11 mars 2026

Comme une madeleine

R
etrouvé ce matin la boîte à cigares ramenée de Venise en décembre dernier et restée dans un tiroir depuis. Des lettres, des photos quelques scontrini conservés avec des annotations qui ne me rappellent rien, des noms et des numéros de téléphone inconnus, un prénom et puis des photos. Plein de clichés un peu fanés ou tachés par l'humidité. Et ce Polaroid oublié dont je me souvenais vaguement mais que j'avais cru perdu... Était-ce chez Agnès au palais Clari, qui était alors le consulat général de France et la résidence du consul général ? Etait-ce chez les Foscari ? Je ne sais plus. Ce que je sais c'est qu'il fut pris quelques semaines avant le terrible accident qui coûta la vie à Jacopo et à son cousin Marcello. Difficile d'être ainsi confronté à une image qui fait un peu l'effet d'une accusation au garçon que j'étais alors, exilé volontaire, venu à Venise pour tenter de se reconstruire après la mort du père et l'effondrement qui s'en suivit… 
«Qu'as-tu fait de ta vie depuis que tu es parti ?  Resteras-tu fidèle à nos rêves et nos désirs de jeunesse ?  » m'avait écrit un de mes meilleurs amis qui comme beaucoup n'avait pas compris mon départ soudain. J'avais fui. Le garçon sur la photo semble avoir trouvé la paix. Je sais que derrière son regard joyeux, il est loin d'être serein. C'était presque quatre ans après la mort de mon père, après l'abandon de mon DEA à Sciences-Po, "Administration et Vie Locale", j'y croyais encore… Pourtant chacun de mes pas dans Venise m'éloignait de plus en plus du Quai d'Orsay. J'avais encore l'arrogance et les prétentions d'un futur diplomate que j'avais souhaité devenir.. Par fidélité aux miens, pour honorer la mémoire de mon père aussi, lui qui l'avait souhaité...  Je n'étais plus déjà qu'un ex-futur diplomate sans vouloir m'y résoudre vraiment. La perte de « la  Maison dans les arbres» fit tout voler en éclats ! Mon monde soudain s'effondrait dont je refusais de voir les ruines fumantes. Je continuais un temps de fantasmer sur le carnet d'adresse de mon père, le réseau familial. Ces gens continueraient de s'intéresser à moi, de rouvrir les portes fermées, ils ne nous laisseraient pas tomber… J'y ai cru quelques mois, obligeant ma pauvre mère, déjà éplorée par la mort trop rapide de notre père, à conserver la grande maison le plus longtemps possible. Elle devait y dilapider ce qu'il lui restait de réserves tant financières que nerveuses. Elle le fit pour moi, ou plutôt pour ne pas contredire mes prétentions et risquer d'obérer mes prétendus talents. Mon égoïsme et mon arrogance eurent raison de sa santé et nous avons quitté le navire, abandonnant un monde qui déjà nous avait abandonné. Il fallut me résoudre à travailler pour l'aider et la soutenir au moins matériellement. C'est ainsi que je revins frapper à l'entresol de la Chambre de Commerce, chez un courtier en produits du sol… 

à suivre…