sa proue comme de sa poulpe, s'avèrent avoir été créés pour faciliter l’attaque et le retrait en cas de bataille navale. Ces élégantes ferronneries  avaient donc un caractère offensif. Armes ou objets contendants expressément fixés aux deux extrémités de la barque ! On pourrait croire qu'il s'agit d'une farce ou d'une invention pour jeux vidéos si le chercheur n'avait pas retrouvé des documents authentiques confirmant cet usage oublié.

La gondole a donc plusieurs vies : barque de transport, embarcation adaptée à la guerre, puis symbole de la Venise que nous connaissons. Dans son étude le Docteur Camuffo le chercheur démontre que la gondole vénitienne a été profondément transformée au XVIe siècle pour servir d'embarcation d'assaut militaire lors de la crise de la Ligue de Cambrai. Cette métamorphose est restée Secret Défense pendant des siècles. La fonction initiale du fer de proue en tant qu'élément défensif a été rigoureusement occultée  par les autorités de la République pour des raisons stratégiques avant d'évoluer vers le symbole que l'on connaît. 

… à suivre
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1- «Nouvelles perspectives sur les origines de la gondole vénitienne et son ancien usage militaire. »Paru le 27 mai dernier paru en version numérique de la revue Méditerranée. intégrité de l'article : [https://journals.openedition.org/mediterranee/15539?lang=fr]

2- Illustration issue du manuscrit médiéval Le cycle de Lancelot, dit Manuscrit Douce -
© Bodleian Libraries, Université d'Oxford

06 novembre 2024

C'était le 6 novembre, le ciel était bleu et le soleil brillait...


1980. Le monde était en train de changer. Ce jour-là, rien ne semblait devoir aller. L'air était très froid depuis quelques jours - il faisait -3° le matin
à Bordeaux et la température ne dépassait guère 8° dans l'après-midi. Partout en France il neigeait. Comme pour le temps, ce mois de Novembre ne s'annonçait pas sous de bonnes augures. Une tension dans ma maison se faisait sentir, d'abord comme un doute, puis un poids qui pesait sur nos poitrines. 

Ce n'était peut-être que la projection du malaise intérieur qui s'était emparé du garçon joyeux et léger que j'étais encore. Tout allait de travers. Nous accomplissions tous les gestes habituels, ces rituels de la vie de famille, mais plus de joie, ni de légèreté dans l'air. Même les fidèles Maria et René semblaient tout entreprendre avec effort. La cuisine était toujours silencieuse. maria qui chantait toujours quand elle préparait les repas ne disait rien. René, quand il nous croisait, gardait les sourcils froncés. Il s'esquivait, comme gêné. L'inquiétude était partout.
 
Oui tout allait de travers, et cela depuis des semaines. C'était devenu une évidence le soir de mon anniversaire, une semaine plus tôt. C'était un samedi. Samedi 25 octobre. Mon jour de naissance. Un jour de réjouissances. Je quittais officiellement l'adolescence. D'autres à mon âge se frottaient depuis longtemps au monde des adultes, certains déjà mariés avaient le regard plus grave, le pas plus pesant. Je les regardais avec curiosité et un peu de mépris aussi. je ne savais pas encore combien tout peut basculer en un instant et précipiter l'enfant joyeux que j'avais toujours été, dans la pleine conscience de son incomplétude, pour parler le jargon de notre époque. Mon père était malade depuis des mois et depuis des mois je refusais d'entendre ses paroles annonçant sa fin proche, son angoisse devant la situation qui nous attendait. Il disait cela depuis tellement d'années, son désir de partager avec ses fils encore un peu d'intimité. De complicité... Nous trouvions ses propos tellement décalés par rapport à notre situation matérielle, à notre train de vie, à cette chape de joie et de sérénité qui couvrait notre vie au quotidien. Il avait raison portant. L'admettre aura été douloureux et la tristesse démesurée, quand soudain il a fallu réaliser qu'il ne faisait qu'annoncer une évidence et que une page allait se tourner, douloureusement pour nous tous, et les enfants en particulier.
 
Il était sorti de l'hôpital pour mon anniversaire et devait y retourner le lundi matin. Pour la première fois, mon père semblait ailleurs en arrivant. Il tentait de donner le change, mais nous sentions bien qu'il souffrait. Maman avait fait préparer un dîner de fête pour mon anniversaire. Pas d'invités, seulement nous, notre famille. La salle à manger était éclairée comme al giorno, des fleurs dans les vases, un couvert d'apparat, des bougies dans les chandeliers. Tout était réuni pour que  joie et délice. Papa présidait la grande table. Il avait choisi un Sauternes et un Médoc de mon année de naissance. Au dessert, le champagne qu'on servit était un Dom Pérignon 1975. Nous l'avions acheté ensemble quelques semaines plus tôt.  J'ai conservé la bouteille depuis toutes ces années.
 
Mon père restait silencieux contrairement à son habitude. Il touchait à peine aux plats servis et se retira vite, après avoir attendu que je souffle les bougies du gâteau d'anniversaire. Un magnifique Succès au praliné de chez Demund ou bien était-ce Jegher... Il s'installa dans le salon où nous l'avons tous rejoint. En dépit des fleurs, des lumières diffusées par les nombreuses lampes du grand salon, du feu qui crépitait dans la cheminée que René avait allumé juste avant le dîner, il régnait entre ces quatre murs une atmosphère lourde. Sensation inexplicable. Je ne me souviens plus vraiment de ce nous avons fait. Papa repartait le lendemain à l'hôpital, officiellement pour une petite intervention sur les jambes. Il ne revint jamais à la maison...
 
Quelques jours plus tard, un jeudi, tout fut accompli. Je revois tout comme les images d'un film. J'étais seul à la maison. Notre mère et mon frère étaient à l'hôpital. La veille, papa avait demandé à ce que je passe le voir. J'avais refusé. Je ne voulais pas le voir sur son lit d'hôpital, tout en moins refusait d'accepter sa maladie, la gravité de son état. je priais sans cesse pour qu'il guérisse, pour que tout redevienne comme avant et en même temps je pestais, très en colère contre lui qui ne devait pas être malade, qui ne pouvait pas, qui était trop fort, trop puissant, trop bon médecin, trop rempli d'amour et de compassion pour ne pas résister à l'irréductible. Il n'avait que 59 ans ! Nous étions encore des enfants, notre monde privilégié, heureux, paisible ne pouvait pas être sali, abimé, détérioré. Tout devait, tout allait redevenir comme avant. Je voulais m'en persuader.
 
J'étais seul dans ma chambre quand Maria vint frapper à ma porte, me demandant de descendre au secrétariat. Un appel téléphonique. Ce n'était pas l'usage. I n'y avait qu'une ligne à cette époque, et lorsque nous recevions un appel personnel pendant les consultations, mon père ou la secrétaire faisait retentir le téléphone de l'étage, me recommandant de ne pas rester longtemps. J'aurai pu comprendre que l'appel reçu concernait papa. Qu'il s'était réveillé et souhaitait me parler. Son cabinet de occupait la rotonde du premier étage et l'antichambre du premier étage entre le grand salon et la salle à manger. Pour ne pas passer par le salon d'attente, il fallait emprunter l'escalier de service, traverser l'immense salle à manger. J'ouvre la porte. Devant moi, la secrétaire. Elle était debout, très pâle. elle me tendit le combiné sans me dire qui me demandait. Au bout du fil, mon oncle Henri, le plus jeune frère de papa. Je ne saisissais pas ce qu'il essayait de me dire. Il cherchait ses mots, bafouillait. Cette excitation que je prenais pour de la volubilité m'agaça. Puis, après un moment de silence, j'entendis une respiration profonde. Il me demanda si je savais. Que devrais-je savoir ? ai-je pensé soudain. Autre soupir et  il se lança, brusquement dans un sanglot «Ton papa est mort, Moni est mort. C'est fini. Tu comprends ?» et il raccrocha, ne pouvant pas en supporter davantage. L'oncle Henri est le dernier de la fratrie. A plus de 90 ans c'est aujourd'hui le seul survivant. Mon père avait été longtemps son héros, son repère et son soutien, comme il le fut - j'allais vite l'apprendre - pour bien des membres de la famille ou d'autres, ses amis, ses camarades... Je ne sais pas ce que j'ai dit à mon oncle qui répétait au bout du fil, des sanglots dans la voix «mon frère est mort,  Moni est mort ». Certainement des « je suis désolé» déplacés, ou quelque chose du genre puis j'ai tendu le combiné à la secrétaire. Parfois je crois me souvenir que je restais tétanisé, tenant le combiné à distance comme s'il me brûlait. La secrétaire, les yeux pleins de larmes, me l'enleva doucement et le reposa. 
 
Par réflexe, je lui demandais si elle voulait bien informer le jeune médecin qui remplaçait papa depuis des semaines. Elle s'exécuta, certainement soulagée de n'avoir pas à rester dans la pièce. Personne autour de moi ne pouvait le savoir, ni le comprendre. Quelque chose venait de s'effondrer en moi, indéfinissable, douloureux, désordonné. Mon père venait de mourir et je n'étais pas allé à son chevet une dernière fois comme il me l'avait fait demander. Comme tous me l'avaient demandé. J'avais trahi ce lien unique et souvent douloureux, violent entre un fils et son père. Il était parti sans que je puisse l'embrasser une dernière fois, sans pouvoir lui dire que je l'aimais...  Et je ne trouvais rien à dire d'autre que cet ignoble «je suis désolé». J'aurai mérité une gifle qui aurait eu le mérite de me réveiller, et de m'ouvrir les yeux en même temps que le cœur.
 
Je n'avais pas eu cette ultime conversation que depuis mon anniversaire, il cherchait à avoir avec moi. Je ne l'aurai jamais.  Je fuyais ce face-à-face Quelle en était la raison ? J'ai longtemps cherché, comme j'ai longtemps évacué ces moments où en quelques minutes mon univers s'était écroulé. Je ne voulais pas croire alors à la proximité de l'inexorable. Je n'avais pas voulu croire à sa mort imminente. Je ne savais pas comment affronter ce qu'il avait à me dire, tout ce dont mon corps avait le pressentiment. Je me faisais dur, froid, indifférent quand il eut fallu être proche, tendre même... 
 
Il n'y avait que deux patientes dans la pièce. Les deux dames qui attendaient d'être reçues par le remplaçant de papa, s'étaient levées aussi, certainement informées de la situation. Le jeune médecin sortit du cabinet, visiblement embarrassé,  suivi de la secrétaire un mouchoir entre les mains. A côté de moi, Maria tripotait nerveusement le torchon qu'elle avait entre les mains. « Papa vient de mourir ! Mon père vient de nous quitter ! ». Je m'entends encore prononcer ces paroles, à tous ces gens les uns après les autres, qui me regardaient, figés et embarrassés. Dans un état second, je crois avoir répété la formule plusieurs fois, puis me suis précipité dans la pièce voisine, la grande salle à manger, suivi par Maria. Je la revois assise au bout de la grande table de marbre blanc qu'elle essuyait et ressuyait machinalement. Tout semblait n'avoir plus de couleur, les boiseries, les rideaux, la grande verdure d'Aubusson au mur, les grands arbres effeuillés du jardin public, de l'autre côté de la rue, les fruits dans la grande coupe. 

Je ne sais plus ce que j'ai fait et dit ensuite... Je revois notre chère Maria un peu plus tard qui pleurait en servant le thé dans le salon. La pluie qui tombait derrière les grandes fenêtres. Cela devait être plus tard, quand ma mère et mon frère sont rentrés de l'hôpital... Commença le défilé de la famille, des amis... Non, un trou noir ; Je ne me souviens plus des heures et des jours qui ont suivi l'immense cataclysme qui emporta mon enfance... Un an plus tard je m'installais à Venise. Ce choix mal compris par beaucoup dans mon entourage me rédima. Venise la Sérénissime ensorceleuse m'a sauvé.





21 juin 2024

L'ultime dogaresse ou la Narcisse magnifique

L
es lecteurs de Tramezzinimag ont déjà souvent entendu parler des Morosini, cette vieille et importante famille patricienne de Venise. Une légende familiale les fait descendre du célèbre roi des huns, Attila. Des généalogistes affirment qu’ils sont issus de marchands venus de Mantoue. Leur fortune fut immense et leur gloire, comme leur réputation furent très tôt reconnues et ils participèrent en 697 à l’élection du tout premier doge, Paolo Lucio Anafesto. Mais ont-ils entendu parler de l'impressionnante Annina Morosini ? Une histoire à faire étouffer de rage un lecteur du nom de personne ! (1)
 
Ils participèrent donc très tôt à la vie publique de la Sérénissime et lui donnèrent pas moins de huit doges ! : Domenico en 1147, Marino en 1249, Michele en 1382, qui mourut de la peste et ne régna que quatre mois et Tommaso en 1414,  Pietro en 1474, Giovanni en 1478, lui aussi mort de la peste et qu’on enterra dans la plus grande clandestinité par peur de la contagion. Le XVIe siècle vit monter sur le trône de San Marco, en Alvise Ier, grand intellectuel, sous le règne duquel eut lieu la fameuse bataille de Lépante et qui reçut en grande pompe le roi Henri III revenant de Pologne pour coiffer la couronne de France, son descendant Alvise II fut le premier doge du XVIIIe siècle qui parvint à faire vivre la république en paix tout au long de son règne en dépit de la guerre entre les espagnols et les français. Alvise III, communément appelé Sebastiano, fut élu en 1722. Lui aussi grand pacifiste, qui sut maintenir la neutralité de Venise. On lui doit le pavement de la Piazza et la construction du dernier Bucentaure, la somptueuse galère dogale que Buonaparte fera brûler, non pas pour détruire un symbole (contrairement à la légende tellement surfaite du caporal corse), mais pour en récupérer l’or qui recouvrait la coque et les sculptures du navire. Le dernier de la famille à coiffer le corno, antépénultième souverain de la République (il y en eut 120 entre 697 et 1797, soit 11 siècles !), le transparent Alvise IV, régna de 1773 à 1778. La famille donna aussi au cours des siècles à l’Église, un grand nombre de prélats, dont trois cardinaux et un patriarche de Constantinople. (2)
Le palais Morosini Da Mula sur Canalazzo
Longtemps après la chute de la République dépecée et ruinée par Buonaparte et par les autrichiens, un autre membre de l’illustre famille fit briller à nouveau le blason de la famille. C’est par son mariage avec le N.H. Michele Morosini, comte de l’Empire d’Autriche, que Anna Sara Nicoletta Maria Rombo est devenue une Morosini. Dite Annina en famille, elle était issue d’une famille de la grande bourgeoisie génoise et naquit à Palerme en 1864. Son père était un des principaux actionnaires de la Banque d’Italie. La petite fille grandit dans le deuil de ses deux aînées, mortes très jeunes, l’une de diphtérie, l’autre de consomption, avec une mère dépressive qui reporta ses attentes et ses soins sur la seule enfant qu’il lui restait.

C’est avec ce poids que l’enfant débarqua avec ses parents à Venise, son père y ayant été nommé gouverneur de la Banque d’État. Elle raconta souvent bien plus tard combien ces années furent difficiles, avec une sorte de chape de tristesse et de silence qui recouvrait la demeure familiale. Cela renforça son caractère et fut peut-être la cause de sa détermination d’être heureuse et l’origine de sa forte personnalité. « Je voulais faire tout mon possible pour satisfaire les ambitions de ma chère mère » écrivait-elle à dans une lettre à une amie qui devait devenir mon aïeule.

Annina devint une des plus jolies jeunes filles de Venise. Gracieuse, elle était élancée, très claire de peau, elle était brune avec des yeux verts qui ne laissèrent indifférent aucun jeune homme. Ils avaient la réputation de changer de nuances selon la lumière. La grâce personnifiée. Très vite, les calle qui entouraient la demeure familiale devinrent un but de promenades des jeunes messieurs de la bonne société vénitienne. Les jours de réception de sa mère, bon nombre des dames venaient accompagnées de leur fils. Les prétendants se firent nombreux.


Celui qu’elle choisit – avec ses parents – était un beau jeune homme issu d’une des plus grandes et nobles familles de la noblesse vénitienne. Michele Morosini, dit Gino en famille, descendait en ligne directe (la famille Morosini eut de nombreux ramages) du doge Francesco dit le Péloponésiaque (1618-1694). Il avait peu de fortune, mais le titre et le rang, ce qui manquait aux Rombo, très riches mais seulement (grands) bourgeois. 
 

robe de mariée maison Worth
Le mariage eut lieu en 1885. Annina avait 21 ans. Ce fut le mariage de l’année dont le monde entier parla. Un mariage royal, mais après tout Gino  ne descendait-il pas des doges, deux femmes de son sang ne furent-elles pas reines à la fin du Moyen-Âge, l’une coiffant la couronne de Hongrie et l’autre de Serbie ? La mariée portait une somptueuse robe dessinée à Paris par Worth, Venise    était en liesse comme aux heureux temps de la République. C’était bien le mariage d’une dogaresse, surnom dont elle fut affublée très vite, sans aucune nuance péjorative. Elle était tellement jeune, tellement jolie. Le jeune couple s’installa à la Ca' d'Oro. De cette union naquit une fille, baptisée Morosina. Mais en dépit des meilleurs auspices, ce ne fut pas un mariage heureux. Gino Mosorini supportait mal les mondanités, c’était un bel homme, cultivé, intelligent mais très réservé, timide qui n’aimait pas les fêtes et les relations superficielles. Ma grand-mère disait que le sang de bien des familles vénitiennes était fatigué et l’esprit des descendants des valeureux fondateurs de la Sérénissime affaibli. Morosini quitta femme et enfant pour s’installer à Paris.
 
Restée seule, elle quitte la Ca d’Oro pour le très agréable palazzo Da Mula, dont la façade a été immortalisée par Claude Monet. Appelée la Dogaressa, seule et libre de toute attache, se mit à vivre et à agir comme telle, participant activement à la vie sociale de la ville. Son salon devint rapidement le point de mire de la vie mondaine de la Sérénissime. Elle organisa jusqu’à la seconde guerre mondiale des fêtes restées légendaires. Ses grands bals costumé, celui de la Saint-Sylvestre, comme celui de la fête du Rédempteur étaient courus par toute la société vénitienne et beaucoup d’étrangers s’y pressaient. Elle y faisait se produire les plus grands artistes européens, les meilleurs orchestres européens jouèrent à ses soirées.
 
Parfaite hôtesse, elle tenait son rang avec grâce et rigueur, se comportant toujours comme une reine sait le faire. C’est ainsi qu’elle s’attira l’amitié et le respect des monarques du monde entier. La liste est longue de toutes ces têtes couronnées qui vinrent chez elle, de l’empereur d’Autriche au Shah de Perse... « Devant son charme, des hommes importants s'inclinaient, parmi lesquels l'empereur allemand Guillaume II et Gabriele D'Annunzio. » explique un biographe : en 1894, elle rencontre le Kaiser, de passage à Venise où il rencontra le roi Umberto Ier. L’empereur passant sous son balcon fit arrêter le bateau des souverains pour monter la saluer ; Il eut cette phrase impériale « Je m’incline devant le soleil » en claquant ses talons comme les allemands savent le faire. Il s’attarda et avec sa suite sortit sur le balcon en compagnie de la comtesse. Fervente monarchiste, elle ne pouvait qu’en être ravie et son amitié pour le kaiser ne se démentit pas, même après la chute de l’Empire des Hohenzollern.
 
En 1896, elle fit la connaissance de Gabriele d’Annunzio, le Vate. Pris à son charme, lui vouant une admiration sans bornes, il l’appelait « La Beauté vivante ». Avec l’écrivain aussi, une profonde amitié naquit qui dura et a duré jusqu'à la mort de D’Annunzio. Ils échangèrent de nombreuses lettres. Pourtant, bien que parlant plusieurs langues, lisant beaucoup et sachant se tenir et parler, Annina avait la réputation de n’être pas très cultivée ni curieuse intellectuellement. Il faut bien que chez les sots et les envieux, on trouve à redire devant autant de perfection.


Ma grand-mère me raconta qu’en 1913, la comtesse, aidée par sa fille et son gendre, organisa dans sa villa de Trévise, un grand dîner en l’honneur de la duchesse douairière d’Aoste, Son Altesse Impériale et Royale était arrivée quelques jours auparavant. Parmi les invités, toute l’aristocratie vénitienne, mais aussi la grande-duchesse Vladimir et le grand-duc et la grande-duchesse Cyrille de Russie, le duc et la duchesse de Manchester, des artistes, des écrivains. Le dîner fut joyeux. Il y eut le lendemain une bagarre entre des ouvriers sardes ou génois et des vénitiens sur un campo. Les ouvriers s’étaient moqués de la comtesse et de tous ces aristocrates prétendant que la rumeur courait qu’ils faisaient des choses peu convenables lors de ces diners. Les vénitiens témoins de ces propos virent rouge et tombèrent comme un seul homme sur ces types qui se permettaient de critiquer « leur » comtesse. De tout temps, les vénitiens adorent ces fêtes qui rappelaient une époque révolue comme du temps où la pompe et la magnificence de la République était affaire d’État et cause publique. Les ouvriers sardes auraient mis en pièce sans l’intervention des carabiniers ! On ne voyait rien d’injuste dans ces fêtes. Narcissique et fière de sa liberté et de son rang, la Dogaressa ne se montrait jamais arrogante ou méprisante.

 La fantasque marquise Casati
Elle avait pourtant des tas d'occasions pour se montrer cassante. Comme avec la célèbre marquise Casati. C’est à la Casetta Rossa, chez D’Annunzio que la comtesse Morosini fit sa connaissance. Bien que voisines, les deux femmes n’avaient jamais eu l’occasion de se rencontrer. Lorsque le maître de maison fit les présentations, la Casati, de vingt ans plus jeune que la Dogaressa, lui dit: « Quand j'étais enfant, mon père me parlait de votre célèbre beauté ». Ce à quoi la comtesse répondit calmement, en souriant : « Sans remonter aussi loin, ma chère, votre mari me parlait de la vôtre tous les soirs ». Ce qui montre à quel point elle est restée belle –  - jusqu'à un âge avancé ;
mais aussi combien elle avait de l’esprit et qu'il restait très vif... Elle confiait volontiers à son entourage que son secret consistait de rester une fois par semaine 24 heures d’affilée dans son lit et de pratiquer un jeûne complet. Elle prétendait avec un certain humour que le fait d’avoir eu de nombreux amants tout au long de sa vie contribua à lui conserver plus longtemps que de raison, sa jeunesse... Ces propos renforcent l’idée que cette femme était d’un narcissisme éhonté ! De jeunes officiers, des nobles, des hommes de lettres, des artistes sont passés dans sa vie. Pourtant, elle avouait avoir rarement vécu une vraie relation amoureuse. « Ce que j'aimais le plus, c'était le goût de la conquête et d'être courtisée par de beaux hommes » lui fait dire son biographe.
Elle resta jusqu’à la fin une grande dame. Dans une Venise devenue indifférente, elle se laissa rattraper par la vieillesse, ne recevant plus que quelques intimes, sortant peu et ne se montrant plus du tout en société. Un matin, sa femme de chambre la trouve immobile dans son lit, paralysée et incapable d’articuler une phrase, Elle survécut une semaine à cette attaque d’apoplexie, ne prononça plus un mot, même à la comtesse Louis de Robilant, sa fille venue à son chevet. La plus belle femme de Venise s’éteint le 10 avril 1954. Elle avait 89 ans. La Dogaressa repose au cimetière de San Michele, dans la chapelle de sa famille.
 
 

Notes :
1  Pendant la rédaction de ce billet, j’ai repensé à un lecteur inconnu qui, en 2006, avait laissé un commentaire assez négatif et méprisant. Sous le pseudonyme de ich bin niemand (je ne suis personne), il critiquait les chroniques de Tramezzinimag mais le lisait quand même. je me demande parfois ce qu'il est devenu presque 20 ans après nos échanges qui furent assez virulents. Je n'ai jamais découvert qui se cachait derrière ce je ne suis personne. Je me demande ce qu'il a pu devenir. Toujours vendeur de pizza cultivé, arrogant et méprisant ? Tout le contraire de la comtesse Morosini. Je dédie donc ce billet à ce nessuno qui a pris vingt ans lui aussi mais lit peut-être encore et toujours notre misérable site, avec la même colère et la même hargne. Lui rappeler que Tramezzinimag existe toujours et garde des lecteurs fidèles, en rien agacés par «mon édifiante weltanschauung». Les improbables duchesses le saluent.
 
2  voir le billet sur les doges de Venise :