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18 décembre 2025

Ma Venise en hiver I : Il binario 7


18 décembre 2025
C'est à chaque fois la même sensation. Après des heures de voyage à travers la campagne italienne, soudain je sens une fièvre monter en moi, excitation et malaise en même temps... Si le train pour Milan était bondé, celui pour Venise est loin d'être plein. Nous sommes une dizaine à tout casser dans la voiture. Des italiens pour la plupart et une dame allemande ou scandinave. Pas de bruit. Certains travaillent, d'autres lisent ou somnolent. 

Je profite de la douce latence du voyage en train pour relire les pages non retenues de mon journal des années 80. J'envisage de publier une nouvelle version de “Venise l'hiver et l'été, de près et de loin” qui est épuisé. C'est tant mieux car cette première édition était truffée d'erreurs, de fautes, de maladresse typographiques. La distribution fut une catastrophe mais l'entier tirage fut vendu. Rétrospectivement j'ai honte de cet ouvrage qui fut relu pas moins de six fois. Mes lecteurs ne s'en sont pas offusqués mais l'éditeur que je suis devenu rase les murs quand on mentionne l'ouvrage. Je ne renie pas son contenu, peut-être trop édulcoré, mais une nouvelle édition entièrement revue et complétée s'impose. 

J'ai pris avec moi plusieurs de mes carnets et j'en ai deux ou trois restés dans mes cartons à Venise. Si je garde assez clairement le souvenir ma vie vénitienne de l'époque, je redécouvre des passages oubliés. Comme cette citation non reprise dans le livre, notée un 19 décembre il y a quarante deux ans :

19 décembre 1985.
«Une destination n'est jamais un lieu, mais une nouvelle façon de voir les choses. » (Henry Miller).  
Dans une semaine Noël. Rien n'est vraiment décoré ici et c'est un peu triste. Venise semble recorquevillée sur elle-même. Beaucoup de gens sont partis déjà. La ville est vide, sale, balayée par un vent glacial. 
Je pars bientôt mais puis-je parler d'un voyage ? Je rentre au bercail, auprès de ma mère et nous fêterons la naissance du Christ à la campagne chez mon frère. Ce sera joyeux et tranquille. Je ramène des cadeaux pour tout le monde. Je sais déjà que le temps des ripailles et des retrouvailles passé je n'aurai qu'une hâte : rentrer à Venise. Rien n'y est certain, rien d'établi encore. des prémisses
La protection du consul et la bienveillance de la communauté française, mes amis étudiants, mes professeurs passionnants... tout devrait me rassurer. C'est mon chemin bien que parfois le doute surgisse à l'improviste.  
Besoin immodéré de méditation et de prière. J'ai parfois le désir - et la douce tentation - de devenir moine... Peut-être devrai-je répondre à la proposition de Frère Roger et rejoindre quelques mois la communauté à Taizé ? 
Ma valise est prête. Son contenu me réjouit. Il en émane un peu de cette magie de Noël dont j'ai la nostalgie. Même le sapin décoré par Agnès et sa mère au palais semblait bien timide. Les vénitiens - comme tout le monde en italie - fêtent davantage la Befana, en janvier. Vrain jour de liesse bien plus que Natale, surtout pour les enfants qui reçoivent leurs cadeaux.»

A Vérone des jeunes gens sont montés. Il y a peu de monde sur les quais des gares que nous traversons. La lumière est toujours aussi belle, le ciel dégagé avec un beau soleil d'hiver qui magnifie les façades et les visages croisés. J'aime le temps qui s'étire quand on voyage en train. 

Nous quittons Mestre et cette tension délicieuse qui me prend tout entier avant même que se profile à l'horizon la silhouette de la ville aimée, devient plus intense. La phrase de Gide «Nathanaël, je t'apprendrai la ferveur !» me vient à l'esprit, petite musique joyeuse et mélancolique à la fois. Chaque retour à Venise est une grande nostalgie. Et cette fois particulièrement sans que je puisse l'expliquer.

Je devrais me réjouir de cette opportunité, cadeau de la Providence et d'une amie qui a pu disposer de l'appartement que loue à l'année son administration. Doté de trois chambres et de deux salles de bains, il est situé derrière les jardins de la Pensione Accademia. à deux pas de la Toletta où nous avions vécu il y a quelques année avec les enfants. Pourtant depuis des semaines un pressentiment, un malaise s'est immiscé en moi. 

Le désir toujours aussi violent dêtre à Venise l'a emporté mais en dépit de ma ferveur intacte, j'ai une boule à l'estomac sans aucune raison. Je vais retrouver ma ville, mes livres, mes amis, mes habitudes et je suis juste sollicité par mon amie R. qui loue l'appartement pour leur montrer la Venise des vénitiens, loin des troupeaux de touristes. 

Tout ce que j'aime faire : initier des gens à la vie et aux traditions vénitiennes et peut-être déceler, de naturellement bons vénitiens comme disait Henry de Régnier comme ce fut le cas en 2023 avec Florence cette amie qui venait pour la première fois. Elle s'était litérallement fondue en quelques heures dans la vie locale, se calant d'instinct - et en s'en régalant - de notre mode de vie au quotidien. 

Un régal pour moi qui sortait de mon chapeau de nouvelles choses qu'elle recevait et percevait. Ce fut le cas avec Antoine, comme avec mes enfants - mais là n'était-ce pas naturel ? - avec Dominique le petit frère aussi, et plus avant encore, avec Les Leboullenger, cet extraordinaire vieux couple (lui résistant normand elle d'origine belge sosie de catherine Hepburn qui survécut à la déportation) rencontré un soir d'hiver sur la piazzetta où j'étais en train de nourrir une bande de chats...

Ce sera certainement pareil avec R., sa fille et l'amie de celle-ci qui arrivent le 21. Vedremo. 

Je me réjouis aussi de replonger dans le fonds Stefani de la Querini Stampalia pour préparer l'édition de quelques uns de ses poèmes et articles jamais publier en français à ce jour, de retrouver Marie-Christine Jamet notre consul et reprendre ma modeste collaboration aux manifestations à venir de la francophonie à Venise. Vedremo.

le pont de la Fraternité, avec ce bruit familier du train qui glisse un peu plus lentement sur les rails. Nous ne sommes que quatre ou cinq dans la rame. Déjà nous passons les premières bâtisses du centro storico. Nous sommes arrivés. Binario 7, ce numéro comme un signe, le même quai où un jour d'avril 84 repartait Dominique, le même encore pour mon arrivée joyeuse après l'intermède du Covid et ce séjour qui ratrappa les mois perdus loin de la Sérénissime... Qu'en sera-t-il cette foi ? Vedremo.



16 mai 2024

Venise vue par le commissaire Brunetti

Donna Leon ©Gaëtan Bally, 2022 - Tous Droits Réservés. 
 
Publié en 2012 par Argoul(*) sur son site (ICI), ce texte est le meilleur jamais trouvé consacré aux aventures de l'inénarrable commissaire Brunetti, le héros inventé par l'helveto-américaine Donna Leon, qui fêtera ses 82 ans le 28 septembre prochain. Traduits dans pratiquement toutes les langues, à l’exclusion de l'italien (sur la demande expresse de l'auteur elle-même). Les versions françaises sont dues à Gabriela Zimmermann, qui vit à Venise et a longtemps côtoyé l'auteur - elle fut longtemps sa voisine(**). Voici l'intégralité du texte, ceux qui lisent Donna Leon comprendront mon enthousiasme pour cet article et pour ceux d'entre vous qui n'avaient encore jamais ouvert un de ses livres, je suis certain qu'ils vous donneront envie de les découvrir :

«Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à 20 ans, lorsque j’avais vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo de touriste ? J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine vit à Venise depuis la fin des années 80. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine.
Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, 15 ans dans le premier volume, et Chiara, 12 ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative.
Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise. Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) parmi les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998) dans l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) dans le monde des usuriers, Mortes-eaux (2001) chez les pêcheurs de la lagune. Il y aura encore Une question d’honneur (2002) sur le trafic d’œuvres d’art, Le meilleur de nos fils (2003) dans une académie militaire, Dissimulation de preuves (2004) et les filières d’immigration clandestines, De sang et d’ébène (2005) sur les vendeurs de rue africains, Requiem pour une cité de verre (2006) à propos de pollution industrielle, Le cantique des innocents (2007) et le trafic d’enfants, La petite fille de ses rêves (2008) à propos des Roms, La femme au masque de chair (2009) sur les ravages de la chirurgie esthétique, Les joyaux du paradis (2010) sur la corruption. Plus deux autres pas encore traduits en français.
Des téléfilms ont été tirés des enquêtes, diffusés en Italie, en Allemagne et en France. Venise, la ville et l'État italien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites et cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255) Il faut dire que, lorsque l’État est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVème République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’Exécutif ferme et durable, fait régresser la politique aux relations claniques et incitent les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’État faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile » (Des amis haut placés, p.185). « Combinazione » et « conoscienze » – les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie. Les idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et des mainmises d’intérêts économiques. Guido à la questure comme Paola à l’université sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit » (Des amis haut placés, p.169).
Venise badaude, la crédulité y est reine, tout comme le quant à soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve. Quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va. Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son ‘ombra’ bu au comptoir, ses ‘vongole’ délicieux dans les spaghettis – et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, 16 ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il ressort de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissent, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eût un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige » (Mortes-eaux, p.20). La beauté de l’adolescent nu fait passer un frisson de sacré sur le peuple, comme il y a deux mille ans. Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel » (Des amis haut placés, p.207).
Le commissaire est constamment ému de voir ses enfants grandir, il aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, il apprécie le stimulant d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Gibbons, Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secrets dans cette île-ville où tout le monde se connaît. Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur, le servile et vaniteux Patta. Il veut rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.»
Argoul
Texte paru le 15/12/2012.
[https://argoul.com/2012/09/15/venise-vue-par-le-commissaire-brunetti/]
Remerciements à l'auteur.
 
 
©Tramezzinimag- 2015

 

____________________

Notes : 

*   Nous suivons depuis plus de dix ans le blog d'Argoul, «voyageur curieux du monde, des gens et des idées» comme il se définit lui-même. Très vite une communauté de pensée et de goût est apparue. Ce qu'il écrit sur l'Italie, l'art, les livres qu'il choisit de présenter à ses lecteurs est toujours en adéquation avec l'esprit de Tramezzinimag. [https://argoul.com/a-propos/]

** Gabriella Zimmermann, vit et travaille depuis plus de trente ans à Venise, auteure, traductrice, conférencière et délicieuse amie sans qui la Venise francophone ne serait pas la même. [https://gabriellazimmermann.com/]

05 juillet 2023

En chemin vers la France, notes retrouvées

Notes du 30/01/2018 retrouvées dans un carnet oublié au fond d'une valise. Amusant de relire un texte jamais retravaillé qui date d'avant le grand bouleversement que nos gouvernements ont imposé au monde, gigantesque escroquerie dont personne ne se remet vraiment. Avant la pseudo-pandémie, il existait un autre monde qui déjà n'était plus que l'ombre de ce qui existait avant, un autre rythme, des espoirs et des joies transmises par ceux d'avant nous... Ces notes en sont imprégnées.

 

Combien j'aime voyager en train et combien j'aime ces longs trajets où l'on avance vers la destination choisie sans pour autant se sentir dans le temps habituel. Les paysages défilent, les gens montent et descendent, on s'assoupit,  on lit, on rêve... Totalement livrés au temps qui passe on est comme préservé de Chronos. Moments privilégiés de retrouvailles avec soi-même.

Lecture de La Natura Esposta, de Erri de Luca. Fascinant récit à la première personne écrit comme l'auteur sait le faire, dans une langue précise et sobre, des phrases ciselées sans rien jamais d'inutile ni de clinquant. Le livre dont j'avais besoin en ce moment. Je n'ai pas beaucoup écrit pendant ces deux semaines vénitiennes. Rien de bon en tout cas. C'est un peut toujours la même chose. Pendant le voyage, la perspective de me retrouver de nouveau à Venise stimule mes neurones. Mes Idées se font claires, des mots me viennent, des idées. Je suis de retour chez moi, là où je me sens le mieux, toujours. Tout autour de moi m'est familier, le chemin de la gare à la maison, les maisons, les vitrines, les gens...

Puis j'arrive et m'installe. Cela prend à chaque fois beaucoup de temps, remettre en place les meubles, redonner à l'appartement un peu de cachet avec ce que j'ai. Tout est enfin disposé pour me permettre de travailler, les dossiers en place, les stylos alignés, la documentation dont j'aurai besoin... Mais les heures passent et je ne parviens pas à aligner plus de dix lignes. Il me faut préparer une tassé de thé, une fringale soudaine m'envahit ou une impérieuse envie de sortir me prend... Procrastination ? Terreur de ne pouvoir écrire ce que je voudrais et comme je le voudrais ? Je n'ai jamais bien saisi pourquoi tout cela était si difficile et l'était si souvent...

Desenzano, bourgade près du lac de Garde. Ciel gris mais le brouillard s'est estompé. La campagne reprend des formes douces et rondes, routes qui se faufilent à travers de molles collines, très vertes, hameaux paisibles et centres commerciaux modernes... L'Italie .... Dans un peu plus de 45 minutes ce sera l'arrivée à Milano Centrale, puis le métro jusqu'à Porta Garibaldi d'où je prendrai le train pour Paris.
 

[...] Voyage sans histoire. Pas de voisin. Le wagon entre Venise et Milan était propre, confortable, presque vide, les journaux offerts et le café macchiato aussi bon que chez Rosa Salva ne coûte qu'1 euro...  Mais l'accident récent dans les environs de Milan nous a retardé de 21 minutes ! Une exception désormais en Italie. Toute le contraire de chez nous... Pourquoi est-ce que je continue de dire chez nous quand je me reconnais de moins en moins dans ce monde post-moderne qui ne fait que reprendre tout ce que du passé nous avons laissé faire de pire mais c'est une autre réflexion qui mènerait trop loin.

Le TGV français qui assure la liaison Milan-Paris n'a rien à voir, hélas même en première classe. La décoration est agréable, un gris cossu, mais tout est démodé en comparaison avec les Frecciarosse italiens. Exemple du dernier TGV pris entre Lyon et la capitale lombarde : porte de liaison de la voiture qui ne se fermait que manuellement avec un mot écrit à la main pour prévenir les voyageurs ; 2,50 € pour un café noisette (infect) dans un gobelet de carton ; toilettes très usées manquant d'eau et de papier - mais pas d'odeur... Tout cela est vieux, dépassé et absolument pas en corrélation par les prix pratiqués. Le charme de l'Italie, du voyage en Italie, se délite au fur et à mesure des kilomètres, hélas... 

Bientôt le retour dans ce pays où je suis né mais qui a perdu tout charme et tout intérêt à mes yeux. 'est un peu triste. Et puis la ville, bruyante, pestilente qui m'attend... Je sais désormais que mon bonheur et ma paix intérieure sont dans une retraite loin des villes en général, au milieu d'une campagne agréable, paisible et soignée - mais cela je le sais depuis ma toute première jeunesse - ou bien à Venise en dépit de ses édiles totalement pervertis par l'ultra-libéralisme démocraticide auxquels ils sont aveuglément soumis - et les hordes de plus en plus nombreuses de touristes vulgaires...

De ces barbares, il y en avait très peu finalement pendant ce séjour. Le temps était clément pourtant. Du coup la ville était toute aux vénitiens. Active et silencieuse pourtant.  Les vendeurs de colifichets made in China dont raffolent les touristes, bancarelle et boutiques, restaient fermées pour la plupart. Joie. Des jours paisibles donc où j'ai pu retrouver la ville semblable à elle dans laquelle mon coeur et mon âme ont grandi.

 Transcrit en écoutant "Just a song for you" qu'interprète Luca Stavos à la guitare (pour l'écouter c'est ICI)

12 février 2023

Le Retour...

Mille fois pardon aux lecteurs qui m'écrivent, étonnés de mon silence, inquiets ou mécontents de ne plus retrouver régulièrement leur Tramezzinimag. Certes, entre 2005 qui vit naître le premier blog et 2023, les goûts et les habitudes ont changé. De revue en ligne on m'a conseillé de passer aux « brèves », faciles à lire, ce format ultra-court que les nouvelles générations préfèrent... Un jeune lycéen m'avouait candidement l'autre jour « J'aime beaucoup lire mais les gros livres, les longs textes, ça me fait peur » et la jeune fille qui était avec lui ajoutait « Moi, je cherche tout de suite le résumé ou un abrégé ». Ils ne lisent jamais les journaux, encore moins les revues, mais sont au courant de tout instantanément et en permanence, saturés d'images qui frappent...

Trop sollicités par les réseaux sociaux, sur le fond, nous avons pris l'habitude du drame et attendons chaque jour une nouvelle dose de tragédie universelle. Les images flash et choc ont pris le dessus. L'information immédiate plutôt que la réflexion et le commentaire... Il faut faire avec. L'humain est toujours pressé désormais. On peut dire, avec ce que nous avons fait de la planète, que cette fuite en avant, semble donner raison à ces pessimistes qui voient dans tout cela une sorte de suicide collectif ; la fin autoprogrammée de notre espèce, qui peu à peu laisserait se déliter tout ce qui fait l'humain en poursuivant d'épouvantables chimères baptisées Progrès, Croissance, dans un monde sous l'influence négative de l'information en continu, qui distille jour après jour, la peur et l'angoisse et réduit l'espoir et le bonheur à des chimères...

À Tramezzinimag, point de pessimisme ou de pensées mortifères. A l'image de Venise, - qui comme toujours, montre l'exemple - notre chère Sérénissime, qu'on dit depuis longtemps agonisante, remugle d'une civilisation moribonde, voire déjà en décomposition, regardez-la, en dépit de tout et contre attente, elle paraît plus que jamais ardente, vibrante, rayonnante, attirant toujours autant - hélas - des millions de visiteurs ébahis, mais que sa population native ou d'adoption refuse de laisser considérer comme un musée ou un parc d'attractions. Ne contredit-elle pas, un fois encore, toutes ces idées bien noires évoquées plus haut 

Pour conclure, Tramezzinimag reste ce qu'il a toujours souhaité être, une revue qui met en avant Venise et sa civilisation, la beauté de son quotidien, les merveilles de son histoire, souvent source de leçons pour le monde moderne. 

14 mars 2021

L'aventure de Cool Cousin se termine mais le carnet d'adresses de Tramezzinimag demeure !

Les brillants inventeurs du concept de Cool Cousin ont décidé de mettre un terme à l'aventure. Tous les cousins du monde ont pu faire l'expérience de contacts formidables et pour ce qui est de Venise, nous étions cinq à avoir été contactés qui avaient accepté de mettre à disposition, comme on le fait pour des parents venus nous visiter, ce que les jeunes appellent des "spots", donner à voir des lieux méconnus sans crier sur les toits les bonnes adresses et les heureuses trouvailles. La philosophie était simple, joyeuse et intelligente. Quelques milliers de bitcoins plus tard, les ingénieux fondateurs sont passés à autre chose. Ce n'est pas un véritable abandon, beaucoup d'entre nous y ont gagné des amis et avons pu bénéficier de l'exponentielle croissance du Cuz, la crypto-monnaie inventée en même temps que la startup, en 2016... 
 
Mais pour ceux d'entre nos lecteurs qui n'avaient pas suivi, revenons aux débuts. Cool Cousin est une start-up financée par capital-risque (venture backed companies) fondée pour révolutionner la façon dont les gens voyagent. Au départ, une étude sur les nouvelles manières de voyager montrant que le tourisme avait contribué pour la seule année 2016 pour 7,6 billions de dollars à l'économie mondiale, ce qui représentait 10,6% du PIB total mondial, soit un emploi sur 10 sur la planète ! La fameuse génération Y, connue pour son pouvoir d'achat accru, est une force motrice considérable de cette industrie florissante. Les membres de cette génération, aujourd'hui considérée comme la plus grande génération vivante de la planète, dépensent en moyenne 4.500 $ pour en moyenne 35 jours de voyage chaque année. 
 
 
Depuis son lancement en juin 2016, jusqu'à ces derniers mois plusieurs millions de voyageurs ont ainsi utilisé Cool Cousin qui permettait d'explorer d'une autre manière près de 70 villes tout autour de la planète. Pour ce faire, un millier de guides, tous choisis pour inspirer confiance et dénommés les Cousins ont offert leur assistance, donnant des adresses, des conseils, répondant aux questions des cousins vivant sur place. Couronné par le New York Times, le L.A Times, The Guardian et National Geographic comme une « application devenue incontournable pour les voyageurs », Cool Cousin s'est parfaitement positionnée pour devenir le lieu où les voyageurs grand public adoptent la crypto-monnaie.  
« Rechercher des informations de voyage pertinentes en ligne est devenu une tâche impossible. Le modèle commercial qui maintient Internet gratuit a noyé nos flux d'informations non pertinentes, créant une surcharge et des boucles de rétroaction auxquelles nous ne pouvons pas échapper. Les voyageurs chevronnés sont conscients des manipulations en ligne, mais ont encore du mal à éviter les faux-avis, les arnaques et les contenus biaisés stimulés par les budgets marketing des entreprises et les moteurs de recherches ultra-puissants qui modifient sans cesse leurs pages de recherche. En conséquence, une grande partie du temps de vacances d'un voyageur (et d'argent donc) est gaspillée sur des expériences médiocres qui ne correspondent pas à ses goûts, à l'ambiance dont il avait rêvé...»
Les inventeurs de CC l'ont vite compris : la meilleure source d'informations sur un lieu surtout quand il est éminemment touristique, reste un ami sur place, un parent. Un initié de confiance qui connaît vos goûts et peut vous diriger vers des endroits qui vous conviennent. Cool Cousin a voulu être ce qui se rapproche le plus d'avoir un ami de confiance dans toutes les villes du monde.
« Fondé comme un antidote à la frustration croissante des services de voyage en ligne, CC relie directement les voyageurs à des habitants partageant les mêmes idées - alias Cousins - pour un échange ouvert et impartial de connaissances et de services locaux. À l'aide de l'application, les voyageurs peuvent rechercher dans une liste de cousins dans leur destination, explorer leur guide personnel de la ville et obtenir des conseils et des services personnalisés. Les voyageurs utilisant Cool Cousin se connectent en moyenne à 4 cousins et se renseignent sur l'hébergement, le calendrier de leur visite, les problèmes de trajet, les événements actuels et d'autres intérêts logistiques et personnels - exactement ce pour quoi les gens se tournent vers les agents de voyages.» 
Et cela a fonctionné. Comme mes acolytes, je recevais pas mal de messages dont le contenu était parfois surprenant, comme cette jeune femme qui voulait offrir à ses deux mamans un séjour inoubliable à Venise et me demanda de leur trouver un hôtel avec spa dont la chambre ouvrirait directement dans l'eau et leur permettrait de sortir en jetski... Toutes les demandes n'étaient pas aussi caricaturales, loin s'en faut. Et combien de messages de remerciements après, confirmant le plus souvent mes commentaires sur les lieux que je recommandais. Certains sont même revenus et nous nous sommes rencontrés autour d'un café ou d'un prosecco.
 
Je voyais aussi dans ce rôle qu'il m'avait été demandé d'endosser le moyen de diffuser un message sur la fragilité de Venise, la nécessité de se comporter respectueusement avec la Sérénissime, rappelant chaque fois que cela était possible, de respecter quelques règles, de faire autant que possible comme les vénitiens, de chercher à s'adapter... Bref, tous les conseils que les guides devraient - la plupart le font - asséner aux touristes dont ils ont la charge. J'espère que j'aurai ainsi pendant ces années Cool Cousin, modestement contribué à la Défense de Venise ! L'avenir dira si cette idée de la fragilité de Venise, ville vivante et unique, modèle universel dans bien des domaines, se sera répandue suffisamment pour que chaque visiteur aie à cœur, réellement, de la respecter et de la faire respecter...

Avec « La Venise de Lorenzo », qui a reçu depuis les débuts de l'application plusieurs centaines de milliers de visiteurs, les city-guides
Cool Cousin, de Taipei, Melbourne, Londres, Tokyo, Montréal, Vancouver, Dublin, Sao Paulo, etc., ne seront donc bientôt plus visibles en ligne (le 31 mars sera le dernier jour !). 
 
Il faudra désormais passer par Google Maps, en cliquant sur le lien ICI. C'est moins esthétique et largement plus du tout convivial mais «pratique et fonctionnel», à l'image de notre époque pressée et efficace... Tramezzinimag continue de vous recommander ces adresses, beaucoup d'entre vous les connaissent et les apprécient aussi. Nous essaierons autant que faire se peut de tenir cette carte à jour et de l'améliorer. cela rejoint un projet qui nous a longtemps tenu à coeur avec Antoine Lalanne-Desmet d'une carte interactive de la Sérénissime, sonore autant que visuelle, regroupant les lieux préférés de Tramezzinimag, mais aussi des œuvres d'art méconnues ou célèbres, des textes d'auteurs italiens ou français, de la musique, des vidéos... Un gros boulot, mais quand on aime Venise et qu'on veut la montrer dans sa vraie réalité, on ne compte pas n'est-ce pas ?


22 janvier 2020

Trop de touristes ça tue le tourisme ou pas ?



Question fondamentale que devraient se poser toutes les villes du monde qui sont envahies périodiquement pour certaines, en permanence pour les autres. Cet afflux quasi permanent de hordes que nous dénonçons depuis le début sur ce blog est-il bénéfique ou bien seulement toxique, éminemment nocif pour les autochtones et leur quotidien ? Difficile sujet finalement car il ne s'agit pas de toucher à la liberté de mouvements des gens, à leur envie de découvrir à leur tour les merveilles que recèlent notre planète. 

© Tramezzinimag - 01/2020.
J'étais hier matin sur une terrasse au soleil, quelque part dans un quartier relativement excentré de Venise. Une lumière exquise sous un froid de canard, les montagnes enneigées à l'horizon (moins blanches que l'an passé à la même période cela étant) des vols de cormorans pour rayer un ciel bleu sans nuage. Je me prends souvent dans ce lieu le matin pour lire les journaux avec un macchiatone bien chaud et des croissants fourrés que je passe prendre chez Rosa Salva (avec souvent un premier macchiato au comptoir dans cette fameuse pâtisserie située au pied de la statue du Colleone. Un de mes rites vénitiens, comme les tramezzini partagés avec les chats de l'Ospedale voisin. Mais là n'est pas mon propos (J'en reparlerai dans un prochain billet.)

J'étais donc attablé au soleil, quand deux français se sont installés à quelques tables de moi. Je n'écoutais pas particulièrement leurs propos mais soudain une phrase impossible à entendre sans réagir m'a poussée à intervenir (en français). Dans ces cas, je prensd inconsciemment une voix un peu différente et avec un accent italien, voire vénitien - serai-je prétentieux en fait ? - en m'excusant de me mêler de la conversation, j'essaie de rétablir la vérité. L'homme, habitant à Barcelone racontait qu'il n'avait rien mangé de vraiment bon ici et que tout était cher. La jeune femme, sa sœur ai-je appris un peu plus tard et qui vient de Beaune, temporisait les critiques. "Tu comprends dit-il, ici on me parlait de délicieux tapas mais je n'en ai pas vu dans les restaurants".

A deux pas d'ici, le long de la Fondamenta de la Misericordia, à Sant'Alvise, une pléthore de cafés et d'osterie, d'enoteche, propose chaque soir des centaines de kilos de ciccheti, nos tapas à nous pour accompagner les centaines d'hectolitres de vins blancs et rouges, de bières et de spritz qui sont consommés par les vénitiens et les étudiants premiers animateurs de ces lieux,sans parler des concerts et bœufs improvisés très souvent, folk, blues et jazz, mais aussi depuis quelques années de musique baroque avec le désormais fameux Bacharo Tour, joli et ingénieux jeu de mots sur le Bach des cantates et le terme bacaro qui désigne en vénitien ces bars où on se désaltère et mange dans façon depuis des siècles. Je leur ai parlé de tout cela. Encouragés, ils m'ont demandé quel conseil pour le temps qu'il leur restait à Venise (l'après-midi). A l'albergo où l'homme avait logé, on lui avait conseillé l'inénarrable - et doté de vraiment peu d'intérêt - un musée privé consacré à la torture et aux mystères, un truc pseudo-culturel attrape-gogos fort cher au demeurant pour ce qui est proposé aux visiteurs...



Cela m'a fait penser à cette émission que diffusa France-Culture l'été dernier. Elle est encore disponible en podcast (ci-dessus). Un point de vue et des échanges intéressants. 

Beaune, Venise, Bordeaux, des villes bien différentes mais liées par le même "contrat" avec l'UNESCO, dont l'inscription au Patrimoine de l'Humanité renforce l'attirance des touristes, amenant de plus en plus de visiteurs qu'il faudrait préparer, accompagner dès avant leur séjour. la jeune femme de Beaune m'xpliqua ainsi la difficulté pour les habitants de trouver désormais à se loger, les prix qui grimpent, les commerces de proximité qui ferment et que remplacent des boutiques de pacotille. Je leur parle des Grandi Navi, de la maternité qui a failli fermer, comme certaines écoles, les boulangers, les bouchers, les épiciers qui sont remplacés par des magasins de masque et de verroterie made in China, et les loyers qui ne cessent de monter obligeant bien des vénitiens à quitter le centre historique pour habiter toujours plus loin sur la Terraferma. Même chose partout. C'est un constat lourd et triste.

N'est-ce pas seulement le combat de plus en plus vif et outré entre le profit et la beauté, entre le profit et la liberté, le profit et la vie ? Ce paradigme insupportable qui place la croissance et l'argent avant tout le reste et dévore la planète comme le cœur et le bonheur des gens ? C'est ce qui rend Venise si importante. Car à Venise, tout cela s'est déjà joué et depuis des siècles. Les vénitiens d'autrefois ne furent pas de doux anges rêveurs. La ville fut une sorte de New York médiéval, ou pour reprendre les propos de certains historiens et économistes, Venise demeura ce que fut la Grande-Bretagne au XIXème siècle, la reine du commerce. Pendant cinq siècles de 1100 à 1600, elle domina l'économie mondiale, commerçant avec le monde de son époque, depuis la Baltique jusqu’à la Chine, en passant par l'Afrique. L'argent y a toujours eu une place privilégiée, poussant même ce peuple de chrétiens à devenir parfois pire que les marchands du Temple. Les vénitiens n'ont-ils pas détournée la foi des princes d'occident et de leurs peuples qui furent à l'origine des croisades, à leur unique profit. Gagner sur tous les tableaux : vendre des bateaux, des armes et des mercenaires et se servir après la bataille, récoltant un extraordinaire butin d'or et d'argent, d’œuvres d'art et de main-d’œuvre. Cela a fini par leur coûter liberté et fortune. Il aura suffit d'un peu moins de trente ans après la trahison du petit corse pour que la république déjà bien affaiblie en 1797 mais encore richissime, soit totalement anéantie, ruinée, vidée de ses forces vives et pendant les années que dura l'empire de l'aigle, de ses trésors artistiques aussi.

Avoir déjà vécu tout cela et demeurer entière, debout, vivante, n'est-ce pas une leçon , un exemple. Les civilisations sont mortelles. Certaines ont plusieurs vies. Le lion ailé et les chats ne furent pas un symbole poétique. Venise est un merveilleux exemple de ce qu'il faut faire et de ce qu'il ne faut pas faire. Un laboratoire pour aider à la réflexion moderne sur la ville de demain. Depuis longtemps, des architectes, des urbanistes se sont inspirés de son modèle. Des milliers de pages d'études ont été publiées qui montrent combien l'invention de Venise, les méthodes qui lui ont permis de survivre, ses règles et ses lois peuvent orienter les politiques urbaines et sociales de la Ville contemporaine et préparer celles de demain. Les réflexions actuelles - non pas celles des politiques trop enchaînés au modèle financier ultra-libéraliste mais aux groupes liés à la Convention de Faro, dont forcément on parle peu, offrent, une voie nouvelle au sein de la Communauté européenne, grâce à ce document dont l'objectif est de mettre en avant les aspects importants de notre patrimoine dans son rapport aux droits de l’homme et à la démocratie. Elle défend une vision plus large du patrimoine et de ses relations avec les communautés et la société. La Convention est née pour nous encourager à prendre conscience que l’importance du patrimoine culturel tient moins aux objets et aux lieux qu’aux significations et aux usages que les gens leur attachent et aux valeurs qu’ils représentent. C'est un autre paradigme qui est proposé et Venise en est le laboratoire naturel.
Si ce sujet vous intéresse, voici quelques lectures conseillées :

Jean-Claude Barreau
Un capitalisme à visage humain : 
Le modèle vénitien
Fayard, 2011

Présentation de l"éditeur : Venise n’a pas toujours été une ville morte, une ville musée saturée de touristes telle que nous la connaissons aujourd’hui. Durant cinq siècles, la Sérénissime fut une cité grouillante, commerçante, souvent belliqueuse, à la tête d’un empire qui domina une grande partie du monde occidental et oriental, avant de céder la place à la Grande-Bretagne.Comment un républicain aussi convaincu que Jean-Claude Barreau peut-il choisir l'oligarchie vénitienne comme modèle pour notre société ? Parce qu’elle inventa un capitalisme intelligent, respectueux de son peuple, fondé sur le sens de l’État de ses élites. Parce qu'avoir de l'argent impliquait plus de devoirs que de droits. Bien avant les protestants de Max Weber et leur célèbre éthique, les Vénitiens inventèrent le capitalisme moderne (la Bourse, les banques, la lettre de change, la comptabilité double), mais aussi l’écologie au quotidien, une certaine forme de laïcité, le non cumul des mandats et la justice égale pour tous. Parce que les riches qui dirigeaient ce monde avaient à cœur de le préserver, de le faire fructifier et non de le consommer. Comment construire un capitalisme à visage humain ? En ces temps de crise, la question est d'une grande urgence. Venise nous donne une partie de la réponse et Jean-Claude Barreau une magistrale leçon d'économie politique.   

Vincent Freylin 
Venise ou le capitalisme vertueux 
in Valeurs Actuelles, 03/03/2011

27 novembre 2019

Ce qui est important à Venise c'est de toujours venir avec un projet

Quelle belle introduction que ces mots de l'écrivain-éditeur Robert de Laroche à une réflexion sur l'esprit du voyageur se rendant à Venise. Tramezzinimag s'identifie totalement à cet état d'esprit. 

Un projet, cela peut concerner tellement de choses. Le projet d'y écrire un livre, d'y faire de belles photographies, de vivre dans sa plénitude un amour, d'y retrouver des amis, de donner à voir les merveilles de cette ville unique au monde, de bien manger, de se reposer, de de trouver ou se retrouver aussi... L'essentiel est de sentir combien l'adéquation de notre âme avec la ville est importante. Jamais on ne revient indemne de cette rencontre magique avec la Sérénissime.

Ses blessures récentes, la crainte que nous avons tous, mêlée du secret espoir qu'une fois encore, Venise se relèvera et triomphera, tout doit nous inciter à prendre à bras le corps le combat qui doit être celui de tous, ses habitants, ses amoureux, ses visiteurs. Car il faut faire vite et ne pas baisser les bras. Nombreuses sont les organisations, locales ou internationales qui sont d'ores et déjà engagés dans la bataille qu'il faut mener contre des adversaires redoutables : la Nature en colère et le changement climatique, la cupidité de certains édiles, l'indifférence des politiques, les habitudes individualistes qui nous éloignent trop facilement du bien commun pour ne s'inquiéter jamais que de notre propre confort, de notre sécurité et de nos petits avantages.



Tramezzinimag a depuis longtemps repris à son compte cette idée que tout ce qui advient à Venise, ce qui est bon pour elle ou mauvais au contraire, a à voir avec l'humanité entière. Non pas tant ou pas seulement pour ses richesses artistiques et culturelles qui en font un élément unique et fondamental du patrimoine universel, mais parce que Venise est depuis sa naissance, un modèle.

Son organisation, ses codes, le mode de circulation des hommes et des marchandises, son génie de l'aménagement urbain, ses inventions techniques, son respect d'un environnement naturel pourtant hostile et difficile. Modèle aussi aujourd'hui, mais trop souvent d'une manière négative, avec l'inertie de son administration et les mauvais choix des décideurs et des politiques,  l'abandon des pratiques ancestrales de protection et d'entretien de la lagune et de la ville, la méconnaissance d'éléments fondamentaux pour sa survie. Tout à Venise peut être une leçon pour le reste de la planète. 

Les choix qu'il faut faire aujourd'hui seront déterminants pour l'avenir de Venise et des vénitiens. Ils le seront aussi pour l'Humanité. La superbe solidarité qui s'est déployée après les dernières inondations s'est montrée incroyablement efficace dans sa spontanéité et dans l'énergie déployée. L'aide d'organisations et d'associations locales et d'ailleurs, en plus de rasséréner les habitants sous le choc, a regonflé l'énergie de tous et tout le monde s'est mis au travail. Venise a montré au monde que le changement climatique n'était pas une invention de rêveurs et que notre survie, celle des créations artistiques parmi les plus grandes et géniales soudain mises en péril, dépendait désormais de notre bonne volonté, de notre réaction à l'impéritie des gouvernants et des administrations incapables d'anticiper, de prévoir et d'inventer de nouvelles solutions.

A notre humble niveau, il nous parait plus que jamais important d'inciter un tourisme réfléchi, responsable, utile à tous plutôt que ce tourisme de masse juste motivé par les gains qu'il génère pour de grosses sociétés de voyages et de croisières et ceux qui au passage touchent des gratifications. L'esprit du voyageur est fait d'amour et de respect, d'ouverture d'esprit et de disponibilité totale à l'autre, à son univers, à son mode de vivre et de penser. 

Et s'il faut appeler solennellement à renoncer à fouler le sol de la Sérénissime à certaines périodes, s'il faut se contraindre dans notre envie d'y venir, que celle-ci devra prendre une autre forme que les actuelles descentes dans la lagune par milliers, comme descendent les sauterelles sur les champs de la Judée dans les textes bibliques. 

Venise existe autant en vrai, au milieu de son éco-système, qu'en virtuel sur internet, au cinéma, dans les livres et les disques. 

Peut-être faut-il s'en imprégner, s'en contenter le plus souvent et réserver une visite à la Sérénissime seulement lorsqu'on a l'assurance de ne pas empiéter sur le quotidien de ses habitants, en petits groupes ou individuellement, avec respect et discrétion. 
Peut-être faut-il réguler autoritairement les interventions des voyagistes et la présence des camelots et des vendeurs de bimbeloterie néo-vénitienne Made in China. 
Peut-être faut-il imposer des quotas de visiteurs quotidien ? 
Peut-être faut-il favoriser les séjours d'études, inventer des séjours d'immersion dans la vie vénitienne, sa langue, sa culture ? 
Peut-être aussi faut-il démolir le pont qui relie la cité des doges au continent et ne garder que l'accès par voie ferroviaire et maritime ? 
Peut-être faut-il totalement interdire les Grandi Navi qui partent de Venise ou y font escale ? Peut-être faut-il concevoir une Vensie-bis ouverte à tous comme on a créé Lascaux-2 pour ne pas détruire Lascaux ? 
Peut-être faut-il organiser une gestion internationale de la ville avec un financement différent et un gouvernement autonome pour lui redonner une autonomie de mouvement protégé de la bureaucratie italienne et contrôlé financièrement par l'ONU ou le Conseil de l'Europe ?
Peut-être faut-il enfin écouter les spécialistes de son écosystème autant que ceux qui connaissent son histoire et son passé, et utiliser les méthodes ancestrales qui ont fait leurs preuves plutôt que de soit-disant miraculeuses solutions techniques coûteuses et sans garantie de fonctionnement ?



Mais, à notre niveau, humblement, garder en tête que venir à Venise passe par une réflexion et un projet clair qui doit demeurer compatible avec ce qu'elle est et ce qu'elle peut offrir. A Venise, il faut abandonner l'idée d'amener avec soi son mode de vie habituel, son rythme quotidien et les outils habituels. 

Comprendre que l'absence d'automobiles et donc de danger n'autorise pas pour autant de bivouaquer sur chaque pont pour avaler de la malbouffe de type Mc Donald ou kebab de dinde, en laissant derrière soi canettes et papiers gras, que l'étroitesse des rues ne permet pas d'avancer en groupe compact sans respect pour les habitants qui travaillent ou se rendent au marché ou à l'école, que s'entasser devant le pont des soupirs pour se photographier devant avec une perche et son téléphone ou au milieu du pont de l’Accademia sans jamais être capable de comprendre où l'on est vraiment et ce qu'il y a d'unique et de fort dans le paysage qui nous entoure devient un crime quand plusieurs milliers de gens à la fois agissent à l'identique. Ou, pour parler le langage que notre monde comprend mieux, cela a un coût terrible pour la ville...  Et plus clairement encore, c'est d'un autre paradigme dont il s'agit dans la relation que l'on doit bâtir avec l'idée de Venise. Question d'éducation et de compréhension.

Notre monde a cessé d'apprendre à ses enfants que le plus important est de comprendre afin de mieux agir et donc de mieux vivre. De savoir et pouvoir résister aussi quand cela devient nécessaire. Tout ce que nos gouvernants et nos financiers n'apprécient guère. Sans la compréhension, la personne reste sous tutelle, manipulable et corvéable... 

Et vous, amis lecteurs, qu'en dites-vous ?

07 août 2019

Les vénitiens, les chats et la tendresse d'un regard : Nicolas Cytrynowicz, photographe.

Les hasards des promenades sur internet à la recherche de nouveautés, de sons, d'images qui pourraient varier un peu l'ordinaire des jours, offrir aux lecteurs de Tramezzinimag un autre regard, des idées différentes, matière à réflexion, soutien à nos états d'âme, rire ou nostalgie... La très belle voix de la splendide Lizz Wright, pleine de poésie, accompagnait mes pérégrinations hier soir à la recherche de photographies que je ne trouvais pas. Puis soudain, une trouvaille. Un site qui n'est plus alimenté depuis quelques années, avec en légende de l'image - nostalgique -  de Venise (la rambarde en fer forgé d'un pont de Venise) sur laquelle je suis tombé, cette phrase de François Mauriac que m'avait envoyé Antoine il y a fort longtemps :
"On ne quitte pas Venise, Monsieur, on s'en arrache. 
Un séjour à Venise c'est une étreinte."
Évidemment, si ça commence ainsi, il y a de fortes chances que l'auteur du site, un certain Nicolas Cytrynowicz, soit une belle personne. En phase avec l'esprit Tramezzinimag. Au fil des pages de son blog, j'ai glané quelques bijoux. Des clichés très simples, tous imprégnés d'un respect et d'une grande poésie. En voici quelques exemples (à visionner en écoutant la merveilleuse chanson de Miss Wright, «Reaching for the moon» ci-dessous). Des deux, vous me direz des nouvelles.

 

 
Vous connaissez ma fibre investigatrice. Bien que n'étant aucunement de la trempe du flamboyant Flavio Foscarini (ceux qui auront suivi mes avis et auront lu la Vestale de Venise me comprendront - et les autres qu'attendez vous pour courir le faire ?), j'ai voulu en savoir plus sur l'homme qui a ce regard aussi doux sur les gens, sur Venise. J'ai découvert des pages très belles sur les chats, des photographies de voyage à travers le monde. Je puis vous dire que le photographe vit dans l'est de la France, qu'il travaille ou a travaillé pour aider les autres à se mieux porter mentalement par de l'accompagnement personnel (comme les journalistes, voilà que je flotte dans l'à-peu-près. 


Trois photographies m'ont particulièrement ému et serviront de conclusion à l'hommage que je souhaitais adresser à ce monsieur, l'une représente un jeune garçon et un chat, quelque part en Chine, en 2010, je crois. Il s'agit de Thomas, le fils du photographe. Devenu un talentueux photographe bien engagé dans cet art aujourd'hui (voir ICI), l'autre une jeune fille au regard très beau et la dernière, Nicolas Cytrynowicz lui-même, sur la dernière page de son blog, avec pour seule légende "Au-revoir".
   
©Nicolas Cytrynowicz
©Nicolas Cytrynowicz
©Nicolas Cytrynowicz
Mes remerciements à Nicolas Cytrynowicz pour la publication de ses photographies et à son fils Thomas.