VENISE, UN LIEU MA ANCHE UN VIAGGIO NELL'EUROPA CHE MI PIACE NOT THE ONE OF THE GLOBALIZATION, MAIS CELLE DES NATIONS, DES PEUPLES, DES CULTURES, PATRIA DELLA DEMOCRAZIA DELLA FILOSOFIA DELLA STORIA LA REINE DES VILLES AU SEIN DE L'EUROPE, REINE DU MONDE
Nous y sommes, c'est aujourd'hui la veille de Noël. Comme le chante Andy William, «It's the most wonderful time of the year» pour le monde.
Campo S.barnaba. 10:45 ce matin
Hélas, le joli temps, froid mais ensoleillés des jours précédents, s'en est allé. La Bora souffle depuis avant l'aube, ciel gris et bas. Mais Noël est dans tous les esprits. Les gens se hâtent pour faire leurs derniers achats, les préparatifs de la fête vident les comptoirs de leurs gâteaux et autres gourmandises.
Confortablement installé avec une bonne tasse de thé, seul dans la maison, j'observe les assauts du vent contre les arbres du jardin. des volets battent. Pas de sirène, la marée n'est pas très forte, il n'y aura peut-être pas d'Acqua Alta. Temps idéal pour la lecture.
En rangeant mes livres restés depuis des mois dans des cartons, j'ai retrouvé un très beau texte de François Lerbret paru chezLe temps qu'il fait.Retrouvé le même bonheur qu'à ma première lecture (voir le Coups de Cœur n°53). En revenant du café où j'aime prendre mon macchiato matutinal et lire le journal, passant comme chaque matin par le campo San Barnaba, j'ai eu envie d'inviter à nouveau les mots du livre. J'ose croire que ces quelques lignes de François Lerbret donneront à mes lecteurs l'envie de le découvrir (ou de le relire).
« Coincé entre un rio étroit, une église et les façades blanches et roses de ses maisons, le petit campo San Barnaba est un carré que les passants traversent sans paraître le remarquer, attirés sans doute par le campo Santa Margherita tout proche, vaste triangle semé d'arbres, de bancs et de terrasses qui fait office de piazza Navone du Dorsoduro. Aussi cette petite place aménagée au xvre siècle est-elle un endroit propice à l'observation, sorte d'intime avant-poste à l'animation de sa voisine, d'autant plus appréciable qu'il n'en possède pas la carrure mondaine. Le campo rayonne d'une aura populaire depuis que Katharine Hepburn y fut filmée par David Lean et qu'Indiana Jones, poursuivi par les sicaires d'une société secrète, y émerge d'un égout au milieu de dineurs effarouchés. La bouche d'égout n'existe plus- elle fut comblée après le tournage -, décor éphémère dans le grand théâtre immobile de Venise, réinventant la ville avant de lui laisser la plaisante cicatrice de l'imaginaire. J'aime par-dessus tout cette place si favorable - me semble-t-il - à l'arrêt du temps, coupée du reste de la ville comme le sont ici mille lieux, visage parmi d'autres d'un même cœur de labyrinthe toujours renouvelé et que l'on n'attend pas. »
Je ne résiste pas au plaisir de rediffuser cet extrait mythique du film de David Lean cité par François Lerbret.
En passant sur le campo San Bortolo j'ai jeté un coup d’œil sur le prompteur de la pharmacie d'Andrea Morelli. Trop de monde déjà pour aller saluer les pharmaciens. Le chiffre tombé en dessous des 50.000 habitants, certes ne tient pas compte des étudiants vivant ici (quasiment 50.000), et ne comptabilise que les habitants du centro storico. Un autre compteur existe sur la Strada Nova qui inclut l'ensemble de la population de l'entière commune, c'est à dire avec Mestre, le Lido et l'ensemble des îles de la lagune. Essayé d'expliquer cela aux amies avec qui je suis ici en cette fin décembre. Venues pour passer du bon temps et faire ce que font tous les touristes à Venise, le dépeuplement catastrophique de la ville et le rôle délétère de l'infestation touristique non régulée ne les concerne pas.
Je les comprends ; après tout cette situation anxiogène colle mal avec leur désir de «passer du bon temps» sans «se prendre la tête». Comme la majorité des visiteurs, elles sont naturellement sous le charme, mais ne sachant rien de l'histoire et des particularités de la Cité (c'est à peine si elles comprenaient qui étaient les doges et que Venise a été pendant plus de mille ans une puissante république à l'influence mondiale), ces informations somme toutes assez prégnantes et inquiétantes ne les touchent guère. C'est normal. Ce qu'elles voient, c'est la foule qui déambule dans un décor unique, des vitrines alléchantes, des restaurants partout, et elles suivent comme la majorité des visiteurs, les circuits classiques, les recommandations de ceux qui sont venus avant eux. J'ai donc renoncé à expliquer ce qui ne va pas, à décrier ce côté Disneyland qui peu à peu détruit lo spirito della Città. Avec le risque qu'un jour il n'y ait plus un seul vénitien vivant dans le centro storico.
J'ai retrouvé cette citation de Foenkinos issue de son roman «Vers la beauté», qui s'adapte bien à cette forme de tourisme d'aujourd'hui avec lequel j'ai bien du mal ; Dans son roman, Antoine, le protagoniste, est un éminent professeur aux Beaux-Arts de Lyon qui a tout lâché pour des raisons que le livre va nous amener à comprendre est parti à paris où il a trouvé un emploi de gardien de salle au Musée d'Orsay. C'est son premier jour, le premier jour aussi de l'exposition Modigliani, artiste sur le quel il a écrit et dont il est un spécialiste reconnu.
Il n'a pas vraiment la possibilité d'observer l'un de ses tableaux favoris, un portrait de Jeanne Hébuterne, tellement la foule est dense qui se presse dans les salles dévolues à la rétrospective. Il a du mal à comprendre comment il peut être d'apprécier des tableaux dans de telles conditions.
« Bien sûr, c'est une chance d'accéder ainsi à la beauté, mais quel était le sens de cette observation au milieu d'une foule, en étant pressé et oppressé, et parasité par les commentaires des autres spectateurs ? »
Et l'auteur décrit sur plusieurs lignes l'état d'âme d'Antoine après avoir envisagé celui de la pauvre Jeanne qui n'aurait pu imaginer que le monde se presserait pour voir son visage
« enfermé à jamais dans un cadre.» [...] « De sa position assise, il allait parcourir l'étendue de la sociologie humaine.»
Mais revenons à nos considérations sur l'hyper tourisme qui ravage les villes d'art depuis quelques années, Antoine donc entends et voit la foule se répandre devant les toiles exposées :
« Certains ne disent pas J'ai visité le musée d'Orsay» mais "j'ai fait Orsay", un verbe qui trahit une sorte de nécessité sociale ; pratiquement une liste de courses. Ces touristes n'hésitaient pas à employer la même expression pour les pays : "J'ai fait le Japon l'an dernier..." Ainsi, on fai les lieux maintenant. Et quand on va à Cracovie, on fait Auschwitz.»
Que rajouter sinon paraphraser la phrase de Philippe Meyer quand il animait son émission sur France Inter, « Nous vivons une époque moderne »...
J'aime sortir tôt dans les rues à Venise. Les touristes n'envahissent pas encore la ville où fourmille déjà sa vraie vie. L'unique ville au monde où l'on n'est pas dérangé par le bruit des automobiles, leurs klaxons et leur laideur. Le kiosque sur le campo Sant'Angelo n'est plus tenu par le vénitien DOCG* avec qui j'aimais bien parler un peu avec lui, échanger quelques mots en dialecte, en lui achetant le journal. Son remplaçant est bengali, il parle italien avec l'accent d'ici. Mais il ne vend plus de magazines ni d'autres journaux que les quotidiens les plus demandés par les vénitiens. Comme partout ailleurs, les kiosques ferment et sont remplacés par des kiosques attrape-gogos avec les sempiternelles bimbeloteries, canotiers, fanions, gondoles en plastique, et autres colifichets fabriques en Inde ou en Chine par millions d'unité... Généralisation de la culture de l'inculture... En quelques années, beaucoup de kiosques à journaux ont fermé ici, comme partout ailleurs. C'est triste.
Lu mon journal en sirotant un macchiato et un croissant près du ponte dei Pugni, chez Majer qui ouvrait juste. Accueilli par le toujours charmant sourire des serveuses. Peu de monde encore, que des gens du quartier. Là encore, des mots échangés sur le brouillard, le froid. Douce odeur de pâtisserie et de café. Et toujours ce silence extérieur. Après une longue absence, je ressens encore et toujours ce besoin peu mature de me rassurer sur la légitimité de ma venezianité. Après tout, à l'époque que nous vivons, dans ce monde en train de devenir (redevenir) fou où tout ce qui compte est dans l'instant, où l'ignorance et l'égoïsme semblent devenues la règle et l'image faussement pudiques de plus en plus partagées partout et aux yeux de tout, quelle importance ? Chi se ne frega !
Venise en m'accueillant comme elle m'accueille depuis mon arrivée, m'aide à oublier tout cela, mes doutes et mon malaise, tout autant que cette période difficile et anxiogène que nous vivons. Quand je suis de retour, tout en elle, je me sens à chaque instant tellement bien, comme l'enfant dans le ventre maternel. Ce n'est pas un refus du monde et des tristes réalités, ce n'est pas la nostalgie des temps passés, la recherche d'un monde disparu que je n'ai pas vécu. Bien au contraire, immuable et pourtant gravement blessée, toujours altière et indifférente, elle continue de traverser les siècles et reste identique à celle de nos ancêtres, moins riche moins puissante, moins crainte et détestée, elle est de notre temps aussi. En elle, la modernité est un accessoire, un outil mais pas un tyran qui impose de jeter et ignorer tout ce qu'il y avait avant. La ville millénaire qui par sa gloire et sa splendeur prolongea Byzance et son empire est aussi un centre de la culture et de la création contemporaines. Mais il suffit de quelques pas pour se retrouver dans un monde hors du temps. R. me disait avec justesse en arrivant : « j'ai l'impression de marcher dans un rêve, dans un décor de cinéma et en même temps de traverser plusieurs temps ». J'ai aimé sa joie en disant cela, et l'émotion dans ses yeux. Je savais qu'elle apprécierait et comprendrait la ville.
Toutes ces pensées me viennent en avançant dans le caigo plein des odeurs de la lagune et de ses eaux. Sensation unique qui me rappelle parfois les matins de Londres quand j'étais jeune garçon, lorsque le smog envahissait la ville et qu'il y avait un employé des transports qui avançait à côté des bus avec une lanterne comme au XIXe siècle, installé sur le pont supérieur, j'ouvrais la fenêtre pour sentir cette odeur unique qui mêlait des remugles de fumée, de tourbe, de feuilles mortes...
Sur le campo, une dame a sorti son chien, une autre la rejoint. Elles papotent un instant puis s'éloignent. Un des gondoliers qui a sa gondole vient d'arriver. Je retourne à Santa Fosca reprendre mes bagages. Trop chargé, trop pris de livres que je ne lirai certainement pas. Dans les années 80 on trouvait partout des fachini (porteurs) qui se chargeaient contre 1000 ou 2000 lire de transporter vos bagages. Ils étaient le plus souvent jeunes et affables. les plus vieux travaillaient sur les quais de la gare ou à Piazzale Roma.
Discussion à bâtons rompus avec certaines des jeunes femmes qui gèrent la bibliothèque. Pas du tout aimé les modifications apportées par la nouvelle directrice. Constaté aussi que l'esthétique de Carlo Scarpa est de plus en plus trahie, «déconstruite» a posto certainement pour faire moderne.
Combien tout cela est provincial. le prétexte était de rendre la Fondation et ces lieux admirablement parfaits, faciles d'accès aux populations délaissées (sic) par la culture bourgeoise et qui devraient se sentir plus à l'aise dans des lieux où on a l'impression d'avoir des tags et autres grafs inesthétiques sur les parois centenaires...
On dirait finalement que la blancheur trop propre et polie des murs, est pour la dame et son équipe de modernistes une offense à «la différence». C'est tellement convenu, tellement cliché ! Mais bon, la QS est toujours là et on peut ne regarder et voir que ce qui trouve grâce à nos yeux et laisser le reste. la bibliothèque même ouverte moins souvent et moins longtemps, reste LA bibliothèque la plus agréable de Venise. C'est le plus important. Hélas les horaires nocturnes ont sacrément ét réduits. manque de personnel selon la version officielle... Combien d'étudiants pauvres seraient heureux d'y travailler comme gardien et bibliothécaire la nuit. Mais les contraintes administratives de la bureaucratie européenne en kont décidé autrement...
On va encore me traiter de réactionnaire mais je suis intraitable quand il s'agit d'esthétique et de beauté. La laideur des faubourgs peinturlurés de hiéroglyphes sauvages, sombres et sales me révulse. Heureusement, la nature reprend vite le dessus et partout poussent du lichen et des herbes folles qui font vite oublier ces tristes horreurs qu'on voit le long des voies quand on voyage en train et leur rendent une certaine poésie bucolique.
L'entrée originelle de la fondation. Merveilleuses construction de bois et de bronze. C'était avant la restauration des années 2000par Botta que je trouve moyennement réussie
C'est à chaque fois la même sensation. Après des heures de voyage à travers la campagne italienne, soudain je sens une fièvre monter en moi, excitation et malaise en même temps... Si le train pour Milan était bondé, celui pour Venise est loin d'être plein. Nous sommes une dizaine à tout casser dans la voiture. Des italiens pour la plupart et une dame allemande ou scandinave. Pas de bruit. Certains travaillent, d'autres lisent ou somnolent.
Je profite de la douce latence du voyage en train pour relire les pages non retenues de mon journal des années 80. J'envisage de publier une nouvelle version de “Venise l'hiver et l'été, de près et de loin” qui est épuisé. C'est tant mieux car cette première édition était truffée d'erreurs, de fautes, de maladresse typographiques. La distribution fut une catastrophe mais l'entier tirage fut vendu. Rétrospectivement j'ai honte de cet ouvrage qui fut relu pas moins de six fois. Mes lecteurs ne s'en sont pas offusqués mais l'éditeur que je suis devenu rase les murs quand on mentionne l'ouvrage. Je ne renie pas son contenu, peut-être trop édulcoré, mais une nouvelle édition entièrement revue et complétée s'impose.
J'ai pris avec moi plusieurs de mes carnets et j'en ai deux ou trois restés dans mes cartons à Venise. Si je garde assez clairement le souvenir ma vie vénitienne de l'époque, je redécouvre des passages oubliés. Comme cette citation non reprise dans le livre, notée un 19 décembre il y a quarante deux ans :
19 décembre 1985.
«Une destination n'est jamais un lieu, mais une nouvelle façon de voir les choses. » (Henry Miller).
Dans une semaine Noël. Rien n'est vraiment décoré ici et c'est un peu triste. Venise semble recorquevillée sur elle-même. Beaucoup de gens sont partis déjà. La ville est vide, sale, balayée par un vent glacial.
Je pars bientôt mais puis-je parler d'un voyage ? Je rentre au bercail, auprès de ma mère et nous fêterons la naissance du Christ à la campagne chez mon frère. Ce sera joyeux et tranquille. Je ramène des cadeaux pour tout le monde. Je sais déjà que le temps des ripailles et des retrouvailles passé je n'aurai qu'une hâte : rentrer à Venise. Rien n'y est certain, rien d'établi encore. des prémisses
La protection du consul et la bienveillance de la communauté française, mes amis étudiants, mes professeurs passionnants... tout devrait me rassurer. C'est mon chemin bien que parfois le doute surgisse à l'improviste.
Besoin immodéré de méditation et de prière. J'ai parfois le désir - et la douce tentation - de devenir moine...Peut-être devrai-je répondre à la proposition de Frère Roger et rejoindre quelques mois la communauté à Taizé ?
Ma valise est prête. Son contenu me réjouit. Il en émane un peu de cette magie de Noël dont j'ai la nostalgie. Même le sapin décoré par Agnès et sa mère au palais semblait bien timide. Les vénitiens - comme tout le monde en italie - fêtent davantage la Befana, en janvier. Vrain jour de liesse bien plus que Natale, surtout pour les enfants qui reçoivent leurs cadeaux.»
A Vérone des jeunes gens sont montés. Il y a peu de monde sur les quais des gares que nous traversons. La lumière est toujours aussi belle, le ciel dégagé avec un beau soleil d'hiver qui magnifie les façades et les visages croisés. J'aime le temps qui s'étire quand on voyage en train.
Nous quittons Mestre et cette tension délicieuse qui me prend tout entier avant même que se profile à l'horizon la silhouette de la ville aimée, devient plus intense. La phrase de Gide «Nathanaël, je t'apprendrai la ferveur !» me vient à l'esprit, petite musique joyeuse et mélancolique à la fois. Chaque retour à Venise est une grande nostalgie. Et cette fois particulièrement sans que je puisse l'expliquer.
Je devrais me réjouir de cette opportunité, cadeau de la Providence et d'une amie qui a pu disposer de l'appartement que loue à l'année son administration. Doté de trois chambres et de deux salles de bains, il est situé derrière les jardins de la Pensione Accademia. à deux pas de la Toletta où nous avions vécu il y a quelques année avec les enfants. Pourtant depuis des semaines un pressentiment, un malaise s'est immiscé en moi.
Le désir toujours aussi violent dêtre à Venise l'a emporté mais en dépit de ma ferveur intacte, j'ai une boule à l'estomac sans aucune raison. Je vais retrouver ma ville, mes livres, mes amis, mes habitudes et je suis juste sollicité par mon amie R. qui loue l'appartement pour leur montrer la Venise des vénitiens, loin des troupeaux de touristes.
Tout ce que j'aime faire : initier des gens à la vie et aux traditions vénitiennes et peut-être déceler, de naturellement bons vénitiens comme disait Henry de Régnier comme ce fut le cas en 2023 avec Florence cette amie qui venait pour la première fois. Elle s'était litérallement fondue en quelques heures dans la vie locale, se calant d'instinct - et en s'en régalant - de notre mode de vie au quotidien.
Un régal pour moi qui sortait de mon chapeau de nouvelles choses qu'elle recevait et percevait. Ce fut le cas avec Antoine, comme avec mes enfants - mais là n'était-ce pas naturel ? - avec Dominique le petit frère aussi, et plus avant encore, avec Les Leboullenger, cet extraordinaire vieux couple (lui résistant normand elle d'origine belge sosie de catherine Hepburn qui survécut à la déportation) rencontré un soir d'hiver sur la piazzetta où j'étais en train de nourrir une bande de chats...
Ce sera certainement pareil avec R., sa fille et l'amie de celle-ci qui arrivent le 21. Vedremo.
Je me réjouis aussi de replonger dans le fonds Stefani de la Querini Stampalia pour préparer l'édition de quelques uns de ses poèmes et articles jamais publier en français à ce jour, de retrouver Marie-Christine Jamet notre consul et reprendre ma modeste collaboration aux manifestations à venir de la francophonie à Venise. Vedremo.
le pont de la Fraternité, avec ce bruit familier du train qui glisse un peu plus lentement sur les rails. Nous ne sommes que quatre ou cinq dans la rame. Déjà nous passons les premières bâtisses du centro storico. Nous sommes arrivés. Binario 7, ce numéro comme un signe, le même quai où un jour d'avril 84 repartait Dominique, le même encore pour mon arrivée joyeuse après l'intermède du Covid et ce séjour qui ratrappa les mois perdus loin de la Sérénissime... Qu'en sera-t-il cette foi ? Vedremo.
Un nouveau festival ? répondait au téléphone une vieille amie vénitienne avec qui j'évoquais ce matin cette manifestation Une nouvelle vision d'une Venise dépoussiérée et nettoyée des squames du tourisme Unesco autant que des manifestations super-élitistes pour des Happy Few hors-sol ? On verra bien quand tout aura eu lieu. Une initiative intéressante en tout cas qui fera pousser des hauts-cris aux orthodoxes défenseurs de la venezianità qui ont raison de vilipender tout ce qui tenterait de faire de Venise un clone de n'importe laquelle des métropoles modernes. Ici ce n'est pas Dubaï ni New York, ni Paris ni Berlin. C'est Venise.
Les gens de SuMus semblent en être conscients. Je n'ai pu assister à leur lancement, exilé loin de la Lagune. Jargonnant sans arrogance ni prétention, juste ce qu'il faut pour attirer l'attention de ceux qui sentent bien que quelque chose doit impérativement changer pour que tout reste comme avant, c'est à dire pour que Venise en retrouvant une vie quotidienne non conditionnée par le tourisme Unesco et la bêtise des troupeaux qu'on promène en avant-garde des détrousseurs d'oxygène vital et de traditions séculaires.
Alors va pour le jargon et suivons les initiatives intelligentes de ce mouvement. SuMus rappelle l'universalité de Venise mais aussi son statut unique et primordial dans une époque d'effondrement et d'inculture, d'égoïsme et de violence. On le sait bien, à Venise rien ne se ressent de la même manière. On s'y ressource, on y aime et on y meurt comme partout mais avec une lumière unique et un rythme différent.
Du 21 au 25 mars, ce sera ainsi la première édition du festival Aquamour. Original dans sa conception, sa forme et sa gratuité, ce festival s’adresse à tous les publics grands et petits,
vénitiens et internationaux. Cette année, il portera le thème de
l’intelligence de l’eau.
Original dans son contenu
comme dans sa forme, puisqu'il est à la fois artistique, ludique, éducatif,
scientifique et économique. Il sera décliné autour de plusieurs espaces
complémentaires que même les vénitiens ne connaissent pas encore ou peu. La preuve que Venise a d'autres ressources que le planplan des Maries ou le défilé du doge et de la dogaresse ersatz gogos de sfilata historique où l'on mélange les époques et les genres puisque le public ébahi gobe tout à la manière de Disneyland. Non Aquamour, ce sera autre chose visiblement. Nous jugerons sur pièce n'est-ce pas. En voici les grandes lignes et les liens pour mieux comprendre ce qu'est SuMus :
«AcquaShowroom, espace LeonardH2o en hommage à
Leonard De Vinci qui a dit “scrute la nature c’est ton futur”. Cet
espace se trouvera à la forge du futur et exposera des start-ups
innovantes dont les activités sont aquatiquement bio-inspirées. AcquaPavillon,
dans la serre du jardin royal, venez découvrir les vertus de l’eau
informée, l’eau osmosée, l’eau purifiée, l’eau dynamisée, et les
bienfaits de l’eau de Quinton.
AcquaTalk,
l’auditorium du Human Safety Net donnera la parole à des speakers du
monde entier venus partager avec nous leurs connaissances sur le cycle
de l’eau, l’économie régénérative et le biomimétisme.
AcquaExhibitions :
différents artistes vénitiens et internationaux exposeront leurs œuvres dans différents espaces culturels de la ville permettant
d’apprécier la puissance et l’intelligence de l’eau à travers leur
créativité.
AcquaHappening : plusieurs mouvements citoyens seront organisés autour de ces 4 jours autour de l’eau, du partage et de la convivialité.
Acquaconcert:
2 concerts seront organisés autour de l’eau, de la paix et de l’amour.
Le premier au théâtre Goldoni accueillera le groupe Monte Bello avec une
programmation spéciale autour de la thématique de l’eau. Le second aura
lieu au Conservatorio Benedetto Marcello et accueillera Luca Franzetti
et la soprano iranienne d’Opéra for Peace,Forooz Razvi.
AcquaFilms:
une sélection de courts et longs métrages autour de l’eau suivi de
débats aura lieu tous les après-midis au cinéma Rossini en collaboration
avec l’association qui porte l’acquafilm festival.
Venez nombreux. Toutes les activités seront gratuites et ouvertes au plus grand nombre.
L’objectif
de ce festival est de valoriser l’eau et tous les écosystèmes
aquatiques comme des biens à la fois précieux mais aussi comme source
d’innovation pour le modèle sociétal de demain. »
Vous trouverez que le site de l'association toutes les informations sur le festival bien sûr (d'où est extrait la longue citation ci-dessus, mais aussi qui sont les fondateurs, initiateurs, animateurs de tout ce qui depuis 2021 fait avancer le projet SuMus, avec Venise comme le phare du monde, expression qui nous parle à Tramezzinimag, tant nous disons et répétons depuis vingt ans sur ce site et ailleurs, que Venise par son passé, son histoire, son écosystème, les initiatives de son peuple au fil des siècles, a toujours été une source d'inspiration, parfois trop oubliée aujourd'hui.Venise est un modèle d'organisation sociale, de combat écologique, d'ouverture au monde et d'inventions universelles. Merci à SuMus de tenter de le faire comprendre au monde !
Vous trouverez le détail de tout ce que l'association a organisé depuis ses premiers vagissements sur le site. Il y en a eu de belles choses déjà ! Le bébé a mûri et désormais, il faut souhaiter que ce qui y est dit et fait trouve un écho favorable parmi tous ceux qui veulent sauver l'âme et la vie de la Sérénissime.
En relisant des commentaires anciens, j'ai retrouvé cet article d'octobre 2014 publié suite à l'envoi d'un courriel d'un lecteur, JiPé dont je ne sais s'il suit toujours Tramezzinimag mais qui a été un des plus fidèles soutiens du site. Je vous invite à aller y jeter un coup d’œil. JiPé m'avait adressé les photos qui illustrent le billet. Il était question d'architecture et de pastiche : «Venise, c'est contagieux !»
Je proposais alors que ceux d'entre vous qui ont connaissance de bâtiments du même acabit nous envoient des photos pour les publier et dresser ainsi, en dilettante, une cartographie des pastiches d'architecture vénitienne à travers le monde. Je renouvelle la demande. N'hésitez-pas, nous publierons vos envois dans Tramezzinimag.
Bonne fin de semaine et Joyeuse fête de Pentecôte.
Publié en 2012 par Argoul(*)
sur son site (ICI), ce texte est le meilleur jamais trouvé consacré aux aventures de l'inénarrable commissaire Brunetti, le héros inventé par l'helveto-américaine Donna Leon, qui fêtera ses 82 ans le 28 septembre prochain. Traduits dans pratiquement toutes les langues, à l’exclusion de l'italien (sur la demande expresse de l'auteur elle-même). Les versions françaises sont dues à Gabriela Zimmermann, qui vit à Venise et a longtemps côtoyé l'auteur - elle fut longtemps sa voisine(**). Voici l'intégralité du texte, ceux qui lisent Donna Leon comprendront mon enthousiasme pour cet article et pour ceux d'entre vous qui n'avaient encore jamais ouvert un de ses livres, je suis certain qu'ils vous donneront envie de les découvrir :
«Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à 20 ans, lorsque j’avais vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo de touriste ?
J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine vit à Venise depuis la fin des années 80. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine.
Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, 15 ans dans le premier volume, et Chiara, 12 ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative.
Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise.
Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) parmi les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998) dans l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) dans le monde des usuriers, Mortes-eaux (2001) chez les pêcheurs de la lagune. Il y aura encore Une question d’honneur (2002) sur le trafic d’œuvres d’art, Le meilleur de nos fils (2003) dans une académie militaire, Dissimulation de preuves (2004) et les filières d’immigration clandestines, De sang et d’ébène (2005) sur les vendeurs de rue africains, Requiem pour une cité de verre (2006) à propos de pollution industrielle, Le cantique des innocents (2007) et le trafic d’enfants, La petite fille de ses rêves (2008) à propos des Roms, La femme au masque de chair (2009) sur les ravages de la chirurgie esthétique, Les joyaux du paradis (2010) sur la corruption. Plus deux autres pas encore traduits en français.
Des téléfilms ont été tirés des enquêtes, diffusés en Italie, en Allemagne et en France.
Venise, la ville et l'Étatitalien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites et cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255)
Il faut dire que, lorsque l’État est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVème République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’Exécutif ferme et durable, fait régresser la politique aux relations claniques et incitent les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’État faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile » (Des amis haut placés, p.185). « Combinazione » et « conoscienze » – les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie.
Les idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et des mainmises d’intérêts économiques. Guido à la questure comme Paola à l’université sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit » (Des amis haut placés, p.169).
Venise badaude, la crédulité y est reine, tout comme le quant à soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve. Quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va.
Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son ‘ombra’ bu au comptoir, ses ‘vongole’ délicieux dans les spaghettis – et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, 16 ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il ressort de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissent, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eût un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige » (Mortes-eaux, p.20). La beauté de l’adolescent nu fait passer un frisson de sacré sur le peuple, comme il y a deux mille ans. Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel » (Des amis haut placés, p.207).
Le commissaire est constamment ému de voir ses enfants grandir, il aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, il apprécie le stimulant d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Gibbons, Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secrets dans cette île-ville où tout le monde se connaît.
Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur, le servile et vaniteux Patta. Il veut rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.»
*Nous suivons depuis plus de dix ans le blog d'Argoul, «voyageur curieux du monde, des gens et des idées» comme il se définit lui-même. Très vite une communauté de pensée et de goût est apparue. Ce qu'il écrit sur l'Italie, l'art, les livres qu'il choisit de présenter à ses lecteurs est toujours en adéquation avec l'esprit de Tramezzinimag. [https://argoul.com/a-propos/]
** Gabriella Zimmermann, vit et travaille depuis plus de trente ans à Venise, auteure, traductrice, conférencière et délicieuse amie sans qui la Venise francophone ne serait pas la même. [https://gabriellazimmermann.com/]
Le monde photographie Venise. Depuis le XIXe siècle combien de photographes sont venus tirer le portrait à la Sérénissime. Parmi eux, la grande Inge Morath.
Republié à sa date d'origine, «Le Gardien du pont» (30/09/2012) un billet de fantaisie comme les appelait un vieil ami vénitien aujourd'hui disparu. En relisant ce petit texte léger et sans prétention, j'ai revu la scène originale qui donna ces lignes, près de douze ans plus tôt. Encouragé par les 452 lecteurs (dix fois plus que d'habitude !)du précédent article qui évoquait la médiocrité et l'imposture, je ne résiste pas au plaisir de vous en donner le lien, car il n'est pas évident qu'en passant par nos pages, le visiteur ait l'idée, l'envie ou le temps d'aller voir dans les années passées...
Pourtant, on ne peut que constater que rien n'a vraiment changé. Les images que nous donnions à voir alors de Venise sont pour la plupart semblable à la Venise d'aujourd'hui. Un peu plus de monde, des tensions plus prégnantes qu'avant, d'autres disparues ou soignées. Venise montre qu'elle demeure bien vivante.
Sur Instagram, l'amie Ilona, pianiste et vénitienne d'adoption dans son @quiviviamobene poursuit cet état d'esprit positif que l'on retrouvait dans tous les blogs consacrés à Venise. Dans ses publications, je retrouve depuis toujours une certaine familiarité de coeur et d'esprit. Je vous les recommande, si vous ne les connaissez pas encore.
Pou l'occasion, Tramezzinimag a invité dans ses pages un ravissant matou bordelais de nos relations, qui a bien voulu accepter de prendre la pause et d'avoir son élégance posture publiée dans nos pages.
en souvenir de nos échanges, de nos idées, nos rires et nos débats,
de nos voyages d'autrefois et de ceux qu'il nous reste encore à faire.
Retrouvé ce texte de Lévi-Strauss. L'extrait m'avait été envoyé par mon ami Antoine, journaliste et grand reporter, homme de radio et de passions. Parmi tout les messages que je recevais qui, pour la plupart, concernaient Venise mes publications sur Tramezzinimag, Antoine a fait partie, avec deux ou trois autres amis très chers, de ces correspondants dont on attend toujours avec impatience le courrier. Nos échanges épistolaires, avant d'être «dématérialisés» sur Hotmail, Yahoo ou Gmail, avaient la forme tant aimée de feuillets de papiers glissés dans une enveloppe aux jolis timbres dont l'oblitération portaient la date d'envoi. Toujours une surprise, un bonheur réveillé à chaque fois, A chaque missive, c'était comme un peu de soleil qui arrivait.
Qui prend désormais le temps d'écrire à la main ? On dit que les plus jeunes ne savent pas comment remplir une adresse ni où coller le timbre sur une enveloppe. On cherche les boites à lettres et les bureaux de poste se font rares, presque tous devenus des bazars où on peut acheter tout. Propos de ringards, je sais. J'assume cette nostalgie. L'attente du facteur qui passait deux fois par jour, le regret des lettres en papier pelure et leurs enveloppes encadrées d'une bande tricolore réservés aux envois «Par Avion», les cartes postales postées tôt dès la première levée et qui parvenaient à leur destinataire le soir-même, les télégrammes qu'on recevait en mains propres, porteurs de sinistres nouvelles ou de joyeuses annonces. Je pourrais paraphraser Gainsbourg, Je me «souviens des jours anciens» et «je pleure»... mes «sanglots longs ne pourront rien y changer».
Était-ce de l'aveuglement ou un trait de mon caractère naturellement porté vers la joie et l'optimisme, mais cela me semble un vrai bonheur que d'avoir connu cette époque où notre civilisation se
déployait, les guerres n'étaient que des souvenirs,
vivre semblait ne pouvoir être que joyeux. On se moquait des postes
italiennes, espagnoles et des pays qu'on disait moins civilisés. On se
moquait aussi de leurs trains toujours en retard. Puis notre époque moderne a
laissé s'emballer la technique, le progrès est devenu une fin en soi,
l'argent aussi. On nous enseignait que ce n'étaient que des outils qui allaient faciliter la vie de tous, façonner
l'égalité et par ricochet la fraternité. On sait aujourd'hui combien
progrès, technique, communication et pognon grignotent jour après jour
nos libertés, La Liberté. Et c'est la voix de Léo Ferré que j'entends
dans ma tête en tapant ces lignes « Avec le temps, va, tout s'en va... tout s'évanouit...»
Antoine donc, dans un courriel m'avait adressé cet extrait de l'ouvrage célèbre de l'anthropologue Claude Levi-Strauss. Je ne sais plus à quel propos. C'est en le lisant que j'ai pensé à cette notion du « Spirito del Viaggiatore » qui est devenu un libellé du blog et sera bientôt je l'espère, le titre d'une collection des Éditions Deltae.
Ceux d'aujourd'hui n'ont rien connu de cette époque. C'était déjà la fin de ce monde porté par nos grands-parents, ceux qui ne voulaient plus de guerre, plus de misère, plus d'injustice. Un réalisateur disait sa surprise en tournant un film se déroulant dans les années 80, de voir ses jeunes acteurs de vingt ans ne pas savoir comment utiliser le cadran d'un téléphone pour y faire un numéro pris dans un annuaire en papier... La mélancolie ne doit pas tourner à l'aigreur ni aux regrets. Les premières automobiles étaient réservées à une élite, n'importe qui aujourd'hui possède une voiture et les voyages sont plus rapides, les distances abolies...
On peut voir les choses ainsi et penser qu'en dépit de ce que nous avons perdu, oublié ou sacrifié du passé, tout est pour le mieux ; qu'il suffit de quelques ajustements, quelques recadrages pour qu'enfin le monde vive un nouvel âge d'or... Et pourtant, combien les signaux se font de plus en plus voyants ! Partout la démocratie recule, mise en cause par ceux-là même qui devraient la défendre, partout les égoïsmes prennent le dessus sur la solidarité, l'empathie, le partage. La fraternité est devenue communautariste, les esprits ne connaissent plus les nuances, il y a ce qui est blanc et il y a ce qui est noir... C'est là-dedans que nos enfants grandissent.
Vettore Zanetti. Coll. Part.
Venise - Tramezzinimag a toujours défendu cette idée - est un laboratoire. On peut y observer à la fois les pires choses, les choix les plus imbéciles, les comportements les plus détestables qui à un moment ou à un autre se reproduisent ailleurs. On peut y retrouver des idées, des techniques et des systèmes spécifiques qui peuvent être implantés ailleurs. C'est l'exemple de la protection des eaux que dès le Moyen-Âge la Sérénissime sut mettre en place, celui de la gestion des communications et des infrastructures qui fascina Le Corbusier et inspira l'architecture des villes nouvelles, etc. Aujourd'hui la Venise contemporaine doit affronter, comme ailleurs, la déliquescence de ses élites qui, à de rares exceptions, travaillent pour leur propre intérêt et semblent n'avoir pour devise que le triste "après nous le déluge"* qu'on attribue à tort à l'un de nos rois.
« Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.
« Aujourd'hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en
porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l'Asie tout entière prend le visage d'une zone maladive, où les bidonvilles rongent l'Afrique, où l'aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d'en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son œuvre la plus fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est infectée. Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.
« Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que vingt-mille ans d'histoire sont joués. Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait, qu'on développait à
grand peine dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur diversité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L'humanité s'installe dans la monoculture, elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comporte plus que ce plat. »
Claude Levi-Strauss(**)
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Notes
(*) : « Après moi, le déluge. Ce doux et sociable proverbe est déjà le plus commun de tous parmi nous » disait en 1756 le père de Mirabeau. C'est la Pompadour qui aurait dit cette petite phrase au roi Louis XV après une bataille perdue par les armées du roi contre les prussiens. Le roi l'aurait repris au sujet de son petit-fils, le futur Louis XVI. Mais rien n'est moins sûr. Ce qui est sûr c'est que l'expression était très en vogue à la fin du XVIIIe, caractéristique de l'esprit de légèreté et d'inconscience qui régnait chez les élites de l'époque. Ne peut-on y voir une ressemblance avec notre époque ?