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23 décembre 2025

Ma Venise en hiver V : se retrouver pour ne pas se perdre

21 décembre 2025
La froidure est là, on ne peut tout de même pas imaginer qu'à Venise en hiver, quelques jours avant Noël, on puisse continuer à se promener sans manteau ni écharpe. Pourtant le ciel est clair et aucune menace ni de pluie ni de neige. Je suis étonné du peu de monde encore. Ils vont tous arriver à partir de mercredi. Mais tout de même, j'ai connu d'autres semaines de fin décembre pleines de visiteurs, italiens pour la plupart mais les effets des tensions dans le monde, la crise économique qui atteint tout le monde, sauf les ultra-nantis, complique un peu la vie. 

Je ne me plains pas de trouver de la place sur les terrasses ou dans le vaporetto et c'est un bonheur toujours renouvelé de n'entendre parler que le dialecte dans le vaporetto ou de ne croiser sur le traghetto que des visages connus..

Mais dès 10 heures le soleil avait réchauffé l'atmosphère. Temps idéal pour amener ces dames au Rialto voir la  désormais régate des Babbi Natale. Difficile de réveiller tout le monde et de les presser. Le départ avait lieu à 10h30 et nous nous sommes mis en route qu'un peu avant midi. 

Les filles se demandaient ce que j'allais leur montrer et la foule amassée à l'Erbaria et sur le pont du Rialto les ont fait changer d'avis. videos depuis le pont, les derniers équipages arrivés, elles ont pu se retrouver au milieu d'une ambiance 100% vénitienne avec tous ces équipages déguisés en pères Noël. Il n'y avait plus grand chose à grignoter au buffet offert sur le campo mais la bonne humeur et quelques connaissances retrouvées après les discours d'usage et la remise des prix m'ont permis de trinquer avec un  délicieux soave. 


Alors que je m'apprêtais à leur proposer de déjeuner sur place de tramezzini et polpette, c'est un tour en gondole qui a eu leur préférence. Excellent moyen pou elles de percevoir Venise et le gondolier choisi avait tout pour plaire à ces dames. Après lui avoir fait mes recommandations pour qu'il leur fasse faire un tour plus ample qu'à l'accoutumée, il a   "Ne t'en fais pas je vais bien les coucouner tes amies !"

22 décembre 2025
Avant leur arrivée, je me disais que ces dames voudraient certainement vouloir voir les hauts lieux du parcours touristique et que les y accompagnerai bien sur mais que je leur montrerai le plus souvent possible des lieux méconnus et pittoresques ignorés - heureusement - par les hordes qui envahissent la ville. 


N'ayant pas cette année les revenus dont je disposais il y a encore quelques mois, ne pas pouvoir me comporter en digne vénitien m'ennuyait. Un vénitien bien élevé ne laisse jamais payer une femme ! Les usages comme les préjugés, ont la vie dure ! 

Je savais qu'il me serait impossible de les inviter à chaque fois pour un café, boire un verre ou pire, à dîner. Je l'aurai certes fait bien entendu, et de bon cœur mais avec parcimonie - ce conseiller dont je découvre la présence et le soutien. Mais leur envie de se retrouver après des mois de séparation a réglé le problème. Elles préfèrent se restaurer au gré de leurs envies pendant leurs promenades et leur léchage de vitrines que je leur ai volontiers laissé. 

Après leur départ en gondole avec le fringant gondolier, ravi de les voir folles de joie à cette petite balade sur les canaux, j'ai donc mangé mes tramezzini et bu mon birrino tranquillement et en solo, ravi de cet entracte. 


Le reste du temps, je reste à l'appartement pour écrire et lire. Il est fort agréable, bien placé et aménagé de telle sorte que nous puissions y vivre ensemble sans se déranger et, s'il manque un bureau dans ma chambre, il y a un magnifique piano à queue. Les fenêtres donnent sur les jardins de la pensione Accademia, c'est clair, propre et silencieux. 

A Sant'Angelo comme calle delle Muneghe, la configuration des lieux plus spacieux pourtant ,aurait été moins pratique. J'avais aussi dans la tête plusieurs plats que je voulais concocter à ces dames pour les régaler, notamment pour la veille de Noël et le repas du 25. 

Je ne suis pas vraiment sûr que cela leur plaise, elles ont plutôt envie  d'être ensemble et de fêter cela à Venise plutôt que de passer du temps dans l'appartement à écouter mes anecdotes sur la Sérénissime d'un fou de Venise  !

J'irai tout de même commander ce qu'il faut au Rialto demain et chez mon boucher favori à Santa Margherita.


En attendant, c'est à pied et pas en gondole que je rejoins  ce matin le campo dei Gesuiti, avant que d'aller à la Querini. J'ai des heures de libres pour travailler. En dégustant un macchiato et un croissant à une table du Combo - le bar a été déplacé depuis mon dernier passage et la terrasse sur l'eau ne sert plus que pour les fumeurs. On y était merveilleusement tranquille et le service du café était familial, tenu par des étudiants avec l'ambiance que seuls des jeunes savent instiller dans de tels lieux. 

Il faut aller avec son temps. L'entreprise - une chaîne - qui a repris l'alloggi a ouvert un café-restaurant, certainement plus rentable mais aussi terriblement bobo. Les prix demeurent encore raisonnables et le macchiato à 1,50€, soit 3 euros pour un café et una brioche, cela reste encore possible à Venise quand on connait les bons endroits.

Lecture et traduction d'un article du journal Il piccolo (25 octobre 2023) que j'avais gardé et jamais encore utilisé. C'est un texte de  Fulvio Senardi, intitulé « Saba poeta omosessuale che bramava la “calda vita” sforzandosi di nasconderla ». C'est la recension de l’ouvrage de Luca Baldoni, «L’altro Saba.L’omoerotismo nel  Canzoniere », (Firenze, Edizioni Le Lettere) qui venait alors de paraître. 

Joie de retrouver mes dossiers laissés dans le magazzino que Marie-Christine Jamet a la gentillesse de me prêter depuis mon déménagement. Cela ne devait être que pour quelques semaines et toutes mes affaires y attendent le retour définitif à Venise. L'année prochaine, dieu voulant ?


Mais revenons à ce texte sur l'auteur triestin et l'approche de l'ouvrage de Baldoni. L'article du Piccolo cite une phrase relevée dans mes carnets et qui est à l'origine de mon projet d'édition d'un ouvrage transversal qui reprendrait des textes de plusieurs auteurs italiens qui ont influencé Mario Stefani ou du moins l'ont inspiré. 

Si je parviens à voir l'ami Flavio Cogo, j'en discuterai avec lui. En attendant cet article est une mine. L'auteur y cite les propos célèbres de  Saba à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire en 1953 où il évoquait la difficulté de « naître avec un tempérament classique dans une ville romantique et avec un caractère paisible dans une ville dramatique », Trieste, une cité où des communautés ethnolinguistiques s’affrontaient âprement, religieuses mais aussi sociales, une ville, vouée à Mercure, dieu du commerce, qui ne savait pas trop quoi faire des poètes et des écrivains — hormis les porte-voix de l’irrédentisme —, comme Italo Svevo.

19 décembre 2025

Ma Venise en hiver II : Trois heures avec les mots de Mario Stefani

Jeudi 18
Voyage sans histoire, plutôt drôle comme souvent quand on se retrouve avec des masques improbables. J'en ai croisé quelques uns entre Lyon et Milan. dès le passage de la frontière, j'ai ressenti, come di solito - et peut-être n'est-ce qu'une une vue de mon esprit somme toute très partial - une ambiance bon enfant, détendue, des visages souriants, des regards bienveillants. Rien à voir avec les traits figés et tendus qu'on croise en France. L'homme qui voyageait à côté de moi en compagnie de son adorable et très age petite fille, un professeur de littérature comparée à Paris, me disait «En France, les gens font la gueule». Ce qui fit sourire de plus belle nos voisines, jeunes italiennes parfaitement bilingues. Elles acquiescèrent en rougissant...
 
L'appartement à San Trovaso ne sera prêt que demain. En attendant je retrouve les impressions de ma jeunesse à Santa Fosca. Tout y a bien changé. C'est propre, net, pimpant. Les jardins ont été organisés et tout semble bien entretenu. L'idée de me retrouver dans un dortoir ne me déplaisait pas trop, d'autant qu'ils sont dotés de lits individuels et d'une salle de bain privative. Mais, en discutant avec le garçon de la réception, j'ai pu occuper la même petite chambre qu'il y a une trentaine d'années, petite cellule exiguë qui donne sur le rio. Un lit, une armoire, un minuscule bureau et une chaise. La salle de bain est dans le couloir mais j'en suis le seul bénéficiaire. 
 
Une fois ma cellule de moine installée (Comme à mon habitude, j'ai déplacé l'ordonnancement des meubles et des objets pour me sentir mieux chez moi), je vais visiter les lieux refaits. Près de la réception je croise un garçon d'une vingtaine d'années un peu recroquevillé sur sa chaise et en train de manger une plantureuses salade. Il me salue avec un large sourire. Je comprends à son regard et ses gestes un peu maladroit qu'il est handicapé. 
 
Il est attendrissant, un enfant dans un corps d'adulte. Derrière ses longs cils noirs, il m'a regardé, ses yeux très clairs me scrutaient lentement. Son regard très expressif, débordait de bonté. «L'esprit de Noël qui vient» ai-je pensé. 
Un peu comme cette femme toute de noir vêtue sur le quai du métro à Lyon. On aurait dit une fée ou une befana mais avec un regard très doux. En la regardant, j'ai cru un court instant l'entendre me dire « bon voyage et bonjour à Venise». Une fois dans la rame, je n'ai pas osé me retourner au cas où il n'y aurait personne et qu'il se soit agi d'une ces visions qui nous viennent parfois à Venise, les jours de grand brouillard en hiver... Ne riez pas, cela arrive plus qu'on ne le pense, Hugo Pratt le savait bien qui en a fait de belles histoires. Dans la pièce commune de la Foresteria, croisé quelques étudiants. Fait la connaissance de deux d'entre eux. L'un est algérois mais étudie à Bologne, l'autre vient du Brésil. Ce dernier quand je lui dis ma gêne à me retrouver parmi les jeunes et leur parler d'avant, de ma vie d'étudiant ici, de mes souvenirs, des lieux tels que je les ai connus il y a plus de quarante ans, me sentant comme un vieillard cacochyme, il me répond "you're not old, Lorenzo, you're wiser". Une parole gentille, dite spontanément qu'on ne refuse pas. Expliquer combien ces quelques mots prononcés par un presque inconnu résonnent en moi joyeusement. Cela  a étouffé  toutes mes pensées négatives, mes doutes et ma lassitude. Mes préventions devant ce voyage inattendu se sont envolées et la joie d'être là l'emporte sur tout le reste. Belle introduction à ce séjour.


 

18 décembre 2025

Ma Venise en hiver I : Il binario 7


18 décembre 2025
C'est à chaque fois la même sensation. Après des heures de voyage à travers la campagne italienne, soudain je sens une fièvre monter en moi, excitation et malaise en même temps... Si le train pour Milan était bondé, celui pour Venise est loin d'être plein. Nous sommes une dizaine à tout casser dans la voiture. Des italiens pour la plupart et une dame allemande ou scandinave. Pas de bruit. Certains travaillent, d'autres lisent ou somnolent. 

Je profite de la douce latence du voyage en train pour relire les pages non retenues de mon journal des années 80. J'envisage de publier une nouvelle version de “Venise l'hiver et l'été, de près et de loin” qui est épuisé. C'est tant mieux car cette première édition était truffée d'erreurs, de fautes, de maladresse typographiques. La distribution fut une catastrophe mais l'entier tirage fut vendu. Rétrospectivement j'ai honte de cet ouvrage qui fut relu pas moins de six fois. Mes lecteurs ne s'en sont pas offusqués mais l'éditeur que je suis devenu rase les murs quand on mentionne l'ouvrage. Je ne renie pas son contenu, peut-être trop édulcoré, mais une nouvelle édition entièrement revue et complétée s'impose. 

J'ai pris avec moi plusieurs de mes carnets et j'en ai deux ou trois restés dans mes cartons à Venise. Si je garde assez clairement le souvenir ma vie vénitienne de l'époque, je redécouvre des passages oubliés. Comme cette citation non reprise dans le livre, notée un 19 décembre il y a quarante deux ans :

19 décembre 1985.
«Une destination n'est jamais un lieu, mais une nouvelle façon de voir les choses. » (Henry Miller).  
Dans une semaine Noël. Rien n'est vraiment décoré ici et c'est un peu triste. Venise semble recorquevillée sur elle-même. Beaucoup de gens sont partis déjà. La ville est vide, sale, balayée par un vent glacial. 
Je pars bientôt mais puis-je parler d'un voyage ? Je rentre au bercail, auprès de ma mère et nous fêterons la naissance du Christ à la campagne chez mon frère. Ce sera joyeux et tranquille. Je ramène des cadeaux pour tout le monde. Je sais déjà que le temps des ripailles et des retrouvailles passé je n'aurai qu'une hâte : rentrer à Venise. Rien n'y est certain, rien d'établi encore. des prémisses
La protection du consul et la bienveillance de la communauté française, mes amis étudiants, mes professeurs passionnants... tout devrait me rassurer. C'est mon chemin bien que parfois le doute surgisse à l'improviste.  
Besoin immodéré de méditation et de prière. J'ai parfois le désir - et la douce tentation - de devenir moine... Peut-être devrai-je répondre à la proposition de Frère Roger et rejoindre quelques mois la communauté à Taizé ? 
Ma valise est prête. Son contenu me réjouit. Il en émane un peu de cette magie de Noël dont j'ai la nostalgie. Même le sapin décoré par Agnès et sa mère au palais semblait bien timide. Les vénitiens - comme tout le monde en italie - fêtent davantage la Befana, en janvier. Vrain jour de liesse bien plus que Natale, surtout pour les enfants qui reçoivent leurs cadeaux.»

A Vérone des jeunes gens sont montés. Il y a peu de monde sur les quais des gares que nous traversons. La lumière est toujours aussi belle, le ciel dégagé avec un beau soleil d'hiver qui magnifie les façades et les visages croisés. J'aime le temps qui s'étire quand on voyage en train. 

Nous quittons Mestre et cette tension délicieuse qui me prend tout entier avant même que se profile à l'horizon la silhouette de la ville aimée, devient plus intense. La phrase de Gide «Nathanaël, je t'apprendrai la ferveur !» me vient à l'esprit, petite musique joyeuse et mélancolique à la fois. Chaque retour à Venise est une grande nostalgie. Et cette fois particulièrement sans que je puisse l'expliquer.

Je devrais me réjouir de cette opportunité, cadeau de la Providence et d'une amie qui a pu disposer de l'appartement que loue à l'année son administration. Doté de trois chambres et de deux salles de bains, il est situé derrière les jardins de la Pensione Accademia. à deux pas de la Toletta où nous avions vécu il y a quelques année avec les enfants. Pourtant depuis des semaines un pressentiment, un malaise s'est immiscé en moi. 

Le désir toujours aussi violent dêtre à Venise l'a emporté mais en dépit de ma ferveur intacte, j'ai une boule à l'estomac sans aucune raison. Je vais retrouver ma ville, mes livres, mes amis, mes habitudes et je suis juste sollicité par mon amie R. qui loue l'appartement pour leur montrer la Venise des vénitiens, loin des troupeaux de touristes. 

Tout ce que j'aime faire : initier des gens à la vie et aux traditions vénitiennes et peut-être déceler, de naturellement bons vénitiens comme disait Henry de Régnier comme ce fut le cas en 2023 avec Florence cette amie qui venait pour la première fois. Elle s'était litérallement fondue en quelques heures dans la vie locale, se calant d'instinct - et en s'en régalant - de notre mode de vie au quotidien. 

Un régal pour moi qui sortait de mon chapeau de nouvelles choses qu'elle recevait et percevait. Ce fut le cas avec Antoine, comme avec mes enfants - mais là n'était-ce pas naturel ? - avec Dominique le petit frère aussi, et plus avant encore, avec Les Leboullenger, cet extraordinaire vieux couple (lui résistant normand elle d'origine belge sosie de catherine Hepburn qui survécut à la déportation) rencontré un soir d'hiver sur la piazzetta où j'étais en train de nourrir une bande de chats...

Ce sera certainement pareil avec R., sa fille et l'amie de celle-ci qui arrivent le 21. Vedremo. 

Je me réjouis aussi de replonger dans le fonds Stefani de la Querini Stampalia pour préparer l'édition de quelques uns de ses poèmes et articles jamais publier en français à ce jour, de retrouver Marie-Christine Jamet notre consul et reprendre ma modeste collaboration aux manifestations à venir de la francophonie à Venise. Vedremo.

le pont de la Fraternité, avec ce bruit familier du train qui glisse un peu plus lentement sur les rails. Nous ne sommes que quatre ou cinq dans la rame. Déjà nous passons les premières bâtisses du centro storico. Nous sommes arrivés. Binario 7, ce numéro comme un signe, le même quai où un jour d'avril 84 repartait Dominique, le même encore pour mon arrivée joyeuse après l'intermède du Covid et ce séjour qui ratrappa les mois perdus loin de la Sérénissime... Qu'en sera-t-il cette foi ? Vedremo.



24 août 2025

Faire son marché à Venise

Dans tous les pays du monde, à la ville comme à la campagne, il y a des marchés. L'atmosphère y est souvent très roborative. Les plus chagrins se dérident au milieu des étals de fruits et de légumes, parmi cette foule bon enfant le plus souvent qui traîne, regarde les marchandises, compare, discute. Nulle agressivité sur un marché, ce n'est pas comme dans ces grandes surfaces impersonnelles ou, derrière son caddie, la ménagère énervée part en guerre contre ceux qui hésitent dans les rayons, contre la caissière trop lente ou le qui manque bien sur quand on en a besoin.  
 

A Venise, plus encore qu'ailleurs, aller faire son marché est un réel plaisir. D'abord parce qu'on se retrouve vite hors du temps : pas de camion, d'odeur de pots d'échappement, d'embouteillages. Lorsque vous habitez de l'autre côté du grand canal, le meilleur moyen d'y arriver est de prendre le traghetto, ces gondoles avec deux gondoliers qui vous transportent d'une rive à l'autre pour quelques centimes depuis mille ans. Il y a aussi le pont du Rialto toujours gorgé de monde comme c'était déjà le cas au Moyen-âge.


Les ruelles sont remplies de monde, les marchands de fruits, de légumes, d'aromates, mais aussi les bouchers, les poissonniers, les charcutiers, tous rivalisent d'ingéniosité pour présenter leur marchandise aux vénitiennes tirant leur chariot. 
Jusque dans les années 90, quasiment toutes les marchandises provenaient des environs proches de la Sérénissime :  Mazzorbo, Padoue, Vicenza.... les étiquettes sur les caisses le signalaient. Du locavore avant que le mot soit inventé.
 
Le jeune Andrea derrière le ban familial (années 70). ©Maurizio Rossi.

Mais d'autres lieux plus paisibles abritent aussi de petits marchés. Pour ne citer que ceux-là : le campo santa Margarita, avec un des meilleurs poissonniers de la ville et un fleuriste sympathique, la barque delle erbe à deux pas, au pied du ponte dei Pugni de San Barnabà, les marchands des quatre saisons de la Lista di Spagna, ceux du campo Santa Maria Formosa, ceux encore de Castello, sur la Via Garibaldi... Un univers vivant, pittoresque où l'on trouve une marchandise qui échappe encore aux règlements imbéciles établis par les fonctionnaires obtus du Parlement européen.  Hélas, comme partout ailleurs le libéralisme l'emporte et bien des étals n'existent plus.
 
Lorsque je vivais sur la calle Navarro, il y avait un petit "frutariol" installé en bas de chez moi. Son échoppe semblait sortie d'une de ces gravures d'autrefois : quelques mètres carrés où s'entassaient  légumes et fruits de sa production, variant selon la saison.  Les pêches en été comme les poires en automne étaient toujours des délices. Cueillies souvent la veille ou le matin même, elles arrivaient en bateau de tous les îlots maraîchers de la lagune et parfois de villages des environs sur le delta du Pô ou de la Brenta. (Photo ©VenetiaMicio)
 
Les plus exotiques étaient les oranges de Siçile ou les pommes de terre du Piémont. Chicorée dite de Vérone, choux et carottes de Torcello ou d'une île-jardin du nord de la lagune... Rien à voir avec ces fruits insipides et ses légumes calibrés arrivant du bout du monde, que l'on trouve dans nos supermarchés aseptisés ! Il avait de beaux œufs, énormes, provenant d'une ferme de San'Erasmo. Les deux jolies sculpture brillantes comme du fer luisent toujours de chaque côté de la devanture comme deux hiératiques gardiens. Hélas, le rideau est baissé depuis longtemps maintenant. Dans la boutique se retrouvaient chaque matin toutes les vieilles dames du quartier, les étrangers qui résidaient dans les beaux immeubles de Dorsoduro et les cuisiniers des trattorias du coin. Une grande famille en quelque sorte. Le marchand ne parlait que le vénitien et je n'étais pas peu fier quand il m'accueillait le matin me gratifiant d'un très sonore "Buon di, sior Lorenzo, cosa ti vuoi, oggi?"... 

[Réédition après corrections d'un billet paru en novembre 2005 que Google n'avait pas indexé. Allez savoir pourquoi...]

18 juin 2025

Notes retrouvées (1) : La très singulière impression que San Giacomo del Rialto lui faisait depuis toujours

Au détour d'une page du journal de Nicolas Weyss de Weyssenhöff, Antoine découvrit une carte postale. Un vieux cliché jauni montrant une vue de l'église de San Giacomo del Rialto. Au verso était griffonnée au crayon une vue de l'église que quelques traits  au pastel rendaient vivante. Elle portait la mention, « Pour mon ami plus vénitien que russe, de la part de son anarchiste préféré, Paul Signac, 28 avril 1908  »... Antoine n'en revenait pas, il avait entre les mains un dessin du peintre dont il avait découvert le travail en visitant le musée de l'Annonciade.  

Plus il avançait dans sa découverte du journal de Nicolas, plus il s'émerveillait de la vie d'un garçon à peine plus âgé que lui aujourd'hui et qui avait déjà connu l' les grands-parents d'Antoine ne vivaient de romanesque que les expéditions dans les réserves de la maison pour voler des confitures où les baisers furtifs volés aux cousines quand la gouvernante tournait le dos. Eux passaient de la grande maison en ville au collège, de la propriété des grands-parents à la villa d'Arcachon. Il posa la carte postale sur la table et poursuivit sa lecture :

28 avril 1908.
« [texte en allemand rayé illisible, quelques mots en russe.] Aujourd'hui, visite des Miracoli en compagnie de Paul S. et de sa charmante épouse, rencontrés récemment au Florian et avec qui j'ai sympathisé. Le peintre et sa muse aiment beaucoup la ville.Paul, avec son regard aiguisé et sa muse à ses côtés, semble avoir trouvé en Venise une source inépuisable d'inspiration.   Pris beaucoup de plaisir à leur montrer  les lieux que j'aime particulièrement et qu'on ne cite pas dans le Baedeker. Ces recoins empreints de souvenirs et de significations personnelles.J'avais six ans quand notre mère nous amena avec elle à Venise. J'en garde l'impression d'émerveillement et de joie qui s'était emparée de moi quand nous sommes descendus du bateau.
« Les idées libertaires de Paul, bien qu'en décalage avec l'univers dans lequel j'ai grandi, éveillent en moi une curiosité et une réflexion stimulante. Berthe, avec son sourire bienveillant, semble apprécier nos échanges passionnés, où l'artiste et le jeune aristocrate russe confrontent leurs visions du monde. Il est fascinant de constater comment des perspectives si différentes peuvent se rencontrer et s'enrichir mutuellement.
Agréables moments donc qui m'ont inspiré quelques mauvais vers. Ma chère maman aurait voulu que je les conserve.

Le feuillet où était copié le poème manquait. On voyait nettement qu'on l'avait arraché du carnet. Mais certainement dans un repentir, Nicolas l'avait conservé. Antoine le retrouva plié en quatre, glissé entre des pages. Il était couvert de dessins et de graffitis à la plume. Le sonnet était en allemand :

Im sanften Schatten eines alten Traums,
Schleicht ein Flüstern, geheim und fern,
Die Schleier aus Nebel umarmen sich leise,
Enthüllen Welten, wo Seelen sich malen.

Die Sterne flüstern vergessene Geschichten,
Im ätherischen Himmel, ihre Lichter umschlungen,
Dort, wo die Zeit ihren leichten Atem anhält,
Finden verlorene Herzen endlich Frieden.
(*)

La nuit venait de tomber. Le temps comme à chaque fois qu'il se replongeait dans les papiers de Nicolas, n'avait plus de prise sur lui, Antoine en oubliait le monde réel autour de lui. Surpris par l'obscurité, il alluma la lampe et  reprit sa lecture, avide d'en savoir davantage.

«[...] Cette promenade matinale m'a rappelé une autre époque, un autre matin, où je m'étais aventuré à la rencontre d'Edmund, cet ami anglais.......... (mot illisible). Nous avions pratiquement le même âge. Je l'avais rencontré lors d'un thé chez les Giovanelli, chez qui nous résidions à l'époque. Une rencontre fortuite qui marqua un tournant dans ma vie. Il y a un peu plus de dix ans déjà. 

In flüchtiges Treffen, am Wendepunkt des Schicksals, / In den Äther gemeißelt, durch göttlichen Atem, / Wo Wege sich kreuzen, in geheimem Reigen, / Und Seelen erwachen zum seltsamen Reiz. / Unter dem Schleier des Zufalls verweben sich Schicksale, / Goldene Fäden spinnend in unendlicher Dunkelheit, / Und im Schweigen legt sich ein Versprechen nieder, / Das für immer das Gewebe der Dinge verändert." (**)

Bien sûr, voici quelques vers inspirés par cette phrase, dans le style des Symbolistes :Une rencontre fugace, au détour du destin, Sculptée dans l'éther, par un souffle divin, Où les chemins se croisent, en un ballet secret, Et les âmes s'éveillent à l'étrange attrait.Sous le voile du hasard, les destins se lient, Tissant des fils d'or dans l'ombre infinie, Et dans le silence, une promesse se pose, Changeant à jamais la trame des choses.J'espère que ces vers reflètent l'esprit et l'émotion que vous recherchiez. Si vous avez d'autres demandes, n'hésitez pas à me le faire savoir !
Bien sûr, voici quelques vers inspirés par cette phrase, dans le style des Symbolistes :Une rencontre fugace, au détour du destin, Sculptée dans l'éther, par un souffle divin, Où les chemins se croisent, en un ballet secret, Et les âmes s'éveillent à l'étrange attrait.Sous le voile du hasard, les destins se lient, Tissant des fils d'or dans l'ombre infinie, Et dans le silence, une promesse se pose, Changeant à jamais la trame des choses.J'espère que ces vers reflètent l'esprit et l'émotion que vous recherchiez. Si vous avez d'autres demandes, n'hésitez pas à me le faire savoir !
Je me rends compte qu'à travers les années, Venise a toujours été pour moi le théâtre de rencontres significatives, de ces croisements de destin qui, à leur manière, sculptent le cours de notre existence. Aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de me demander quelles nouvelles aventures et quels nouveaux liens cette ville magique me réserve encore. [...]»

Antoine était un peu perdu. Il tourna les pages du journal en espérant avoir le détail de ce à quoi Nicolas faisait référence. Soudain, il trouva. L'entrée portait la date du 14 octobre 1897 :

« Rialto ce matin. J'avais craint que le brouillard ne s'attarde, mais il était à peine neuf heures lorsque je posai le pied sur le ponton. Le marché battait son plein, bien que les couleurs familières me parussent délavées, telles une aquarelle estompée. J'espérais croiser le jeune Anglais avec lequel j'avais échangé quelques mots l'autre soir chez les Giovanelli. Il m'avait confié qu'il se rendait chaque matin dans ce quartier animé, dans l'espoir de revoir une jeune femme dont l'allure l'avait, selon ses propres termes, ensorcelé. Il prétendait connaître son adresse, et la contrada San Zuane ne lui était plus étrangère. Ce vieux quartier, partiellement insalubre dès que l'on s'éloigne des placettes bordant le canalazzo, abrite la chiesa San Giacometo, si vieille qu'on la croirait prête à s'effondrer, à l'instar du pauvre campanile de San Marco. La grisaille de ce matin accentuait cette impression de décrépitude [mots illisibles en russe].
« Un mendiant s'empara de la manche de mon manteau. Son apparence était repoussante, avec une large bouche dévoilant deux dents jaunes. Il marmonna des paroles que je ne compris point. Un prêtre finit par le chasser. Derrière ce triste personnage, deux jeunes femmes avançaient, chacune la tête et les épaules recouvertes d'un châle de cachemire. Leurs motifs si semblables me donnèrent d'abord l'impression qu'elles partageaient une même écharpe. le vieil accordéoniste qu'on croise souvent sur les Schiavoni, jouait au pied des marches du pont, tandis que la messe semblait s'achever. Peu de fidèles en sortaient. Parmi eux, je ne remarquai que ces deux jeunes femmes.
« Je ne sais pourquoi, mais dès l'instant où je posai les yeux sur elles, je compris pourquoi Edmund cherchait à revoir cette jeune fille dont il avait parlé dans le salon du prince. Il s'agissait certainement de la plus jeune. Elle se tenait droite, le visage protégé des miasmes de la rue par son châle. Il émanait d'elle une sorte de lumière. Le prince Alberto s'était gentiment moqué de notre pauvre anglais; J'avais ri avec lui sans entendre vraiment le motif de la plaisanterie. Giovanelli a notre âge. Il est drôle, impétueux et débonnaire. C'est un bergamasque. Un peu l'équivalent des cosaques chez moi.
« Toutes ces pensées qui m'étaient venues en cheminant du palais jusqu'au Rialto s'évanouirent quand je vis sortir les deux jeunes femmes. Je sus aussitôt qu'elles me plaisaient. Je m'empêchais de les dévisager davantage. Juste derrière, Edmund suivait à quelques pas des jeunes femmes. Il ajustait son chapeau. Impossible de ne pas le reconnaître pour un Anglais, non seulement à cause de ses cheveux roux et bouclés, mais aussi par son manteau dont le ton tranchait avec ceux des gens qui sortaient comme lui de l'église. Ah, ses vêtements ! Je lui fis un signe, et lorsqu'il me vit, il agita son chapeau avec un large sourire. Des manières fort anglaises, ma foi.
Antoine connaissait bien les lieux évoqués par Nicolas. Mais ils avaient depuis longtemps été restaurés et plus aucune trace ne subsiste de l'impression misérable du bâtiment. L'église semble presque pimpante, les maisons attenantes recouvertes d'un joli torchis, les volets repeints. L'horloge qu'on voit sur la photographie trouvée dans le journal de Nicolas a été remplacée par celle du XVIIIe siècle qui avait été déposée par l'occupant autrichien. Elle occupe presque tout le fronton de l'église. Il n'y a plus de mendiants assis sur le rebord du parvis. 
 
Même par un jour de brouillard, les lieux n'évoquent en rien la tristesse et la pauvreté qui choqua tant Nicolas. Avait-il été mal à l'aise aussi en Russie, devant la misère de certaines rues de Petersbourg ou de Moscou ? Il l'avait appris dès les premières pages du journal vénitien de Nicolas. Car les Weyss de Weyssenhoff occupaient depuis plusieurs mois le dernier étage du palais Donà Giovanelli que leur louait la princesse, une grande amie de la comtesse. Mais ceci fera l'objet d'un autre récit. 

(*) :
Dans l'ombre douce d'un vieux rêve, / Se glisse un murmure, secret et lointain, / Les voiles de brume s'enlacent doucement, / Révélant des mondes où les âmes se dessinent. / Les étoiles murmurent des histoires oubliées, / Dans le ciel éthéré, leurs lumières entrelacées, / Là où le temps retient son souffle léger, / les cœurs perdus trouvent enfin la paix.
 
(**) 
Dans une rencontre fugace, au tournant du destin, / Gravés dans l'éther par le souffle divin, / Là où les chemins se croisent, dans une danse secrète, / Et les âmes s'éveillent à un étrange attrait. / Sous le voile du hasard, les destins s'entrelacent, / Tissant des fils d'or dans l'obscurité infinie, / Et dans le silence une promesse est faite, / Qui change à jamais la trame des choses.
 
 

 
Plusieurs années séparent ces deux clichés. Le bureau que j'avais aménagé dans une petite colocation où j'ai vécu quelques semaines le temps d'un été, est celui sur lequel j'ai déchiffré et retranscrit les pages du journal de Nicolas Weyss de Weyssenhoff et pris mes premières notes sur ce texte qui n'en finit pas de grossir sans pour autant me sembler satisfaisant. J'aimais bien cette chambre aménagée dans le grenier d'un des palazzi de la Fondamenta dei Preti, à Sta Maria Formosa. Il faisait terriblement chaud cet été-là et nous tentions de créer des courants d'air pour que ce soit moins suffocant. Ma fenêtre donnait sur les toits et encadrait le haut du campanile. Je m'installais souvent sur le poggiolo, assez large pour y disposer des coussins. Avec la vue, la brise pleine de senteurs marines, de la musique, du thé et des biscuits, tout était réuni pour les moments heureux et solitaires qui m'aident depuis toujours à me concentrer avant que d'écrire.
 
La seconde photographie - «selfie » maladroit -  a été prise dans la chambre de l'appartement où j'ai eu la joie d'habiter après le départ contraint du campo Aant'Angelo par la mort de la propriétaire du palazzo à l'entrée de la Calle degli Avvocati. C'est à ce petit bureau de dame que j'ai poursuivi mon travail d'écriture autour de la vie et de la disparition de Nicolas W. de W., personnage ô combien mystérieux dont je découvrais peu à peu sous ma plume la consistance et les émotions. C'est là que furent rédigées les notes autour de cette carte postale montrant l'église San Giacomo au Rialto.
 
à suivre. 

06 novembre 2024

Fortuny, un prince de l'esthétique à Venise

Début des années 80, le commencement de l'hiver à Venise. A l'époque les étudiants ne disposaient pas d'autant de lieux qu'aujourd'hui pour se retrouver après les cours et le soir tout fermait rapidement. Dès 18 heures une chape de brume et de silence recouvrait la ville. C'était envoûtant mais parfois désespérant pour les jeunes gens que nous étions. Quelques établissements cependant restaient ouverts tard, mais au vu du public qui les fréquentait, l'addition était vite salée. Le Haig's, près du Gritti, le Cherubin' à San Luca... Il y avait aussi - plus abordable - le Corner pub, à San Vio, qui existe toujours. Ailleurs, les bars baissaient leur rideau dès la tombée du jour. Je connaissais encore peu de monde, quelques étudiants, surtout ceux de mon cours à la Dante Alighieri pour parfaire mes connaissances en italien. Surtout des étrangers. Je désespérais de frayer avec mes condisciples italiens et je n'avais encore aucune relation avec des vénitiens en dehors de Gabriele avec qui je travaillais chez Biasin et du plus jeune fils de l'aubergiste, Federico. 
 
C'est au Cherubin que je rencontrais par hasard un groupe de vénitiens de mon âge. A l'époque je fumais des Craven A, cigarettes de tabac blond au goût délicieux munies d'un faux-filtre qu'on vendait dans un emballage de carton renforcé rouge et blanc que je trouvais fort élégant. C'étaient déjà les cigarettes que fumaient mes parents. Je ne sais pas ce qu'un psychanalyste en déduirait, mais cela avait attiré l'attention du petit groupe. 
 
Ils étaient quatre ou cinq dont deux filles ravissantes déjà croisées du côté de Santa Margherita. J'avais remarqué leur allure, nonchalante autant que décidée, qui me rappela aussitôt ma bande d'amis laissée en France, Nicolas, Antoine, Didier, Marie-Laure et les autres... Ceux que nous appelions à Sciences-Po la bande de Cognac car ils venaient tous de Charente, filles et fils de familles liées à la production de ce nectar.
 
Ils n'avaient plus de cigarettes, j'avais un paquet à peine entamé. J'en offris. Ils me payèrent un second verre. La soirée fut drôle, mes nouveaux amis sympathiques. Parmi eux, l'une des filles et son copain étaient en Histoire de l'Art à San Sebastiano. Tous deux travaillaient au Palais Fortuny que je n'avais visité qu'une fois. Quand il fallut partir, rendez-vous fut pris le lendemain pour visiter cet endroit magique, à l'époque peu connu.  C'est ainsi que j'eus droit à une visite du palazzo de fond en combles. Dès lors, je ne ratais plus aucun vernissage. 
 
J'ai eu ainsi la chance de pouvoir me promener partout comme quelques années plus tard nous le ferions au Mocenigo - prenant le thé dans l'un des salons - avant que les lieux soient finalement ouverts au public. Privilège dont je n'avais pas conscience à l'époque. Mais cela est une autre histoire.
 
Palazzo Dario. © Gunter Derleth /Venice,Camera Oscura, 2000.Tous Droits Réservés

...Raconter que nous restions parfois très tard à papoter au début de l'été assis sur les marches de l'escalier intérieur...Que nous avions la possibilité d'ouvrir toutes les portes, de visiter mêmes les lieux non ouverts au public... Cela parait impossible aujourd'hui, où tout est verrouillé, clos, protégé, surveillé à l'image du monde et des esprits... La plupart des pièces sentaient la poussière, les tiroirs étaient gorgés d'objets abandonnés, témoignages d'une vraie vie, « une vie d'avant » comme disait ma fille Alix petite pour parler des lieux qui la faisaient rêver... Beaucoup trouvèrent depuis un nouvel emplacement, plus cinégénique quand le palais prit vraiment l'allure d'un musée. J'ai eu la même impression en visitant un jour la Ca'Dario et son jardin. Il restait peu de mobilier à l'époque, mais certaines pièces étaient encore garnies avec des meubles hétéroclites, quelques coussins de velours fanés ou de soie brûlée et le jardin très encombré. Il y avait un système pour actionner la porte au grillage de bois qui permet d'accéder à la petite allée qui mène au ponton sur le grand-canal, entre le palais Dario et son voisin la Ca'Barbaro-Walkoff. Le gardien du Dario nous laissait rentrer, trop heureux d'avoir de la compagnie. Je ne sais plus par qui ou pour quelles raisons nous avions pu disposer de ce privilège, banal certes, mais qui me semblait précieux alors. Nous y allions souvent. Une autre époque, nous abordions les années 80 où tout allait changer. Je raconterai un jour les nombreuses fois où nous nous sommes faufilés dans des lieux abandonnés ou fermés, des étages interdits et des greniers fantastiques...
 
By Courtsey of © Vittorio Sgarbi, edizione FMR, 1984.

Mais revenons à Mariano Fortuny, (1871-1949), cet esthète hors-pair. Comme son père il peignait, comme son père il était plein de talents et d'idées, et... d'entregent. 
« Les hommes et les femmes de la Renaissance» sont rares qui vécurent après le XVIe siècle jusqu'aux temps modernes. Et lorsqu'ils honorent le siècle de leur présence, ils sont exceptionnels ! C'est le cas de Mariano Fortuny y Mandrazo, de l'entreprise éponyme Fortuny. Artiste, designer, photographe, graveur, architecte et peintre, il est arrivé à Venise en provenance de Grenade, à la fin du XIXe siècle, à l'époque où la ville était l'une des plus riches du monde, et il a fini par créer un empire textile.»
La légende veut qu'à son arrivée dans la Sérénissime, le jeune artiste ait été instantanément séduit par la lumière magique de la ville, par sa palette de couleurs époustouflantes. Il passait des heures terré dans le grenier du Palazzo Martinengo (depuis Palazzo Fortuny) à expérimenter les pigments, les couleurs, à étudier la lumière , les ombres et la photographie. Ces jeux combinés et le fait de suivre les traces d'une longue lignée d'artistes familiaux, (son arrière-grand-père, son grand-père, son oncle et son père), ont permis à Mariano Fortuny de créer une usine de textile et d'impression sur soie à qui il donna son nom. Les lecteurs de Tramezzinimag savent tous que l'entreprise existe encore aujourd'hui. 
 

Venise était sa muse, la haute société devint vite son terrain de jeu et la plupart de ses acteurs - dont les meilleurs, tous célèbres et brillants comme Gabriele D'Annunzio, l'actrice Eleonora Duse et l'écrivain Hugo von Hofmannsthal - étaient ses amis. Sa créativité s'enrichit ainsi de tous leurs échanges. L'une de ses inspirations les plus lyriques est venue du concept de Gesamtkunstwerk de Richard Wagner, cette synergie fondamentale qui regroupe tous les arts que le créateur doit maîtriser pour élaborer un opéra, l'écriture et la musique bien évidemment, mais aussi les techniques scéniques, les décors, les costumes, l'éclairage et la conception architecturale du théâtre... Fortuny, enhardi par cette idée qui s'alignait également sur les pratiques esthétiques de la Grèce antique, a supervisé les moindres détails de ses créations, du développement des couleurs exactes de ses propres pigments à la création de ses propres chevalets, en passant par la conception de ses propres blocs pour l'impression des motifs textiles, des motifs uniques et facilement distinctifs qui peuvent être imitées mais n'ont jamais la perfection des créations pures du maître.. 
 
 
Les teintures et les pigments caractéristiques de la marque (impossibles à reproduire) ont été créés grâce à des techniques traditionnelles, inventées par les tisserands vénitiens, en tenant compte aussi des conditions climatiques uniques de la cité des doges. Fortuny a été fortement influencé par la lumière, les reflets et les couleurs hypnotiques de la ville, ces tons qui passent du jade à l'émeraude en passant par le bleu unique des eaux des canaux au printemps, ces effets de clair-obscur de l'hiver vénitien, en passant par les teintes chaudes et scintillantes des ciels d'été vénitiens... À l'époque, les Vénitiens superstitieux racontaient que le créateur avait recours à la magie et à la sorcellerie pour réaliser ses créations oniriques. Inventeur infatigable, l'artiste a déposé plus d'une douzaine de brevets pour ses tissus, ses papiers peints, ses lampes et ses créations vestimentaires, dont le fameux tissu plissè. Il est l'inventeur d'un système d'éclairage théâtral indirect et son fameux lampadaire crée en 1907 demeure un must. (1) 

La fameuse robe Delphos, créée en 1920

La robe Delphos, la plus célèbre création de Fortuny avec son épouse Henriette Negrin, a choqué le monde de la mode lors de sa sortie en 1930. Décrite par Marcel Proust comme « fidèlement antique mais nettement originale », cette robe plissée, simple et ajustée, était aussi scandaleuse que douce. Réalisée en soie ou en velours dans une gamme de couleurs chatoyantes, Fortuny a enfilé des perles de verre de Murano sur des fils de soie pour donner du poids à la robe et maintenir sa forme en place. Mais où est le scandale, vous demandez-vous ? Il voulait que la robe soit portée sans corset ni gaine, à même le corps. « seulement le strict nécessaire », à la Rose McGowan. La valeur actuelle d'un modèle original tourne autour de 30.000 dollars... La robe a été adorée et ornée par de nombreuses personnes au cours du siècle dernier, dont Peggy Guggenheim, l'actrice Lauren Bacall et l'intellectuelle Susan Sontag pour ne citer que les plus célèbres. 
 
Quelques conseils de lecture pour ceux qui veulent aller plus loin que ce long verbiage, voir Note 2, ci-dessous.
 
 Isadora Duncan et sa fille adoptive Irma,  en robes Delphos, en compagnie deSergei Yesenin 1922.

Aujourd'hui, les visiteurs peuvent découvrir l'incroyable talent de Fortuny et ses chefs-d'œuvre dans les salles du Palazzo Fortuny, son ancienne maison et son atelier dans un cadre datant du XIIIe siècle. L'usine et la salle d'exposition des établissements Fortuny, situés sur le canal de la Giudecca,  continuent de présenter au monde entier des tissus luxueux en utilisant les mêmes machines et les mêmes méthodes secrètes employées il y a plus d'n siècle. Bien que les visiteurs ne soient pas autorisés à pénétrer dans l'usine (secret de fabrication oblige !), ils peuvent visiter la salle d'exposition, le magasin et les jardins adjacents sur rendez-vous. 
 

© Montage Tramezzinimag 2022 - Tous Droits Réservés.


Notes :
 
1 -  Considéré par beaucoup comme l'un des produits d'éclairage les plus innovants et les plus remarquables de son époque, le lampadaire Fortuny est monté sur un trépied et conçu pour diriger la lumière vers l'intérieur de l'abat-jour (les designers faisaient l'inverse avant l'invention de Fortuny), ce qui permet d'obtenir un effet de projecteur de lumière et d'obtenir un doux flot de lumière. Aujourd'hui encore, cette lampe est considérée comme une icône contemporaine et intemporelle.
 
2 - Pour en savoir plus :
    - Gérard Macé, Le Manteau de Proust, éditions Le Bruit du Temps, 2014.
    - Marcel Proust, La Prisonnière, Gallimard.
    - Venise, Histoire, Promenades, Anthologie & Dictionnaire sous la direction de Delphine Gachet et Alessandro Scarsella, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2016. (pp.552-562, 975-976, etc.)
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