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10 octobre 2026

Journal. Nouveau carnet, nouveaux départs...


27 juin 2026.
Nouveau carnet, nouveaux départs… L’inconnu de ces temps qui sont les nôtres, cette sidération qui nous est imposée par des crétins diaboliques, l’insupportable canicule, inattendue bien que tellement prévisible. Annoncée depuis Haroun Tazieff, dont je me rappelle l’intervention virulente qui fit sourire les bien-pensants de l’époque. C’était en 1979 et, si l’on n’entendait pas encore parler de ceux qui croient la Terre plate, déjà des climatosceptiques rigolards rejetaient les propos alarmants du célèbre volcanologue.

Quelque temps après l’émission de télévision où il avait livré sa prophétie, contredit par le commandant Cousteau, il était venu à la maison rendre visite à mon père, qu’il connaissait bien. Pendant le dîner, la conversation porta sur le réchauffement inéluctable et la nécessité de modifier rapidement notre mode de fonctionnement.

Mon père, en bon rationaliste, partageait le sentiment de Cousteau, comme beaucoup, alors, parmi les scientifiques et dans le grand public. L’idée que Dame Nature possédait, avec les océans et les forêts, de véritables correcteurs automatiques capables d’absorber indéfiniment nos excès était profondément ancrée. Le discours écologique que nous entendions à l’époque se concentrait sur les destructions visibles, de plus en plus nombreuses — les marées noires, la déforestation en Amazonie ou ailleurs — plutôt que sur la mécanique invisible des gaz à effet de serre et l’impact des activités humaines sur la concentration de CO₂ dans l’atmosphère.

C’était en septembre. Les cours venaient de reprendre à Sciences Po. Nous avions tous regardé Les Dossiers de l’écran, et notre maître de conférences de culture générale ouvrit la première conférence de méthode de l’année sur le sujet. Cousteau ne croyait pas à cette histoire de réchauffement. Tazieff parlait déjà de l’effet de serre à l’échelle planétaire et de ses dangers si rien n’était fait… On y est, et personne ne réagit vraiment.

J’avais aussitôt pensé à la montée des eaux, aux mouvements telluriques qui, pensais-je, pourraient y être associés. Venise risquait d’être une des premières à en subir les dramatiques conséquences. Je n’imaginais pas encore aller y vivre un jour. J’y faisais pourtant de nombreux séjours : pas un voyage hors de France, l’été, sans y passer ou m’y arrêter. On parlait de l’enfoncement de la lagune et de la montée des eaux. Pour Tazieff, cela était inévitable si l’ensemble des pays n’agissait pas rapidement.

Johannes est parti à un festival de rock en Lot-et-Garonne. Il aura été le premier à ne pas pouvoir bénéficier de l’appartement à Venise où, depuis des années, j’ai toujours reçu quelques jours mes pensionnaires et leur famille ou leur copine. Le monde change, et pas à notre avantage, hélas. Je ne puis m’empêcher d’en vouloir à ce système que j’ai trop longtemps défendu, ce libéralisme outré devenu malade et dangereux, mortifère et violent pour les plus faibles d’abord, pour nous tous ensuite — hormis quelques privilégiés illuminés qui envisagent, avec l’aide de leurs milliards, de s’établir bientôt sur Mars en attendant d’être rendus immortels par des savants fous et âpres au gain. Et d’en vouloir au premier escroc d’entre tous, l’ignoble Macron, président encore plus incapable que Sarkozy et Hollande, qui depuis dix ans ruine le pays et appauvrit le peuple…

Hier, nous dînions avec ses parents et son frère au Bouillon Saint-Jean. Agréable moment. Dans douze jours, il sera parti. Notre belle et joyeuse cohabitation ne sera plus qu’un amas de souvenirs, figés par quelques images. Il va me manquer, comme les autres avant lui.

Il m’a demandé l’autre soir s’il était mon locataire préféré, en m’offrant une petite glace à la pistache de chez Aquibio. Il sait combien elles me plaisent. Passé faire quelques achats au Bio c’ Bon proche de la maison, il avait pensé à en acheter. Délicate et gentille attention qui me touche. Depuis l’envol de mes enfants, mes pensionnaires m’apportent régulièrement ce supplément d’âme qui me manquerait sans eux. Will, Ian, Tobias, Rafaël et, cette année, Johannes K., jeune Allemand de dix-neuf ans, plein de qualités et de dispositions pour devenir un adulte accompli, conscient, ouvert au monde, disponible. Sans aucune colère ni véhémence, mais avec détermination, il est prêt à lutter pour le rendre meilleur et plus juste.

Il s’inscrit parfaitement dans la lignée de ces jeunes gens que j'ai croisé en chemin et qui m'aidé à nourrir ma réflexion, répondant à leur manière à mes interrogations, à mes doutes. Tous m’ont permis, chacun avec ce qu’il est, avec ses mots et les idées de sa génération, d’avancer, de grandir et de rester pleinement dans le monde, ouvert, curieux. À travers leur regard, j’ai appris à regarder la vie avec bienveillance et émerveillement. Je me suis vu aussi, et j’ai compris bien des choses. Sans le savoir, ils m’ont tous aidé dans ma guérison après ce terrible cataclysme qu’aura été la Séparation, qui a emporté toutes mes certitudes et a failli m’enlever à la vie.

Par leur présence et leur amitié, par nos échanges et le quotidien partagé, ils ont contribué à dissoudre les remugles de la rupture avec ma vie d’avant et de la chute sociale qui l’accompagna. Ils m’ont guéri du doute aussi. Ils m’ont redonné — ils me redonnent — confiance en moi, m’ont rassuré sur ma place ici-bas, malgré mes manques et mes manquements.

Et puis tous, par leur ambivalence, leur propre équilibre intérieur, leur ouverture au monde, ils m’ont appris à mieux vivre le manque d’affection, à relativiser le vide de ma vie d'adulte. Ils m’ont montré qu’on pouvait aimer la vie et être aimé simplement, qu’il était temps de me détacher du regret de n’avoir jamais accepté de vivre selon mes désirs et mes besoins, hors du temps. Je peux désormais être et vivre parmi eux sans aucune ambiguïté ni frustration. Accepter que je vieillis et m'en réjouir.

Je dois creuser cette réflexion, puisque je sais aujourd’hui que là se situe la base, l’origine de mon écriture. Tout cela reste confus et bien mal écrit. À travailler.

Mes carnets vénitiens sont remplis de ce conflit jamais encore vraiment résolu.



11 mars 2026

Comme une madeleine

R
etrouvé ce matin la boîte à cigares ramenée de Venise en décembre dernier et restée dans un tiroir depuis. Des lettres, des photos quelques scontrini conservés avec des annotations qui ne me rappellent rien, des noms et des numéros de téléphone inconnus, un prénom et puis des photos. Plein de clichés un peu fanés ou tachés par l'humidité. Et ce Polaroid oublié dont je me souvenais vaguement mais que j'avais cru perdu... Était-ce chez Agnès au palais Clari, qui était alors le consulat général de France et la résidence du consul général ? Etait-ce chez les Foscari ? Je ne sais plus. Ce que je sais c'est qu'il fut pris quelques semaines avant le terrible accident qui coûta la vie à Jacopo et à son cousin Marcello. Difficile d'être ainsi confronté à une image qui fait un peu l'effet d'une accusation au garçon que j'étais alors, exilé volontaire, venu à Venise pour tenter de se reconstruire après la mort du père et l'effondrement qui s'en suivit… 
«Qu'as-tu fait de ta vie depuis que tu es parti ?  Resteras-tu fidèle à nos rêves et nos désirs de jeunesse ?  » m'avait écrit un de mes meilleurs amis qui comme beaucoup n'avait pas compris mon départ soudain. J'avais fui. Le garçon sur la photo semble avoir trouvé la paix. Je sais que derrière son regard joyeux, il est loin d'être serein. C'était presque quatre ans après la mort de mon père, après l'abandon de mon DEA à Sciences-Po, "Administration et Vie Locale", j'y croyais encore… Pourtant chacun de mes pas dans Venise m'éloignait de plus en plus du Quai d'Orsay. J'avais encore l'arrogance et les prétentions d'un futur diplomate que j'avais souhaité devenir.. Par fidélité aux miens, pour honorer la mémoire de mon père aussi, lui qui l'avait souhaité...  Je n'étais plus déjà qu'un ex-futur diplomate sans vouloir m'y résoudre vraiment. La perte de « la  Maison dans les arbres» fit tout voler en éclats ! Mon monde soudain s'effondrait dont je refusais de voir les ruines fumantes. Je continuais un temps de fantasmer sur le carnet d'adresse de mon père, le réseau familial. Ces gens continueraient de s'intéresser à moi, de rouvrir les portes fermées, ils ne nous laisseraient pas tomber… J'y ai cru quelques mois, obligeant ma pauvre mère, déjà éplorée par la mort trop rapide de notre père, à conserver la grande maison le plus longtemps possible. Elle devait y dilapider ce qu'il lui restait de réserves tant financières que nerveuses. Elle le fit pour moi, ou plutôt pour ne pas contredire mes prétentions et risquer d'obérer mes prétendus talents. Mon égoïsme et mon arrogance eurent raison de sa santé et nous avons quitté le navire, abandonnant un monde qui déjà nous avait abandonné. Il fallut me résoudre à travailler pour l'aider et la soutenir au moins matériellement. C'est ainsi que je revins frapper à l'entresol de la Chambre de Commerce, chez un courtier en produits du sol… 

à suivre…

21 décembre 2024

Un surprenant rendez-vous avec Baldassare Galuppi

Ah, Madame, quelle aventure des plus délicieuses que celle-ci ! Imaginez-vous, après moult tractations et échanges épistolaires, nous avons enfin obtenu les bonnes grâces du maître, grâce à l'entremise de la noble Dame Gianaluisa Badoer, protectrice et amie dévouée de notre famille. C'est avec toute la diplomatie et la finesse requises qu'elle a su convaincre le célèbre Baldassare Galuppi de nous accorder audience entre deux répétitions de son dernier opus, qui, déjà, fait courir les rumeurs dans toute la Sérénissime.

Ne croyez point que le succès ait monté à la tête de ce compositeur de renom, dont les œuvres enchantent les cours d'Europe. Que nenni ! Galuppi, homme de cœur, est tout dévoué à sa famille. Avant chacun de ses voyages, qui le comblent d'une légitime fierté, il ressent une profonde tristesse à l'idée de quitter les siens. Certes, les routes sont sûres et ses périples accroissent sa renommée et sa fortune, assurant ainsi la sécurité de sa chère épouse et de ses enfants. Mais l'éloignement lui pèse, comme un pensum redoutable.

En dépit de ses préoccupations, un rendez-vous fut donc fixé chez ce maître de la musique. Qui à Venise ne connaît Galuppi ? Naguère maître de musique à l'Ospedale dei Mendicanti, cette noble institution accueillant les jeunes filles orphelines, il fut, en 1748, nommé maître-adjoint de la Cappella Marciana de Saint-Marc, et en devint le maître en 1762. Sous son impulsion, et celle de l'illustre Gaetano Katilla, l'orchestre du doge fut grandement enrichi, comptant désormais 35 instrumentistes et un chœur de 24 membres.

Loin de se montrer fier ou arrogant, Galuppi est un homme charmant, affable, toujours prêt à sourire, à rire avec les enfants, à se montrer galant avec les dames. Sa compagnie est recherchée, sa jovialité prisée dans toute Venise. Et que dire de ses récits de voyages, de ses rencontres et de ses idées !

Depuis 1740, il a parcouru les cours de Vienne et de Berlin, où il fit la connaissance du célèbre Carl Philipp Emanuel Bach. Ses séjours en Angleterre et en Russie furent des plus fructueux. En 1741, Lord Middlesex l'appela à Londres, où il composa trois opéras. Vingt ans plus tard, ce fut au tour du tsar Pierre III de le mander à Saint-Pétersbourg, où Catherine II le nomma compositeur de la cour en 1765.

Qui ne connait pas Galuppi. Il a été maître de musique à l'Ospedale dei Mendicanti, cette généreuse institution vénitienne réservée aux jeunes filles orphelines ou souffrantes. En 1748, il est nommé maître-adjoint de la Cappella Marciana de Saint-Marc Il en est le maître depuis 1762. Quatre ans plus tard, sous son impulsion ou, plus probablement, sous celle de Gaetano Katilla, maître de chapelle assistant, l'orchestre du doge est l'objet d'une restructuration importante. Le nombre de musiciens passe à 35 instrumentistes et le choeur à 24 membres. La même année, il prend la direction du chœur de l'Ospedale degli Incurabili qu'il conservera jusqu'en 1777. Il pourrait se montrer fier et arrogant, mais il n'en est rien. L'homme est charmant, affable, toujours souriant, rieur avec les enfants, galant avec les dames. Un homme de bonne compagnie dont la jovialité est recherchée et largement appréciée à Venise. Et puis il a tant de choses à raconter. Ses voyages, ses rencontres, ses idées surtout.

À partir de 1740, on le retrouvé à Vienne, à Berlin où il rencontre Carl Philipp Emanuel Bach. Il fera deux longs séjours à l'étranger qui se sont avérét particulièrement importants pour sa carrière. En Angleterre tout d'abord. Il y est appelé en 1741 par Lord Middlesex, qui le fait engager  comme « compositore serio dell'opera italiana», titre mérité puisqu'il composa trois opéras pendant son séjour londonien. Vingt ans plus tard, il est mandé à Saint Pétersbourg par le tsar Pierre III mais ce n'est cependant qu'en 1765 qu'il est nommé compositeur de la cour par Catherine II. Les autorités vénitiennes lui ayant assuré la conservation de son poste de maître de chapelle et des émoluments correspondants, pourvu qu'il compose chaque année un Gloria et un Credo pour la messe de Noël donnée en la basilique Saint-Marc, tâche à laquelle il ne faillit pas comme en témoignent les manuscrits des années 1766 et 1767 conservés à Gênes. En Russie, il compose quinze œuvres vocales pour l'Église russe orthodoxe.

De retour à Venise, il se consacre à la musique pour clavecin et aux œuvres religieuses. Il dirige notamment en mai 1782 plusieurs concerts pour la visite à Venise du pape Pie VI. Il meurt le 3 janvier 1785; à ses funérailles solennelles en l'église San Vidal, chante notamment le grand castrat Gasparo Pacchiarotti.

Un maître de l'opéra
C'est dans les années 1740 que débuta la collaboration fructueuse avec Goldoni, à l'occasion de l'écriture de l'opera-seria Gustavo primo, re di Svezia, qui allait donner naissance en moins de sept ans aux 17 œuvres comiques communes qui assurèrent la célébrité de Galuppi. Il filosofo di campagna fut ainsi monté plus de soixante-dix fois au XVIIIe.

Postérité
Au faîte de sa gloire, Galuppi était plus célèbre que Vivaldi. C'est ainsi qu'un prêtre vénitien, Giuseppe Baldan, envoya à la cour de Saxe quatre œuvres de Vivaldi en les faisant passer pour des compositions du Buranello. Admiré dans toute l'Europe, il fut un modèle pour nombre de ses contemporains, notamment Joseph Haydn et Carl Philipp Emanuel Bach et fut défendu, entre autres, par Giacomo Casanova et par Jean-Jacques Rousseau. Ce dernier écrit notamment dans sa Lettre sur la musique française :

« J'ai vu à Venise un Arménien, homme d'esprit, qui n'avait jamais entendu de musique, et devant lequel on exécuta, dans un même concert, un monologue français qui commence par ce vers « Temple sacré, séjour tranquille » et un air de Galuppi, qui commence par celui-ci, « Voi che languite senza speranza...». L'un et l'autre furent chantés, médiocrement pour le français et mal pour l'italien, par un homme accoutumé seulement à la musique française, et alors très-enthousiaste de celle de M. Rameau. Je remarquai dans l'Arménien, durant tout le chant français, plus de surprise que de plaisir ; mais tout le monde observa, dès les premières mesures de l'air italien, que son visage et ses yeux s'adoucissaient ; il était enchanté, il prêtait son âme aux impressions de la musique ; et, quoiqu'il entendît peu la langue, les simples sons lui causaient un ravissement sensible. Dès ce moment on ne put plus lui faire écouter aucun air français.»
Le poète anglais Robert Browning lui a consacré un célèbre monologue dramatique, A Toccata of Galuppi's, publié en 1855, et dont voici les deux premiers tercets :

    « Oh Galuppi, Baldassaro, this is very sad to find!
    I can hardly misconceive you; it would prove me deaf and blind;
    But although I take your meaning, 'tis with such a heavy mind!

    Here you come with your old music, and here's all the good it brings.
    What, they lived once thus at Venice where the merchants were the kings,
    Where Saint Mark's is, where the Doges used to wed the sea with rings? »


En honneur de Galuppi, une statue a été érigée sur la seule place de l'île de Burano, la piazza Galuppi, et tous les ans, l'Associazione Festival Galuppi organise un festival qui lui est en partie dédié.

Créé en 1762 au Teatro San Moisè de Venise, l’opéra L’Uomo femina (L’Homme femme) de Baldassare Galuppi était tombé dans l’oubli avant qu’un universitaire, Jean François Lattarico, ne le redécouvre il y a une vingtaine d’années, à Lisbonne, au palais de Notre-Dame d’Ajuda.
 
Le livret du dramaturge et romancier Pietro Chiari offre une inversion des rôles sociaux dont le XVIIIe siècle littéraire était friand. Dans des temps anciens et indéterminés, sur une île – espace qui évoque ces lieux sans attaches que décrivaient les utopistes –dirigée par les femmes auxquelles les hommes sont soumis, viennent de s’échouer un maître et son valet, Roberto et Giannino, issus, quant à eux, de notre monde patriarcal et machiste. Découverts et sauvés par deux chasseresses (la ministre Ramira et la Dame de cour Cassandra) ces deux hommes, qui partagent curieusement avec les femmes les traits que nous associons couramment à la virilité, deviennent l’occasion de bouleversements et de transformations socio-politique qui s’effectueront sur le fond du comique de la concurrence et des disputes amoureuses, symbolisant les revendications des sujettes face à la princesse de l’île, Cretidea, qui se voit contester le pouvoir de s’approprier tous les hommes sans laisser aucun droit aux femmes de sa cour. 

Détourner le regard
Si le sens premier du livret, qui peut d’abord se lire comme une satire de la monarchie absolue, est indéniablement politique, il a une résonnance toute particulière avec les préoccupations de notre époque. En effet, en se donnant pour thème l’inversion sexuelle – qui était déjà celui d’un autre opéra de Galuppi, composé en 1750 sur un livret de Carlo Goldoni, Il Mondo alla roversa – cette fable musicale de L’Uomo femina fait étonnamment écho à la nécessité de placer au centre de nos réflexions et débats d’aujourd’hui l’inégalité entre les femmes et les hommes. Et la force de la mise en scène d’Agnès Jaoui est précisément d’avoir repensé les rapports entre la dimension politique et ce thème de la division des sexes de telle sorte que, dans cette version contemporaine, la question de la domination se trouve posée dans une orientation résolument féministe, faisant ainsi du ressort initialement comique, le véritable sujet sérieux de cet opéra-bouffe. Dit autrement, cette mise en scène réussit à resituer la dimension politique du propos dans la force d'autodérision du rire.

Hommes, femmes : dévoilés !
La cinéaste qui, après Tosca en 2019, signe ici sa deuxième mise en scène d’opéra, joue constamment avec nos préjugés masculinistes. Certes, les décors d’Alban Ho Van sont fidèles aux indications du livret qui exige que l’intrigue se déroule dans le palais de Cretidea et que se distingue bien la chambre où les hommes s’apprêtent. Par ailleurs, en spatialisant la scène sur plusieurs niveaux et en l’ouvrant l’évocation d’un paysage lointain, produit la sensation à la fois de profondeur et d’isolement qui évoque bien la situation insulaire. 

Mais le choix d’Agnès Jaoui de transposer ce palais royal dans un univers oriental offre à ce décor une dimension supplémentaire qui nous invite à la réflexion : donner le pouvoir aux femmes à travers l’évocation de ce monde où les préjugés occidentaux les imagineraient les plus soumises.

Le tout en imposant aux hommes, non pas - comme le proposerait peut-être une mise en scène jusqu’au-boutiste - un voile intégral, mais des robes serrées, des jupes courtes et des cuissardes à talons qui entravent leur mouvement. Pierre-Jean Larroque les a conçues en contraste avec la liberté des tenues des femmes pantalonnées mixant les soieries d’ancien régime avec les cuirasses et les grèves de soldats romains. Un renversement qui a non seulement pour effet de nous rappeler que la domination masculine n’a pas de frontière, mais également que ce caractère masculin que l’on prête au femmes de l’île peut également faire écho au charisme bel et bien féminin des habitantes des sociétés orientales et méridionales.

Déconstruction baroque
Ce jeu de contraste peut également se retrouver dans le décalage voulu entre les rôles, les incarnations scéniques et les voix, entre les gestes, les mouvements et les prestations. 

Le personnage de Gelsomino, favori narcissique et superficiel de Cretidea, est interprété par Anas Séguin, dont le corps athlétique et la voix de baryton éclatante dans les notes aiguës et puissante dans les plus graves dès lors qu’elles sont bien accrochées, contrastent radicalement avec son personnage très maniéré. Eva Zaïcik qui incarne la princesse Critedea déploie une voix souple, ronde, chaude, traduisant un grand sens de la mélodie et s’inscrivant, par là même, dans un jeu d’opposition avec son rôle de despote sans merci.

L’opposition toute baroque sera encore très forte entre, d’une part, l’apparence et le jeu de Giannino, interprété par François Rougier, dont la puissance comique, notamment après son travestissement, provoque, du reste, les rires les plus sonores de la salle, et, d’autre part, sa voix de ténor-baryton, ample et égale, aux aigus vibrants et larges, et aux graves profonds et tout aussi sonores.

L’interprétation de Ramira par la mezzo-soprano Lucile Richardot est également très convaincante : sa voix sombre et puissante, parfaitement projetée et à la diction irréprochable qui sert l’intelligibilité du texte, exprime avec naturel une androgynie qui exalte ce jeu baroque des contrastes. La voix claire, bien articulée et au placement impeccable de la mezzo-soprano Victoire Bunel qui peut, quant à elle, donner l’impression d’être légèrement voilée, se révèle assez vite être à l’image de la vulnérabilité de son personnage, Cassandra.

Parallèlement, comme en miroir, on retrouve l’expression de cette fragilité et de cette humanité dans l’interprétation de Roberto par le baryton Victor Sicard, dont la voix chaude et vibrante dans son médium, sombre et profonde dans ses graves, se montre cependant un peu resserrée dans les aigus dont le vibrato plus court ne permet pas la même projection.

Ces deux personnages, moins contrastés, ont au fond des rôles analogues : ce sont les deux seuls qui s’opposeront frontalement au pouvoir de Cretidea. On peut alors légitimement penser qu’il s’est agi de les rendre plus réalistes que les autres et qu’ainsi cette distribution a été pensée d’un bout à l’autre avec justesse et selon une idée très claire.

Orchestre aux petits soins
À l’instar de la mise en scène qui, en chorégraphiant et mettant ainsi en espace l’intrigue au-delà des paroles chantées, réussit à donner une dimension suffisante aux renversements dramatiques qui sont très resserrés dans le livret, le Poème Harmonique déploie son interprétation de la partition de Galuppi sur l’ensemble de la palette d’expressivité, avec largeur et générosité. Les tempi sont retenus pour laisser toute leur place aux nuances que la baguette de Vincent Dumestre accompagne de ses gestes éloquents. Ce tact s’illustre encore dans l’attention qui est accordée à chaque instrument, auquel le chef s’adresse distinctement. Ce qui se retrouve sans surprise dans la façon d’accompagner les chanteurs et les chanteuses. Même lorsque ces derniers chantent en chœur, on peut noter la précision de l’accompagnement musical ainsi que des dialogues entre les cellules mélodiques des cordes et les paroles chantées. Fait saisissant : on ne parvient plus à différencier les voix humaines et musicales, tant il en ressort une forte impression d’unité. Ce tact de l’orchestre se retrouve encore singulièrement dans l’accompagnement des airs des solistes. Aussi, lorsque la mandoline d’Alon Sariel accompagne Roberto dans ses airs, elle fait montre d’une attention et d’un soin que l’on pourrait attendre d’un continuo (on ne sera d’ailleurs pas surpris de découvrir qu’Alon Sariel est également théorbiste).

Ce spectacle total rencontre un vif succès. Le public caennais, dont on sait le goût bien ancré pour la musique baroque, signifie son enthousiasme par ses rires éclatants ainsi que ses applaudissements nourris, non seulement après chaque air, mais également au moment du salut des artistes qui voient une franche partie de l’assemblée se lever pour les acclamer.

Allez, en ces temps moroses et anxiogènes, il reste des jolis petits moments - grands même - de paradis. Galuppi colore toujours deux cents ans plus tard nos humeurs, nous transporte de joie, nous fait rire et sa musique qui n'a pas pris une ride est comme une respiration, pleine de rythme et de senteurs joyeuses. A la vénitienne !


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Notes :

* ND acronyme pour «Nobil Dona», littéralement «Noble Dame», apposé devant le nom de la personne  signifiant son appartenance à la noblesse vénitienne, équivalent de NH, utilisé pour les hommes. Jusqu'à l'occupation autrichienne, il n'y avait pas de titre de noblesse précis pour les membres des familles inscrites au Livre d'Or, le grand registre des familles patriciennes de la République. C'est une décision de l'empereur d'Autriche qui accorda la titulature de comte et comtesse aux nobles vénitiens. Pour la petite histoire, signalons que beaucoup d'aristocrates vénitiens issus des plus vieilles familles ne portèrent jamais ce titre tout en  ayant - per forza - fait allégeance à la couronne des Habsbourg. D'autres se plièrent à l'air du temps et s'y sont soumis.


03 janvier 2021

Venise toujours en péril : que seront les mois à venir ?

L'eau, cet élément fondamental de la vie au même titre que l'air et la lumière, continue de préoccuper les esprits. Combien de philosophes se sont penchés sur sa symbolique, combien de poètes l'ont chantée, combien de peintres l'ont-ils représentée... 

Herbert List, St Heinrich, Munich, 1950 - Coll. Particulière
Avec les dernières heures de cette annus horribilis que l'Humanité vient de vivre, nous pourrions faire le choix du pessimisme, de la tristesse voire même de la peur et du découragement. De nombreuses portions de la planète manquent d'eau, la sécheresse force des millions d'êtres à quitter leurs terres où plus rien ne pousse, ailleurs les nappes phréatiques quand elles ne s'amenuisent pas sont polluées et dangereuses, avec le réchauffement climatique, les glaciers fondent gonflant mers et océans. 

Cette montée des eaux est une menace dans bien des points du monde. Venise est particulièrement menacée, ce n'est pas une nouveauté. C'est de cette fragilité originelle qu'elle est née, c'est avec ce danger connu et calculé qu'elle a construit sa puissance et pu préserver pendant plus de mille ans son indépendance. La gloire de Venise procède des Eaux, force mythique qu'elle a longtemps su respecter et apprivoiser.  

Ainsi depuis quelques jours et certainement encore pour une bonne partie des premières semaines de janvier les marées seront hautes et les risques d'acqua alta quotidiens. Heureusement le MOse est là dont nous n'avions pas cru et dont dans ces colonnes même nous nous étions gaussé. Le système de blocage des eaux fonctionne et c'est tant mieux. Nous nous sommes trompés, en dépit des retards, des exactions, des scandales et du coût de sa construction, MOse est utile et, du moins avec les amplitudes actuelles, il fonctionne et joue pleinement son rôle. Trop souvent nous avons hurlé avec les loups, participant sans prendre le temps de la réflexion au refus systématique de tout progrès. On ne peut cependant pas s'empêcher de frissonner lorsque on reçoit le bulletin de prévision adressé par mail aux résidents, comme celui du matin du dernier jour de l'an passé... Pire est d'entendre la sirène annonçant la montée des eaux quand on est chez soi. Mais le frisson est moindre désormais et pour les plus jeunes, le souvenir de la terrible inondation de 1966 n'est qu'une histoire que racontent leurs parents et grands-parents. Heureusement, MOse est à l’œuvre et sauve Venise des eaux !

Previsione delle ore 06:30 del giorno 31 dicembre 
Giovedì 31 dicembre previsto un massimo di marea di 110cm alle ore 11:00.
Possibile azionamento del sistema MOSE.
Si segnala la possibilità di fenomeni mareali fino al giorno 4 gennaio. 
Si invita la cittadinanza a seguire gli aggiornamenti

D'une manière pragmatique les ingénieurs qui l'ont conçu pensaient aux nécessités immédiates et ont envisagé le meilleur système en adéquation avec la montée croissante des eaux. En cela, ils ont réfléchi avec les mêmes attendus que leurs ancêtres du Moyen-Âge quand il fallu trouver une solution déjà aux inondations dévastatrices pour la lagune et ce qu'on appelait pas encore son écosystème. Il faudra certes un jour quelque chose d'encore plus lourds et coûteux pour préserver l'existence même de la cité lagunaire et de son environnement mais aucun de nous ne sera là pour l'envisager. L'idée en reviendra aux savants et aux ingénieurs des générations futures. 

Mais ce que nous pouvons faire d'ores et déjà, n'est-ce pas de tenter de préserver avec toute notre énergie l'existant, panser les blessures infligées par l'humain à la nature, la flore, la faune, soigner la qualité des eaux, limiter les désagréments du mode de vie moderne, lutter contre les abus, la profanation des océans en général et de la lagune en particulier, de son sous-sol, de ses eaux, de toutes les vies animales, végétales, minérales qui y prolifèrent ; tenter de débrancher la folie humaine du toujours plus, du profit et du lucre, ces fondamentaux d'un mode de pensée insoutenable responsable de l'état - grave - dans lequel se retrouve notre planète terre. 

Gageons que l'Humanité prenne enfin conscience du danger et que celui-ci est pour demain si nous ne nous bougeons pas les fesses !



30 décembre 2019

Les variétés de pigeons à Venise. Réflexions pour servir à un inventaire

Monet et sa seconde épouse Alice Hoschedé
N'est-il rien de plus agaçant qu'un pigeon ? Tout le monde apprécie les petits moineaux, ces petites créatures qui semblent toujours joyeuses, qui volètent joyeusement et pépient à longueur de journée exprimant une joie de vivre contagieuse. Mais les pigeons qui du ras du sol semblent toiser les humains, persuadés de leur irrésistible beauté, imbus d'une supériorité dont ils sont seuls à avoir conscience, nous sommes nombreux à s'en agacer. Venise et les pigeons. Une image d’Épinal passablement éculée. Ce volatile plein de vices s'emploie à pourrir les moindres rebords des édifices, sans aucun respect pour la splendeur des monuments, qu'ils savent transformer en quelques mois en un amas de fumier qui les fait roucouler de plaisir. On les a donc chassés de la Piazza - ou du moins on a essayé - et ils sont enfin moins nombreux. Plus question de les nourrir et du coup, plus question non plus de se faire photographier avec quelques spécimens sur la tête, les épaules ou les mains. Alice Hoschedé, la seconde madame Monet, ne pourrait plus poser comme elle le fait sur la photo.


Cela me rappelle une anecdote qu'on m'a un jour raconté. Un ami de la famille, surnommé Cab, artiste bohème, très ami de mon arrière grand-mère et de ses sœurs, se rendait très souvent en Italie. Il fit un séjour dans les années 20 - ou bien peut-être était-ce avant la première guerre mondiale - avec deux frères d'origine suisse, jeunes auteurs rencontrés chez les Flammarion où il était illustrateur. Les jeunes gens ont le regard aiguisé et les commentaires acerbes comme souvent les voyageurs aisés et cultivés qui arpentaient les hauts-lieux de l'art en Europe. Cab fit beaucoup de dessins et écrivit de nombreuses lettres. Max et Alex Fischer firent de leur séjour à Venise cette année-là un charmant petit ouvrage, les notes de leur journal de voyage.

Il s'agit d'un photographe qui opère en plein air... Nous sommes sur la Piazza où tous les touristes déjà se devaient de passer pour se montrer, par un après-midi ensoleillé, en dépit d'un début de journée tout en grisaille. L'été touche à sa fin, partout les glycines se mêlent aux lilas, persistant à répandre sur toute la ville un délicieux et entêtant parfum. Nos jeunes messieurs, attablés à la terrasse de Lavena, observent le palcoscenico. A cet endroit, comme aussi sur la Piazzetta, au marché du Rialto le matin et à l'arrivée des trains à Santa Lucia, le spectacle est quasi permanent. Un même décor pour des scènes à chaque fois différentes. Comme dans la Commedia dell'Arte, le canevas est souvent identique, les protagonistes changent, mais "the show is going all again and again". Il fait beau. Les badauds passent, s'attardant devant les vitrines des boutiques, admirent les mosaïques sur la façade de la basilique que le soleil fait briller comme une chasse couverte d'or et de pierreries. Un photographe a installé son attirail à deux pas du Café. Son appareil posé sur le châssis avec le lourd rideau de toile noire, son enseigne de bois peint à ses pieds posée contre un grand sac de cuir un peu fatigué. L'homme n'est plus tout jeune. Il porte une blouse verte et un chapeau pointu en feutre clair qui le font ressembler à ces paysans que l'on voit sur les toiles des Macchiaioli, ces peintres qui initièrent la peinture italienne moderne. Il a la peau hâlée, une large moustache, une barbe de quelques jours et des cheveux en bataille sous son feutre. L'homme interpelle les passants dans un français approximatif. La pancarte écrite dans la langue de Molière, mais aussi en italien et en allemand, annonce la couleur :
Faites-vous photographier ! Ressemblance garantie !
Retouches possibles avec supplément
15 Lires seulement les six cartes,
(20 Lires avec les pigeons)
Les couples passent et le frôlent sans s'arrêter, des enfants regardent l'imposante machine aux cuivres rutilants. Quelques volatiles tournent autour de sa sacoche, certainement attirés par le sac de grain qui permet d'attirer les volatiles pour la photographie. L'orchestre a repris son récital, il règne sur la piazza une atmosphère bon enfant, les serveurs s'affairent, obséquieux et semblent danser autour des tables, les ombrelles tournent sur les épaules des dames, des messieurs passent en fumant leur cigare. Le photographe tournait autour de son appareil, répétant à chaque passage de touristes : "Venez, venez donc vous faire photographier ! Prenez la pose, Belles Dames, Honorables Messieurs, Excellences, c'est le moment ! 20 lires avec les pigeons ! "... Et il ajoute : " Venez, venez ! Ressemblance garantie. 15 Lires les six cartes sans les pigeons ! Arrêtez-vous ! Prenez la pose ! C'est le moment, c'est l'instant !"...

Un touriste s'arrête. Il porte beau ses cinquante ans, vêtu d'une redingote de drap gris, avec une splendide Lavallière d'un splendide vert. Une fleur à la boutonnière, son Baedeker à la main, il brandit sa canne en direction de sa femme et d'une jeune femme, presque une fillette. leur fille sûrement, pour qu'elles le rejoignent.

-  Avec pigeons 20 lires ?"

- Oui signore !" répond l'artiste dans une courbette un peu ridicule. Il a enlevé sa jaquette. A gesticuler ainsi autour des passants, il a chaud. Le gilet et le chapeau posé sur le sac de cuir, il s'éponge le front avec un mouchoir rayé. Son visage cramoisi est mouillé de sueur. Il sort trois ou quatre grains de maïs de son sac et les jette aux pieds des dames, puis en glisse trois cinq ou six autres dans la main de l'homme, après lui avoir fait tendre le bras devant lui. 

Et aussitôt, d'un coup d'ailes, trois, quatre, cinq pigeons accourent. Ces figurants ont du métier. Ils sont prestes, légers et se font élégants, ravis de cet encas improvisé. Il y a toujours d'autres touristes pour observer la scène, parfois un artiste qui en profite pour faire un croquis.

-  Ne bougeons plus surtout, Madame, Monsieur, Mademoiselle !" recommande le photographe en se couvrant du drap noir et la poire à la main, il déclenche l'obturateur. Un clic. Un déclic... 

- Voilà, Monsieur., Merci Monsieu ! et l'homme s'incline de nouveau. Les pigeons traînent encore autour du groupe. "Avec pigeons, seulement cinq Lires de supplément : 20 Lires, Monsieur"...

Les frères Fischer, en bons parpaillots, savent compter. Ayant observé la scène, ils ont vite tiré des conclusions : Puisqu'on compte environ trois cent grains dans une livre de maïs et qu'à Venise, celle-ci coûte une lire et demie, le prix de revient des dix grains pour le photographe est de cinq centimes. Bénéfice net : 150 lires par livre. "Avec pîgeons..."
 



Le lendemain soir, lors de la passeggiata, Max et Alex buvaient un cordial dans un caffé à la mode de la Frezzeria, quand ils reconnurent le photographe. Visiblement éméché - peut-être un verre de chianti de trop, il faisait si chaud ! - disait à des gondoliers installés comme lui au comptoir : 

- Des pigeons, Place Saint-Marc ? il n'y a que ça !... Mais ce sont ceux qui n'ont pas d'ailes qui, seuls, se laissent plumer." 

Et il éclata de rire, rejoints par ses acolytes. Rien de nouveau sous le soleil de Venise, vous en conviendrez, amis lecteurs !...

Librement inspiré de Venise, Pages d'un carnet de notes 
écrit par les frères Max et Alex Fisher, 
paru chez Flammarion en 1928.

27 août 2019

Le goût des larmes retenues, un court texte retrouvé

© Photographie Daniela Caneschi, 2008 - Tous Droits Réservés

« Mais j'aimais le goût des larmes retenues, de celles qui semblent
tomber des yeux dans le cœur, derrière le masque du visage. » 
Valéry Larbaud


L'été à Venise est une saison difficile pour les cœurs troublés. La pluie, le brouillard et la neige des hivers vénitiens leur sied mieux. En été, il fait chaud, lourd. On se sent moite et le silence à certaines heures que le passage incessant des touristes hagards ne parvient pas à rompre, peut devenir insupportable. Le garçon tournait en rond. Il n'avait ni l'envie ni le courage d'aller se baigner. Trop de monde sur les plages, dans le bateau, les rues du Lido. Il dormait mal la nuit, se sentait engourdi toute la matinée. Il ne mangeait plus, l'effort qu'il lui fallait fournir pour préparer à manger s'avérait au dessus de ses forces. Le chien, toujours impatient de sortir, regardait son maître avec compassion. Il partageait sa tristesse. 

Elle était partie sans rien dire. Elle lui manquait aussi. Il aimait sa manière de le caresser sur la tête à rebrousse-poil, avec son poing fermé, puis elle l'embrassait et le chien grognait de plaisir. Il avait bien senti avec son instinct de chien que quelque chose ne tournait plus vraiment rond chez ses maîtres. Et puis, un jour, au retour d'une promenade (ils avaient poussé jusqu'au campo Santo Stefano parce que le garçon avait envie d'acheter des fleurs, celles qu'elle aimait), tout éclata. 

Ils arrivèrent, joyeux de leur balade, du joli bouquet qui embaumait, des regards que leur jetaient les passants. Le chien et son maître. Très beaux tous les deux. Elle était partie. Dans la penderie de la chambre, la partie qu'elle utilisait était vide. Il ne restait qu'une paire de furlane vertes qu'elle n'aimait pas. Un cadeau de la mère du garçon, qu'elle n'aimait pas non plus. Rien, pas une trace, un mot. Ses clés étaient sur la table de la cuisine avec le porte-clés en forme de trèfle à quatre feuilles ramené d'Irlande, leur premier voyage en amoureux. Le garçon se précipita dans le bureau. Là non plus, il n'y avait plus rien d'elle. Sauf le CD de Rinaldo qu'ils écoutaient ensemble. Mais pas de message, rien.
 
Les jours passèrent. le garçon s'était laissé pousser la barbe. Ses cheveux étaient un peu trop longs. La maison semblait sombre comme son cœur. Le chien devait réclamer à son maître sa pitance, ses sorties. plus d'une fois il fit ses besoins sur le paillasson. Non par dépit mais par ce qu'il ne pouvait plus se retenir. Peut-être aussi par dépit devant le chagrin du garçon. "Lascia ch'io pianga" passait en boucle mais l'air ne répandait dans la maison que des effluves morbides. Elle était partie sans un mot, sans prévenir, alors qu'il était parti promener le chien et lui acheter des fleurs. Il l'aimait. Il l'aimait vraiment mais ne savait pas très bien comment lui dire. 

La nuit quand ils faisaient l'amour, retenant sa fougue et la montée de son désir, il essayait de trouver les gestes les plus doux, les plus affectueux qui lui montreraient combien elle comptait pour lui. Parfois, il se sentait empêtré, timide, devant ce corps qu'il croyait découvrir à chaque fois et dont il était fou. Elle lui pardonnait sa maladresse. Il était tellement doux, tellement charmant. Trop peut-être, pensa le garçon qui n'arrêtait pas de s'interroger sur sa fuite. Il n'y avait pas eu de dispute. Rien qui puisse justifier son départ. Avait-elle rencontré quelqu'un d'autre ? Il crevait de ne pas savoir. Il crevait d'être seul. Il crevait de son quotidien dans une Venise débonnaire et terriblement vivante. Lui ne vivait plus. C'est à peine s'il survivait.
 “Con gli occhi chiusi, per tutta la notte, ho inseguito, vanamente, la scia della lacrima di San Lorenzo, per esprimere quel desiderio ; bruciando ancora sui carboni ardenti.” (1)
Pao Nastego
Et puis soudain, Chiara croisa son chemin. 

Il avait plu toute la journée. L'orage avait fini par éclater. Le ciel bas rempli de gros nuages gris menaçants avait fini par s'ouvrir, les délestant de fortes gouttes qui couvrirent en un instant les dalles des rues et des campi. Il était attablé, le chien à ses pieds, dans la petite salle de chez Rosa Salva. Par la fenêtre, à travers les gouttes d'eau qui coulaient le long de la vitre, il regardait le Colleone qui luisait. La place était déserte. Les bruits habituels du bar couvraient la conversation de trois vieilles vénitiennes assises un peu plus loin derrière lui. Deux touristes nordiques, en sandales et imperméable de plastique fluorescent comme on en vend aux touristes du côté de la piazza, buvaient un cappuccino en écrivant des cartes postales. 

Ses lunettes sur le nez, il griffonnait sur son carnet, sans penser à rien. Son ami Francesco lui avait donné rendez-vous dans la pâtisserie. Ils avaient prévu d'aller faire un tour en barque mais l'orage avait éclaté. Il l'attendait en pensant que si la pluie continuait de tomber, il leur faudrait renoncer. Mais ce n'était qu'un orage banal comme il en éclate souvent à Venise en été. Il fait soudain très noir sur la ville. Le tonnerre gronde violemment comme un sinistre roulement de tambours. Le vent se lève d'un seul coup et balaie tout sur son passage. Le ciel s'assombrit encore davantage, son gris laiteux laissant la place à une couleur menaçante qu'irradie la lumière des éclairs. Il semble s'ouvrir alors et en jaillit une pluie drue et lourde qui s'abat avec violence sur la ville. Le plus souvent le vent change de direction et le jour revient, la pluie cesse de tomber d'un coup. On entend partout une sorte de clapotis, le chant de milliers de gouttes qui dégoulinent des toits, glissent sur les façades, et puis la lumière surgit à nouveau, le ciel retrouve ses teintes estivales, pâles puis très denses, qui nous font oublier qu'un déluge s'est abattu sur nous une heure auparavant.

Il regardait ce spectacle sans vraiment le voir, quand son regard fut attiré par un groupe de jeunes femmes qui couraient dans sa direction. Parmi elles, il remarqua l'une d'entre elles. Elle riait, secouant sa tête comme un jeune chiot. De loin, il ne distingua pas vraiment son visage mais la blancheur de ses dents.
à suivre...

________________

(1) : " Les yeux fermés, toute la nuit je cherchai, en vain, la trace des larmes de San Lorenzo, pour que s'exprime mon désir, brûlant encore sur des charbons ardents." (Trad. de l'auteur)

02 juin 2019

Fragments de vie vénitienne

Pour mon ami Pierre Berthier,
et puis aussi pour Will Coffey

En revoyant hier le film de Guadagnino et James Ivory, j’ai compris ce qui m’avait si profondément ému lorsque j’ai découvert le film à Venise, juste à sa sortie. Le héros du roman d'André Aciman, désormais immortalisé par Timothée Chalamet, est comme une projection de l'adolescent que j'ai été dans ces mêmes années 70, au milieu d'une famille aimante, un peu déjantée, cultivée et très ouverte parce que très à l'aise matériellement et intellectuellement. Une grande proximité des personnages avec ceux qui peuplaient l’univers de mes quinze ans. « Pas d’exercice de reconstitution à exécuter » comme l’écrit J.-P. Kauffmann à propos de Venise dans son dernier opus, seulement un petit pincement au cœur, et tout un passé qui resurgit...

Décors, sons, attitudes, vêtements, livres… Tout est semblable à mes souvenirs. Même la langueur de l’été, les relations filles-garçons, le rythme de la vie dans la grande maison de famille, les rites, la lumière, les possibles… tout me ramène à ces étés d’avant l’âge adulte. Les images du film m'ont donné envie de rouvrir une petite boîte couverte de poussière qui traîne depuis des années tout en haut de la bibliothèque de ma chambre, trésor secret toujours transporté avec moi de maison en maison.

Voilà ce que j'avais noté dans mon journal il y a quelques années, à propos de cette fameuse boîte :
6 avril 1998
Rouvert ce matin pour la première fois depuis longtemps cette curieuse petite boite en tôle dont l'émail a presque disparu. Un de mes trésors d’antan que m’avait offert Madame B. un jeudi où elle m’avait invité pour le thé. Je n'avais pas quatorze ans. Elle contient toujours ces petits riens auxquels je tiens le plus. Une part de mon enfance. La plus intime, la plus secrète et donc à mes yeux la plus belle.

J'écris enfance quand d'autres noteraient adolescence, car tout pour moi semble avoir débuté avec ce moment, très court, ténu, où tout en nous implose et se transforme, bousculant le confort de nos certitudes, modifiant jusqu'à notre vision du monde. Le temps de tous les possibles, celui de tous les dangers aussi. Et puis, c'est sur l'enfance que se bâtit l’adulte. Je ne le savais pas encore.

Il nous faut lutter le plus souvent, jour après jour, pour en garder une part. Ils sont tellement nombreux ceux qui ont trahi celui qu’ils ont été, abandonnant les promesses qu’ils se firent à eux-mêmes, par faiblesse ou couardise.
Celui que je fus et qui n'a vraiment été lui-même que dans ces quelques semaines où tout s'ouvrait en moi, où tout semblait être possible, demeure à chaque instant.

Cette période, dont j'ai noté chaque jour les hauts et les bas, du début de ma conscience au passage de l'autre côté, dans ce monde des adultes auquel je n'ai jamais vraiment appartenu, sinon par obligation et respect des convenances, elle continue de me hanter. 
Comme les papiers et les photos dans la vieille boîte, pendant cette période tout s'est mélangé, à l'exemple de ce que j'ai retrouvé dans le petit carnet Clairefontaine qu’elle contient. On me l'avait acheté en sixième, pour que j'y écrive les mots d'anglais qu'on m'apprenait au lycée. Très vite, il fut rempli de poèmes, de dessins, des notes, simples détails sur mon quotidien d'élève, et de phrases qui m'avaient marqué au cours de mes lectures...

J'y ai collé aussi les portraits de ceux que j'aimais découpés dans la traditionnelle photo de classe de cette première année au lycée. Je me réjouissais d'être enfin chez les grands - le collège d'Enseignement Secondaire n'existait pas encore. Les pages sont chargées d’émotion, tout me semble dater d’hier. C’était l’année scolaire 1967-1968… Le monde s'apprêtait à changer.
Il y a cette photo où nous sommes assis côte à côte, Gilles et moi. Émotion de nous revoir à dix ans, ensemble, souriant au photographe...
Gilles a été mon premier véritable ami. Le premier de mes amis. Nous nous sommes perdus de vue depuis des années, mais jamais perdus de cœur. Nous nous écrivons encore de temps à autre. J'ai aimé cette amitié avec toute la passion et la pureté d'un enfant solitaire. Je nous revois en Angleterre, un après-midi de juillet. Il logeait dans le sud de Londres et moi près de Barnet, sur la Northern Line. Tout est gravé dans ma mémoire moi qui en ai si peu. Chaque moment, chacun des endroits où nous sommes allés, nos rires, notre complicité, son sourire radieux, ses yeux qui irradiaient de joie, notre chagrin aussi quand il a fallu nous séparer et reprendre chacun le chemin du retour... Il y a aussi dans la boîte, les lettres et les cartes postales qu'il m'envoyait. Soigneusement rangées dans un portefeuille de cuir, cadeau de ma grand-mère à qui je racontais tout de ma complicité avec ce garçon plus jeune d’un an. J’avais sympathisé avec lui dès le premier jour... Un coup de foudre. Il n'y a pas qu'en amour. Mieux, l'amour n'est pas que ce sentiment intense qu'on porte à l'autre, quelque soit son sexe. Une attirance - autant qu'une attraction - faite de pulsion physique, de désir, de passion dévorante. Le cœur ému et le corps plein de désirs. Nous nous étions reconnus, tout simplement. L'amitié est cette forme d'amour qui est une reconnaissance, la découverte de l'alter ego dans l'évidence acceptée des particularités de chacun. Attirance et attraction aussi, mais d'un autre niveau, une autre échelle ; la rencontre soudaine de deux âmes qui se complètent et s'entendent, sans ambiguïté aucune, simplement. En toute pureté. Souvenez-vous de la phrase de Montaigne, "parce que c'était lui, parce que c'était moi".

Gilles est passé par Venise un jour, avec Hélène sa jeune épouse et leur premier enfant, encore tout petit. Une de ses sœurs était aussi du voyage. Ils se rendaient à Medjugordje, voir la Vierge noire. Nous avons passé une soirée ensemble dans le tout petit appartement que j'occupais alors. Modeste domus que j'avais baptisé "mon petit taudis". C'était en réalité un cellier doté de deux fenêtres ouvrant sur un petit jardin sauvage, un de ces jardins improbables et de secrets comme on en oublie dans Venise. Ils avaient laissé leur voiture (une 2cv bleue avec laquelle nous étions allés à Rome rejoindre le Concile des Jeunes organisé par Taizé, quelques années auparavant) Piazzale Roma et avaient fini par arriver calle del Aseo à la nuit tombée. Une nuit d'orage. Il pleuvait des cordes. Le bébé dormait paisiblement dans la pièce à côté sans que le tonnerre et les éclairs le réveillent. Ce fut une bien jolie soirée, fraternelle et paisible. Là encore, il me semble que c'était hier.

La boîte contient d'autres photos, d’autres lettres, toutes d'amis très chers, quelques unes avec des signatures oubliées... Il y a aussi des vieux tickets de train, avec des notes au verso parfois à moitié effacées, griffonnées en toute hâte pour pallier mon manque de mémoire. Pour me souvenir des moments vécus au bout de ces voyages qui façonnèrent l'apprentissage de ma vie d'homme... Tout ce que je fus, tout ce que je suis devenu est contenu dans ces bribes d'un autrefois bien loin désormais, mais qui occupe toujours autant mon esprit.

Toutes ces pauvres reliques cependant ne remontent pas à mes treize ans. Elles ne contiennent pas que des bribes d'enfance. Quelques bouts de papier concernent les années de ma vie vénitienne dans les années 80. Ces moments riches autant que désespérés qui furent l'antichambre de ma vie d'adulte, d'époux et de père... Venise est le lien invisible qui relie toutes ces vestiges du passé d'un jeune homme qui cherchait sa voie en se cherchant aussi. Ils furent si nombreux, celles et ceux qui ont occupé ma vie vénitienne.

Il y a des croquis faits par Violaine Laveaux quand je lui servais de modèle, des essais de gravure de Rebecca, leurs petits mots, le bristol d'une soirée chez le vice-consul Dilleman qui vivait au dernier étage du Palais Sagredo. Il y a aussi des tickets de vaporetto. Années 1978, 1982, 84, 85. Au dos sont notés la plupart du temps des initiales ou des prénoms, des numéros de téléphone, des adresses griffonnées... "Hervé", "Pier", "avec Domino", "Anna et Annette", "avec Luisa", "avec Marido", "Francesco"... "DD.267"...

Des trésors à mes yeux. La mémoire aussi des grands et petits moments de ma vie vénitienne. Il y a le petit mot gentil laissé à mon intention par Hervé Guibert (ou par le garçon qui l'accompagnait cette année-là) à l'en-tête de l'Hôtel des Bains avec son adresse à Paris et son numéro de téléphone. Nous ne nous étions rencontrés qu'un court moment au bar de l'Excelsior, lors de la Mostra. Était-ce en 1978 ou en 1979 ? J'aimais ses chroniques  - notamment celles que publiait Le Monde - sur le cinéma, la photographie, que je découpais soigneusement. J'en ai conservé quelques unes, pauvres bribes jaunies d'une œuvre qui se construisait peu à peu. Nous avions le même âge, mais pas la même vie. J'oscillais entre la préparation du concours du Quai d'Orsay et mon envie de ne vivre que pour écrire. J'envisageais déjà de laisser Sciences Po pour suivre les cours d'Histoire des Arts à Venise. A Bordeaux, à chaque fois, je montais presque au dernier moment dans le Bordeaux-Trieste qui existait alors. L'express de 22h27... Un train de nuit qui rejoignait Santa Lucia en 22 heures, via Marseille, Nice, Vintimille, Milan... Dès que l'occasion de présentait, que je le pouvais financièrement acheter mon billet, dès que la vie d'étudiant m'étouffait, débauchant souvent camarades et amis, sous le prétexte de leur faire découvrir la Sérénissime. J'y retournais trois quatre cinq foisdans l'année. Venise fut aussi pendant des années un point d'étape obligé de chacun de nos voyages partout en Europe, Inter Rail vers la Grèce, l'Europe centrale, la Turquie...

Hormis ses articles, Hervé Guibert n'avait pas encore beaucoup publié. Mais déjà, il était plongé dans le monde littéraire. Je m'y voyais aussi mais ne faisait rien pour y pénétrer... Peur de ne pas y arriver ? Simple paresse ? Intuition de n'en être pas capable ? Je ne parvenais pas à surmonter cet état récurrent qui me reprend encore parfois et me fait renoncer à bien des choses... Lui semblait ne se poser aucune question de ce type. Il vivait à Paris et faisait déjà partie du monde des Lettres alors que je me posais mille questions existentielles et ne faisais pas grand chose d'autre que de profiter de ma vie de grand bourgeois gâté. Je n'allais jamais au bout de rien, par paresse ou lassitude. Par terreur aussi, finalement. C'est du moins ce que je pense aujourd'hui...

Guibert écrivait vraiment. Il était publié, déjà reconnu. Il tenait sa vie en main et donnait l'impression de savoir où il voulait aller et avec qui. Aucune compromission dans son regard, dans ses gestes. Etait-il heureux ces années-là ? Et moi, étais-je heureux sur mon chemin ? Je ne me suis posé la question que bien plus tard, lorsque je le rencontrais de nouveau à Bordeaux.

Dans la même boîte, il y a la photo faite à Bordeaux quelques années après notre rencontre à Venise. Il est assis parmi les livres en compagnie de Mathieu Lindon dans la librairie où ils vinrent rencontrer leurs lecteurs. Ce soir-là, autour d'un verre, ils m'avaient encouragé à envoyer un manuscrit aux éditions de Minuit, pour la revue.  Hervé, Mathieu, je venais juste de les rencontrer et eux venaient de rencontrer Eugène Savitzkaya, dont l'écriture me plut aussi tout de suite. Je me sentais proche d'eux, bien que ma vie (qui se partageait déjà entre Bordeaux où il y avait ma mère malade, et Venise où je cherchais à comprendre comment soigner mon âme), ne me laissait pas beaucoup de place pour un ailleurs que je sentais n'être de toute façon pas forcément matérialisable. 

Nous avions le même âge et la même passion pour les mots. Pourtant d'instinct, je ressentais un malaise à les lire, les écouter. Je baignais moi aussi dans la ferveur, mais davantage dans la tonalité de Jean-René Huguenin que dans celle des élèves de Foucault. Je lisais La Tour du Pin plutôt que Baudelaire ou Rimbaud. J'étais un tiède. Adepte des passions modérées, de l'esthétique autant que de l'ordre, j'ai toujours détesté ne plus m'appartenir. Ne plus rien maîtriser de mes sens ou de mes jours me répugnait déjà. J'écrivais dans mon journal, en 1975 :
[...] Le mot acerbe de Paul-Marie Coûteaux qu'il vient de me jeter à la figure résonne encore dans ma tête, "Tu finiras petit notaire de province". Beaucoup y verraient un compliment, une prédiction rassurante. J'ai bien compris ce qu'il insinue, mais je ne pencherai ni ne faiblirai !
Je ressens comme un dégoût devant les passions exacerbées, la violence des sentiments, l'activisme révolutionnaire et la laideur des lieux de débauche. Ma répulsion n'empêche pas la ferveur.
La furie désespérée de certains de mes condisciples, se poussant à l'extrême violence et toujours en révolte me fait fuir. Incompatibilité absolue.
La beauté, rien que la beauté et sa sœur la pureté, voilà quel est le credo de ma jeunesse. Ne jamais faillir ni concéder au commun.
Pourtant, avec les trois auteurs Minuit, rien d'incompatible avec ce que j'étais. Juste des amitiés nouvelles et ardentes. Des frères d'écriture. Et puis finalement, la même liberté de corps et d'esprit vécue différemment. Des fous de jeunesse et de mots m'entrouvraient leur porte. J'étais aux anges. "Joie, joie, pleurs de joie"... Mais, j'arrivais trop tard : la revue cessa de paraître avant que j'y sois publié.  Il m'avait fallu près d'un an pour me décider à envoyer un texte au père de Mathieu à qui mon texte avait plu cependant... Coup du sort ? Réponse à mes atermoiements et à mes doutes.
Je me souviens de ma déception et de ma colère quand j'ai appris que la revue disparût. Colère contre moi-même, sorte de clairvoyance inopinée et d'éveil bien tardif. C'était en 82 ou 83, je ne sais plus très bien. J'ai toujours dans ma bibliothèque les numéros où se côtoient les textes d'Hervé et ceux de Mathieu Lindon, et les premiers textes d'Eugène. J'entends encore Hervé Guibert disant que Mathieu était son meilleur lecteur, presque le seul qui comptât. 

Cette boîte comme un mémorial. J'y ai retrouvé l'invitation d'un vernissage chez Agathe Gaillard lié par un trombone rouillé à une note du M.I.J.E. - l'auberge de jeunesse un peu décalée où je logeais lors de mes séjours parisiens et qui fait face à Saint-Gervais. Dans la même enveloppe il y a la photo d'un jeune garçon qui sourit à l'objectif dans les arènes de Lutèce... Pas de date ni de nom. Je ne sais plus qui il est, qui il fut pour moi... Pareil pour ce cliché en noir et blanc d'une jolie fille au sourire ravageur, la tête légèrement penchée dans une soirée, avec un cœur et un numéro de téléphone griffonnés au dos à l'encre verte...

Vestiges de trop de moments perdus, de rencontres inattendues, lambeaux de vies tristement rendues à l'anonymat de l'oubli. Mais aussi l'intuition a posteriori que cette histoire jamais vraiment entamée m'aura peut-être sauvé la vie. Comme bon nombre de jeunes de notre génération, Hervé Guibert, Mathieu Lindon, et Paul Coûteaux, d'autres encore, ne mettaient aucune barrière à leurs désirs, à leurs fantasmes, à leurs passions. Certains en sont morts. J'éprouvais pourtant avec chacun d'eux une sorte de connivence secrète, intellectuelle et sensuelle. Parfois je voulais me fondre avec eux trois dans une œuvre commune aux accents et aux parfums différents mais complémentaires. Toujours cette part première donnée au sentiment d'amitié, le plus pur et le moins mortel des amours. Tout cela ne fut qu'un rêve d'adolescent attardé. Je ne les ai jamais vraiment suivis, ni sollicités, ni revus.Toujours la voix du poète qui vibrait en moi ces vers connus depuis l'enfance :
"Laisser tomber tous ces symboles ;
Si l'on souffre trop d'être humain,
Il faut chercher un peu plus loin :
Si peu sonsole..."
J'étais moralementchaste. Mon désir de beauté et mes attirances en conséquence demeuraient, toujours et sans effort, du domaine de l'esprit. Plus précisément du spirituel. "Toi tu portes déjà la robe des pasteurs" m'avait dit un de mes condisciples, fervent admirateur de Marguerite Duras qu'il me fit découvrir sans parvenir à me la faire aimer. Je n'étais pas dévot cependant. Simplement, une évidence occupait tout mon espace intérieur. Non pas que je fus insensible et dénué de désirs - je n'ai pas toujours résisté, ce serait mentir - mais toujours quelque chose de plus fort, de plus grand, de plus désirable m'empêchait d'aller sur les chemins de totale liberté qu'ils empruntaient. Suivre, accompagner, observer ceux de mes amis qui s'adonnaient sans retenue à des désirs que je n'aurais été capable d'imaginer, aurait pu servir ma prose et faire de moi un écrivain du réel, de nos temps. Mais ces temps-là sont-ils vraiment les miens ?

Marilyn by Cossovel - Edizioni Graziussi. 1980.

La boite contient aussi des mots de la main de  Bobo Ferruzzi, le peintre qui m'a fait découvrir les mille assemblages de couleurs que le nerf optique ne retranscrit pas toujours en entier à notre cerveau. Le plus souvent ces notes sont de simples instructions triviales pour la galerie crayonnés à l'arrache par ce peintre que j'ai tellement aimé, sorte de père de substitution et de mentor bougon et tendre, qui me sauva des remugles de la violence des jours passés auprès de Giuliano Graziussi dans sa galerie de San Fantin. Une carte sérigraphiée de Marilyn revisitée par Cossovel vit aussi dans la boîte, gardienne d'un autre morceau de mes journées d'antan...Le sulfureux et génial galeriste me l'avait donnée en 1980. Je l'avais rencontré sur le campo, deux ans avant de lui être présenté par Christian Calvy, le Consul qui lui suggéra de me prendre à l'essai pour l'aider à la galerie et au lancement de sa revue Vivere a Venezia. Mes lecteurs connaissent la suite, la rencontre avec Arbit Blatas et Regina Reznik sa femme et tout ce qui s'en suivit.

De simples papiers qu'il faudrait peut-être jeter. Un tas de documents sans autre valeur que celle que ma mémoire leur attribue, qu'il me faudra détruire un jour. Pauvres souvenirs d'une vie. Ils n'auront plus aucun sens après moi, ce me semble. Rappel tranquille de notre incomplétude. Comme ces cartons d'invitation pour des soirées de toutes sortes que j'ai pieusement conservé. Moments oubliés eux aussi, sauf quelques uns dont je me souviens très bien, comme cette soirée chez le vice-consul dans son appartement tout en haut du palazzo Sagredo, celle du capitaine de vaisseau Rémy, commandant le célèbre croiseur Le Colbert, alors navire-amiral de la Royale en Méditerranée, bristol sur lequel une secrétaire du consulat malmena une fois encore mon nom de famille. J'évoluais soudain dans un monde de gens faits, aux carrières assises, largement mes aînés. Je m'ennuyais un peu.

Hervé Guibert lui avait mon âge, il avait juste trois mois de moins que moi, notre relation - éphémère - fut davantage égalitaire. Il écrivait et prenait des photos, il était au Monde et moi seulement pigiste à Sud-Ouest, débutant, provincial, timide, chaste et un peu coincé. Provincial donc, grandi comme les jeunes hommes de Mauriac. Lui était parisien et avait fui sa province. Il connaissait tous ceux dont je lisais les frasques et les exploits dans les magazines d'alors. Je découpais les billets de Guibert dans le Monde et j'en ai encore, petits bouts de papier jaunis. Nous avions une parenté certaine. la même que j'avais eu lors de ma première année à Sciences Po avec Paul Couteaux, nous lisions les mêmes livres, avions les mêmes attirances pour le cinéma.

villa Medicis, Jean Dieuzaide
Je ne savais que peu de choses alors de sa vie privée, de son mode de vie. J'ignorais tout cela qui n'avait pas atteint ma propre vie ni enflammé mon corps. Cette innocence dans Venise au début des années 80 m'aura sauvé la vie. Je crois que Guibert avait aimé ma pratique des lieux et le rythme qui était le mien dans la cité des doges. Nous avons correspondu. Un peu. Le lien que la Revue allait créer ayant été rompu, nulle attache ne se maintint sinon celle du souvenir, des réminiscences d'une rencontre agréable et d'idées réfléchies en commun. Son Italie à lui, ce fut plus tard l'île d'Elbe, Rome et la Villa Médicis où mes trois auteurs favoris se retrouvèrent ensemble, en 1988. Quelques années plus tôt je fis à la villa quelques séjours à l'invitation de Robert Fohr, un jeune tourangeau qui y était pensionnaire. Une vieille amie de Tours, nous avait présenté; Il logeait dans un des ateliers destinés en général aux peintres au milieu du parc, je me souviens des plafonds très hauts et tout était blanc à l'intérieur, jusqu'aux housses qui recouvraient fauteuils et canapé. 

Je n'avais nullement ressenti à l'Académie espagnole cette misère en faux-col qu'évoquera Hervé Guibert dans son roman L'Incognito. Contrairement à celui d'Hector Lenoir (le héros du livre de Guibert) le logement attribué à mon ami Robert était spacieux, propre, une grande baie vitrée ouvrait sur les jardins, avec Rome à l'horizon, le mobilier était simple, monacal mais il se détachait de l'ensemble une impression d'élégance et d'harmonie. J'étais venu avec Dominique, celui que je nommais le petit frère - qui était venu passer quelques semaine chez moi à Venise. Je ne suis jamais resté bien longtemps. Suffisamment cependant pour apprécier les dîner au réfectoire, à la grande table d'hôtes sous les plafonds peints à fresque. Nous passions le plus clair de notre temps dans le parc et descendions au crépuscule vers la ville. Le café Greco était notre point de ralliement.Il y avait parfois des fêtes que la splendeur des lieux, les jardins, la vue et l'idée que nous nous faisions de l'Académie espagnole rendaient uniques et somptueuses. Quelques anénes plus tard, Hervé dépeignait les lieux bien autrement :
« De notre Académie espagnole, je ne connaissais personne, j’étais arrivé le premier, j’avais fait deux scènes au secrétaire général, et j’étais reparti le soir même sur mon île, je pris froid sur le bateau, une sale guigne d’automne. J’avais beaucoup rêvé : que toute la journée de mon arrivée, je la passerais à écrire des lettres à mes amis pour leur raconter comment c’était beau et somptueux, comme j’allais être bien ici pour travailler les deux prochaines années. J’étais venu écrire l’histoire de ma vie. Je tombais de haut : des murs avec des taches jaunes d’infiltration, le frigidaire qui puait, une misérable armoire en contre-plaqué qui ne fermait plus, une chaise défoncée avec le rotin arraché, du sous-Ikéa exténué sur lequel auraient craché les chiffonniers d’Emmaüs. »
villa Medicis, Jean Dieuzaide
Le style unique de Guibert, je l'ai inconsciemment copié au début mais sa réalité était trop éloignée de la mienne. Aux anges déchus, à la noirceur d'une sexualité débridée, libérée de toute contrainte, je préférais le rêve d'un amour qui jamais ne serait souillé, une passion diaphane, pureté et  transcendance. Les pulsions contenues, l'apaisement des sens par la tendresse du regard et des mots me correspondaient mieux. Cela m'a sauvé en quelque sorte, mais m'aura coûté talent et renommée. Le refoulement dans notre société n'est pas apprécié. On n'estime que l'excès, pas la mesure. La fange attire mieux que la pureté qu'on moque et méprise le plus souvent.  Pourtant je me sentais proche de lui et de ses amis, tous si différents de moi. Mystère des âmes qui se reconnaissent quand tout en apparence les sépare...

Hervé Guibert
L'Incognito
Paris, Gallimard, 1989
 
Patrice de la Tour du Pin
La Quête de joie 
suivi de Petite somme de poésie
Paris, Gallimard NRF, 1967