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24 décembre 2025

Ma Venise en hiver VI : Promenade à San Barnaba

24 décembre 2025
Nous y sommes, c'est aujourd'hui la veille de Noël. Comme le chante Andy William, «It's the most wonderful time  of the year» pour le monde. 
 
Campo S.barnaba. 10:45 ce matin
Hélas, le joli temps, froid mais ensoleillés des jours précédents, s'en est allé. La Bora souffle depuis avant l'aube, ciel gris et bas. Mais Noël est dans tous les esprits. Les gens se hâtent pour faire leurs derniers achats, les préparatifs de la fête vident les comptoirs de leurs gâteaux et autres gourmandises. 
 
Confortablement installé avec une bonne tasse de thé, seul dans la maison, j'observe les assauts du vent contre les arbres du jardin. des volets battent. Pas de sirène, la marée n'est pas très forte, il n'y aura peut-être pas d'Acqua Alta. Temps idéal pour la lecture.
 

En rangeant mes livres restés depuis des mois dans des cartons, j'ai retrouvé un très beau texte de François Lerbret paru chez Le temps qu'il fait.Retrouvé le même bonheur qu'à ma première lecture (voir le Coups de Cœur n°53). En revenant du café où j'aime prendre mon macchiato matutinal et lire le journal, passant comme chaque matin par le campo San Barnaba, j'ai eu envie d'inviter à nouveau les mots du livre. J'ose croire que ces quelques lignes de François Lerbret donneront à mes lecteurs l'envie de le découvrir (ou de le relire).

« Coincé entre un rio étroit, une église et les façades blanches et roses de ses maisons, le petit campo San Barnaba est un carré que les passants traversent sans paraître le remarquer, attirés sans doute par le campo Santa Margherita tout proche, vaste triangle semé d'arbres, de bancs et de terrasses qui fait office de piazza Navone du Dorsoduro. Aussi cette petite place aménagée au xvre siècle est-elle un endroit propice à l'observation, sorte d'intime avant-poste à l'animation de sa voisine, d'autant plus appréciable qu'il n'en possède pas la carrure mondaine. Le campo rayonne d'une aura populaire depuis que Katharine Hepburn y fut filmée par David Lean et qu'Indiana Jones, poursuivi par les sicaires d'une société secrète, y émerge d'un égout au milieu de dineurs effarouchés. La bouche d'égout n'existe plus- elle fut comblée après le tournage -, décor éphémère dans le grand théâtre immobile de Venise, réinventant la ville avant de lui laisser la plaisante cicatrice de l'imaginaire. J'aime par-dessus tout cette place si favorable - me semble-t-il - à l'arrêt du temps, coupée du reste de la ville comme le sont ici mille lieux, visage parmi d'autres d'un même cœur de labyrinthe toujours renouvelé et que l'on n'attend pas. »

Je ne résiste pas au plaisir de rediffuser cet extrait mythique du film de David Lean cité par François Lerbret. 
 
 
 
 
Un  très  Joyeux  Noël 
à  tous  nos  lecteurs !


21 décembre 2025

Ma Venise en hiver IV : Ciacolàr...


Dimanche 21

En passant sur le campo San Bortolo j'ai jeté un coup d’œil sur le prompteur de la pharmacie d'Andrea Morelli. Trop de monde déjà pour aller saluer les pharmaciens. Le chiffre tombé en dessous des 50.000 habitants, certes ne tient pas compte des étudiants vivant ici (quasiment 50.000), et ne comptabilise que les habitants du centro storico. Un autre compteur existe sur la Strada Nova qui inclut l'ensemble de la population de l'entière commune, c'est à dire avec Mestre, le Lido et l'ensemble des îles de la lagune. Essayé d'expliquer cela aux amies avec qui je suis ici en cette fin décembre. Venues pour passer du bon temps et faire ce que font tous les touristes à Venise, le dépeuplement catastrophique de la ville et le rôle délétère de l'infestation touristique non régulée ne les concerne pas. 

Je les comprends ; après tout cette situation anxiogène colle mal avec leur désir de «passer du bon temps» sans «se prendre la tête»Comme la majorité des visiteurs, elles sont naturellement sous le charme, mais ne sachant rien de l'histoire et des particularités de la Cité (c'est à peine si elles comprenaient qui étaient les doges et que Venise a été pendant plus de mille ans une puissante république à l'influence mondiale), ces informations somme toutes assez prégnantes et inquiétantes ne les touchent guère. C'est normal. Ce qu'elles voient, c'est la foule qui déambule dans un décor unique, des vitrines alléchantes, des restaurants partout, et elles suivent comme la majorité des visiteurs, les circuits classiques, les recommandations de ceux qui sont venus avant eux. J'ai donc renoncé à expliquer ce qui ne va pas, à décrier ce côté Disneyland qui peu à peu détruit lo spirito della Città. Avec le risque qu'un jour il n'y ait plus un seul vénitien vivant dans le centro storico. 

J'ai retrouvé cette citation de Foenkinos issue de son roman «Vers la beauté», qui s'adapte bien à cette forme de tourisme d'aujourd'hui avec lequel j'ai bien du mal ; Dans son roman, Antoine, le protagoniste, est un éminent professeur aux Beaux-Arts de Lyon qui a tout lâché pour des raisons que le livre va nous amener à comprendre est parti à paris où il a trouvé un emploi de gardien de salle au Musée d'Orsay. C'est son premier jour, le premier jour aussi de l'exposition Modigliani, artiste sur le quel il a écrit et dont il est un spécialiste reconnu. 


Il n'a pas vraiment la possibilité d'observer l'un de ses tableaux favoris, un portrait de 
Jeanne Hébuterne, tellement la foule est dense qui se presse dans les salles dévolues à la rétrospective. Il a du mal à comprendre comment il peut être d'apprécier des tableaux dans de telles conditions.
« Bien sûr, c'est une chance d'accéder ainsi à la beauté, mais quel était le sens de cette observation au milieu d'une foule, en étant pressé et oppressé, et parasité par les commentaires des autres spectateurs ? » 
Et l'auteur décrit sur plusieurs lignes l'état d'âme d'Antoine après avoir envisagé celui de la pauvre Jeanne qui n'aurait pu imaginer que le monde se presserait pour voir son visage
« enfermé à jamais dans un cadre.» [...] « De sa position assise, il allait parcourir l'étendue de la sociologie humaine.»

Mais revenons à nos considérations sur l'hyper tourisme qui ravage les villes d'art depuis quelques années, Antoine donc entends et voit la foule se répandre devant les toiles exposées : 

« Certains ne disent pas J'ai visité le musée d'Orsay» mais "j'ai fait Orsay", un verbe qui trahit une sorte de nécessité sociale ; pratiquement une liste de courses. Ces touristes n'hésitaient pas à employer la même expression pour les pays : "J'ai fait le Japon l'an dernier..." Ainsi, on fai les lieux maintenant. Et quand on va à Cracovie, on fait Auschwitz.»

Que rajouter sinon paraphraser la phrase de Philippe Meyer quand il animait son émission sur France Inter, « Nous vivons une époque moderne »...



20 décembre 2025

Ma Venise en hiver III : Le Caigo enveloppe la ville

 
Le Canal grande sous le caïgo de décembre

Samedi 20 décembre
J'aime sortir tôt dans les rues à Venise. Les touristes n'envahissent pas encore la ville où fourmille déjà sa vraie vie. L'unique ville au monde où l'on n'est pas dérangé par le bruit des automobiles, leurs klaxons et leur laideur. Le kiosque sur le campo Sant'Angelo n'est plus tenu par le vénitien DOCG* avec  qui j'aimais bien parler un peu avec lui, échanger quelques mots en dialecte, en lui achetant le journal. Son remplaçant est bengali, il parle italien avec l'accent d'ici. Mais il ne vend plus de magazines ni d'autres journaux que les quotidiens les plus demandés par les vénitiens. Comme partout ailleurs, les kiosques ferment et sont remplacés par des kiosques attrape-gogos avec les sempiternelles bimbeloteries, canotiers, fanions, gondoles en plastique, et autres colifichets fabriques en Inde ou en Chine par millions d'unité... Généralisation de la culture de l'inculture... En quelques années, beaucoup de kiosques à journaux ont fermé ici, comme partout ailleurs. C'est triste.
 
Lu mon journal en sirotant un macchiato et un croissant 
près du ponte dei Pugni, chez Majer qui ouvrait juste. Accueilli par le toujours charmant sourire des serveuses. Peu de monde encore, que des gens du quartier. Là encore, des mots échangés sur le brouillard, le froid. Douce odeur de pâtisserie et de café. Et toujours ce silence extérieur. Après une longue absence, je ressens encore et toujours ce besoin peu mature de me rassurer sur la légitimité de ma venezianité. Après tout, à l'époque que nous vivons, dans ce monde en train de devenir (redevenir) fou où tout ce qui compte est dans l'instant, où l'ignorance et l'égoïsme semblent devenues la règle et l'image faussement pudiques de plus en plus partagées partout et aux yeux de tout, quelle importance ? Chi se ne frega !
 
Venise en m'accueillant comme elle m'accueille depuis mon arrivée, m'aide à oublier tout cela, mes doutes et mon malaise, tout autant que cette période difficile et anxiogène que nous vivons. Quand je suis de retour, tout en elle, je me sens à chaque instant tellement bien, comme l'enfant dans le ventre maternel. Ce n'est pas un refus du monde et des tristes réalités, ce n'est pas la nostalgie des temps passés, la recherche d'un monde disparu que je n'ai pas vécu. Bien au contraire, immuable et pourtant gravement blessée, toujours altière et indifférente, elle continue de traverser les siècles et reste identique à celle de nos ancêtres, moins riche moins puissante, moins crainte et détestée, elle est de notre temps aussi. En elle, la modernité est un accessoire, un outil mais pas un tyran qui impose de jeter et ignorer tout ce qu'il y avait avant. La ville millénaire qui par sa gloire et sa splendeur prolongea Byzance et son empire est aussi un centre de la culture et de la création contemporaines. Mais il suffit de quelques pas pour se retrouver dans un monde hors du temps. R. me disait  avec justesse en arrivant : « j'ai l'impression de marcher dans un rêve, dans un décor de cinéma et en même temps de traverser plusieurs temps ». J'ai aimé sa joie en disant cela, et l'émotion dans ses yeux. Je savais qu'elle apprécierait et comprendrait la ville. 

© Photographie de S. Zampedri - rialtofil - Tout droits réservés.
 
Toutes ces pensées me viennent en avançant dans le caigo plein des odeurs de la lagune et de ses eaux. Sensation unique qui me rappelle parfois les matins de Londres quand j'étais jeune garçon, lorsque le smog envahissait la ville et qu'il y avait un employé des transports qui avançait à côté des bus avec une lanterne comme au XIXe siècle, installé sur le pont supérieur, j'ouvrais la fenêtre pour sentir cette odeur unique qui mêlait des remugles de fumée,  de tourbe, de feuilles mortes...
 
Sur le campo, une dame a sorti son chien, une autre la rejoint. Elles papotent un instant puis s'éloignent. Un des gondoliers qui a sa gondole vient d'arriver. Je retourne à Santa Fosca reprendre mes bagages. Trop chargé, trop pris de livres que je ne lirai certainement pas. Dans les années 80 on trouvait partout des fachini (porteurs) qui se chargeaient contre 1000 ou 2000 lire de transporter vos bagages. Ils étaient le plus souvent jeunes et affables. les plus vieux travaillaient sur les quais de la gare ou à Piazzale Roma.
 
Discussion à bâtons rompus avec certaines des jeunes femmes qui gèrent la bibliothèque. Pas du tout aimé les modifications apportées par la nouvelle directrice. Constaté aussi que l'esthétique de Carlo Scarpa est de plus en plus trahie, «déconstruite» a posto certainement pour faire moderne. 

Combien tout cela est provincial. le prétexte était de rendre la Fondation et ces lieux admirablement parfaits, faciles d'accès aux populations délaissées (sic) par la culture bourgeoise et qui devraient se sentir plus à l'aise dans des lieux où on a l'impression d'avoir des tags et autres grafs inesthétiques sur les parois centenaires... 
 
On dirait finalement que la blancheur trop propre et polie des murs, est pour la dame et son équipe de modernistes une offense à «la différence». C'est tellement convenu, tellement cliché ! Mais bon, la QS est toujours là et on peut ne regarder et voir que ce qui trouve grâce à nos yeux et laisser le reste. la bibliothèque même ouverte moins souvent et moins longtemps, reste LA bibliothèque la plus agréable de Venise. C'est le plus important. Hélas les horaires nocturnes ont sacrément ét réduits. manque de personnel selon la version officielle... Combien d'étudiants pauvres seraient heureux d'y travailler comme gardien et bibliothécaire la nuit. Mais les contraintes administratives de la bureaucratie européenne en kont décidé autrement...
  
On va encore me traiter de réactionnaire mais je suis intraitable quand il s'agit d'esthétique et de beauté. La laideur des faubourgs peinturlurés de hiéroglyphes sauvages, sombres et sales me révulse. Heureusement, la nature reprend vite le dessus et partout poussent du lichen et des herbes folles qui font vite oublier ces tristes horreurs qu'on voit le long des voies quand on voyage en train et leur rendent une certaine poésie bucolique.

L'entrée originelle de la fondation. Merveilleuses construction de bois et de bronze. C'était avant la restauration des années 2000par Botta que je trouve moyennement réussie


19 décembre 2025

Ma Venise en hiver II : Trois heures avec les mots de Mario Stefani

Jeudi 18
Voyage sans histoire, plutôt drôle comme souvent quand on se retrouve avec des masques improbables. J'en ai croisé quelques uns entre Lyon et Milan. dès le passage de la frontière, j'ai ressenti, come di solito - et peut-être n'est-ce qu'une une vue de mon esprit somme toute très partial - une ambiance bon enfant, détendue, des visages souriants, des regards bienveillants. Rien à voir avec les traits figés et tendus qu'on croise en France. L'homme qui voyageait à côté de moi en compagnie de son adorable et très age petite fille, un professeur de littérature comparée à Paris, me disait «En France, les gens font la gueule». Ce qui fit sourire de plus belle nos voisines, jeunes italiennes parfaitement bilingues. Elles acquiescèrent en rougissant...
 
L'appartement à San Trovaso ne sera prêt que demain. En attendant je retrouve les impressions de ma jeunesse à Santa Fosca. Tout y a bien changé. C'est propre, net, pimpant. Les jardins ont été organisés et tout semble bien entretenu. L'idée de me retrouver dans un dortoir ne me déplaisait pas trop, d'autant qu'ils sont dotés de lits individuels et d'une salle de bain privative. Mais, en discutant avec le garçon de la réception, j'ai pu occuper la même petite chambre qu'il y a une trentaine d'années, petite cellule exiguë qui donne sur le rio. Un lit, une armoire, un minuscule bureau et une chaise. La salle de bain est dans le couloir mais j'en suis le seul bénéficiaire. 
 
Une fois ma cellule de moine installée (Comme à mon habitude, j'ai déplacé l'ordonnancement des meubles et des objets pour me sentir mieux chez moi), je vais visiter les lieux refaits. Près de la réception je croise un garçon d'une vingtaine d'années un peu recroquevillé sur sa chaise et en train de manger une plantureuses salade. Il me salue avec un large sourire. Je comprends à son regard et ses gestes un peu maladroit qu'il est handicapé. 
 
Il est attendrissant, un enfant dans un corps d'adulte. Derrière ses longs cils noirs, il m'a regardé, ses yeux très clairs me scrutaient lentement. Son regard très expressif, débordait de bonté. «L'esprit de Noël qui vient» ai-je pensé. 
Un peu comme cette femme toute de noir vêtue sur le quai du métro à Lyon. On aurait dit une fée ou une befana mais avec un regard très doux. En la regardant, j'ai cru un court instant l'entendre me dire « bon voyage et bonjour à Venise». Une fois dans la rame, je n'ai pas osé me retourner au cas où il n'y aurait personne et qu'il se soit agi d'une ces visions qui nous viennent parfois à Venise, les jours de grand brouillard en hiver... Ne riez pas, cela arrive plus qu'on ne le pense, Hugo Pratt le savait bien qui en a fait de belles histoires. Dans la pièce commune de la Foresteria, croisé quelques étudiants. Fait la connaissance de deux d'entre eux. L'un est algérois mais étudie à Bologne, l'autre vient du Brésil. Ce dernier quand je lui dis ma gêne à me retrouver parmi les jeunes et leur parler d'avant, de ma vie d'étudiant ici, de mes souvenirs, des lieux tels que je les ai connus il y a plus de quarante ans, me sentant comme un vieillard cacochyme, il me répond "you're not old, Lorenzo, you're wiser". Une parole gentille, dite spontanément qu'on ne refuse pas. Expliquer combien ces quelques mots prononcés par un presque inconnu résonnent en moi joyeusement. Cela  a étouffé  toutes mes pensées négatives, mes doutes et ma lassitude. Mes préventions devant ce voyage inattendu se sont envolées et la joie d'être là l'emporte sur tout le reste. Belle introduction à ce séjour.


 

18 décembre 2025

Ma Venise en hiver I : Il binario 7


18 décembre 2025
C'est à chaque fois la même sensation. Après des heures de voyage à travers la campagne italienne, soudain je sens une fièvre monter en moi, excitation et malaise en même temps... Si le train pour Milan était bondé, celui pour Venise est loin d'être plein. Nous sommes une dizaine à tout casser dans la voiture. Des italiens pour la plupart et une dame allemande ou scandinave. Pas de bruit. Certains travaillent, d'autres lisent ou somnolent. 

Je profite de la douce latence du voyage en train pour relire les pages non retenues de mon journal des années 80. J'envisage de publier une nouvelle version de “Venise l'hiver et l'été, de près et de loin” qui est épuisé. C'est tant mieux car cette première édition était truffée d'erreurs, de fautes, de maladresse typographiques. La distribution fut une catastrophe mais l'entier tirage fut vendu. Rétrospectivement j'ai honte de cet ouvrage qui fut relu pas moins de six fois. Mes lecteurs ne s'en sont pas offusqués mais l'éditeur que je suis devenu rase les murs quand on mentionne l'ouvrage. Je ne renie pas son contenu, peut-être trop édulcoré, mais une nouvelle édition entièrement revue et complétée s'impose. 

J'ai pris avec moi plusieurs de mes carnets et j'en ai deux ou trois restés dans mes cartons à Venise. Si je garde assez clairement le souvenir ma vie vénitienne de l'époque, je redécouvre des passages oubliés. Comme cette citation non reprise dans le livre, notée un 19 décembre il y a quarante deux ans :

19 décembre 1985.
«Une destination n'est jamais un lieu, mais une nouvelle façon de voir les choses. » (Henry Miller).  
Dans une semaine Noël. Rien n'est vraiment décoré ici et c'est un peu triste. Venise semble recorquevillée sur elle-même. Beaucoup de gens sont partis déjà. La ville est vide, sale, balayée par un vent glacial. 
Je pars bientôt mais puis-je parler d'un voyage ? Je rentre au bercail, auprès de ma mère et nous fêterons la naissance du Christ à la campagne chez mon frère. Ce sera joyeux et tranquille. Je ramène des cadeaux pour tout le monde. Je sais déjà que le temps des ripailles et des retrouvailles passé je n'aurai qu'une hâte : rentrer à Venise. Rien n'y est certain, rien d'établi encore. des prémisses
La protection du consul et la bienveillance de la communauté française, mes amis étudiants, mes professeurs passionnants... tout devrait me rassurer. C'est mon chemin bien que parfois le doute surgisse à l'improviste.  
Besoin immodéré de méditation et de prière. J'ai parfois le désir - et la douce tentation - de devenir moine... Peut-être devrai-je répondre à la proposition de Frère Roger et rejoindre quelques mois la communauté à Taizé ? 
Ma valise est prête. Son contenu me réjouit. Il en émane un peu de cette magie de Noël dont j'ai la nostalgie. Même le sapin décoré par Agnès et sa mère au palais semblait bien timide. Les vénitiens - comme tout le monde en italie - fêtent davantage la Befana, en janvier. Vrain jour de liesse bien plus que Natale, surtout pour les enfants qui reçoivent leurs cadeaux.»

A Vérone des jeunes gens sont montés. Il y a peu de monde sur les quais des gares que nous traversons. La lumière est toujours aussi belle, le ciel dégagé avec un beau soleil d'hiver qui magnifie les façades et les visages croisés. J'aime le temps qui s'étire quand on voyage en train. 

Nous quittons Mestre et cette tension délicieuse qui me prend tout entier avant même que se profile à l'horizon la silhouette de la ville aimée, devient plus intense. La phrase de Gide «Nathanaël, je t'apprendrai la ferveur !» me vient à l'esprit, petite musique joyeuse et mélancolique à la fois. Chaque retour à Venise est une grande nostalgie. Et cette fois particulièrement sans que je puisse l'expliquer.

Je devrais me réjouir de cette opportunité, cadeau de la Providence et d'une amie qui a pu disposer de l'appartement que loue à l'année son administration. Doté de trois chambres et de deux salles de bains, il est situé derrière les jardins de la Pensione Accademia. à deux pas de la Toletta où nous avions vécu il y a quelques année avec les enfants. Pourtant depuis des semaines un pressentiment, un malaise s'est immiscé en moi. 

Le désir toujours aussi violent dêtre à Venise l'a emporté mais en dépit de ma ferveur intacte, j'ai une boule à l'estomac sans aucune raison. Je vais retrouver ma ville, mes livres, mes amis, mes habitudes et je suis juste sollicité par mon amie R. qui loue l'appartement pour leur montrer la Venise des vénitiens, loin des troupeaux de touristes. 

Tout ce que j'aime faire : initier des gens à la vie et aux traditions vénitiennes et peut-être déceler, de naturellement bons vénitiens comme disait Henry de Régnier comme ce fut le cas en 2023 avec Florence cette amie qui venait pour la première fois. Elle s'était litérallement fondue en quelques heures dans la vie locale, se calant d'instinct - et en s'en régalant - de notre mode de vie au quotidien. 

Un régal pour moi qui sortait de mon chapeau de nouvelles choses qu'elle recevait et percevait. Ce fut le cas avec Antoine, comme avec mes enfants - mais là n'était-ce pas naturel ? - avec Dominique le petit frère aussi, et plus avant encore, avec Les Leboullenger, cet extraordinaire vieux couple (lui résistant normand elle d'origine belge sosie de catherine Hepburn qui survécut à la déportation) rencontré un soir d'hiver sur la piazzetta où j'étais en train de nourrir une bande de chats...

Ce sera certainement pareil avec R., sa fille et l'amie de celle-ci qui arrivent le 21. Vedremo. 

Je me réjouis aussi de replonger dans le fonds Stefani de la Querini Stampalia pour préparer l'édition de quelques uns de ses poèmes et articles jamais publier en français à ce jour, de retrouver Marie-Christine Jamet notre consul et reprendre ma modeste collaboration aux manifestations à venir de la francophonie à Venise. Vedremo.

le pont de la Fraternité, avec ce bruit familier du train qui glisse un peu plus lentement sur les rails. Nous ne sommes que quatre ou cinq dans la rame. Déjà nous passons les premières bâtisses du centro storico. Nous sommes arrivés. Binario 7, ce numéro comme un signe, le même quai où un jour d'avril 84 repartait Dominique, le même encore pour mon arrivée joyeuse après l'intermède du Covid et ce séjour qui ratrappa les mois perdus loin de la Sérénissime... Qu'en sera-t-il cette foi ? Vedremo.



18 juin 2025

Notes retrouvées (1) : La très singulière impression que San Giacomo del Rialto lui faisait depuis toujours

Au détour d'une page du journal de Nicolas Weyss de Weyssenhöff, Antoine découvrit une carte postale. Un vieux cliché jauni montrant une vue de l'église de San Giacomo del Rialto. Au verso était griffonnée au crayon une vue de l'église que quelques traits  au pastel rendaient vivante. Elle portait la mention, « Pour mon ami plus vénitien que russe, de la part de son anarchiste préféré, Paul Signac, 28 avril 1908  »... Antoine n'en revenait pas, il avait entre les mains un dessin du peintre dont il avait découvert le travail en visitant le musée de l'Annonciade.  

Plus il avançait dans sa découverte du journal de Nicolas, plus il s'émerveillait de la vie d'un garçon à peine plus âgé que lui aujourd'hui et qui avait déjà connu l' les grands-parents d'Antoine ne vivaient de romanesque que les expéditions dans les réserves de la maison pour voler des confitures où les baisers furtifs volés aux cousines quand la gouvernante tournait le dos. Eux passaient de la grande maison en ville au collège, de la propriété des grands-parents à la villa d'Arcachon. Il posa la carte postale sur la table et poursuivit sa lecture :

28 avril 1908.
« [texte en allemand rayé illisible, quelques mots en russe.] Aujourd'hui, visite des Miracoli en compagnie de Paul S. et de sa charmante épouse, rencontrés récemment au Florian et avec qui j'ai sympathisé. Le peintre et sa muse aiment beaucoup la ville.Paul, avec son regard aiguisé et sa muse à ses côtés, semble avoir trouvé en Venise une source inépuisable d'inspiration.   Pris beaucoup de plaisir à leur montrer  les lieux que j'aime particulièrement et qu'on ne cite pas dans le Baedeker. Ces recoins empreints de souvenirs et de significations personnelles.J'avais six ans quand notre mère nous amena avec elle à Venise. J'en garde l'impression d'émerveillement et de joie qui s'était emparée de moi quand nous sommes descendus du bateau.
« Les idées libertaires de Paul, bien qu'en décalage avec l'univers dans lequel j'ai grandi, éveillent en moi une curiosité et une réflexion stimulante. Berthe, avec son sourire bienveillant, semble apprécier nos échanges passionnés, où l'artiste et le jeune aristocrate russe confrontent leurs visions du monde. Il est fascinant de constater comment des perspectives si différentes peuvent se rencontrer et s'enrichir mutuellement.
Agréables moments donc qui m'ont inspiré quelques mauvais vers. Ma chère maman aurait voulu que je les conserve.

Le feuillet où était copié le poème manquait. On voyait nettement qu'on l'avait arraché du carnet. Mais certainement dans un repentir, Nicolas l'avait conservé. Antoine le retrouva plié en quatre, glissé entre des pages. Il était couvert de dessins et de graffitis à la plume. Le sonnet était en allemand :

Im sanften Schatten eines alten Traums,
Schleicht ein Flüstern, geheim und fern,
Die Schleier aus Nebel umarmen sich leise,
Enthüllen Welten, wo Seelen sich malen.

Die Sterne flüstern vergessene Geschichten,
Im ätherischen Himmel, ihre Lichter umschlungen,
Dort, wo die Zeit ihren leichten Atem anhält,
Finden verlorene Herzen endlich Frieden.
(*)

La nuit venait de tomber. Le temps comme à chaque fois qu'il se replongeait dans les papiers de Nicolas, n'avait plus de prise sur lui, Antoine en oubliait le monde réel autour de lui. Surpris par l'obscurité, il alluma la lampe et  reprit sa lecture, avide d'en savoir davantage.

«[...] Cette promenade matinale m'a rappelé une autre époque, un autre matin, où je m'étais aventuré à la rencontre d'Edmund, cet ami anglais.......... (mot illisible). Nous avions pratiquement le même âge. Je l'avais rencontré lors d'un thé chez les Giovanelli, chez qui nous résidions à l'époque. Une rencontre fortuite qui marqua un tournant dans ma vie. Il y a un peu plus de dix ans déjà. 

In flüchtiges Treffen, am Wendepunkt des Schicksals, / In den Äther gemeißelt, durch göttlichen Atem, / Wo Wege sich kreuzen, in geheimem Reigen, / Und Seelen erwachen zum seltsamen Reiz. / Unter dem Schleier des Zufalls verweben sich Schicksale, / Goldene Fäden spinnend in unendlicher Dunkelheit, / Und im Schweigen legt sich ein Versprechen nieder, / Das für immer das Gewebe der Dinge verändert." (**)

Bien sûr, voici quelques vers inspirés par cette phrase, dans le style des Symbolistes :Une rencontre fugace, au détour du destin, Sculptée dans l'éther, par un souffle divin, Où les chemins se croisent, en un ballet secret, Et les âmes s'éveillent à l'étrange attrait.Sous le voile du hasard, les destins se lient, Tissant des fils d'or dans l'ombre infinie, Et dans le silence, une promesse se pose, Changeant à jamais la trame des choses.J'espère que ces vers reflètent l'esprit et l'émotion que vous recherchiez. Si vous avez d'autres demandes, n'hésitez pas à me le faire savoir !
Bien sûr, voici quelques vers inspirés par cette phrase, dans le style des Symbolistes :Une rencontre fugace, au détour du destin, Sculptée dans l'éther, par un souffle divin, Où les chemins se croisent, en un ballet secret, Et les âmes s'éveillent à l'étrange attrait.Sous le voile du hasard, les destins se lient, Tissant des fils d'or dans l'ombre infinie, Et dans le silence, une promesse se pose, Changeant à jamais la trame des choses.J'espère que ces vers reflètent l'esprit et l'émotion que vous recherchiez. Si vous avez d'autres demandes, n'hésitez pas à me le faire savoir !
Je me rends compte qu'à travers les années, Venise a toujours été pour moi le théâtre de rencontres significatives, de ces croisements de destin qui, à leur manière, sculptent le cours de notre existence. Aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de me demander quelles nouvelles aventures et quels nouveaux liens cette ville magique me réserve encore. [...]»

Antoine était un peu perdu. Il tourna les pages du journal en espérant avoir le détail de ce à quoi Nicolas faisait référence. Soudain, il trouva. L'entrée portait la date du 14 octobre 1897 :

« Rialto ce matin. J'avais craint que le brouillard ne s'attarde, mais il était à peine neuf heures lorsque je posai le pied sur le ponton. Le marché battait son plein, bien que les couleurs familières me parussent délavées, telles une aquarelle estompée. J'espérais croiser le jeune Anglais avec lequel j'avais échangé quelques mots l'autre soir chez les Giovanelli. Il m'avait confié qu'il se rendait chaque matin dans ce quartier animé, dans l'espoir de revoir une jeune femme dont l'allure l'avait, selon ses propres termes, ensorcelé. Il prétendait connaître son adresse, et la contrada San Zuane ne lui était plus étrangère. Ce vieux quartier, partiellement insalubre dès que l'on s'éloigne des placettes bordant le canalazzo, abrite la chiesa San Giacometo, si vieille qu'on la croirait prête à s'effondrer, à l'instar du pauvre campanile de San Marco. La grisaille de ce matin accentuait cette impression de décrépitude [mots illisibles en russe].
« Un mendiant s'empara de la manche de mon manteau. Son apparence était repoussante, avec une large bouche dévoilant deux dents jaunes. Il marmonna des paroles que je ne compris point. Un prêtre finit par le chasser. Derrière ce triste personnage, deux jeunes femmes avançaient, chacune la tête et les épaules recouvertes d'un châle de cachemire. Leurs motifs si semblables me donnèrent d'abord l'impression qu'elles partageaient une même écharpe. le vieil accordéoniste qu'on croise souvent sur les Schiavoni, jouait au pied des marches du pont, tandis que la messe semblait s'achever. Peu de fidèles en sortaient. Parmi eux, je ne remarquai que ces deux jeunes femmes.
« Je ne sais pourquoi, mais dès l'instant où je posai les yeux sur elles, je compris pourquoi Edmund cherchait à revoir cette jeune fille dont il avait parlé dans le salon du prince. Il s'agissait certainement de la plus jeune. Elle se tenait droite, le visage protégé des miasmes de la rue par son châle. Il émanait d'elle une sorte de lumière. Le prince Alberto s'était gentiment moqué de notre pauvre anglais; J'avais ri avec lui sans entendre vraiment le motif de la plaisanterie. Giovanelli a notre âge. Il est drôle, impétueux et débonnaire. C'est un bergamasque. Un peu l'équivalent des cosaques chez moi.
« Toutes ces pensées qui m'étaient venues en cheminant du palais jusqu'au Rialto s'évanouirent quand je vis sortir les deux jeunes femmes. Je sus aussitôt qu'elles me plaisaient. Je m'empêchais de les dévisager davantage. Juste derrière, Edmund suivait à quelques pas des jeunes femmes. Il ajustait son chapeau. Impossible de ne pas le reconnaître pour un Anglais, non seulement à cause de ses cheveux roux et bouclés, mais aussi par son manteau dont le ton tranchait avec ceux des gens qui sortaient comme lui de l'église. Ah, ses vêtements ! Je lui fis un signe, et lorsqu'il me vit, il agita son chapeau avec un large sourire. Des manières fort anglaises, ma foi.
Antoine connaissait bien les lieux évoqués par Nicolas. Mais ils avaient depuis longtemps été restaurés et plus aucune trace ne subsiste de l'impression misérable du bâtiment. L'église semble presque pimpante, les maisons attenantes recouvertes d'un joli torchis, les volets repeints. L'horloge qu'on voit sur la photographie trouvée dans le journal de Nicolas a été remplacée par celle du XVIIIe siècle qui avait été déposée par l'occupant autrichien. Elle occupe presque tout le fronton de l'église. Il n'y a plus de mendiants assis sur le rebord du parvis. 
 
Même par un jour de brouillard, les lieux n'évoquent en rien la tristesse et la pauvreté qui choqua tant Nicolas. Avait-il été mal à l'aise aussi en Russie, devant la misère de certaines rues de Petersbourg ou de Moscou ? Il l'avait appris dès les premières pages du journal vénitien de Nicolas. Car les Weyss de Weyssenhoff occupaient depuis plusieurs mois le dernier étage du palais Donà Giovanelli que leur louait la princesse, une grande amie de la comtesse. Mais ceci fera l'objet d'un autre récit. 

(*) :
Dans l'ombre douce d'un vieux rêve, / Se glisse un murmure, secret et lointain, / Les voiles de brume s'enlacent doucement, / Révélant des mondes où les âmes se dessinent. / Les étoiles murmurent des histoires oubliées, / Dans le ciel éthéré, leurs lumières entrelacées, / Là où le temps retient son souffle léger, / les cœurs perdus trouvent enfin la paix.
 
(**) 
Dans une rencontre fugace, au tournant du destin, / Gravés dans l'éther par le souffle divin, / Là où les chemins se croisent, dans une danse secrète, / Et les âmes s'éveillent à un étrange attrait. / Sous le voile du hasard, les destins s'entrelacent, / Tissant des fils d'or dans l'obscurité infinie, / Et dans le silence une promesse est faite, / Qui change à jamais la trame des choses.
 
 

 
Plusieurs années séparent ces deux clichés. Le bureau que j'avais aménagé dans une petite colocation où j'ai vécu quelques semaines le temps d'un été, est celui sur lequel j'ai déchiffré et retranscrit les pages du journal de Nicolas Weyss de Weyssenhoff et pris mes premières notes sur ce texte qui n'en finit pas de grossir sans pour autant me sembler satisfaisant. J'aimais bien cette chambre aménagée dans le grenier d'un des palazzi de la Fondamenta dei Preti, à Sta Maria Formosa. Il faisait terriblement chaud cet été-là et nous tentions de créer des courants d'air pour que ce soit moins suffocant. Ma fenêtre donnait sur les toits et encadrait le haut du campanile. Je m'installais souvent sur le poggiolo, assez large pour y disposer des coussins. Avec la vue, la brise pleine de senteurs marines, de la musique, du thé et des biscuits, tout était réuni pour les moments heureux et solitaires qui m'aident depuis toujours à me concentrer avant que d'écrire.
 
La seconde photographie - «selfie » maladroit -  a été prise dans la chambre de l'appartement où j'ai eu la joie d'habiter après le départ contraint du campo Aant'Angelo par la mort de la propriétaire du palazzo à l'entrée de la Calle degli Avvocati. C'est à ce petit bureau de dame que j'ai poursuivi mon travail d'écriture autour de la vie et de la disparition de Nicolas W. de W., personnage ô combien mystérieux dont je découvrais peu à peu sous ma plume la consistance et les émotions. C'est là que furent rédigées les notes autour de cette carte postale montrant l'église San Giacomo au Rialto.
 
à suivre. 

17 mai 2024

Archives : images de souvenirs heureux parmi d'autres à Venise

C
lasser des photos est une chose ardue. Bon nombre de mes lecteurs sont confrontés à cette difficulté. On en prend tant désormais qui s'entassent dans nos smartphones ou nos tablettes...Au hasard des relectures de mes disques durs, clés USB et autres archives électroniques en ligne, j'ai retrouvé ces clichés datant de l'été 2015. Je n'étais plus venu à Venise l'été depuis dix ans et depuis dix ans, nous n'avions plus la maison de la Toletta n'était plus disponible. Contre toute attente, la Providence, une fois encore, s'était manifestée. Il y avait sur la Fondamenta dei Preti, celle qui longe le rio Santa Marina et mène au campo Sta Maria Formosa un appartement en duplex au dernier étage d'un palazzo occupé par quatre étudiants. Deux étaient repartis dans leurs familles pour les vacances, et un troisième travaillait et ne devait partir que plus tard dans l'été. La mansarde, un ancien grenier, était libre, l'étudiante suédoise qui venait d'y passer l'année était rentrée dans son pays. C'est là que je m'installais. Un espace assez vaste sous d'énormes poutres anciennes. Éclairé par une fenêtre donnant sur les toits qui face au campanile de l'église, la chambre disposait d'un lavabo. 
 
J'y emménageais pour quelques semaines en attendant l'arrivée de Baptiste, le jeune étudiant dont j'étais le mentor et à qui j'avais fait découvrir la Sérénissime deux ans plus tôt (voir billet du 25/VI/2020) qui venait passer quelques mois à l'université.


Le seul colocataire présent travaillait et rentrait tard. J'avais les lieux pour moi. Très rapidement, j'aménageais la mansarde dont la décoration ad minima et le confort spartiate me ramena des années en arrière, à l'époque où j'étais encore étudiant. Mon premier logement fut ce que les agences appellent pudiquement à Venise un  «  monolocale» pianoterra de 18 m² qui était en réalité un cellier doté de deux fenêtres.
 

 

24 février 2024

L'hiver qui s'éloigne nous envoie son arrière-garde

Il n'est pas encore parti et n'a pas dit son dernier mot. Le bonhomme, rusé, envoie ses giboulées. Elles nous prennent par surprise. Ne sont-elles pas après tout placées sous l'égide du dieu de la guerre puisqu'on les sait naître en mars. Qui dit encore qu'il n'y a plus de saisons et que tout est chamboulé ? Apparemment le changement climatique, s'il s'avère être tout sauf une invention d'hallucinés adeptes du complot, n'a pas encore eu raison des adages paysans, des proverbes populaire de l'almanach Vermot

by courtesy of © Catherine Hédouin - 2016

Car avec quelques heures d'avance sur la tradition climatique, les giboulées de mars nous tombent joyeusement dessus, aidées en cela par une mercenaire au joli nom de princesse. La tempête Pia qui provoque depuis quelques jours de fortes pluies et des vents violents dans le Nord de l'Europe et couvre désormais une bonne partie de l'Europe, routes sont bloquéeset zones côtières inondées, fleuves qui débordent faisant quelques victimes au passage et de nombreux dégâts. Pia décoiffe et fait s'envoler les parapluies, aboyer les chiens et frissonner les chats réfugiés bien au chaud quand ils le peuvent.Petit détail amusant : J'étais il y a un peu plus d'une heure, à Bordeaux, assis à une terrasse sous ciel d'un bleu très pur et un soleil primavérile - pour emprunter l'adjectif italien à Paul-Jean Toulet qui l'avait certainement lu dans un poème d'Adelsward-Fersen. Le café était digne des cafés italiens. Il me fallait rentrer à contre-coeur pour poursuivre ce travail de forçat auquel je m'astreins depuis des mois : reconstituer un à un la totalité des billets publiés dans Tramezzinimag depuis mai 2005, avec les illustrations, les vidéos, les sons et les nombreux commentaires d'origine. 

La tentation était forte de délaisser mon devoir pour m'adonner à ce doux farniente, ma vraie nature en réalité, penchant honteux dans ce monde commandé par l'appât du gain et des apparences. Dehors, l'habituelle manifestation dominicale. Aujourd'hui, les ukrainiens. Quelques cris, des oriflammes bleus et jaunes. Les mêmes couleurs que celles qui décoraient quelques heures auparavant, le temps du café post-méridien et... la pluie, d'abord fine et discrète, le ciel d'un gris tellement sale, comme dans la chanson de Jacques Brel, un gris qui fait se perdre et se pendre un canal et fait l'humilité, et l'averse qui décuple sa force poussée par le vent d'est de la chanson. Encore un coup des méchants russes à moins que ce ne soit la faute des enfants de chœur ukrainiens. Ceci posé, je ne prêtais pas beaucoup d'attention à ce changement de décor, chronique attendue de ces semaines intermédiaires quand débute le Carême. j'avais à classer des photographies retrouvées dont j'avais fait mon deuil. Envoyées par une grande amie, soutien inconditionnel et lectrice de la première heure de Tramezzinimag, elles ont souvent illustré mes billets. Son œil acéré et son amour pour la Sérénissime produisent des clichés qui le plus souvent illustrent les articles du blog comme un complément naturel, évident des textes. 

Le fichier qui s'ouvrit pendant que je me préparais une tasse de thé, contenait des clichés de Venise... sous la pluie ! Quand on dit qu'il n'y a pas de hasard !  Quatre d'entre eux ont été pris depuis les fenêtres du salon de l'appartement de la Calle dei Avvocati, qui donnent sur le campo sant'Angelo. Pendant plusieurs années, je m'y suis rendu, j'y ai reçu mes enfants, mes amis, il y eut des dîners entre amis, une exposition des grandes peintures d'une amie suédoise. Situé à l'étage noble, il était assez haut pour permettre une vision globale du campo mais le bâtiment très ancien faisait cet étage  - celui du dessous, à l'entresol était occupé une partie de l'année par une artiste parisienne, et celui au-dessus de celui de Catherine, abrita pendant quelques mois une autre amie, vasco-parisienne, historienne de l'art venue inventorier l'ensemble de l’œuvre de Clementina et Lucio Andrich, couple d'artistes au talent éclectique, conservée dans leur villa de Torcello, sur les marais de la Rose. 

Comme Catherine, la couleur rose saumon de la façade du palais de l'autre côté de la calle, me fascinait. Lorsque j'occupais l'appartement, je déplaçais canapé, fauteuil et bureau du salon pour pouvoir avoir à la fois la perspective du campo avec le campanile penché de Santo Stefano et cette façade muette dont l'enduit montrait des nuances changeantes selon les heures, était éclairé par une ogive gothique en pierre d'Istrie murée depuis longtemps. Quand il pleuvait - comme sur la photo ci-dessous - la visions était magique. L'immeuble rénové et les appartements refaits, je suis persuadé que l'actuelle occupante des lieux aime à contempler cette vue.

by courtesy of © Catherine Hédouin - 2016

Une situation assez proche de la rue donc pour assister à son spectacle sans cesse renouvelé, chaque jour et chaque moment de la journée en faisant un palcoscenico que n'aurait pas renié Mario Praz, Luchino Visconti ou son émule Franco Zefirelli. Vous entretenant de la pluie et des giboulées, ces quelques images instantanés capturés par Catherine Hédouin pendant l'été 2016, ne font-elles pas spectacle vivant, ballet de figurants hallucinés dont on ne sait que trop bien les préoccupations, celles-là même que Michel Butor a si joliment rapporté dans le somptueux San Marco dont il a été plusieurs fois questions dans ces pages. 

En légende, ne pourrait-on pas - toujours sur un ton humoristique gentiment ironique - que même s'il pleuvait des hallebardes de bois et de fer, les touristes continueraient à arpenter les rues de la ville. Seuls les vénitiens savent aller par les ruelles étroites et les ponts glissants avec leurs parapluies, voir le désarroi des touristes est touchant. Un dépliant récent est à leur disposition pour savoir comment circuler avec un parapluie sans éborgner personne ni bloquer le flux des passants. Être bon vénitien n'est pas toujours inné, il y a des conventions et des usages à apprendre. Qu'on se le dise. 

by courtesy of © Catherine Hédouin - 2016

Sur la première photographie, le lecteur avisé aura remarqué le cocasse d'une photographe immortalisant celle qui depuis la fenêtre du salon la prend eu même moment en photo... Je ne sais pas vous, mais on est en présence d'un de ces clins d’œil délicieux, qu'on peut classer dans la fameuse catégorie, tendre ou drôle, de l'arroseur arrosé ! 

Un grand merci à l'amie Catherine, pour ses photos, sa patience et son humour, à qui je dédie cette petite vidéo du vidéaste Phil Brammer que m'a adressé en 2016 un ami britannique

 

«Passeggiando sotto la pioggia, Venezia »(Promenade sous la pluie, Venise) a été filmé par Phil Brammer, le 23 avril 2016 dans les sestieri de San Marco et de Cannaregio.

30 décembre 2023

Une douce paix violette sur le sentier du soir. Journal retrouvé

Un carnet égaré que je croyais perdu et qui a refait surface. J'y avais noté des extraits de mes lectures, quelques adresses, des choses à faire et quelques réflexions au quotidien. Rien qui avait vocation d'être publié sur Tramezzinimag. Pourtant l'entrée du 18 février est en pleine résonance avec les derniers billets publiés récemment et d'autres en élaboration. Je les livre aux lecteurs, conscient de leur imperfections, d'un petit quelque chose d'inachevé, de pas assez travaillé, implorant l'indulgence du lecteur.

 
Samedi 18 février 2023
Ce matin, un début de journée qui ressemble presque à un jour d'avril ou de mai tant le temps est doux, avec en fonds sonore ma chère Radio 2 qui diffuse Do You want To Know A Secret des Beatles, j'avais décidé de ranger les livres qui envahissent sournoisement le moindre recoin de ma domus bordelaise. J'en profite aussi pour trier et ranger des papiers. D'une liasse vient de s'échapper une carte déjà ancienne d'une amie américano-italienne.
 
L'amie qui a quitté depuis plus de vingt ans l'Italie et n'y revient qu'un été sur deux pour retrouver sa famille, a été une des  personnes les plus actives parmi mes amis à soutenir mon projet de m'installer enfin définitivement à Venise. Quand on sait combien il est difficile de s'expatrier - mot mal adapté à ma situation puisque j'ai légalement deux patries, la France et l'Italie - pourtant, en 2019, la décision était quasiment prise. J'arrivais au bout de ce parcours du combattant qu'a été le règlement de ma retraite et tout était en bonne voie pour le 1er octobre 2020. C'est du moins ce qu'on me disait quand je parvenais à avoir quelqu'un au téléphone. Les questions fondamentales semblaient devoir trouver leur réponse : logement, déménagement-emménagement, etc. La machine était en marche : «Venezia, sto arrivando» avais-je sans cesse envie de crier !
 
La crise sanitaire et l'hystérie qui s'empara du monde ont fait retomber le soufflé. Plus d'appartement à louer non meublé en vue qui soit suffisamment vaste pour être partagé, clair, agréable, avec une terrasse ou un jardin, plus de local pour y installer la librairie-galerie-café dont je rêve, etc, etc. Mon installation à Venise n'est toujours qu'un vœu pieux, un doux rêve dont je ne sais plus s'il est réaliste, réalisable et souhaitable. « Me so trovà all’aguasso»*

Datant de la période avant-Covid, la carte de mon amie accompagnait l'envoi du livre de Marlena De Blasi, «A thousand days in Venice», paru il y a une vingtaine d'années (publié en Français par le Mercure de France). J'en avais fait le commentaire en 2009, dans un des Coups de Cœur (N°33) de Tramezzinimag
 
19 février.
Les années passent, mais le désir et le manque de Venise sont toujours là, en dépit de la vie quotidienne, de mes activités. Je suis souvent à Venise, j'y bâtis des projets, participe à des évènements, présent mes idées, rencontre des gens, revois mes amis. Dès que je pose le pied sur le quai de la gare ou sur le tarmac de l'aéroport, je me sens chez moi, à ma place, là d'où je viens. Mais je finis toujours par repartir. C'est un sentiment de trahison, un délit d'abandon... Cette pensée me renvoie à une phrase de Francesco Rapazzini qu'il prononçait souvent et que j'ai retrouvé dans le roman biographique qu'il a consacré à la Venise de sa jeunesse, celle de notre temps :
«Trahi.[...] Comme par quiconque vient ici à Venise puis repart.Comme par quiconque reste ici une semaine, deux semaines, un mois ou six ou un an. Et puis s'en va, retourne à la maison. Chez lui. Trahit Venise, me trahit. Oui, me trahit parce qu(il m'abandonne comme on abandonne u Pour souffrir encore plus, parce que ln amoureux qui finit par se trouver invivable parce que sale, parce qu'ennuyeux, parce que dépassé. Un amoureux sans colonne vertébrale parce que prêt- et il le fait à chaque fois en tout état de cause - à accueillir avec un sourire aimable chaque retour. Si retour il y a. Il l'espère. Parfois en vain, d'autres fois, le débarquement advient à coup sûr. Pour souffrir encore plus parce que la séparation se répètera encore et encore. Et il le sait. « Mais quand reviens-tu ?» : j'en ai assez d'entendre répondre «Bientôt». Parce que«bientôt», c'est quand ? **

Lorsque Francesco m'adressa les épreuves de son récit qu'allait publier Bartillat, je savais de quoi il parlait. Je comprenais très bien ce sentiment puisque moi aussi, après un bien bel été, non pas cela lui du livre, mais un autre, quelques années plus tard, que nous avons partagé, je suis parti sans jamais vraiment revenir. Parti en laissant calle Navarro, Rosa ma mignonne petite chatte grise, mes livres, mes vêtements et ma théière... Je pensais revenir vite, mais je fis comme tous les autres dont il parle.  Je ne suis pas revenu. 
 
Entre temps pour rembourser les frais de cette fameuse Première semaine de Venise à Bordeaux (il n'y en a pas eu d'autres, du moins de cette ampleur...), j'avais repris le petit cabinet de conseil en communication et création d'évènementiels, je m'étais marié... Une dernière fois, juste avant mon mariage, La rédaction de sud-Ouest m'avait demandé de couvrir la 43e Mostra, grand millésime, avec le Lion d'Or au Rayon Vert de Rohmer, Storia d'Amore qui me permit de connaître Valeria Golino, de Room With a View de James Ivory, L'Apiculteur de Theo Angelopoulos, La Puritaine de Doillon, Autour de minuit de Bertrand Tavernier... J'y restais une petite semaine avec mon ami Christophe Airaud comme photographe. Incapable de rien produire de bon, tellement j'étais partagé entre mes engagements en France et mon désir viscéral de reprendre ma vie vénitienne, l'obligation de vider ma chambre dans l'appartement ou j'étais en sous-location à Dorsoduro. et la perspective de mon mariage certes souhaité mais dont je ressentais par avance la déflagration qu'il allait produire sur ma vie d'avant... 
 
Ce fut Venise avec Francesco comme timide ambassadeur, qui vint à moi, trois ans après mon départ. Nous nous étions beaucoup écrit, régulièrement, puis notre correspondance s'échelonna, se ralentit peu à peu, et ce fut le silence. Presque l'oubli... Un matin de janvier 1988, Il frappa à ma porte, comme dans un film. Lui faisait son service militaire quelque part en Savoie et ,profitant d'une permission, il avait sauté dans un train de nuit pour me voir quelques heures.  Je m'apprêtais à partir pour Antibes, retrouver ma jeune épouse et notre fille Margot. C'était quelques semaines après sa naissance. Retrouvailles fleuries et joyeuses, mais trop brèves. Avec son seul sourire, il m'avait apporté l'air, l'atmosphère, les senteurs de Venise. Une joli cadeau, inattendu. Bouleversant de nostalgie aussi. 
 
Nous sommes repartis ensemble dans ce même train de nuit par lequel il était venu quelques jours plus tôt et qui chaque jour allait jusqu'à Trieste et la Yougoslavie, via Marseille, Vintimille, Milan et Venise. Ce fut un véritable déchirement de descendre avant lui qui continuait vers l'Italie et ce monde que j'étais conscient de perdre. Un instant, mais un instant seulement, une micro-seconde peut-être, la tentation fut grande de rester dans ce train, de continuer jusqu'à Venise... Mais le souvenir du sourire épuisé de ma femme après la naissance du bébé, cette petite chose incroyable qui dormait dans ses bras et dont la fragilité nous avait ému aux larmes, ces larmes de joie, cette responsabilité nouvelle, voulue, attendue comme une évidence depuis toujours, ces deux êtres d'amour que je ne pouvais pas trahir...  Venise et mes rêves attendraient...

 [...]
 
No, non avere pauraQuando vai a dormire solaSe la stanza sembra vuotaE se senti il cuore in golaNon avere pauraMi prenderò cura, io di te
No, non avere pauraQuando a un tratto si fa buioE la luna non è accesaE vorresti una parolaMa hai solo un rossettoMi prenderò cura, io di te...
«Non avere paura, mi prendero cura, io di te»... Ces paroles d'une chanson de Tommaso Paradiso résonnent dans ma tête. Parfaite illustration de ce que j'ai ressenti depuis ce matin sur le quai de la gare d'Antibes, quand le train s'ébranla emportant avec mon ami Francesco, toute la Venise et ma vie d'avant. Prendre soin, aimer contre vents et marées, soutenir, portzer et puis un jour laisser partir ceux qui sont nés de nous, de notre amour, de notre folie...
 
A la nostalgie et aux regrets, succéda l'allégresse, et le bonheur m'envahit : il était temps de retrouver les deux femmes de ma vie, de ma nouvelle vie. Cela n'effaçait rien, ne détruisait rien de l'essentiel. Juste la difficulté d'apprendre à me situer dans un ailleurs pourtant tellement souhaité, tellement rêvé... Allégresse autant que chagrin portaient mes pas ce matin d'hiver, sous la lumière incroyablement pure de ce coin du midi. Ma vie désormais nécessitait un changement de décor, avec au milieu le berceau d'une petite créature dont j'étais tombé fou d'amour dès son apparition, dans une clinique de Cannes, le 5 janvier 1988...

cette photographie est les suivantes sont de Serge Assier - Tous Droits Réservés

Quelques années plus tard, lui aussi est parti. Pour éviter de souffrir du départ de tous ceux qui viennent à Venise et semblent vouloir y rester mais finissent toujours par retourner d'où ils viennent... 

Par une sorte de maléfice, moi qui n'ai jamais rien tant souhaité que de poser un jour et à tout jamais mes malles remplies de livres et de souvenirs sur les dalles de la Sérénissime, je trahis sans cesse mon vœu et ma ville, ne réalisant pas l'un et abandonnant l'autre à chaque fois et pleurant de le faire... Mes enfants peut-être, un jour.




20 février.
Parmi les livres à ranger ramenés de ma bibliothèque désormais encartonnée dans un magazzino de Venise, deux ouvrages de Michel Butor. « le Voyageur à la roue» qu'il m'avait envoyé après son passage à Bordeaux pour me remercier de lui avoir fait visiter la ville - fatigué, il ne se sentait pas bien et le temps était tellement mauvais que nous nous sommes contentés de visiter l'abbatiale Sainte Croix. Ce fut un de ses derniers déplacements avant sa mort. J'ai raconté sa venue à Bordeaux  - et « Le Chevalier morose », récit-scénario paru un an après sa disparition, co-écrit avec Mireille Calle-Gruber (Ed. Hermann, 2017).

Cet ouvrage est un bonheur de lecture. Il est illustré par les photographies de Serge Assier, choisies dans l'ouvrage « Les Coulisses de Venise ». Tramezzinimag en montre quelques unes et je reviendrai sur le rapport intime de Michel Butor, voyageur, avec la Sérénissime. Lorsque Antoine Lalanne-Desmet se rendit chez l'écrivain pour l'enregistrer, j'avais prévu de l'accompagner. Je n'ai pas pu. Nous aurions parlé de Venise comme il m'en parla lors de notre promenade bordelaise. Je retrouve dans le Chevalier morose un peu de la conversation que nous avions eu.

 

Nous avions évoqué devant le tableau médiocre de «Saint Mommolin guérissant un possédé» de Guillaume Cureau, un peintre local de la fin du XVIe siècle, récemment rénové qui venait d'être en partie lacéré par des petits voyous tchétchènes du voisinage, la perception de la beauté au fil des âges, l'usage qu'en firent le christianisme, comme le prolongement de la pensée antique. Le sujet me passionnait. C'est cette thématique que j'avais choisi à San Sebastiano, quand je suivais - trop épisodiquement - les cours d'Histoire des Arts. 

Je voulais mettre en avant des évidences de lien, de transmission, entre l'art païen et l'art chrétien byzantin puis européen... Je m'étais plongé dans la peinture du Trecento, cette période incroyable de l'Ars Nova, univers féérique pour le petit étudiant français mal dégrossi que j'étais. Ce quatorzième siècle qui semblait tellement éloigné des temps antiques, grossier, mal débourré que la plupart des intellectuels concevaient comme affadie en comparaison de toutes les somptuosités de la Renaissance à venir. Je me souviens d'une conversation qui portait sur la peinture vénitienne, lors d'un dîner au Palais Polignac. La maîtresse des lieux, l'incomparable duchesse Solange, m'interrogeait sur mes préférences dans l'art ancien.  Je parlais de ce XIVe siècle que je découvrais avec passion. Elle me fit répéter, « vous voulez dire le quattrocento, Laurent ?», « - Non, non Madame la duchesse, le trecento, avec ses ors et ses visages figés qui pourtant s'animent et semblent venir de bien plus loin que les temps précédents, comme un pont entre l'art antique et nous». Et je citais Paolo et Lorenzo Veneziano, Jacobo Del Fiore, m'agitais tellement que j'en faisais tomber ma serviette et failli renverser mon verre que je secouais trop vivement. On n'en voulu pas trop de cet éclat, puisque je fus par la suite souvent convié au Palais. On eut l'indulgence de ne pas me tenir rigueur de m'être emporté. Une simple conversation de courtoisie autour de la table ducale se devait de ne rien bousculer des usages et de la bienséance...

Nous eûmes l'occasion de poursuivre le débat, j'expliquais à la duchesse combien je trouvais fascinante cette peinture, à la fois hiératique et naïve, pompeuse et rustique, mais remplie d'une fougue contenue, d'une modernité en train de mûrir surgie du monde byzantin qui m'a toujours fasciné... 

«Lors de mon premier voyage à Venise, il y a plus de cinquante ans,il y avait au Palais des Doges, sous l'invocation de Marco Polo, une magnifique exposition sur la Chine.Venise m'apparaissait déjà comme une charnière, comme un hublot par lequel épier un monde dans l'autre, le trou de serrure...»***

Mes propos amusèrent Butor. Il évoqua l'art asiatique et me parla de cette fameuse exposition de 1954 au Palais des doges qui l'avait beaucoup marqué et montrait à l'évidence le rôle fondemental de Venise dans l'art et la propagation des idées. 

Je jubilais : cette idée de Venise-laboratoire, lieu d'innovation, d'invention dont la connaissance ne peut qu'aider le reste du monde dans ses réflexions, ses problèmes... Dans tous les domaines, Venise montre l'exemple, qu'il soit bon et à suivre, ou mauvais et à éviter. 

Les religions, l'art, la beauté...Vastes sujets. Je n'avais que vaguement entendu parler de l'exposition qu'il évoquait, mais je me souviens de celle qui fut organisé par les Présidents Sandro Pertini et François Mitterrand en 1983, «7000 ans de Chine à Venise». Près de quarante après, cette somptueuse exposition prolongeait celle qui fascina Butor et qu'il évoque dans le petit texte introduisant le Récit-Scénario évoqué plus haut.***

 

 ____ 

Notes :


*   Traduction : Je suis à la rue, sans domicile. (Mode de dire en dialecte.)

**  Francesco Rapazzini, «Un été vénitien»,(Bartillat, Paris 2018), p.181

*** Michel Butor, Le Chevalier morose, (Hermann,Editeurs,2017), p.18