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10 octobre 2026

Coups de cœur N°67

L'automne est de retour, la rentrée des classes est déjà loin, déjà notre immonde société de consommation prépare l'offensive Halloween, sur les écrans de télévision, toujours les mêmes images déprimantes et les propos de pseudo journalistes de plus en plus orientés, mortifères et xénophobes. Tout cela est bien sombre. Pourtant les jours restent doux et la lumière bien belle. Un clin d'œil de la Nature pour nous montrer que la vie doit continuer, et qu'au-delà des luttes et des combats, il ne nous faut pas renoncer aux plaisirs. Ce temps d'arrière-saison est ainsi l'idéal pour déguster de nouveaux livres et écouter les récentes parutions qu'à Tramezzinimag nous avons bien aimé. Nouveautés ou relectures, voici quelques titres que nous avions envie de partager avec vous en ces premiers jours d'octobre.

Philippe Grimbert
Un garçon singulier 
Grasset - Livre de Poche 
2011 
« Maintenant que j'ai appris à le connaître, je l'aime et il m'effraie tout à la fois. Lui et sa mère vont trop loin, mais tous deux ont eu raison de mes résistances...».La citation reportée en 4e de couverture nous met aussitôt dans le ton du livre. «Une simple annonce sur les murs de la faculté a sorti Louis de sa léthargie pour le précipiter sur la plage de son enfance à la rencontre d'une mère et de son fils, deux êtres hors du commun qui vont bouleverser sa vie et l'amener à affronter ce qui dormait au plus profond de lui-même ». Philippe Grimbert, psychanalyste et psychologue nous livre après Un Secret, et La Mauvaise rencontre, un autre très beau roman, qui déborde d'empathie pour les enfants douloureux d'amour sans mièvrerie ni faux-semblants. Un texte court (178 pages) qui va au fond des choses et remue en nous mille choses. Rien que le titre déjà attire et nous prend.

Ch-F. Ramuz 
Vieux dans une salle à boire 
Coll. L'Ivre de caisse 
Éditions L'Arbre vengeur
2026 
56 pages. 
6,50 € 
« Une gorgée d’éternité dans un bistrot vaudois.» C’est un minuscule livre de 56 pages qui se glisse dans la poche comme un secret. Publié dans la jubilatoire collection chez l'éditeur bordelais L’Arbre vengeur, ce court texte (suivi de La folle en costume) s'offre à nous comme un reportage poétique, une peinture de mœurs à l'huile et au vin blanc. On passe la porte, et l’on y est. Ramuz s'installe à la table d’à côté, sort son carnet et croque le réel. Le décor ? Une taverne de montagne en Suisse où des hommes, solidement ancrés sur leurs bancs, regardent descendre leurs chopines. L'écriture si singulière de Ramuz, avec son rythme haché, fonctionne comme l'œil d'un cinéaste. On entend le bruit des gros souliers sur le plancher, on respire l'odeur du vin gris, on observe les silences lourds de ces buveurs qui n'ont plus grand-chose à se dire mais qui ont besoin d'être ensemble. Un superbe reportage sur la solitude des vieux jours. Derrière le pittoresque de la scène se cache la force du grand auteur suisse : sa vision poétique de l'existence. Boire ici n'est pas une fête, c'est une façon de tromper l'attente en contemplant le temps qui passe dans le reflet jaune clair du verre. Il l'écrit sans fioritures inutiles, toujours d'une manière explicite. Portraits et décors sont toujours évidents qui surgissent de ses mots pareils à des photographies. Un texte bref, rugueux et magnifique, qui se savoure d'un trait. Ces deux courtes nouvelles sont une pépite de nostalgie à dévorer sans modération ! Une roborative découverte.

Stefan Zweig
Le Bouquiniste Mendel
Traduction de Manfred Schenker
éditions Sillage
2013
Dans la Vienne du début du siècle, Le bouquiniste Jakob Mendel fait autorité auprès des bibliophiles. Installé à demeure à la table d’un café, ce bouquiniste est un paradoxe vivant : il ne lit pas, mais connaît les auteurs, les sujets, les éditions, les lieux de publication et les prix, neufs ou d’occasion. Un catalogue monumental dans la tête d’un seul homme, dont la Première Guerre mondiale va bouleverser l’univers.
Zweig, dans sa superbe langue, offre dans ce court texte, presqu'une nouvelle, le portrait de cet être singulier, que l’on dirait aujourd’hui atteint d’une forme d’autisme. Un texte court, mais dense, qui montre une vie consacrée à une expertise reconnue des amateurs comme des professionnels, malgré son irrationalité ; puis sa destruction, lorsque cette marginalité n’est plus considérée que sous un angle administratif. Les livres écrits « pour unir les hommes et les défendre contre l’évanescence et l’oubli » : cet idéal évoqué par Zweig n’est-il pas devenu aujourd’hui davantage un souhait qu’une réalité ? La production de livres, désormais si pléthorique, et leur contenu souvent si narcissique et orienté, n'est- ? ce pas la cause du désintérêt croissant pour les livres ? En dépit de son pessimisme, le rôle de Zweig ne serait-il pas de chercher ce qui rassemble, par la grâce de son écriture et sa propension à raconter d’autres histoires que la sienne afin qu'elles parlent à tous ?
                                                                                                                                                                            
Justus Eichhorn 
The Source 
CD Deutsche Grammophon
2026
Ils sont ravis chez DG d'éditer le premier album de ce prodige de 16 ans, pianiste et compositeur allemand. Ils le clament haut et fort sur leur site.  The Source, «mêle une virtuosité artistique exceptionnelle, une narration captivante et une perspective créative fraîche, le tout profondément ancré dans sa ville natale de Weimar.»
Malgré son jeune âge, Justus Eichhorn s'impose déjà comme l'une des nouvelles voix les plus passionnantes de la musique classique, captivant les publics sur scène comme en ligne grâce à sa créativité, sa virtuosité et sa vision artistique unique. Son album rassemble des œuvres de Bach, Liszt, Mendelssohn, Hindemith et Richard Strauss, tout en mettant en valeur ses talents de compositeur et d'arrangeur. En plus de trois enregistrements de ses propres œuvres en première mondiale, The Source propose son arrangement unique de Vivaldi ainsi que des réinterprétations imaginatives d'études de Czerny, créant ainsi un programme qui jette un pont entre tradition et innovation.
Avec des concerts à guichets fermés à travers l'Europe et l'Asie et une communauté mondiale de plus d'un demi-million d'abonnés sur les réseaux sociaux, le jeune Eichhorn va à la rencontre d'une nouvelle génération d'auditeurs de musique classique. Qu'il se produise sur les scènes internationales, qu'il partage les coulisses de son processus artistique en ligne ou qu'il crée des compositions originales, il incarne une nouvelle génération d'artistes classiques : authentiques, entrepreneurs et profondément connectés avec leur public. 
Un ami journaliste qui l'a rencontré longuement me disait qu'il était ce que la matérialisation du personnage d'Elio dans Plus tard ou jamais, le roman d'André Aciman - rebaptisé Appelle-moi par ton nom, pour plaire aux producteurs du film éponyme. Un Elio dont le succès fulgurant auprès du grand public n'a pas attendu l'âge adulte. Justus a 16 ans et un talent prodigieux ! Bien évidemment son extrême jeunesse, son look à la fois romantique et très contemporain - certes calculé mais forcément touchant - suscitent les épithètes les plus enthousiastes mais il suffit de fermer les yeux et d'écouter le son qu'il obtient de son instrument pour rejoindre les commentaires les plus dithyrambiques.  

L'album complet est disponible en version numérique, en CD et en vinyle (LP). Commandez les éditions CD et vinyle sur la boutique DG Store. Justus a tenu aussi qu'il soit en libre accès sur la plupart des plateformes.

En attendant de le découvrir dans son ensemble, en voici un extrait : le Largo du Concerto pour flautino en do majeur, RV 443 de Vivaldi : 


Dans le morceau original, le piano (ou le clavecin) ne joue que la basse continue pendant que la flûte déroule de longues notes suspendues et de petites ornementations. Quand on s'essaye à l'adaptation pour piano seul, la main gauche doit rester très légère presque déconnectée (souvent en staccato ou portato pour imiter les cordes de l'orchestre) pour que la mélodie de la main droite chante librement.
L'interprétation et l'arrangement de Justus ont suscité des retours particulièrement élogieux, mettant en avant la texture sonore unique qu'il a choisie pour revisiter ce classique baroque. La grande particularité de son enregistrement est l'utilisation d'un piano droit avec sourdine en feutre, un choix esthétique inattendu qui a été beaucoup commenté. Je ne sais pas si notre jeune virtuose allemand est souvent allé à Venise, mais il a su recréer avec son arrangement un style néo-classique qui n'a rien du pastiche, style envoûtant et très parlant pour qui sait combien la musique du prêtre roux doit aux sons et au rythme de la Sérénissime. Tous les codes de la musique post-classique moderne y respirent qui rappellent l'univers de compositeurs comme Nils Frahm En plaçant les micros très près des cordes étouffées, il crée un son aux contours doux, intimiste, où l'on perçoit distinctement le cliquetis mécanique des touches, apportant une proximité rare avec l'instrument. Comme le souligne la notice de Deutsche Grammophon, Justus est parvenu à traduire  dans sa transcription «la ligne pure et chantante de l'œuvre originale dans une configuration pour instrument unique, tout en préservant le cœur lyrique de la pièce». 
C'est tout simplement envoûtant. Les premiers commentaires décrivent un résultat «magique» tout autant que «nostalgique» et «méditatif». Comme une promenade matutinale solitaire  sur les eaux de la Venise qui s'éveille… Le fait de transposer une œuvre initialement virtuose et aiguë (au flautino) dans les résonances feutrées et mates d'un piano donne l'impression d'une œuvre suspendue dans le temps. Quelle émouvante maturité dans la démarche ; les auditeurs ne s'y sont pas trompés en saluant la sensibilité du jeune musicien (qui n'a que 16 ans au moment de la sortie de l'album). En partageant ses notes d'intention, Justus a confié que cette mélodie l'avait marqué lors de ses tout premiers concerts d'enfance au point de « ne plus jamais quitter son esprit», une sincérité qui se ressent dans la délicatesse de son toucher autant qu'elle éclaire son visage et illumine son sourire.
Dans son arrangement épuré, Justus Eichhorn conserve fidèlement la grille harmonique originale de Vivaldi. Le morceau est écrit en La mineur (la tonalité relative de Do majeur, qui est celle du concerto global), ce qui lui. donne cette atmosphère profondément mélancolique. Il nous fait glisser avec lui sur les eaux des canaux de la Sérénissime au pont de sentir à chaque note le mouvement de la barque et des rameurs...
Le thème principal - l'introduction et le refrain - du morceau s'ouvre sur une cellule harmonique très stable et cyclique, l'accord de départ La-Do-Mi, qui pose le décor triste et suspendu. Puis l'accord de sous-dominante (Ré-Fa-La) qui amène de la rondeur et du mouvement. Puis vient l'accord de tension (Mi-Sol#-Si) qui appelle une résolution et enfin, retour à la maison avec La-Do-Mi. 
On bascule ensuite vers la lumière : au milieu du morceau, les accords s'échappent du mode mineur pour chercher des couleurs plus lumineuses et majestueuses afin de suivre l'envolée de la mélodie : La tonalité d'origine du concerto fait une apparition (Do-Mi-Sol). Le son s'ouvre.
Soudain on passe en Sol majeur, avec l'accord pivot (Sol-Si-Ré) pour accompagner la descente de la mélodie. Ensuite apparait un accord très doux et chaleureux (Fa-La-Do) qui donne une impression de répit.
Avant de conclure, Vivaldi crée une tension maximale avec des harmonies plus serrées que reprend Eichhorn dans sa texture. Notre oreille sent soudain la tension dramatique qui annonce la fin du voyage avec des accords instables qui accentuent la complainte de la main droite, puis surgit le grand accord de tension baroque (Mi-Sol#-Si-Ré) qui fait que le temps semble s'arrêter. L'accord final s'éteint lentement dans les feutres du piano... 
Et c'est tellement beau et prégnant qu'on réécoute le morceau. J'attends vos commentaires après l'écoute de ce superbe disque !

06 octobre 2026

«On arrive à sainte Lucie, par le train de nuit»

John Singer Sargent, Café on the Riva degli Schiavoni
                                  (c. 1880-82) - Coll.privée

Un des plus anciens et fidèles lecteurs de Tramezzinimag qui souhaite que son anonymat soit respecté vient de m'adresser un certain nombre de billets de l'ancien site, le Tramezzinimag originel. Un long travail de relecture et de reformatage, de recherche sur les crédits photographiques et de simple correction - je relisais rarement les billets après la tension de leur création, la vérification des sources et le travail de présentation et de mise en page. A constater le nombre de fautes de frappe, les approximations stylistiques et de grammaire, les répétitions et les maladresse, j'aurai dû relire. Mais nos lecteurs ne m'en ont pas tenu rigueur. C'est en relisant ces articles, que j'ai retrouvé un texte plein de poésie et d'humour laissé le 14 octobre 2011 par un fidèle parmi les fidèles qui signait Gérard. 
Ce jour-là, il a dit…

« Bon voilà !
On arrive à Sainte Lucie , par le train de nuit .
Il fait frisquet , dans cet hiver .
Peu importe .
On s'en fiche .
On quitte les quais , nous voilà dans le hall , on bifurque à gauche au buffet ; bruits de la multitude un peu partout .
On prend un ticket , comme ça , juste pour pouvoir , l'instant d'une seconde , poser le haut de notre lèvre supérieure dans la mousse blanche d'un adorable capuccino .
L'arrivée à Venise commence quand le bas du nez frissonne de sentiments chocolatés .
Les pieds encore au sec .
Un tout petit bout de papier , déjà froissé dans la poche .
L'Italie à la lippe .
Et un amour total pour la cité des Doges .
A l'embarcadère .
Odeur là-bas , ça rime avec bonheur .»

Oui, Gérard a raison, odeur à Venise, ça rime avec bonheur. Comme bonheur rime avec cette passion partagée avec des milliers de lecteurs depuis ce printemps 2005 où Tramezzinimag vit le jour. 

En hommage aux lecteurs de Tramezzinimag, à ceux qui sont restés avec nos, à ceux qui ont disparu et qui nos manquent, à ceux qui viennent encore parfois ou régulièrement faire un tour dans la Venise que je suis heureux de partager avec vous, de ma petite équipe à géographie variable avec qui tout est toujours joie et bonne humeur. À Catherine, à Véronique, Marie, Fabienne, Maud, isabelle, Martine, Geneviève, Michèle, Danielle, Stef, Jean-Michel, Jean-Marie, Jean-Pierre, Philippe, et à tous les autres. À Gérard en particulier bien sûr, pour le remercier quinze ans après de ce sympathique petit texte. Il dit avec talent et simplicité tout l'amour que nous ressentons, nous les Fous de Venise comme nous avait surnommé un journaliste il y a des années.

Ce billet s'est écrit sous un soleil encore estival, dans un délicieux jardin nantais, en attendant que mes petits-enfants rentrent de l'école et que nous prenions le thé ensemble, avant de jeter un regard sur les devoirs à faire et les leçons à apprendre. Se mêlant au chant de la foule d'oiseaux qui peuplent l'endroit, avec une légère brise qui chasse les moustiques encore très virulents, les mélodies peu connues de La Senna Festeggiante de Vivaldi avant le son enjoué mais moins paisible et solennel de Soprano ou Orelsan que les enfants me demanderont d'écouter.

20 décembre 2025

Ma Venise en hiver III : Le Caigo enveloppe la ville

 
Le Canal grande sous le caïgo de décembre

Samedi 20 décembre
J'aime sortir tôt dans les rues à Venise. Les touristes n'envahissent pas encore la ville où fourmille déjà sa vraie vie. L'unique ville au monde où l'on n'est pas dérangé par le bruit des automobiles, leurs klaxons et leur laideur. Le kiosque sur le campo Sant'Angelo n'est plus tenu par le vénitien DOCG* avec  qui j'aimais bien parler un peu avec lui, échanger quelques mots en dialecte, en lui achetant le journal. Son remplaçant est bengali, il parle italien avec l'accent d'ici. Mais il ne vend plus de magazines ni d'autres journaux que les quotidiens les plus demandés par les vénitiens. Comme partout ailleurs, les kiosques ferment et sont remplacés par des kiosques attrape-gogos avec les sempiternelles bimbeloteries, canotiers, fanions, gondoles en plastique, et autres colifichets fabriques en Inde ou en Chine par millions d'unité... Généralisation de la culture de l'inculture... En quelques années, beaucoup de kiosques à journaux ont fermé ici, comme partout ailleurs. C'est triste.
 
Lu mon journal en sirotant un macchiato et un croissant 
près du ponte dei Pugni, chez Majer qui ouvrait juste. Accueilli par le toujours charmant sourire des serveuses. Peu de monde encore, que des gens du quartier. Là encore, des mots échangés sur le brouillard, le froid. Douce odeur de pâtisserie et de café. Et toujours ce silence extérieur. Après une longue absence, je ressens encore et toujours ce besoin peu mature de me rassurer sur la légitimité de ma venezianité. Après tout, à l'époque que nous vivons, dans ce monde en train de devenir (redevenir) fou où tout ce qui compte est dans l'instant, où l'ignorance et l'égoïsme semblent devenues la règle et l'image faussement pudiques de plus en plus partagées partout et aux yeux de tout, quelle importance ? Chi se ne frega !
 
Venise en m'accueillant comme elle m'accueille depuis mon arrivée, m'aide à oublier tout cela, mes doutes et mon malaise, tout autant que cette période difficile et anxiogène que nous vivons. Quand je suis de retour, tout en elle, je me sens à chaque instant tellement bien, comme l'enfant dans le ventre maternel. Ce n'est pas un refus du monde et des tristes réalités, ce n'est pas la nostalgie des temps passés, la recherche d'un monde disparu que je n'ai pas vécu. Bien au contraire, immuable et pourtant gravement blessée, toujours altière et indifférente, elle continue de traverser les siècles et reste identique à celle de nos ancêtres, moins riche moins puissante, moins crainte et détestée, elle est de notre temps aussi. En elle, la modernité est un accessoire, un outil mais pas un tyran qui impose de jeter et ignorer tout ce qu'il y avait avant. La ville millénaire qui par sa gloire et sa splendeur prolongea Byzance et son empire est aussi un centre de la culture et de la création contemporaines. Mais il suffit de quelques pas pour se retrouver dans un monde hors du temps. R. me disait  avec justesse en arrivant : « j'ai l'impression de marcher dans un rêve, dans un décor de cinéma et en même temps de traverser plusieurs temps ». J'ai aimé sa joie en disant cela, et l'émotion dans ses yeux. Je savais qu'elle apprécierait et comprendrait la ville. 

© Photographie de S. Zampedri - rialtofil - Tout droits réservés.
 
Toutes ces pensées me viennent en avançant dans le caigo plein des odeurs de la lagune et de ses eaux. Sensation unique qui me rappelle parfois les matins de Londres quand j'étais jeune garçon, lorsque le smog envahissait la ville et qu'il y avait un employé des transports qui avançait à côté des bus avec une lanterne comme au XIXe siècle, installé sur le pont supérieur, j'ouvrais la fenêtre pour sentir cette odeur unique qui mêlait des remugles de fumée,  de tourbe, de feuilles mortes...
 
Sur le campo, une dame a sorti son chien, une autre la rejoint. Elles papotent un instant puis s'éloignent. Un des gondoliers qui a sa gondole vient d'arriver. Je retourne à Santa Fosca reprendre mes bagages. Trop chargé, trop pris de livres que je ne lirai certainement pas. Dans les années 80 on trouvait partout des fachini (porteurs) qui se chargeaient contre 1000 ou 2000 lire de transporter vos bagages. Ils étaient le plus souvent jeunes et affables. les plus vieux travaillaient sur les quais de la gare ou à Piazzale Roma.
 
Discussion à bâtons rompus avec certaines des jeunes femmes qui gèrent la bibliothèque. Pas du tout aimé les modifications apportées par la nouvelle directrice. Constaté aussi que l'esthétique de Carlo Scarpa est de plus en plus trahie, «déconstruite» a posto certainement pour faire moderne. 

Combien tout cela est provincial. le prétexte était de rendre la Fondation et ces lieux admirablement parfaits, faciles d'accès aux populations délaissées (sic) par la culture bourgeoise et qui devraient se sentir plus à l'aise dans des lieux où on a l'impression d'avoir des tags et autres grafs inesthétiques sur les parois centenaires... 
 
On dirait finalement que la blancheur trop propre et polie des murs, est pour la dame et son équipe de modernistes une offense à «la différence». C'est tellement convenu, tellement cliché ! Mais bon, la QS est toujours là et on peut ne regarder et voir que ce qui trouve grâce à nos yeux et laisser le reste. la bibliothèque même ouverte moins souvent et moins longtemps, reste LA bibliothèque la plus agréable de Venise. C'est le plus important. Hélas les horaires nocturnes ont sacrément ét réduits. manque de personnel selon la version officielle... Combien d'étudiants pauvres seraient heureux d'y travailler comme gardien et bibliothécaire la nuit. Mais les contraintes administratives de la bureaucratie européenne en kont décidé autrement...
  
On va encore me traiter de réactionnaire mais je suis intraitable quand il s'agit d'esthétique et de beauté. La laideur des faubourgs peinturlurés de hiéroglyphes sauvages, sombres et sales me révulse. Heureusement, la nature reprend vite le dessus et partout poussent du lichen et des herbes folles qui font vite oublier ces tristes horreurs qu'on voit le long des voies quand on voyage en train et leur rendent une certaine poésie bucolique.

L'entrée originelle de la fondation. Merveilleuses construction de bois et de bronze. C'était avant la restauration des années 2000par Botta que je trouve moyennement réussie


24 août 2025

Faire son marché à Venise

Dans tous les pays du monde, à la ville comme à la campagne, il y a des marchés. L'atmosphère y est souvent très roborative. Les plus chagrins se dérident au milieu des étals de fruits et de légumes, parmi cette foule bon enfant le plus souvent qui traîne, regarde les marchandises, compare, discute. Nulle agressivité sur un marché, ce n'est pas comme dans ces grandes surfaces impersonnelles ou, derrière son caddie, la ménagère énervée part en guerre contre ceux qui hésitent dans les rayons, contre la caissière trop lente ou le qui manque bien sur quand on en a besoin.  
 

A Venise, plus encore qu'ailleurs, aller faire son marché est un réel plaisir. D'abord parce qu'on se retrouve vite hors du temps : pas de camion, d'odeur de pots d'échappement, d'embouteillages. Lorsque vous habitez de l'autre côté du grand canal, le meilleur moyen d'y arriver est de prendre le traghetto, ces gondoles avec deux gondoliers qui vous transportent d'une rive à l'autre pour quelques centimes depuis mille ans. Il y a aussi le pont du Rialto toujours gorgé de monde comme c'était déjà le cas au Moyen-âge.


Les ruelles sont remplies de monde, les marchands de fruits, de légumes, d'aromates, mais aussi les bouchers, les poissonniers, les charcutiers, tous rivalisent d'ingéniosité pour présenter leur marchandise aux vénitiennes tirant leur chariot. 
Jusque dans les années 90, quasiment toutes les marchandises provenaient des environs proches de la Sérénissime :  Mazzorbo, Padoue, Vicenza.... les étiquettes sur les caisses le signalaient. Du locavore avant que le mot soit inventé.
 
Le jeune Andrea derrière le ban familial (années 70). ©Maurizio Rossi.

Mais d'autres lieux plus paisibles abritent aussi de petits marchés. Pour ne citer que ceux-là : le campo santa Margarita, avec un des meilleurs poissonniers de la ville et un fleuriste sympathique, la barque delle erbe à deux pas, au pied du ponte dei Pugni de San Barnabà, les marchands des quatre saisons de la Lista di Spagna, ceux du campo Santa Maria Formosa, ceux encore de Castello, sur la Via Garibaldi... Un univers vivant, pittoresque où l'on trouve une marchandise qui échappe encore aux règlements imbéciles établis par les fonctionnaires obtus du Parlement européen.  Hélas, comme partout ailleurs le libéralisme l'emporte et bien des étals n'existent plus.
 
Lorsque je vivais sur la calle Navarro, il y avait un petit "frutariol" installé en bas de chez moi. Son échoppe semblait sortie d'une de ces gravures d'autrefois : quelques mètres carrés où s'entassaient  légumes et fruits de sa production, variant selon la saison.  Les pêches en été comme les poires en automne étaient toujours des délices. Cueillies souvent la veille ou le matin même, elles arrivaient en bateau de tous les îlots maraîchers de la lagune et parfois de villages des environs sur le delta du Pô ou de la Brenta. (Photo ©VenetiaMicio)
 
Les plus exotiques étaient les oranges de Siçile ou les pommes de terre du Piémont. Chicorée dite de Vérone, choux et carottes de Torcello ou d'une île-jardin du nord de la lagune... Rien à voir avec ces fruits insipides et ses légumes calibrés arrivant du bout du monde, que l'on trouve dans nos supermarchés aseptisés ! Il avait de beaux œufs, énormes, provenant d'une ferme de San'Erasmo. Les deux jolies sculpture brillantes comme du fer luisent toujours de chaque côté de la devanture comme deux hiératiques gardiens. Hélas, le rideau est baissé depuis longtemps maintenant. Dans la boutique se retrouvaient chaque matin toutes les vieilles dames du quartier, les étrangers qui résidaient dans les beaux immeubles de Dorsoduro et les cuisiniers des trattorias du coin. Une grande famille en quelque sorte. Le marchand ne parlait que le vénitien et je n'étais pas peu fier quand il m'accueillait le matin me gratifiant d'un très sonore "Buon di, sior Lorenzo, cosa ti vuoi, oggi?"... 

[Réédition après corrections d'un billet paru en novembre 2005 que Google n'avait pas indexé. Allez savoir pourquoi...]

18 juin 2025

Notes retrouvées (1) : La très singulière impression que San Giacomo del Rialto lui faisait depuis toujours

Au détour d'une page du journal de Nicolas Weyss de Weyssenhöff, Antoine découvrit une carte postale. Un vieux cliché jauni montrant une vue de l'église de San Giacomo del Rialto. Au verso était griffonnée au crayon une vue de l'église que quelques traits  au pastel rendaient vivante. Elle portait la mention, « Pour mon ami plus vénitien que russe, de la part de son anarchiste préféré, Paul Signac, 28 avril 1908  »... Antoine n'en revenait pas, il avait entre les mains un dessin du peintre dont il avait découvert le travail en visitant le musée de l'Annonciade.  

Plus il avançait dans sa découverte du journal de Nicolas, plus il s'émerveillait de la vie d'un garçon à peine plus âgé que lui aujourd'hui et qui avait déjà connu l' les grands-parents d'Antoine ne vivaient de romanesque que les expéditions dans les réserves de la maison pour voler des confitures où les baisers furtifs volés aux cousines quand la gouvernante tournait le dos. Eux passaient de la grande maison en ville au collège, de la propriété des grands-parents à la villa d'Arcachon. Il posa la carte postale sur la table et poursuivit sa lecture :

28 avril 1908.
« [texte en allemand rayé illisible, quelques mots en russe.] Aujourd'hui, visite des Miracoli en compagnie de Paul S. et de sa charmante épouse, rencontrés récemment au Florian et avec qui j'ai sympathisé. Le peintre et sa muse aiment beaucoup la ville.Paul, avec son regard aiguisé et sa muse à ses côtés, semble avoir trouvé en Venise une source inépuisable d'inspiration.   Pris beaucoup de plaisir à leur montrer  les lieux que j'aime particulièrement et qu'on ne cite pas dans le Baedeker. Ces recoins empreints de souvenirs et de significations personnelles.J'avais six ans quand notre mère nous amena avec elle à Venise. J'en garde l'impression d'émerveillement et de joie qui s'était emparée de moi quand nous sommes descendus du bateau.
« Les idées libertaires de Paul, bien qu'en décalage avec l'univers dans lequel j'ai grandi, éveillent en moi une curiosité et une réflexion stimulante. Berthe, avec son sourire bienveillant, semble apprécier nos échanges passionnés, où l'artiste et le jeune aristocrate russe confrontent leurs visions du monde. Il est fascinant de constater comment des perspectives si différentes peuvent se rencontrer et s'enrichir mutuellement.
Agréables moments donc qui m'ont inspiré quelques mauvais vers. Ma chère maman aurait voulu que je les conserve.

Le feuillet où était copié le poème manquait. On voyait nettement qu'on l'avait arraché du carnet. Mais certainement dans un repentir, Nicolas l'avait conservé. Antoine le retrouva plié en quatre, glissé entre des pages. Il était couvert de dessins et de graffitis à la plume. Le sonnet était en allemand :

Im sanften Schatten eines alten Traums,
Schleicht ein Flüstern, geheim und fern,
Die Schleier aus Nebel umarmen sich leise,
Enthüllen Welten, wo Seelen sich malen.

Die Sterne flüstern vergessene Geschichten,
Im ätherischen Himmel, ihre Lichter umschlungen,
Dort, wo die Zeit ihren leichten Atem anhält,
Finden verlorene Herzen endlich Frieden.
(*)

La nuit venait de tomber. Le temps comme à chaque fois qu'il se replongeait dans les papiers de Nicolas, n'avait plus de prise sur lui, Antoine en oubliait le monde réel autour de lui. Surpris par l'obscurité, il alluma la lampe et  reprit sa lecture, avide d'en savoir davantage.

«[...] Cette promenade matinale m'a rappelé une autre époque, un autre matin, où je m'étais aventuré à la rencontre d'Edmund, cet ami anglais.......... (mot illisible). Nous avions pratiquement le même âge. Je l'avais rencontré lors d'un thé chez les Giovanelli, chez qui nous résidions à l'époque. Une rencontre fortuite qui marqua un tournant dans ma vie. Il y a un peu plus de dix ans déjà. 

In flüchtiges Treffen, am Wendepunkt des Schicksals, / In den Äther gemeißelt, durch göttlichen Atem, / Wo Wege sich kreuzen, in geheimem Reigen, / Und Seelen erwachen zum seltsamen Reiz. / Unter dem Schleier des Zufalls verweben sich Schicksale, / Goldene Fäden spinnend in unendlicher Dunkelheit, / Und im Schweigen legt sich ein Versprechen nieder, / Das für immer das Gewebe der Dinge verändert." (**)

Bien sûr, voici quelques vers inspirés par cette phrase, dans le style des Symbolistes :Une rencontre fugace, au détour du destin, Sculptée dans l'éther, par un souffle divin, Où les chemins se croisent, en un ballet secret, Et les âmes s'éveillent à l'étrange attrait.Sous le voile du hasard, les destins se lient, Tissant des fils d'or dans l'ombre infinie, Et dans le silence, une promesse se pose, Changeant à jamais la trame des choses.J'espère que ces vers reflètent l'esprit et l'émotion que vous recherchiez. Si vous avez d'autres demandes, n'hésitez pas à me le faire savoir !
Bien sûr, voici quelques vers inspirés par cette phrase, dans le style des Symbolistes :Une rencontre fugace, au détour du destin, Sculptée dans l'éther, par un souffle divin, Où les chemins se croisent, en un ballet secret, Et les âmes s'éveillent à l'étrange attrait.Sous le voile du hasard, les destins se lient, Tissant des fils d'or dans l'ombre infinie, Et dans le silence, une promesse se pose, Changeant à jamais la trame des choses.J'espère que ces vers reflètent l'esprit et l'émotion que vous recherchiez. Si vous avez d'autres demandes, n'hésitez pas à me le faire savoir !
Je me rends compte qu'à travers les années, Venise a toujours été pour moi le théâtre de rencontres significatives, de ces croisements de destin qui, à leur manière, sculptent le cours de notre existence. Aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de me demander quelles nouvelles aventures et quels nouveaux liens cette ville magique me réserve encore. [...]»

Antoine était un peu perdu. Il tourna les pages du journal en espérant avoir le détail de ce à quoi Nicolas faisait référence. Soudain, il trouva. L'entrée portait la date du 14 octobre 1897 :

« Rialto ce matin. J'avais craint que le brouillard ne s'attarde, mais il était à peine neuf heures lorsque je posai le pied sur le ponton. Le marché battait son plein, bien que les couleurs familières me parussent délavées, telles une aquarelle estompée. J'espérais croiser le jeune Anglais avec lequel j'avais échangé quelques mots l'autre soir chez les Giovanelli. Il m'avait confié qu'il se rendait chaque matin dans ce quartier animé, dans l'espoir de revoir une jeune femme dont l'allure l'avait, selon ses propres termes, ensorcelé. Il prétendait connaître son adresse, et la contrada San Zuane ne lui était plus étrangère. Ce vieux quartier, partiellement insalubre dès que l'on s'éloigne des placettes bordant le canalazzo, abrite la chiesa San Giacometo, si vieille qu'on la croirait prête à s'effondrer, à l'instar du pauvre campanile de San Marco. La grisaille de ce matin accentuait cette impression de décrépitude [mots illisibles en russe].
« Un mendiant s'empara de la manche de mon manteau. Son apparence était repoussante, avec une large bouche dévoilant deux dents jaunes. Il marmonna des paroles que je ne compris point. Un prêtre finit par le chasser. Derrière ce triste personnage, deux jeunes femmes avançaient, chacune la tête et les épaules recouvertes d'un châle de cachemire. Leurs motifs si semblables me donnèrent d'abord l'impression qu'elles partageaient une même écharpe. le vieil accordéoniste qu'on croise souvent sur les Schiavoni, jouait au pied des marches du pont, tandis que la messe semblait s'achever. Peu de fidèles en sortaient. Parmi eux, je ne remarquai que ces deux jeunes femmes.
« Je ne sais pourquoi, mais dès l'instant où je posai les yeux sur elles, je compris pourquoi Edmund cherchait à revoir cette jeune fille dont il avait parlé dans le salon du prince. Il s'agissait certainement de la plus jeune. Elle se tenait droite, le visage protégé des miasmes de la rue par son châle. Il émanait d'elle une sorte de lumière. Le prince Alberto s'était gentiment moqué de notre pauvre anglais; J'avais ri avec lui sans entendre vraiment le motif de la plaisanterie. Giovanelli a notre âge. Il est drôle, impétueux et débonnaire. C'est un bergamasque. Un peu l'équivalent des cosaques chez moi.
« Toutes ces pensées qui m'étaient venues en cheminant du palais jusqu'au Rialto s'évanouirent quand je vis sortir les deux jeunes femmes. Je sus aussitôt qu'elles me plaisaient. Je m'empêchais de les dévisager davantage. Juste derrière, Edmund suivait à quelques pas des jeunes femmes. Il ajustait son chapeau. Impossible de ne pas le reconnaître pour un Anglais, non seulement à cause de ses cheveux roux et bouclés, mais aussi par son manteau dont le ton tranchait avec ceux des gens qui sortaient comme lui de l'église. Ah, ses vêtements ! Je lui fis un signe, et lorsqu'il me vit, il agita son chapeau avec un large sourire. Des manières fort anglaises, ma foi.
Antoine connaissait bien les lieux évoqués par Nicolas. Mais ils avaient depuis longtemps été restaurés et plus aucune trace ne subsiste de l'impression misérable du bâtiment. L'église semble presque pimpante, les maisons attenantes recouvertes d'un joli torchis, les volets repeints. L'horloge qu'on voit sur la photographie trouvée dans le journal de Nicolas a été remplacée par celle du XVIIIe siècle qui avait été déposée par l'occupant autrichien. Elle occupe presque tout le fronton de l'église. Il n'y a plus de mendiants assis sur le rebord du parvis. 
 
Même par un jour de brouillard, les lieux n'évoquent en rien la tristesse et la pauvreté qui choqua tant Nicolas. Avait-il été mal à l'aise aussi en Russie, devant la misère de certaines rues de Petersbourg ou de Moscou ? Il l'avait appris dès les premières pages du journal vénitien de Nicolas. Car les Weyss de Weyssenhoff occupaient depuis plusieurs mois le dernier étage du palais Donà Giovanelli que leur louait la princesse, une grande amie de la comtesse. Mais ceci fera l'objet d'un autre récit. 

(*) :
Dans l'ombre douce d'un vieux rêve, / Se glisse un murmure, secret et lointain, / Les voiles de brume s'enlacent doucement, / Révélant des mondes où les âmes se dessinent. / Les étoiles murmurent des histoires oubliées, / Dans le ciel éthéré, leurs lumières entrelacées, / Là où le temps retient son souffle léger, / les cœurs perdus trouvent enfin la paix.
 
(**) 
Dans une rencontre fugace, au tournant du destin, / Gravés dans l'éther par le souffle divin, / Là où les chemins se croisent, dans une danse secrète, / Et les âmes s'éveillent à un étrange attrait. / Sous le voile du hasard, les destins s'entrelacent, / Tissant des fils d'or dans l'obscurité infinie, / Et dans le silence une promesse est faite, / Qui change à jamais la trame des choses.
 
 

 
Plusieurs années séparent ces deux clichés. Le bureau que j'avais aménagé dans une petite colocation où j'ai vécu quelques semaines le temps d'un été, est celui sur lequel j'ai déchiffré et retranscrit les pages du journal de Nicolas Weyss de Weyssenhoff et pris mes premières notes sur ce texte qui n'en finit pas de grossir sans pour autant me sembler satisfaisant. J'aimais bien cette chambre aménagée dans le grenier d'un des palazzi de la Fondamenta dei Preti, à Sta Maria Formosa. Il faisait terriblement chaud cet été-là et nous tentions de créer des courants d'air pour que ce soit moins suffocant. Ma fenêtre donnait sur les toits et encadrait le haut du campanile. Je m'installais souvent sur le poggiolo, assez large pour y disposer des coussins. Avec la vue, la brise pleine de senteurs marines, de la musique, du thé et des biscuits, tout était réuni pour les moments heureux et solitaires qui m'aident depuis toujours à me concentrer avant que d'écrire.
 
La seconde photographie - «selfie » maladroit -  a été prise dans la chambre de l'appartement où j'ai eu la joie d'habiter après le départ contraint du campo Aant'Angelo par la mort de la propriétaire du palazzo à l'entrée de la Calle degli Avvocati. C'est à ce petit bureau de dame que j'ai poursuivi mon travail d'écriture autour de la vie et de la disparition de Nicolas W. de W., personnage ô combien mystérieux dont je découvrais peu à peu sous ma plume la consistance et les émotions. C'est là que furent rédigées les notes autour de cette carte postale montrant l'église San Giacomo au Rialto.
 
à suivre. 

08 juin 2025

Quand la gondole partait au combat (1)


«Nuovi approfondimenti sulle origini della Gondola Veneziana, e il suo antico uso militare»
(1)...
Tramezzinimag est ravi de cette découverte et je souhaitais vous faire découvrir le contenu de cette longue étude du célèbre physicien et climatologue padouan Dario Camuffo. Un de nos plus fidèles et assidus lecteurs, éminent et très discret universitaire belge, vient de m'adresser le lien vers Méditerranée, une des plus intéressantes et sérieuses revues numériques chez qui nous avions eu l'honneur d'être cités pour un de nos textes il y a des années sur le système hydrographique global de la Lagune de Venise et sa maîtrise plus que millénaire par les vénitiens. Le lien reçu concerne une étude sur un usage méconnu et quasiment inconnu de la  gondole à des fins militaires.
Dans une étude publiée dans la revue Méditerranée, le chercheur Dario Camuffo démontre que la gondole vénitienne a été profondément transformée au XVIe siècle pour servir d'embarcation d'assaut militaire ultra-secrète lors de la crise de la Ligue de Cambrai. Cette métamorphose et la fonction initiale du fer de proue en tant qu'élément défensif ont été rigoureusement occultées par les autorités de la République pour des raisons stratégiques avant d'évoluer vers le symbole que l'on connaît. Vous pouvez lire l'article complet sur OpenEdition Journals 
Plan de Venise et de la lagune de Benedetto Bordone (1534)

Aujourd’hui, on peinerait à imaginer que la gondole qui glisse sous les ponts de Venise avec ses passagers fascinés, au son d'un O Sole mio doucereux  a eu des ancêtres militaires ! Certes, cela ne dura que le temps d'une guerre, mais suffisamment  pour qu'on en garde la trace et la mémoire dans les fabuleuses archives secrètes longtemps oubliées...

Nous sommes en 1509. La République vénitienne a un problème bien peu paisible : elle doit combattre sur le Pô et l’Adige, où ses grands navires, galères et xxx ne peuvent pas manœuvrer facilement. La gondole, adaptée aux eaux peu profondes, devient alors une ressource précieuse.

Certaines embarcations sont transformées pour le combat. On les renforce et on les équipe de pièces de fer pointues à la proue et à la poupe. Pourquoi aux deux extrémités ? Pour pouvoir avancer, frapper et se dégager rapidement, même dans un espace étroit. La gondole n’a plus grand-chose de la promenade que nous connaissons.

L’épisode révèle aussi l’ampleur de la mobilisation : en novembre 1509, le doge demande aux habitants de rejoindre la flottille fluviale avec leurs propres barques. Puis les guerres passent, les usages changent et la gondole continue d’évoluer. Ce n’est qu’aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles qu’elle prend une forme proche de celle qui nous est familière.

La surprise, ce n’est donc pas que la gondole aurait été inventée pour la guerre. C’est qu’une embarcation du quotidien ait pu être adaptée, à un moment critique, en bateau d’assaut. Dario Camuffo reconstitue cette histoire en croisant textes anciens et représentations de la gondole à travers les siècles.

Le décor change : pour la première fois depuis qu'elle a été inventée, cette embarcation typique de la lagune va être utilisée sur des fleuves et des rivières  : loin des rii et canaux de Venise que les visiteurs depuis toujours associent à la gondole...

L'apparente frêle et romantique gondole livre aujourd'hui le secret de sa forme qui a une fonction ignorée depuis des siècles et gardée secrète par l'administration de la République. Les éléments mystérieux de sa sa proue comme de sa poulpe, s'avèrent avoir été créés pour faciliter l’attaque et le retrait en cas de bataille navale. Ces élégantes ferronneries  avaient donc un caractère offensif. Armes ou objets contendants expressément fixés aux deux extrémités de la barque ! On pourrait croire qu'il s'agit d'une farce ou d'une invention pour jeux vidéos si le chercheur n'avait pas retrouvé des documents authentiques confirmant cet usage oublié.

La gondole a donc plusieurs vies : barque de transport, embarcation adaptée à la guerre, puis symbole de la Venise que nous connaissons. Dans son étude le Docteur Camuffo le chercheur démontre que la gondole vénitienne a été profondément transformée au XVIe siècle pour servir d'embarcation d'assaut militaire lors de la crise de la Ligue de Cambrai. Cette métamorphose est restée Secret Défense pendant des siècles. La fonction initiale du fer de proue en tant qu'élément défensif a été rigoureusement occultée  par les autorités de la République pour des raisons stratégiques avant d'évoluer vers le symbole que l'on connaît. 

… à suivre
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1- «Nouvelles perspectives sur les origines de la gondole vénitienne et son ancien usage militaire. »Paru le 27 mai dernier paru en version numérique de la revue Méditerranée. intégrité de l'article : [https://journals.openedition.org/mediterranee/15539?lang=fr]

2- Illustration issue du manuscrit médiéval Le cycle de Lancelot, dit Manuscrit Douce -
© Bodleian Libraries, Université d'Oxford