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27 novembre 2025

Vision de la Régate de Burano

Regata di Burano, 1947, aquarelle | Coll.privée

 Sur l'aquarelle, on voit les vainqueurs, le fameux couple Albino Dei Rossi, dit  “Strighetta” et son compère, Marcello Bon dit “Ciapate”. Toujours premiers pour six années consécutives, entre 1947 et 1952. De grands messieurs acclamés par la foule à chaque régate. Le souvenir d'une grande époque pour le sport vénitien !

 
Regata Storica de 1947 | ©comune.venezia.it

08 juin 2025

Quand la gondole partait au combat (1)


«Nuovi approfondimenti sulle origini della Gondola Veneziana, e il suo antico uso militare»
(1)...
Tramezzinimag est ravi de cette découverte et je souhaitais vous faire découvrir le contenu de cette longue étude du célèbre physicien et climatologue padouan Dario Camuffo. Un de nos plus fidèles et assidus lecteurs, éminent et très discret universitaire belge, vient de m'adresser le lien vers Méditerranée, une des plus intéressantes et sérieuses revues numériques chez qui nous avions eu l'honneur d'être cités pour un de nos textes il y a des années sur le système hydrographique global de la Lagune de Venise et sa maîtrise plus que millénaire par les vénitiens. Le lien reçu concerne une étude sur un usage méconnu et quasiment inconnu de la  gondole à des fins militaires.
Dans une étude publiée dans la revue Méditerranée, le chercheur Dario Camuffo démontre que la gondole vénitienne a été profondément transformée au XVIe siècle pour servir d'embarcation d'assaut militaire ultra-secrète lors de la crise de la Ligue de Cambrai. Cette métamorphose et la fonction initiale du fer de proue en tant qu'élément défensif ont été rigoureusement occultées par les autorités de la République pour des raisons stratégiques avant d'évoluer vers le symbole que l'on connaît. Vous pouvez lire l'article complet sur OpenEdition Journals 
Plan de Venise et de la lagune de Benedetto Bordone (1534)

Aujourd’hui, on peinerait à imaginer que la gondole qui glisse sous les ponts de Venise avec ses passagers fascinés, au son d'un O Sole mio doucereux  a eu des ancêtres militaires ! Certes, cela ne dura que le temps d'une guerre, mais suffisamment  pour qu'on en garde la trace et la mémoire dans les fabuleuses archives secrètes longtemps oubliées...

Nous sommes en 1509. La République vénitienne a un problème bien peu paisible : elle doit combattre sur le Pô et l’Adige, où ses grands navires, galères et xxx ne peuvent pas manœuvrer facilement. La gondole, adaptée aux eaux peu profondes, devient alors une ressource précieuse.

Certaines embarcations sont transformées pour le combat. On les renforce et on les équipe de pièces de fer pointues à la proue et à la poupe. Pourquoi aux deux extrémités ? Pour pouvoir avancer, frapper et se dégager rapidement, même dans un espace étroit. La gondole n’a plus grand-chose de la promenade que nous connaissons.

L’épisode révèle aussi l’ampleur de la mobilisation : en novembre 1509, le doge demande aux habitants de rejoindre la flottille fluviale avec leurs propres barques. Puis les guerres passent, les usages changent et la gondole continue d’évoluer. Ce n’est qu’aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles qu’elle prend une forme proche de celle qui nous est familière.

La surprise, ce n’est donc pas que la gondole aurait été inventée pour la guerre. C’est qu’une embarcation du quotidien ait pu être adaptée, à un moment critique, en bateau d’assaut. Dario Camuffo reconstitue cette histoire en croisant textes anciens et représentations de la gondole à travers les siècles.

Le décor change : pour la première fois depuis qu'elle a été inventée, cette embarcation typique de la lagune va être utilisée sur des fleuves et des rivières  : loin des rii et canaux de Venise que les visiteurs depuis toujours associent à la gondole...

L'apparente frêle et romantique gondole livre aujourd'hui le secret de sa forme qui a une fonction ignorée depuis des siècles et gardée secrète par l'administration de la République. Les éléments mystérieux de sa sa proue comme de sa poulpe, s'avèrent avoir été créés pour faciliter l’attaque et le retrait en cas de bataille navale. Ces élégantes ferronneries  avaient donc un caractère offensif. Armes ou objets contendants expressément fixés aux deux extrémités de la barque ! On pourrait croire qu'il s'agit d'une farce ou d'une invention pour jeux vidéos si le chercheur n'avait pas retrouvé des documents authentiques confirmant cet usage oublié.

La gondole a donc plusieurs vies : barque de transport, embarcation adaptée à la guerre, puis symbole de la Venise que nous connaissons. Dans son étude le Docteur Camuffo le chercheur démontre que la gondole vénitienne a été profondément transformée au XVIe siècle pour servir d'embarcation d'assaut militaire lors de la crise de la Ligue de Cambrai. Cette métamorphose est restée Secret Défense pendant des siècles. La fonction initiale du fer de proue en tant qu'élément défensif a été rigoureusement occultée  par les autorités de la République pour des raisons stratégiques avant d'évoluer vers le symbole que l'on connaît. 

… à suivre
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1- «Nouvelles perspectives sur les origines de la gondole vénitienne et son ancien usage militaire. »Paru le 27 mai dernier paru en version numérique de la revue Méditerranée. intégrité de l'article : [https://journals.openedition.org/mediterranee/15539?lang=fr]

2- Illustration issue du manuscrit médiéval Le cycle de Lancelot, dit Manuscrit Douce -
© Bodleian Libraries, Université d'Oxford

22 avril 2025

La Pasquetta, la Marantega et les rois mages venus d'Orient

L'antique tradition chrétienne dit que trois rois suivirent le sillage d'une étoile et se mirent en route vers Bethléem pour adorer l'enfant Jésus. Ils lui firent trois cadeaux : l'or parce qu'il était roi des rois, l'encens parce qu'il était dieu et la myrrhe, dont on se servait dans les temps anciens pour embaumer les morts- , parce que ce dieu-roi des rois était aussi homme parmi les hommes et qu'en tant que tel, il était mortel.

Le Lundi de l'Ange est joliment appelé ici Pasquetta (littéralement la petite Pâque). Ce jour-là, chômé comme un peu partout en Occident, la tradition à Venise est de sortir de la ville. La plupart du temps, tout le monde se rend sur la lagune. Les restaurants de Murano, Burano et et de Torcello sont pris d'assaut par les familles. On va aussi au Lido pour une journée à la plage. Ceux qui ont leur barque choisissent souvent d'aller bivouaquer sur une des îles plus ou moins abandonnées de la lagune. A Venise, on aime pique-niquer. 

La Pasquetta, c'est le prétexte des premières promenades sur la lagune ou vers la mer qui annoncent le retour de la belle saison. L'atmosphère détendue des îles, ou des plages du littoral, au Lido ou plus loin permettent de laisser la foule des touristes qui ne diminue presque jamais désormais. Un bol d'oxygène, un moment entre soi.

C'est aussi le jour d'une autre antique tradition à Venise, appréciée des touristes qui sont souvent surpris par l'évènement. Il s'agit de la très rare procession des rois mages, du moins le défilé de leur version automate de la tour de l'horloge sur la Piazza, que l'on va admirer en famille.

Cette tour de l'Horloge construite sous la houlette de l'architecte Mauro Colussi en 1496 (en quatre ans !) complétée au XVIIIe siècle par les deux ailes latérales, est un des hauts-lieux de la Piazza, la Place Saint-Marc. Très (trop ?) appréciée des touristes, le monument mérite le déplacement. Voir ses automates défiler est un évènement et ce depuis leur installation en 1499. Bien qu'ils aient été remplacés à l'identique lors de l'extension du bâtiment, ils fascinent toujours autant les petits et les grands.

L'horloge est un monument dans le monument. Aucun mécanisme de cette qualité n'existait ailleurs. avant elle, seules les horloges hydrauliques connues dans l'Antiquité puis à l'époque byzantine. Umberto Eco évoque dans son «Histoire des Terres et des Lieux Légendaires», la fameuse horloge de Gaza qui servit de modèle et d'inspirations à d'autres horloges monumentales aujourd'hui disparues  :
« De Byzance, on se souvient d'une horloge monumentale du marché de Gaza, décrite au VIIe siècle par Procope, décorée sur le pignon d'une tête de Gorgone roulant des yeux à l'heure. En dessous se trouvaient douze fenêtres qui marquaient les heures de la nuit ; et douze portes qui s'ouvraient toutes les heures au passage d'une statue d'Hélios et à la sortie d'Héraclès couronné par un aigle en plein vol. »

Cette horloge de Gaza qui datait des années 500, est antérieure aux horloges arabes, mais nul doute qu'un lien étroit relie cette horloge à ses héritières. L'écrivain Procope la décrit en détail dans l'un de ses exercices de rhétorique, «L'éthopé» intitulée «Description de l'Horloge» si bien qu'on a pu en donner une image assez convaincante. Elle était installée sur une place publique de la ville du temps où ces lieux n'étaient pas le repère de fondamentalistes obscurantistes, mais une ancienne colonie romaine après avoir été une cité perse. Province du royaume d'Hérode, elle était un des principaux port du royaume d'Israël, attirant négociants et armateurs du monde méditerranéen. À cause de son emplacement au carrefour de trois mondes, Gaza a depuis toujours été un enjeu des puissances régionales, des rivalités parfois à l’intérieur des mêmes dynasties. Considérée comme joyau, elle fut offerte à Cléopâtre par son époux, nouveau maître de l’Égypte, le général romain Marc-Antoine. Mais la défaite en – 31 av. J.-C. des armées de ce dernier entraîna le retour de Gaza dans le royaume d’Hérode, à la veille de l’ère chrétienne, avant qu’elle n’entre pour environ six siècles dans l’empire romain puis de Byzance. 

« Au temps d'Alexandre, elle a été un port antique hors pair, et s'appelait Anthédon. De sa rade partaient des navires vers le reste du monde : Rome, Carthage, Byzance, Athènes... tout ce que le commerce de l’Orient apportait ». Elle était célèbre aussi pour « ses magnifiques vignobles » qui produisaient un nectar très apprécié à Rome comme à Athènes et à Byzance. Sa population était formée en majorité de juifs mais aussi de descendants de colons grecs et romains. Les nomades arabes y étaient peu nombreux, souvent venus pour travailler dans les vignes et sur le port. Rien à voir avec la population actuelle dont d'aucuns sont persuadés que cette région a depuis toujours été la leur. Mais cela est un autre sujet.

Selon Procope, la fontaine était installée sur une place publique, dans un édifice ancien, certainement bâti par les grecs ou les romains) d'une hauteur de près de 6 mètres sur un peu moins de 3 mètres de large. Wikipedia montre une reconstitution de la façade de l'horloge qui devait être impressionnante. en voici le détail : 

 
Au milieu du fronton, dans la partie haute de la structure, se trouvait une tête de gorgone qui roulait les yeux à droite et à gauche à chaque heure (1). Au dessous, douze ouvertures carrées avaient été pratiquées qui servait à indiquer les heures temporaires (les douze heures de la nuit) par une lumière spéciale qui se déplaçait à chaque heure (2). Plus bas, une rangée de douze portes à double battant indiquait les heures temporaires de jour. En s'ouvrant, elles montraient chacune une statuette d'Hercule avec  un des attributs correspondant à ses douze travaux (3). Une statue d'Hélios tenant une mappemonde dans les mains, se déplaçait d'heure en heure devant les douze portes (4) Chacune des portes était ornée d'un aigle tenant dans ses serres une couronne de lauriers (5).

À la fin de la première heure de jour, Hélios se présentait devant la porte correspondante qui s'ouvrait pour laisser s'avancer une statuette d'Hercule portant l'emblème de sa première victoire, la peau du Lion de Némée; l'aigle, placé au-dessus, déploiyait alors ses ailes et présentait sa couronne de lauriers sur la tête de la statuette. Puis, Hercule se retirait, les portes se refermaient et l'aigle reployait ses ailes. Le scénario se reproduisait d'heure en heure jusqu'au coucher du Soleil.

Dans la partie inférieure de l'édifice se trouvent trois dais, sortes de portiques à colonnes abritant chacun une statue d'Hercule. Au centre la statue sonnait les heures en frappant un gong avec sa massue. Le détail de la sonnerie est connu : un coup était frappé à la fin de la première heure, puis deux, trois… jusqu'à six pour l'heure de midi. Le cycle recommençait de un à six pour les heures du soir. « Au-dessus du dais, une statuette de Pan dressait l'oreille à chaque sonnerie du gong et, le couple de satyres qui l'entourait se moquait de lui en grimaçant ».

Sous le dais de gauche, Hercule était représenté supposé en marche, surmonté d'un pâtre immobile; sous le dais de droite, Hercule s'apprêtait à décocher une flèche, surmonté d'une statuette de Diomède annonçant à son de trompette la douzième heure, fin de la journée de Soleil et de travail. Entre les dais, en retrait, deux esclaves couraient vers Hercule sonnant les heures, l'un apportant la nourriture du matin à la première heure, l'autre l'eau pour le bain du soir à la dernière heure.

Cette description imagée de Procope ne donne aucun détail concernant le qui pilotait le système, mais elle donne une idée de la grande complexité de cette « merveilleuse horloge à eau ». Selon Diels, cette horloge serait la plus ancienne installation horlogère accompagnée d'une sonnerie mécanique des heures. On ne connait ce mécanisme que par les rares écrits retrouvés. On en imagine la complexité qui permettait à une époque aussi retirée de marquer avec précision l'heure, les jours, les phases lunaires et les périodes du zodiaque. 

Mais revenons à l'horloge de la Piazza. elle est l’œuvre d'un horloger venu d’Émilie-Romagne, Giancarlo Ranieri. Un sujet du pape donc, puisque la région faisait alors partie des possessions pontificales. On raconte que lorsque il acheva son chef-d’œuvre, on lui creva les yeux sur l'ordre des Inquisiteurs d’État, afin de l'empêcher de créer  un mécanisme identique ou encore plus perfectionné. Cela reste une légende car il n'y a aucune mention d'une telle décision dans les Archives de la République. Celle-ci était très pointilleuse quant à l'enregistrement des mesures, décisions et actions, même secrètes. La Raison d’État ne l'emportait jamais sur la loi, ce que Napoléon ne comprit pas quand il réduisit à néant la Sérénissime.

Mais, en dépit de tout, Venise continue d'exister et de vivre. Ses traditions, ses rites et ses coutumes perdurent depuis des siècles. La Pasquetta fait partie de ces moments typiques qui «font toujours sens» pour les vénitiens. Mais, place aux rois mages qui défilent pour le plus grand bonheur des petits et des grands :

 
   
Le défilé des rois mages, 2023. 
Avec la courtoisie de Local Team TV
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21 décembre 2024

Un surprenant rendez-vous avec Baldassare Galuppi

Ah, Madame, quelle aventure des plus délicieuses que celle-ci ! Imaginez-vous, après moult tractations et échanges épistolaires, nous avons enfin obtenu les bonnes grâces du maître, grâce à l'entremise de la noble Dame Gianaluisa Badoer, protectrice et amie dévouée de notre famille. C'est avec toute la diplomatie et la finesse requises qu'elle a su convaincre le célèbre Baldassare Galuppi de nous accorder audience entre deux répétitions de son dernier opus, qui, déjà, fait courir les rumeurs dans toute la Sérénissime.

Ne croyez point que le succès ait monté à la tête de ce compositeur de renom, dont les œuvres enchantent les cours d'Europe. Que nenni ! Galuppi, homme de cœur, est tout dévoué à sa famille. Avant chacun de ses voyages, qui le comblent d'une légitime fierté, il ressent une profonde tristesse à l'idée de quitter les siens. Certes, les routes sont sûres et ses périples accroissent sa renommée et sa fortune, assurant ainsi la sécurité de sa chère épouse et de ses enfants. Mais l'éloignement lui pèse, comme un pensum redoutable.

En dépit de ses préoccupations, un rendez-vous fut donc fixé chez ce maître de la musique. Qui à Venise ne connaît Galuppi ? Naguère maître de musique à l'Ospedale dei Mendicanti, cette noble institution accueillant les jeunes filles orphelines, il fut, en 1748, nommé maître-adjoint de la Cappella Marciana de Saint-Marc, et en devint le maître en 1762. Sous son impulsion, et celle de l'illustre Gaetano Katilla, l'orchestre du doge fut grandement enrichi, comptant désormais 35 instrumentistes et un chœur de 24 membres.

Loin de se montrer fier ou arrogant, Galuppi est un homme charmant, affable, toujours prêt à sourire, à rire avec les enfants, à se montrer galant avec les dames. Sa compagnie est recherchée, sa jovialité prisée dans toute Venise. Et que dire de ses récits de voyages, de ses rencontres et de ses idées !

Depuis 1740, il a parcouru les cours de Vienne et de Berlin, où il fit la connaissance du célèbre Carl Philipp Emanuel Bach. Ses séjours en Angleterre et en Russie furent des plus fructueux. En 1741, Lord Middlesex l'appela à Londres, où il composa trois opéras. Vingt ans plus tard, ce fut au tour du tsar Pierre III de le mander à Saint-Pétersbourg, où Catherine II le nomma compositeur de la cour en 1765.

Qui ne connait pas Galuppi. Il a été maître de musique à l'Ospedale dei Mendicanti, cette généreuse institution vénitienne réservée aux jeunes filles orphelines ou souffrantes. En 1748, il est nommé maître-adjoint de la Cappella Marciana de Saint-Marc Il en est le maître depuis 1762. Quatre ans plus tard, sous son impulsion ou, plus probablement, sous celle de Gaetano Katilla, maître de chapelle assistant, l'orchestre du doge est l'objet d'une restructuration importante. Le nombre de musiciens passe à 35 instrumentistes et le choeur à 24 membres. La même année, il prend la direction du chœur de l'Ospedale degli Incurabili qu'il conservera jusqu'en 1777. Il pourrait se montrer fier et arrogant, mais il n'en est rien. L'homme est charmant, affable, toujours souriant, rieur avec les enfants, galant avec les dames. Un homme de bonne compagnie dont la jovialité est recherchée et largement appréciée à Venise. Et puis il a tant de choses à raconter. Ses voyages, ses rencontres, ses idées surtout.

À partir de 1740, on le retrouvé à Vienne, à Berlin où il rencontre Carl Philipp Emanuel Bach. Il fera deux longs séjours à l'étranger qui se sont avérét particulièrement importants pour sa carrière. En Angleterre tout d'abord. Il y est appelé en 1741 par Lord Middlesex, qui le fait engager  comme « compositore serio dell'opera italiana», titre mérité puisqu'il composa trois opéras pendant son séjour londonien. Vingt ans plus tard, il est mandé à Saint Pétersbourg par le tsar Pierre III mais ce n'est cependant qu'en 1765 qu'il est nommé compositeur de la cour par Catherine II. Les autorités vénitiennes lui ayant assuré la conservation de son poste de maître de chapelle et des émoluments correspondants, pourvu qu'il compose chaque année un Gloria et un Credo pour la messe de Noël donnée en la basilique Saint-Marc, tâche à laquelle il ne faillit pas comme en témoignent les manuscrits des années 1766 et 1767 conservés à Gênes. En Russie, il compose quinze œuvres vocales pour l'Église russe orthodoxe.

De retour à Venise, il se consacre à la musique pour clavecin et aux œuvres religieuses. Il dirige notamment en mai 1782 plusieurs concerts pour la visite à Venise du pape Pie VI. Il meurt le 3 janvier 1785; à ses funérailles solennelles en l'église San Vidal, chante notamment le grand castrat Gasparo Pacchiarotti.

Un maître de l'opéra
C'est dans les années 1740 que débuta la collaboration fructueuse avec Goldoni, à l'occasion de l'écriture de l'opera-seria Gustavo primo, re di Svezia, qui allait donner naissance en moins de sept ans aux 17 œuvres comiques communes qui assurèrent la célébrité de Galuppi. Il filosofo di campagna fut ainsi monté plus de soixante-dix fois au XVIIIe.

Postérité
Au faîte de sa gloire, Galuppi était plus célèbre que Vivaldi. C'est ainsi qu'un prêtre vénitien, Giuseppe Baldan, envoya à la cour de Saxe quatre œuvres de Vivaldi en les faisant passer pour des compositions du Buranello. Admiré dans toute l'Europe, il fut un modèle pour nombre de ses contemporains, notamment Joseph Haydn et Carl Philipp Emanuel Bach et fut défendu, entre autres, par Giacomo Casanova et par Jean-Jacques Rousseau. Ce dernier écrit notamment dans sa Lettre sur la musique française :

« J'ai vu à Venise un Arménien, homme d'esprit, qui n'avait jamais entendu de musique, et devant lequel on exécuta, dans un même concert, un monologue français qui commence par ce vers « Temple sacré, séjour tranquille » et un air de Galuppi, qui commence par celui-ci, « Voi che languite senza speranza...». L'un et l'autre furent chantés, médiocrement pour le français et mal pour l'italien, par un homme accoutumé seulement à la musique française, et alors très-enthousiaste de celle de M. Rameau. Je remarquai dans l'Arménien, durant tout le chant français, plus de surprise que de plaisir ; mais tout le monde observa, dès les premières mesures de l'air italien, que son visage et ses yeux s'adoucissaient ; il était enchanté, il prêtait son âme aux impressions de la musique ; et, quoiqu'il entendît peu la langue, les simples sons lui causaient un ravissement sensible. Dès ce moment on ne put plus lui faire écouter aucun air français.»
Le poète anglais Robert Browning lui a consacré un célèbre monologue dramatique, A Toccata of Galuppi's, publié en 1855, et dont voici les deux premiers tercets :

    « Oh Galuppi, Baldassaro, this is very sad to find!
    I can hardly misconceive you; it would prove me deaf and blind;
    But although I take your meaning, 'tis with such a heavy mind!

    Here you come with your old music, and here's all the good it brings.
    What, they lived once thus at Venice where the merchants were the kings,
    Where Saint Mark's is, where the Doges used to wed the sea with rings? »


En honneur de Galuppi, une statue a été érigée sur la seule place de l'île de Burano, la piazza Galuppi, et tous les ans, l'Associazione Festival Galuppi organise un festival qui lui est en partie dédié.

Créé en 1762 au Teatro San Moisè de Venise, l’opéra L’Uomo femina (L’Homme femme) de Baldassare Galuppi était tombé dans l’oubli avant qu’un universitaire, Jean François Lattarico, ne le redécouvre il y a une vingtaine d’années, à Lisbonne, au palais de Notre-Dame d’Ajuda.
 
Le livret du dramaturge et romancier Pietro Chiari offre une inversion des rôles sociaux dont le XVIIIe siècle littéraire était friand. Dans des temps anciens et indéterminés, sur une île – espace qui évoque ces lieux sans attaches que décrivaient les utopistes –dirigée par les femmes auxquelles les hommes sont soumis, viennent de s’échouer un maître et son valet, Roberto et Giannino, issus, quant à eux, de notre monde patriarcal et machiste. Découverts et sauvés par deux chasseresses (la ministre Ramira et la Dame de cour Cassandra) ces deux hommes, qui partagent curieusement avec les femmes les traits que nous associons couramment à la virilité, deviennent l’occasion de bouleversements et de transformations socio-politique qui s’effectueront sur le fond du comique de la concurrence et des disputes amoureuses, symbolisant les revendications des sujettes face à la princesse de l’île, Cretidea, qui se voit contester le pouvoir de s’approprier tous les hommes sans laisser aucun droit aux femmes de sa cour. 

Détourner le regard
Si le sens premier du livret, qui peut d’abord se lire comme une satire de la monarchie absolue, est indéniablement politique, il a une résonnance toute particulière avec les préoccupations de notre époque. En effet, en se donnant pour thème l’inversion sexuelle – qui était déjà celui d’un autre opéra de Galuppi, composé en 1750 sur un livret de Carlo Goldoni, Il Mondo alla roversa – cette fable musicale de L’Uomo femina fait étonnamment écho à la nécessité de placer au centre de nos réflexions et débats d’aujourd’hui l’inégalité entre les femmes et les hommes. Et la force de la mise en scène d’Agnès Jaoui est précisément d’avoir repensé les rapports entre la dimension politique et ce thème de la division des sexes de telle sorte que, dans cette version contemporaine, la question de la domination se trouve posée dans une orientation résolument féministe, faisant ainsi du ressort initialement comique, le véritable sujet sérieux de cet opéra-bouffe. Dit autrement, cette mise en scène réussit à resituer la dimension politique du propos dans la force d'autodérision du rire.

Hommes, femmes : dévoilés !
La cinéaste qui, après Tosca en 2019, signe ici sa deuxième mise en scène d’opéra, joue constamment avec nos préjugés masculinistes. Certes, les décors d’Alban Ho Van sont fidèles aux indications du livret qui exige que l’intrigue se déroule dans le palais de Cretidea et que se distingue bien la chambre où les hommes s’apprêtent. Par ailleurs, en spatialisant la scène sur plusieurs niveaux et en l’ouvrant l’évocation d’un paysage lointain, produit la sensation à la fois de profondeur et d’isolement qui évoque bien la situation insulaire. 

Mais le choix d’Agnès Jaoui de transposer ce palais royal dans un univers oriental offre à ce décor une dimension supplémentaire qui nous invite à la réflexion : donner le pouvoir aux femmes à travers l’évocation de ce monde où les préjugés occidentaux les imagineraient les plus soumises.

Le tout en imposant aux hommes, non pas - comme le proposerait peut-être une mise en scène jusqu’au-boutiste - un voile intégral, mais des robes serrées, des jupes courtes et des cuissardes à talons qui entravent leur mouvement. Pierre-Jean Larroque les a conçues en contraste avec la liberté des tenues des femmes pantalonnées mixant les soieries d’ancien régime avec les cuirasses et les grèves de soldats romains. Un renversement qui a non seulement pour effet de nous rappeler que la domination masculine n’a pas de frontière, mais également que ce caractère masculin que l’on prête au femmes de l’île peut également faire écho au charisme bel et bien féminin des habitantes des sociétés orientales et méridionales.

Déconstruction baroque
Ce jeu de contraste peut également se retrouver dans le décalage voulu entre les rôles, les incarnations scéniques et les voix, entre les gestes, les mouvements et les prestations. 

Le personnage de Gelsomino, favori narcissique et superficiel de Cretidea, est interprété par Anas Séguin, dont le corps athlétique et la voix de baryton éclatante dans les notes aiguës et puissante dans les plus graves dès lors qu’elles sont bien accrochées, contrastent radicalement avec son personnage très maniéré. Eva Zaïcik qui incarne la princesse Critedea déploie une voix souple, ronde, chaude, traduisant un grand sens de la mélodie et s’inscrivant, par là même, dans un jeu d’opposition avec son rôle de despote sans merci.

L’opposition toute baroque sera encore très forte entre, d’une part, l’apparence et le jeu de Giannino, interprété par François Rougier, dont la puissance comique, notamment après son travestissement, provoque, du reste, les rires les plus sonores de la salle, et, d’autre part, sa voix de ténor-baryton, ample et égale, aux aigus vibrants et larges, et aux graves profonds et tout aussi sonores.

L’interprétation de Ramira par la mezzo-soprano Lucile Richardot est également très convaincante : sa voix sombre et puissante, parfaitement projetée et à la diction irréprochable qui sert l’intelligibilité du texte, exprime avec naturel une androgynie qui exalte ce jeu baroque des contrastes. La voix claire, bien articulée et au placement impeccable de la mezzo-soprano Victoire Bunel qui peut, quant à elle, donner l’impression d’être légèrement voilée, se révèle assez vite être à l’image de la vulnérabilité de son personnage, Cassandra.

Parallèlement, comme en miroir, on retrouve l’expression de cette fragilité et de cette humanité dans l’interprétation de Roberto par le baryton Victor Sicard, dont la voix chaude et vibrante dans son médium, sombre et profonde dans ses graves, se montre cependant un peu resserrée dans les aigus dont le vibrato plus court ne permet pas la même projection.

Ces deux personnages, moins contrastés, ont au fond des rôles analogues : ce sont les deux seuls qui s’opposeront frontalement au pouvoir de Cretidea. On peut alors légitimement penser qu’il s’est agi de les rendre plus réalistes que les autres et qu’ainsi cette distribution a été pensée d’un bout à l’autre avec justesse et selon une idée très claire.

Orchestre aux petits soins
À l’instar de la mise en scène qui, en chorégraphiant et mettant ainsi en espace l’intrigue au-delà des paroles chantées, réussit à donner une dimension suffisante aux renversements dramatiques qui sont très resserrés dans le livret, le Poème Harmonique déploie son interprétation de la partition de Galuppi sur l’ensemble de la palette d’expressivité, avec largeur et générosité. Les tempi sont retenus pour laisser toute leur place aux nuances que la baguette de Vincent Dumestre accompagne de ses gestes éloquents. Ce tact s’illustre encore dans l’attention qui est accordée à chaque instrument, auquel le chef s’adresse distinctement. Ce qui se retrouve sans surprise dans la façon d’accompagner les chanteurs et les chanteuses. Même lorsque ces derniers chantent en chœur, on peut noter la précision de l’accompagnement musical ainsi que des dialogues entre les cellules mélodiques des cordes et les paroles chantées. Fait saisissant : on ne parvient plus à différencier les voix humaines et musicales, tant il en ressort une forte impression d’unité. Ce tact de l’orchestre se retrouve encore singulièrement dans l’accompagnement des airs des solistes. Aussi, lorsque la mandoline d’Alon Sariel accompagne Roberto dans ses airs, elle fait montre d’une attention et d’un soin que l’on pourrait attendre d’un continuo (on ne sera d’ailleurs pas surpris de découvrir qu’Alon Sariel est également théorbiste).

Ce spectacle total rencontre un vif succès. Le public caennais, dont on sait le goût bien ancré pour la musique baroque, signifie son enthousiasme par ses rires éclatants ainsi que ses applaudissements nourris, non seulement après chaque air, mais également au moment du salut des artistes qui voient une franche partie de l’assemblée se lever pour les acclamer.

Allez, en ces temps moroses et anxiogènes, il reste des jolis petits moments - grands même - de paradis. Galuppi colore toujours deux cents ans plus tard nos humeurs, nous transporte de joie, nous fait rire et sa musique qui n'a pas pris une ride est comme une respiration, pleine de rythme et de senteurs joyeuses. A la vénitienne !


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Notes :

* ND acronyme pour «Nobil Dona», littéralement «Noble Dame», apposé devant le nom de la personne  signifiant son appartenance à la noblesse vénitienne, équivalent de NH, utilisé pour les hommes. Jusqu'à l'occupation autrichienne, il n'y avait pas de titre de noblesse précis pour les membres des familles inscrites au Livre d'Or, le grand registre des familles patriciennes de la République. C'est une décision de l'empereur d'Autriche qui accorda la titulature de comte et comtesse aux nobles vénitiens. Pour la petite histoire, signalons que beaucoup d'aristocrates vénitiens issus des plus vieilles familles ne portèrent jamais ce titre tout en  ayant - per forza - fait allégeance à la couronne des Habsbourg. D'autres se plièrent à l'air du temps et s'y sont soumis.


22 novembre 2024

Une fois encore, l'heureux temps de la Festa della Salute

Un grand moment pour les vénitiens, ce jour festif où toute la population traverse le Grand canal pour rendre hommage à Notre Dame de la Salute. tous empruntent le pont votif qui part du campo devant le palazzo Gritti pour aboutir à la basilique, tous recueillis plus peut-être par la solennité et la tradition que par une foi active et véritable, mais qu'importe, il se passe quelque choses entre toute cette population, tous milieux et âges confondus, qui chemine en procession derrière le patriarche et les autorités d'aujourd'hui, moins chamarrés et respectés que du temps de la République, mais tout est semblable, l'emplacement du pont flottant, la ferveur, la bonne humeur, les rites et usages. 

Et puis il y a ce sentiment d'appartenance, cette fierté de mettre nos pas dans ceux qui nous ont précédés. Vénitien de sang, je ne suis pas né à Venise - peu s'en est fallu - et si les deux générations d'avant moi étaient davantage liées à Constantinople, Milan et Florence, cette fierté, ce sentiment d'être chez soi, al posto giusto, dans un moment tel que cette fête rituelle, je l'ai toujours ressenti avec force en moi.

Je me souviens de la toute première fois où, étudiant, je décidais de me joindre à la procession. Une grande émotion s'était soudain emparée de moi. Dans mon journal, j'ai retrouvé ces notes :

«J'ai senti vraiment comme une présence invisible. Joyeuse elle m'accompagnait... En fait, je sentais quil s'agissait de l'âme des miens, mes anges comme disait ma grand-mère, tous ceux qui vécurent ici avant moi et qui ont fait que je vive là à mon tour, mettant à mon tour mes pas dans les leurs...»

Ce jour-là, je vous assure que la sensation était très forte, presque palpable physiquement, comme un souffle, une présence... 

«ils marchaient tous avec moi, le long de l'étroite calle del Traghetto où débouche le pont votif. Ils m'ont transmis leur foi et leur enthousiasme, tous ceux dont le sang coule dans mes veines, marchands, soldats, marins, médecins, celui qui fut drogman du sultan, l'aïeule qui refusa de quitter Venise quand l'attendait un mariage princier à Candie, [illisible],diplomates, interprètes, poètes, musiciens...  D'eux aussi, cette passion pour tout ce qui touche à Venise. Et puis cette impression depuis mes premiers pas sur les "masegni" de la Sérénissime, celle d'être ici depuis toujours, de n'appartenir qu'à ces lieux, ces monuments, ces canaux, ces îles, cette lagune, ma patrie !»

Ces propos maladroits pleins d'emphase, je les ai écrit dans mon journal à dix-sept ans. Je ne m'exprimerai guère différemment aujourd'hui, les lecteurs de Tramezzinimag ne peuvent que le confirmer... Cette Solanità della Madonna della salute ravive à chaque fois ma passion, mon amour pour la cité des doges.

J'ai perdu hélas, une photo qui était rangée dans ce cahier retrouvé. c'est l'amie qui m'accompagnait ce jour-là qui l'avait prise. Elle donnait à voir une figure d'adolescent extatique, la tête un peu penchée comme j'apparais toujours sur les clichés de cette époque. Quand je savais l'objectif pointé sur moi, le regard que j'avais souvent joyeux, se faisait soudain taciturne. Timidité d'adolescent ou coquetterie de celui qui se sait séduisant ? On pouvait croire à mes sourcils froncés qu'être pris en photo me gênait. Il y avait des deux, je pense.  

« Tu es encore absent ! » me disait-elle souvent, agacée mais bienveillante. Je devais la rassurer à chaque fois : « Non, non, je suis là avec toi, ce n'est rien. Je pensais». Absent, oui je l'étais, et je le suis resté, surtout au milieu du monde, au milieu des autres. Absorbé en réalité par mille pensées, j'avais du mal à être vraiment là où mon corps se trouvait, avec les gens qui m'entouraient. 

Difficile à expliquer, je n'étais plus un jeune garçon que la vie et le monde effarouchaient et pourtant... La mèche en désordre sous le bonnet de laine, ce bonnet aux couleurs vives unies que nous portions tous, selon la mode d'alors, roulé sur le haut du crâne sur nos cheveux longs, imitant sans le savoir les garçons de Carpaccio (ignorions-nous vraiment cette ressemblance après tout ?), je m'étais accoudé à une barrière. L'évasion de mes sens et de mes pensées ne traduisaient ni l'ennui ni la tristesse. Juste la contemplation d'un ailleurs qui pourtant avait tout à voir avec l'endroit précis où nous trouvions.

 
Ma foi, très active à cette époque, avait trouvé son équilibre dans le culte réformé, j'étais de tout cœur calviniste avec les calvinistes du temple des Chartrons à Bordeaux, puis naturellement vaudois avec la Comunità valdese qui m'avaient ouvert ses portes quand je m'installais à Venise. Pourtant la proximité avec Taizé restait très forte et là - comme chez mes chères diaconesses du Brillac - les rites inspirés des communautés monastiques dominicaines et bénédictines mais aussi de l'église orthodoxe me transportaient. 

 
Le dimanche bien souvent j'assistais aux vêpres chez les Bénédictins de San Giorgio prégnante. M'installer pour un temps dans la communauté de Frère Roger pour y éprouver mon engagement et peut être  y rester dans cet engagement complet qui me tentait tellement alors. En suivant la procession des fidèles, en pénétrant dans la basilique bondée, avec les milliers de cierges dont les flammes semblaient flotter autour de nous, les volutes d'encens, avait surgi soudain dans ma tête les quatre voix qui se répondent sur le texte «Cum vix justus sit securus» du Turba mirum, dans le Requiem de Mozart. Ce fut un grand moment de ferveur dont il me semble ressentir encore la force, comme les sons et les parfums de ce jour de fête, près de cinquante ans après.
 

Mais la fête rituelle, avec sa procession, son pèlerinage et sa messe solennelle, c'est aussi un autre rituel, matériel et gourmand celui-là : le traditionnel chocolat chaud dans l'un des grands cafés historiques de la Piazza, le zabayon caldo.
 
Mais le plat traditionnel de la fête est une sorte de pot au feu typique, la Castradina.
Ce plat roboratif est consommé à Venise depuis le XIIIe siècle. Il est à base de cuisse de mouton séchée salée et fumée au soleil cuite religieusement, avec du chou de Milan. Ce plat est consommé à Venise depuis le XIIIe siècle et il a des origines dalmates. La Sérénissime s'approvisionnait en viande séchée - aliment parfait pour les longs voyages en mer - dans sa colonie d'Albanie  avant d'entreprendre des expéditions commerciales vers l'Orient. Il faut goûter à cette soupe riche et savoureuse, la viande est cuite avec des feuilles de chou de Milan. La préparation est tout un rituel qui obéit à des canons très anciens. Chez tous les vénitiens, le plaisir de la partager pour la Fête de la Salute se renouvelle ponctuellement chaque année.
 
Recette familiale de la Castradina 
 
Ingérdients (pour 6) :
  • 1,5 kg de viande de mouton préparée,
  • 1 beau chou de Milan frisé
  • 1 céleri-branche,
  • 250g de pommes de terre
  • 2 carottes
  • 3 beaux oignons,
  • 1 gousse d'ail
  • herbes & aromates : thym, laurier, romarin, baies de genièvre
  • Huile d'olive,
  • sel et poivre
  • Bicarbonate de soude
Faire tremper la castradina pendant une journée,d'abord dans de l'eau bouillante, puis tiède en changeant l'eau plusieurs fois. 
Le lendemain, dans une grande casserole ou marmite, faire roussir l'oignon coupé en tranches avec l'huile d'olive. Ajouter les légumes sauf le chou, pour obtenir un bouillon de légumes.
Ajouter la viande et laisser cuire pendant environ 90 mn.
Retirer la viande du feu et laisser refroidir dans un endroit frais.
Retirer la graisse du bouillon quand elle se fige sur le dessus.
Quand le bouillon est prêt, rajouter la viande refroidie découpée en morceaux. Laisser cuire le tout à petit feu pendant cinq heures  pour obtenir le ragoût.
Pendant ce temps, laver le chou, enlever les feuilles blanches et le couper en morceaux.
Faire revenir oignon et ail hachés dans une casserole. Quand l'oignon est fondu verser le chou. Laisser cuire environ six à sept minutes, assaisonner avec du sel et du poivre fraîchement moulu, en arrosant régulièrement le chou avec du bouillon de légumes si nécessaire.
Enfin, ajouter la viande au chou, laisser ce dernier finir de cuire.
Quand le chou est cuit, le mélange doit être moelleux. 
Pour parfaire le résultat, j'ajoute une cuillerée de bicarbonate de soude.
On sert à l'assiette les morceaux de castradina sur les légumes coupés en morceaux et on arrose de bouillon.
 
Bon Appétit et Bonne Fête de la Salute ! Pour conclure : Extraits du Requiem de Mozart (Rex Tremendae), dans l'interprétation de Jordi Savall.
 

« Rex tremendae majestatis, (Ô Roi de majesté redoutable), qui salvandos salvas gratis, (qui ne sauvez les élus que par la grâce), salva me, fons pietatis, (sauvez-moi force d'amour) ».  
 
 
« Cum vix justus sit securus» (Quand le juste est à peine certain)
 
 
Lire sur le sujet :  
Bonne fête de la salute (Tramezzinimag billet du 21/11/2007)


 


23 décembre 2023

En dépit de tout, que la joie de Noël illumine nos jours !

Brouillard à Venise. ©Alexandra E Rust. 2023.
 
On trouvait le mois de décembre long à démarrer et les Fêtes paraissaient encore très loin. Mais non, nous y sommes. Venise est une ville où le Temps de Noël prend vraiment sa signification, comme ailleurs en Autriche, en Suisse, dans les pays germaniques, scandinaves et bien sûr chez les britanniques.

Depuis plusieurs années le marché de Noël concurrence ceux qu'on trouve depuis des lustres dans ces pays. La lumière se fait presque monochrome et il y a dans l'air quelque chose d'encore plus magique. Babbo Natale est en bon terme avec la Befana et Saint Nicolas est aussi dans les parages...

Je n'ai pas souvent fêté Noël à Venise - la Befana oui, de nombreuses fois - Mais la messe de minuit, les cadeaux sous le sapin, le lait et les biscuits sur la cheminée pour le Père Noël, grand amateur de Digestive Mc Vities.

Un raté dans mon existence. Le rêve ancien (il date de mon adolescence) de voir naître et grandir mes enfants à Venise ne s'est pas réalisé. Dans une autre vie peut-être, mais encore faut il croire que nous en avons plusieurs... Voir grandir ses enfants dans ce lieu unique, hors du monde et pourtant au centre de tout, et donc d'y vivre ce moment magique avec eux n'a encore jamais pu se réaliser. Les enfants grandissent et s'en vont, rien de plus naturel. 

Organiser des retrouvailles pour fêter la naissance du Christ et la joie d'être ensemble, de former une famille, devient plus difficile avec les années. Il y a les conjoints et compagnons dont les familles souhaitent aussi la présence. La plupart du temps, un système d'alternance se met en place. Quand on a la chance de tous vivre non loin les uns des autres, on s'entend pour que la veille de Noël se déroule à tour de rôle chez les parents de l'un et le jour de Noël chez ceux de l'autre. Ou bien, ceux qui ne peuvent se déplacer, qui ne viennent pas, sont là pour la Saint-Sylvestre. Combien cela doit être compliqué pour les familles recomposées quand les enfants se marient, et qu'ils ont à leur tour des enfants... Nous sommes nombreux à connaître cela.


Il y aurait bien une autre solution puisque nous venons de traditions plurielles : Fêter ces moments uniques dans l'année à des dates différentes, celles les plus commodes pour chacun : pour la Saint-Nicolas, le 6 décembre, les 24 et 25 décembre comme nous le faisons depuis toujours, mais aussi le 5 janvier, pour la Befana, qui est aussi le jour des Rois... 

Trois fêtes merveilleuses, trois dates cohérentes pour les enfants qui, vivant naturellement les moments joyeux en famille n'en perçoivent pas la rareté et l'impermanence. Joie de l'enfance innocente qui ne peut concevoir que rien jamais ne dure et que tout cesse un jour. Mais pour parvenir à se réunir ainsi, il faut une volonté active de la part de tous les concernés. Et ce n'est pas évident.

Les temps changent et nous changeons aussi, parce que nous vieillissons, parce nous y sommes contraints, que les mentalités évoluent face à un noyau familial qui est activement ou passivement remis en cause. On ne voit plus que ce qu'il peut produire de terrible et de négatif.  

Mais peu importe ce que nous aimerions, il nous faut vivre sans nostalgie ni regret, dans l'espérance et la joie. Nous ne savons pas pour combien de temps nous sommes là, alors Carpe Diem, jouissons en simplicité de ce qui nous est offert. Le mieux étant l'ennemi du bien, réjouissons-nous devant les yeux émerveillés des enfants, devant leur plaisir, sous le regard bienveillant et ému de leurs parents, tout comme nous quand ces parents n'étaient encore que nos enfants.

Bonne Fête de Noël à tous nos lecteurs !

Éclairage du sapin 2023 sur la Piazza par le maire Brugnaro

Le Campo San Luca et ses illuminations