21 décembre 2024

Un surprenant rendez-vous avec Baldassare Galuppi

Ah, Madame, quelle aventure des plus délicieuses que celle-ci ! Imaginez-vous, après moult tractations et échanges épistolaires, nous avons enfin obtenu les bonnes grâces du maître, grâce à l'entremise de la noble Dame Gianaluisa Badoer, protectrice et amie dévouée de notre famille. C'est avec toute la diplomatie et la finesse requises qu'elle a su convaincre le célèbre Baldassare Galuppi de nous accorder audience entre deux répétitions de son dernier opus, qui, déjà, fait courir les rumeurs dans toute la Sérénissime.

Ne croyez point que le succès ait monté à la tête de ce compositeur de renom, dont les œuvres enchantent les cours d'Europe. Que nenni ! Galuppi, homme de cœur, est tout dévoué à sa famille. Avant chacun de ses voyages, qui le comblent d'une légitime fierté, il ressent une profonde tristesse à l'idée de quitter les siens. Certes, les routes sont sûres et ses périples accroissent sa renommée et sa fortune, assurant ainsi la sécurité de sa chère épouse et de ses enfants. Mais l'éloignement lui pèse, comme un pensum redoutable.

En dépit de ses préoccupations, un rendez-vous fut donc fixé chez ce maître de la musique. Qui à Venise ne connaît Galuppi ? Naguère maître de musique à l'Ospedale dei Mendicanti, cette noble institution accueillant les jeunes filles orphelines, il fut, en 1748, nommé maître-adjoint de la Cappella Marciana de Saint-Marc, et en devint le maître en 1762. Sous son impulsion, et celle de l'illustre Gaetano Katilla, l'orchestre du doge fut grandement enrichi, comptant désormais 35 instrumentistes et un chœur de 24 membres.

Loin de se montrer fier ou arrogant, Galuppi est un homme charmant, affable, toujours prêt à sourire, à rire avec les enfants, à se montrer galant avec les dames. Sa compagnie est recherchée, sa jovialité prisée dans toute Venise. Et que dire de ses récits de voyages, de ses rencontres et de ses idées !

Depuis 1740, il a parcouru les cours de Vienne et de Berlin, où il fit la connaissance du célèbre Carl Philipp Emanuel Bach. Ses séjours en Angleterre et en Russie furent des plus fructueux. En 1741, Lord Middlesex l'appela à Londres, où il composa trois opéras. Vingt ans plus tard, ce fut au tour du tsar Pierre III de le mander à Saint-Pétersbourg, où Catherine II le nomma compositeur de la cour en 1765.

Qui ne connait pas Galuppi. Il a été maître de musique à l'Ospedale dei Mendicanti, cette généreuse institution vénitienne réservée aux jeunes filles orphelines ou souffrantes. En 1748, il est nommé maître-adjoint de la Cappella Marciana de Saint-Marc Il en est le maître depuis 1762. Quatre ans plus tard, sous son impulsion ou, plus probablement, sous celle de Gaetano Katilla, maître de chapelle assistant, l'orchestre du doge est l'objet d'une restructuration importante. Le nombre de musiciens passe à 35 instrumentistes et le choeur à 24 membres. La même année, il prend la direction du chœur de l'Ospedale degli Incurabili qu'il conservera jusqu'en 1777. Il pourrait se montrer fier et arrogant, mais il n'en est rien. L'homme est charmant, affable, toujours souriant, rieur avec les enfants, galant avec les dames. Un homme de bonne compagnie dont la jovialité est recherchée et largement appréciée à Venise. Et puis il a tant de choses à raconter. Ses voyages, ses rencontres, ses idées surtout.

À partir de 1740, on le retrouvé à Vienne, à Berlin où il rencontre Carl Philipp Emanuel Bach. Il fera deux longs séjours à l'étranger qui se sont avérét particulièrement importants pour sa carrière. En Angleterre tout d'abord. Il y est appelé en 1741 par Lord Middlesex, qui le fait engager  comme « compositore serio dell'opera italiana», titre mérité puisqu'il composa trois opéras pendant son séjour londonien. Vingt ans plus tard, il est mandé à Saint Pétersbourg par le tsar Pierre III mais ce n'est cependant qu'en 1765 qu'il est nommé compositeur de la cour par Catherine II. Les autorités vénitiennes lui ayant assuré la conservation de son poste de maître de chapelle et des émoluments correspondants, pourvu qu'il compose chaque année un Gloria et un Credo pour la messe de Noël donnée en la basilique Saint-Marc, tâche à laquelle il ne faillit pas comme en témoignent les manuscrits des années 1766 et 1767 conservés à Gênes. En Russie, il compose quinze œuvres vocales pour l'Église russe orthodoxe.

De retour à Venise, il se consacre à la musique pour clavecin et aux œuvres religieuses. Il dirige notamment en mai 1782 plusieurs concerts pour la visite à Venise du pape Pie VI. Il meurt le 3 janvier 1785; à ses funérailles solennelles en l'église San Vidal, chante notamment le grand castrat Gasparo Pacchiarotti.

Un maître de l'opéra
C'est dans les années 1740 que débuta la collaboration fructueuse avec Goldoni, à l'occasion de l'écriture de l'opera-seria Gustavo primo, re di Svezia, qui allait donner naissance en moins de sept ans aux 17 œuvres comiques communes qui assurèrent la célébrité de Galuppi. Il filosofo di campagna fut ainsi monté plus de soixante-dix fois au XVIIIe.

Postérité
Au faîte de sa gloire, Galuppi était plus célèbre que Vivaldi. C'est ainsi qu'un prêtre vénitien, Giuseppe Baldan, envoya à la cour de Saxe quatre œuvres de Vivaldi en les faisant passer pour des compositions du Buranello. Admiré dans toute l'Europe, il fut un modèle pour nombre de ses contemporains, notamment Joseph Haydn et Carl Philipp Emanuel Bach et fut défendu, entre autres, par Giacomo Casanova et par Jean-Jacques Rousseau. Ce dernier écrit notamment dans sa Lettre sur la musique française :

« J'ai vu à Venise un Arménien, homme d'esprit, qui n'avait jamais entendu de musique, et devant lequel on exécuta, dans un même concert, un monologue français qui commence par ce vers « Temple sacré, séjour tranquille » et un air de Galuppi, qui commence par celui-ci, « Voi che languite senza speranza...». L'un et l'autre furent chantés, médiocrement pour le français et mal pour l'italien, par un homme accoutumé seulement à la musique française, et alors très-enthousiaste de celle de M. Rameau. Je remarquai dans l'Arménien, durant tout le chant français, plus de surprise que de plaisir ; mais tout le monde observa, dès les premières mesures de l'air italien, que son visage et ses yeux s'adoucissaient ; il était enchanté, il prêtait son âme aux impressions de la musique ; et, quoiqu'il entendît peu la langue, les simples sons lui causaient un ravissement sensible. Dès ce moment on ne put plus lui faire écouter aucun air français.»
Le poète anglais Robert Browning lui a consacré un célèbre monologue dramatique, A Toccata of Galuppi's, publié en 1855, et dont voici les deux premiers tercets :

    « Oh Galuppi, Baldassaro, this is very sad to find!
    I can hardly misconceive you; it would prove me deaf and blind;
    But although I take your meaning, 'tis with such a heavy mind!

    Here you come with your old music, and here's all the good it brings.
    What, they lived once thus at Venice where the merchants were the kings,
    Where Saint Mark's is, where the Doges used to wed the sea with rings? »


En honneur de Galuppi, une statue a été érigée sur la seule place de l'île de Burano, la piazza Galuppi, et tous les ans, l'Associazione Festival Galuppi organise un festival qui lui est en partie dédié.

Créé en 1762 au Teatro San Moisè de Venise, l’opéra L’Uomo femina (L’Homme femme) de Baldassare Galuppi était tombé dans l’oubli avant qu’un universitaire, Jean François Lattarico, ne le redécouvre il y a une vingtaine d’années, à Lisbonne, au palais de Notre-Dame d’Ajuda.
 
Le livret du dramaturge et romancier Pietro Chiari offre une inversion des rôles sociaux dont le XVIIIe siècle littéraire était friand. Dans des temps anciens et indéterminés, sur une île – espace qui évoque ces lieux sans attaches que décrivaient les utopistes –dirigée par les femmes auxquelles les hommes sont soumis, viennent de s’échouer un maître et son valet, Roberto et Giannino, issus, quant à eux, de notre monde patriarcal et machiste. Découverts et sauvés par deux chasseresses (la ministre Ramira et la Dame de cour Cassandra) ces deux hommes, qui partagent curieusement avec les femmes les traits que nous associons couramment à la virilité, deviennent l’occasion de bouleversements et de transformations socio-politique qui s’effectueront sur le fond du comique de la concurrence et des disputes amoureuses, symbolisant les revendications des sujettes face à la princesse de l’île, Cretidea, qui se voit contester le pouvoir de s’approprier tous les hommes sans laisser aucun droit aux femmes de sa cour. 

Détourner le regard
Si le sens premier du livret, qui peut d’abord se lire comme une satire de la monarchie absolue, est indéniablement politique, il a une résonnance toute particulière avec les préoccupations de notre époque. En effet, en se donnant pour thème l’inversion sexuelle – qui était déjà celui d’un autre opéra de Galuppi, composé en 1750 sur un livret de Carlo Goldoni, Il Mondo alla roversa – cette fable musicale de L’Uomo femina fait étonnamment écho à la nécessité de placer au centre de nos réflexions et débats d’aujourd’hui l’inégalité entre les femmes et les hommes. Et la force de la mise en scène d’Agnès Jaoui est précisément d’avoir repensé les rapports entre la dimension politique et ce thème de la division des sexes de telle sorte que, dans cette version contemporaine, la question de la domination se trouve posée dans une orientation résolument féministe, faisant ainsi du ressort initialement comique, le véritable sujet sérieux de cet opéra-bouffe. Dit autrement, cette mise en scène réussit à resituer la dimension politique du propos dans la force d'autodérision du rire.

Hommes, femmes : dévoilés !
La cinéaste qui, après Tosca en 2019, signe ici sa deuxième mise en scène d’opéra, joue constamment avec nos préjugés masculinistes. Certes, les décors d’Alban Ho Van sont fidèles aux indications du livret qui exige que l’intrigue se déroule dans le palais de Cretidea et que se distingue bien la chambre où les hommes s’apprêtent. Par ailleurs, en spatialisant la scène sur plusieurs niveaux et en l’ouvrant l’évocation d’un paysage lointain, produit la sensation à la fois de profondeur et d’isolement qui évoque bien la situation insulaire. 

Mais le choix d’Agnès Jaoui de transposer ce palais royal dans un univers oriental offre à ce décor une dimension supplémentaire qui nous invite à la réflexion : donner le pouvoir aux femmes à travers l’évocation de ce monde où les préjugés occidentaux les imagineraient les plus soumises.

Le tout en imposant aux hommes, non pas - comme le proposerait peut-être une mise en scène jusqu’au-boutiste - un voile intégral, mais des robes serrées, des jupes courtes et des cuissardes à talons qui entravent leur mouvement. Pierre-Jean Larroque les a conçues en contraste avec la liberté des tenues des femmes pantalonnées mixant les soieries d’ancien régime avec les cuirasses et les grèves de soldats romains. Un renversement qui a non seulement pour effet de nous rappeler que la domination masculine n’a pas de frontière, mais également que ce caractère masculin que l’on prête au femmes de l’île peut également faire écho au charisme bel et bien féminin des habitantes des sociétés orientales et méridionales.

Déconstruction baroque
Ce jeu de contraste peut également se retrouver dans le décalage voulu entre les rôles, les incarnations scéniques et les voix, entre les gestes, les mouvements et les prestations. 

Le personnage de Gelsomino, favori narcissique et superficiel de Cretidea, est interprété par Anas Séguin, dont le corps athlétique et la voix de baryton éclatante dans les notes aiguës et puissante dans les plus graves dès lors qu’elles sont bien accrochées, contrastent radicalement avec son personnage très maniéré. Eva Zaïcik qui incarne la princesse Critedea déploie une voix souple, ronde, chaude, traduisant un grand sens de la mélodie et s’inscrivant, par là même, dans un jeu d’opposition avec son rôle de despote sans merci.

L’opposition toute baroque sera encore très forte entre, d’une part, l’apparence et le jeu de Giannino, interprété par François Rougier, dont la puissance comique, notamment après son travestissement, provoque, du reste, les rires les plus sonores de la salle, et, d’autre part, sa voix de ténor-baryton, ample et égale, aux aigus vibrants et larges, et aux graves profonds et tout aussi sonores.

L’interprétation de Ramira par la mezzo-soprano Lucile Richardot est également très convaincante : sa voix sombre et puissante, parfaitement projetée et à la diction irréprochable qui sert l’intelligibilité du texte, exprime avec naturel une androgynie qui exalte ce jeu baroque des contrastes. La voix claire, bien articulée et au placement impeccable de la mezzo-soprano Victoire Bunel qui peut, quant à elle, donner l’impression d’être légèrement voilée, se révèle assez vite être à l’image de la vulnérabilité de son personnage, Cassandra.

Parallèlement, comme en miroir, on retrouve l’expression de cette fragilité et de cette humanité dans l’interprétation de Roberto par le baryton Victor Sicard, dont la voix chaude et vibrante dans son médium, sombre et profonde dans ses graves, se montre cependant un peu resserrée dans les aigus dont le vibrato plus court ne permet pas la même projection.

Ces deux personnages, moins contrastés, ont au fond des rôles analogues : ce sont les deux seuls qui s’opposeront frontalement au pouvoir de Cretidea. On peut alors légitimement penser qu’il s’est agi de les rendre plus réalistes que les autres et qu’ainsi cette distribution a été pensée d’un bout à l’autre avec justesse et selon une idée très claire.

Orchestre aux petits soins
À l’instar de la mise en scène qui, en chorégraphiant et mettant ainsi en espace l’intrigue au-delà des paroles chantées, réussit à donner une dimension suffisante aux renversements dramatiques qui sont très resserrés dans le livret, le Poème Harmonique déploie son interprétation de la partition de Galuppi sur l’ensemble de la palette d’expressivité, avec largeur et générosité. Les tempi sont retenus pour laisser toute leur place aux nuances que la baguette de Vincent Dumestre accompagne de ses gestes éloquents. Ce tact s’illustre encore dans l’attention qui est accordée à chaque instrument, auquel le chef s’adresse distinctement. Ce qui se retrouve sans surprise dans la façon d’accompagner les chanteurs et les chanteuses. Même lorsque ces derniers chantent en chœur, on peut noter la précision de l’accompagnement musical ainsi que des dialogues entre les cellules mélodiques des cordes et les paroles chantées. Fait saisissant : on ne parvient plus à différencier les voix humaines et musicales, tant il en ressort une forte impression d’unité. Ce tact de l’orchestre se retrouve encore singulièrement dans l’accompagnement des airs des solistes. Aussi, lorsque la mandoline d’Alon Sariel accompagne Roberto dans ses airs, elle fait montre d’une attention et d’un soin que l’on pourrait attendre d’un continuo (on ne sera d’ailleurs pas surpris de découvrir qu’Alon Sariel est également théorbiste).

Ce spectacle total rencontre un vif succès. Le public caennais, dont on sait le goût bien ancré pour la musique baroque, signifie son enthousiasme par ses rires éclatants ainsi que ses applaudissements nourris, non seulement après chaque air, mais également au moment du salut des artistes qui voient une franche partie de l’assemblée se lever pour les acclamer.

Allez, en ces temps moroses et anxiogènes, il reste des jolis petits moments - grands même - de paradis. Galuppi colore toujours deux cents ans plus tard nos humeurs, nous transporte de joie, nous fait rire et sa musique qui n'a pas pris une ride est comme une respiration, pleine de rythme et de senteurs joyeuses. A la vénitienne !


______________

Notes :

* ND acronyme pour «Nobil Dona», littéralement «Noble Dame», apposé devant le nom de la personne  signifiant son appartenance à la noblesse vénitienne, équivalent de NH, utilisé pour les hommes. Jusqu'à l'occupation autrichienne, il n'y avait pas de titre de noblesse précis pour les membres des familles inscrites au Livre d'Or, le grand registre des familles patriciennes de la République. C'est une décision de l'empereur d'Autriche qui accorda la titulature de comte et comtesse aux nobles vénitiens. Pour la petite histoire, signalons que beaucoup d'aristocrates vénitiens issus des plus vieilles familles ne portèrent jamais ce titre tout en  ayant - per forza - fait allégeance à la couronne des Habsbourg. D'autres se plièrent à l'air du temps et s'y sont soumis.


22 novembre 2024

Une fois encore, l'heureux temps de la Festa della Salute

Un grand moment pour les vénitiens, ce jour festif où toute la population traverse le Grand canal pour rendre hommage à Notre Dame de la Salute. tous empruntent le pont votif qui part du campo devant le palazzo Gritti pour aboutir à la basilique, tous recueillis plus peut-être par la solennité et la tradition que par une foi active et véritable, mais qu'importe, il se passe quelque choses entre toute cette population, tous milieux et âges confondus, qui chemine en procession derrière le patriarche et les autorités d'aujourd'hui, moins chamarrés et respectés que du temps de la République, mais tout est semblable, l'emplacement du pont flottant, la ferveur, la bonne humeur, les rites et usages. 

Et puis il y a ce sentiment d'appartenance, cette fierté de mettre nos pas dans ceux qui nous ont précédés. Vénitien de sang, je ne suis pas né à Venise - peu s'en est fallu - et si les deux générations d'avant moi étaient davantage liées à Constantinople, Milan et Florence, cette fierté, ce sentiment d'être chez soi, al posto giusto, dans un moment tel que cette fête rituelle, je l'ai toujours ressenti avec force en moi.

Je me souviens de la toute première fois où, étudiant, je décidais de me joindre à la procession. Une grande émotion s'était soudain emparée de moi. Dans mon journal, j'ai retrouvé ces notes :

«J'ai senti vraiment comme une présence invisible. Joyeuse elle m'accompagnait... En fait, je sentais quil s'agissait de l'âme des miens, mes anges comme disait ma grand-mère, tous ceux qui vécurent ici avant moi et qui ont fait que je vive là à mon tour, mettant à mon tour mes pas dans les leurs...»

Ce jour-là, je vous assure que la sensation était très forte, presque palpable physiquement, comme un souffle, une présence... 

«ils marchaient tous avec moi, le long de l'étroite calle del Traghetto où débouche le pont votif. Ils m'ont transmis leur foi et leur enthousiasme, tous ceux dont le sang coule dans mes veines, marchands, soldats, marins, médecins, celui qui fut drogman du sultan, l'aïeule qui refusa de quitter Venise quand l'attendait un mariage princier à Candie, [illisible],diplomates, interprètes, poètes, musiciens...  D'eux aussi, cette passion pour tout ce qui touche à Venise. Et puis cette impression depuis mes premiers pas sur les "masegni" de la Sérénissime, celle d'être ici depuis toujours, de n'appartenir qu'à ces lieux, ces monuments, ces canaux, ces îles, cette lagune, ma patrie !»

Ces propos maladroits pleins d'emphase, je les ai écrit dans mon journal à dix-sept ans. Je ne m'exprimerai guère différemment aujourd'hui, les lecteurs de Tramezzinimag ne peuvent que le confirmer... Cette Solanità della Madonna della salute ravive à chaque fois ma passion, mon amour pour la cité des doges.

J'ai perdu hélas, une photo qui était rangée dans ce cahier retrouvé. c'est l'amie qui m'accompagnait ce jour-là qui l'avait prise. Elle donnait à voir une figure d'adolescent extatique, la tête un peu penchée comme j'apparais toujours sur les clichés de cette époque. Quand je savais l'objectif pointé sur moi, le regard que j'avais souvent joyeux, se faisait soudain taciturne. Timidité d'adolescent ou coquetterie de celui qui se sait séduisant ? On pouvait croire à mes sourcils froncés qu'être pris en photo me gênait. Il y avait des deux, je pense.  

« Tu es encore absent ! » me disait-elle souvent, agacée mais bienveillante. Je devais la rassurer à chaque fois : « Non, non, je suis là avec toi, ce n'est rien. Je pensais». Absent, oui je l'étais, et je le suis resté, surtout au milieu du monde, au milieu des autres. Absorbé en réalité par mille pensées, j'avais du mal à être vraiment là où mon corps se trouvait, avec les gens qui m'entouraient. 

Difficile à expliquer, je n'étais plus un jeune garçon que la vie et le monde effarouchaient et pourtant... La mèche en désordre sous le bonnet de laine, ce bonnet aux couleurs vives unies que nous portions tous, selon la mode d'alors, roulé sur le haut du crâne sur nos cheveux longs, imitant sans le savoir les garçons de Carpaccio (ignorions-nous vraiment cette ressemblance après tout ?), je m'étais accoudé à une barrière. L'évasion de mes sens et de mes pensées ne traduisaient ni l'ennui ni la tristesse. Juste la contemplation d'un ailleurs qui pourtant avait tout à voir avec l'endroit précis où nous trouvions.

 
Ma foi, très active à cette époque, avait trouvé son équilibre dans le culte réformé, j'étais de tout cœur calviniste avec les calvinistes du temple des Chartrons à Bordeaux, puis naturellement vaudois avec la Comunità valdese qui m'avaient ouvert ses portes quand je m'installais à Venise. Pourtant la proximité avec Taizé restait très forte et là - comme chez mes chères diaconesses du Brillac - les rites inspirés des communautés monastiques dominicaines et bénédictines mais aussi de l'église orthodoxe me transportaient. 

 
Le dimanche bien souvent j'assistais aux vêpres chez les Bénédictins de San Giorgio prégnante. M'installer pour un temps dans la communauté de Frère Roger pour y éprouver mon engagement et peut être  y rester dans cet engagement complet qui me tentait tellement alors. En suivant la procession des fidèles, en pénétrant dans la basilique bondée, avec les milliers de cierges dont les flammes semblaient flotter autour de nous, les volutes d'encens, avait surgi soudain dans ma tête les quatre voix qui se répondent sur le texte «Cum vix justus sit securus» du Turba mirum, dans le Requiem de Mozart. Ce fut un grand moment de ferveur dont il me semble ressentir encore la force, comme les sons et les parfums de ce jour de fête, près de cinquante ans après.
 

Mais la fête rituelle, avec sa procession, son pèlerinage et sa messe solennelle, c'est aussi un autre rituel, matériel et gourmand celui-là : le traditionnel chocolat chaud dans l'un des grands cafés historiques de la Piazza, le zabayon caldo.
 
Mais le plat traditionnel de la fête est une sorte de pot au feu typique, la Castradina.
Ce plat roboratif est consommé à Venise depuis le XIIIe siècle. Il est à base de cuisse de mouton séchée salée et fumée au soleil cuite religieusement, avec du chou de Milan. Ce plat est consommé à Venise depuis le XIIIe siècle et il a des origines dalmates. La Sérénissime s'approvisionnait en viande séchée - aliment parfait pour les longs voyages en mer - dans sa colonie d'Albanie  avant d'entreprendre des expéditions commerciales vers l'Orient. Il faut goûter à cette soupe riche et savoureuse, la viande est cuite avec des feuilles de chou de Milan. La préparation est tout un rituel qui obéit à des canons très anciens. Chez tous les vénitiens, le plaisir de la partager pour la Fête de la Salute se renouvelle ponctuellement chaque année.
 
Recette familiale de la Castradina 
 
Ingérdients (pour 6) :
  • 1,5 kg de viande de mouton préparée,
  • 1 beau chou de Milan frisé
  • 1 céleri-branche,
  • 250g de pommes de terre
  • 2 carottes
  • 3 beaux oignons,
  • 1 gousse d'ail
  • herbes & aromates : thym, laurier, romarin, baies de genièvre
  • Huile d'olive,
  • sel et poivre
  • Bicarbonate de soude
Faire tremper la castradina pendant une journée,d'abord dans de l'eau bouillante, puis tiède en changeant l'eau plusieurs fois. 
Le lendemain, dans une grande casserole ou marmite, faire roussir l'oignon coupé en tranches avec l'huile d'olive. Ajouter les légumes sauf le chou, pour obtenir un bouillon de légumes.
Ajouter la viande et laisser cuire pendant environ 90 mn.
Retirer la viande du feu et laisser refroidir dans un endroit frais.
Retirer la graisse du bouillon quand elle se fige sur le dessus.
Quand le bouillon est prêt, rajouter la viande refroidie découpée en morceaux. Laisser cuire le tout à petit feu pendant cinq heures  pour obtenir le ragoût.
Pendant ce temps, laver le chou, enlever les feuilles blanches et le couper en morceaux.
Faire revenir oignon et ail hachés dans une casserole. Quand l'oignon est fondu verser le chou. Laisser cuire environ six à sept minutes, assaisonner avec du sel et du poivre fraîchement moulu, en arrosant régulièrement le chou avec du bouillon de légumes si nécessaire.
Enfin, ajouter la viande au chou, laisser ce dernier finir de cuire.
Quand le chou est cuit, le mélange doit être moelleux. 
Pour parfaire le résultat, j'ajoute une cuillerée de bicarbonate de soude.
On sert à l'assiette les morceaux de castradina sur les légumes coupés en morceaux et on arrose de bouillon.
 
Bon Appétit et Bonne Fête de la Salute ! Pour conclure : Extraits du Requiem de Mozart (Rex Tremendae), dans l'interprétation de Jordi Savall.
 

« Rex tremendae majestatis, (Ô Roi de majesté redoutable), qui salvandos salvas gratis, (qui ne sauvez les élus que par la grâce), salva me, fons pietatis, (sauvez-moi force d'amour) ».  
 
 
« Cum vix justus sit securus» (Quand le juste est à peine certain)
 
 
Lire sur le sujet :  
Bonne fête de la salute (Tramezzinimag billet du 21/11/2007)


 


06 novembre 2024

C'était le 6 novembre, le ciel était bleu et le soleil brillait...


1980. Le monde était en train de changer. Ce jour-là, rien ne semblait devoir aller. L'air était très froid depuis quelques jours - il faisait -3° le matin
à Bordeaux et la température ne dépassait guère 8° dans l'après-midi. Partout en France il neigeait. Comme pour le temps, ce mois de Novembre ne s'annonçait pas sous de bonnes augures. Une tension dans ma maison se faisait sentir, d'abord comme un doute, puis un poids qui pesait sur nos poitrines. 

Ce n'était peut-être que la projection du malaise intérieur qui s'était emparé du garçon joyeux et léger que j'étais encore. Tout allait de travers. Nous accomplissions tous les gestes habituels, ces rituels de la vie de famille, mais plus de joie, ni de légèreté dans l'air. Même les fidèles Maria et René semblaient tout entreprendre avec effort. La cuisine était toujours silencieuse. maria qui chantait toujours quand elle préparait les repas ne disait rien. René, quand il nous croisait, gardait les sourcils froncés. Il s'esquivait, comme gêné. L'inquiétude était partout.
 
Oui tout allait de travers, et cela depuis des semaines. C'était devenu une évidence le soir de mon anniversaire, une semaine plus tôt. C'était un samedi. Samedi 25 octobre. Mon jour de naissance. Un jour de réjouissances. Je quittais officiellement l'adolescence. D'autres à mon âge se frottaient depuis longtemps au monde des adultes, certains déjà mariés avaient le regard plus grave, le pas plus pesant. Je les regardais avec curiosité et un peu de mépris aussi. je ne savais pas encore combien tout peut basculer en un instant et précipiter l'enfant joyeux que j'avais toujours été, dans la pleine conscience de son incomplétude, pour parler le jargon de notre époque. Mon père était malade depuis des mois et depuis des mois je refusais d'entendre ses paroles annonçant sa fin proche, son angoisse devant la situation qui nous attendait. Il disait cela depuis tellement d'années, son désir de partager avec ses fils encore un peu d'intimité. De complicité... Nous trouvions ses propos tellement décalés par rapport à notre situation matérielle, à notre train de vie, à cette chape de joie et de sérénité qui couvrait notre vie au quotidien. Il avait raison portant. L'admettre aura été douloureux et la tristesse démesurée, quand soudain il a fallu réaliser qu'il ne faisait qu'annoncer une évidence et que une page allait se tourner, douloureusement pour nous tous, et les enfants en particulier.
 
Il était sorti de l'hôpital pour mon anniversaire et devait y retourner le lundi matin. Pour la première fois, mon père semblait ailleurs en arrivant. Il tentait de donner le change, mais nous sentions bien qu'il souffrait. Maman avait fait préparer un dîner de fête pour mon anniversaire. Pas d'invités, seulement nous, notre famille. La salle à manger était éclairée comme al giorno, des fleurs dans les vases, un couvert d'apparat, des bougies dans les chandeliers. Tout était réuni pour que  joie et délice. Papa présidait la grande table. Il avait choisi un Sauternes et un Médoc de mon année de naissance. Au dessert, le champagne qu'on servit était un Dom Pérignon 1975. Nous l'avions acheté ensemble quelques semaines plus tôt.  J'ai conservé la bouteille depuis toutes ces années.
 
Mon père restait silencieux contrairement à son habitude. Il touchait à peine aux plats servis et se retira vite, après avoir attendu que je souffle les bougies du gâteau d'anniversaire. Un magnifique Succès au praliné de chez Demund ou bien était-ce Jegher... Il s'installa dans le salon où nous l'avons tous rejoint. En dépit des fleurs, des lumières diffusées par les nombreuses lampes du grand salon, du feu qui crépitait dans la cheminée que René avait allumé juste avant le dîner, il régnait entre ces quatre murs une atmosphère lourde. Sensation inexplicable. Je ne me souviens plus vraiment de ce nous avons fait. Papa repartait le lendemain à l'hôpital, officiellement pour une petite intervention sur les jambes. Il ne revint jamais à la maison...
 
Quelques jours plus tard, un jeudi, tout fut accompli. Je revois tout comme les images d'un film. J'étais seul à la maison. Notre mère et mon frère étaient à l'hôpital. La veille, papa avait demandé à ce que je passe le voir. J'avais refusé. Je ne voulais pas le voir sur son lit d'hôpital, tout en moins refusait d'accepter sa maladie, la gravité de son état. je priais sans cesse pour qu'il guérisse, pour que tout redevienne comme avant et en même temps je pestais, très en colère contre lui qui ne devait pas être malade, qui ne pouvait pas, qui était trop fort, trop puissant, trop bon médecin, trop rempli d'amour et de compassion pour ne pas résister à l'irréductible. Il n'avait que 59 ans ! Nous étions encore des enfants, notre monde privilégié, heureux, paisible ne pouvait pas être sali, abimé, détérioré. Tout devait, tout allait redevenir comme avant. Je voulais m'en persuader.
 
J'étais seul dans ma chambre quand Maria vint frapper à ma porte, me demandant de descendre au secrétariat. Un appel téléphonique. Ce n'était pas l'usage. I n'y avait qu'une ligne à cette époque, et lorsque nous recevions un appel personnel pendant les consultations, mon père ou la secrétaire faisait retentir le téléphone de l'étage, me recommandant de ne pas rester longtemps. J'aurai pu comprendre que l'appel reçu concernait papa. Qu'il s'était réveillé et souhaitait me parler. Son cabinet de occupait la rotonde du premier étage et l'antichambre du premier étage entre le grand salon et la salle à manger. Pour ne pas passer par le salon d'attente, il fallait emprunter l'escalier de service, traverser l'immense salle à manger. J'ouvre la porte. Devant moi, la secrétaire. Elle était debout, très pâle. elle me tendit le combiné sans me dire qui me demandait. Au bout du fil, mon oncle Henri, le plus jeune frère de papa. Je ne saisissais pas ce qu'il essayait de me dire. Il cherchait ses mots, bafouillait. Cette excitation que je prenais pour de la volubilité m'agaça. Puis, après un moment de silence, j'entendis une respiration profonde. Il me demanda si je savais. Que devrais-je savoir ? ai-je pensé soudain. Autre soupir et  il se lança, brusquement dans un sanglot «Ton papa est mort, Moni est mort. C'est fini. Tu comprends ?» et il raccrocha, ne pouvant pas en supporter davantage. L'oncle Henri est le dernier de la fratrie. A plus de 90 ans c'est aujourd'hui le seul survivant. Mon père avait été longtemps son héros, son repère et son soutien, comme il le fut - j'allais vite l'apprendre - pour bien des membres de la famille ou d'autres, ses amis, ses camarades... Je ne sais pas ce que j'ai dit à mon oncle qui répétait au bout du fil, des sanglots dans la voix «mon frère est mort,  Moni est mort ». Certainement des « je suis désolé» déplacés, ou quelque chose du genre puis j'ai tendu le combiné à la secrétaire. Parfois je crois me souvenir que je restais tétanisé, tenant le combiné à distance comme s'il me brûlait. La secrétaire, les yeux pleins de larmes, me l'enleva doucement et le reposa. 
 
Par réflexe, je lui demandais si elle voulait bien informer le jeune médecin qui remplaçait papa depuis des semaines. Elle s'exécuta, certainement soulagée de n'avoir pas à rester dans la pièce. Personne autour de moi ne pouvait le savoir, ni le comprendre. Quelque chose venait de s'effondrer en moi, indéfinissable, douloureux, désordonné. Mon père venait de mourir et je n'étais pas allé à son chevet une dernière fois comme il me l'avait fait demander. Comme tous me l'avaient demandé. J'avais trahi ce lien unique et souvent douloureux, violent entre un fils et son père. Il était parti sans que je puisse l'embrasser une dernière fois, sans pouvoir lui dire que je l'aimais...  Et je ne trouvais rien à dire d'autre que cet ignoble «je suis désolé». J'aurai mérité une gifle qui aurait eu le mérite de me réveiller, et de m'ouvrir les yeux en même temps que le cœur.
 
Je n'avais pas eu cette ultime conversation que depuis mon anniversaire, il cherchait à avoir avec moi. Je ne l'aurai jamais.  Je fuyais ce face-à-face Quelle en était la raison ? J'ai longtemps cherché, comme j'ai longtemps évacué ces moments où en quelques minutes mon univers s'était écroulé. Je ne voulais pas croire alors à la proximité de l'inexorable. Je n'avais pas voulu croire à sa mort imminente. Je ne savais pas comment affronter ce qu'il avait à me dire, tout ce dont mon corps avait le pressentiment. Je me faisais dur, froid, indifférent quand il eut fallu être proche, tendre même... 
 
Il n'y avait que deux patientes dans la pièce. Les deux dames qui attendaient d'être reçues par le remplaçant de papa, s'étaient levées aussi, certainement informées de la situation. Le jeune médecin sortit du cabinet, visiblement embarrassé,  suivi de la secrétaire un mouchoir entre les mains. A côté de moi, Maria tripotait nerveusement le torchon qu'elle avait entre les mains. « Papa vient de mourir ! Mon père vient de nous quitter ! ». Je m'entends encore prononcer ces paroles, à tous ces gens les uns après les autres, qui me regardaient, figés et embarrassés. Dans un état second, je crois avoir répété la formule plusieurs fois, puis me suis précipité dans la pièce voisine, la grande salle à manger, suivi par Maria. Je la revois assise au bout de la grande table de marbre blanc qu'elle essuyait et ressuyait machinalement. Tout semblait n'avoir plus de couleur, les boiseries, les rideaux, la grande verdure d'Aubusson au mur, les grands arbres effeuillés du jardin public, de l'autre côté de la rue, les fruits dans la grande coupe. 

Je ne sais plus ce que j'ai fait et dit ensuite... Je revois notre chère Maria un peu plus tard qui pleurait en servant le thé dans le salon. La pluie qui tombait derrière les grandes fenêtres. Cela devait être plus tard, quand ma mère et mon frère sont rentrés de l'hôpital... Commença le défilé de la famille, des amis... Non, un trou noir ; Je ne me souviens plus des heures et des jours qui ont suivi l'immense cataclysme qui emporta mon enfance... Un an plus tard je m'installais à Venise. Ce choix mal compris par beaucoup dans mon entourage me rédima. Venise la Sérénissime ensorceleuse m'a sauvé.





Fortuny, un prince de l'esthétique à Venise

Début des années 80, le commencement de l'hiver à Venise. A l'époque les étudiants ne disposaient pas d'autant de lieux qu'aujourd'hui pour se retrouver après les cours et le soir tout fermait rapidement. Dès 18 heures une chape de brume et de silence recouvrait la ville. C'était envoûtant mais parfois désespérant pour les jeunes gens que nous étions. Quelques établissements cependant restaient ouverts tard, mais au vu du public qui les fréquentait, l'addition était vite salée. Le Haig's, près du Gritti, le Cherubin' à San Luca... Il y avait aussi - plus abordable - le Corner pub, à San Vio, qui existe toujours. Ailleurs, les bars baissaient leur rideau dès la tombée du jour. Je connaissais encore peu de monde, quelques étudiants, surtout ceux de mon cours à la Dante Alighieri pour parfaire mes connaissances en italien. Surtout des étrangers. Je désespérais de frayer avec mes condisciples italiens et je n'avais encore aucune relation avec des vénitiens en dehors de Gabriele avec qui je travaillais chez Biasin et du plus jeune fils de l'aubergiste, Federico. 
 
C'est au Cherubin que je rencontrais par hasard un groupe de vénitiens de mon âge. A l'époque je fumais des Craven A, cigarettes de tabac blond au goût délicieux munies d'un faux-filtre qu'on vendait dans un emballage de carton renforcé rouge et blanc que je trouvais fort élégant. C'étaient déjà les cigarettes que fumaient mes parents. Je ne sais pas ce qu'un psychanalyste en déduirait, mais cela avait attiré l'attention du petit groupe. 
 
Ils étaient quatre ou cinq dont deux filles ravissantes déjà croisées du côté de Santa Margherita. J'avais remarqué leur allure, nonchalante autant que décidée, qui me rappela aussitôt ma bande d'amis laissée en France, Nicolas, Antoine, Didier, Marie-Laure et les autres... Ceux que nous appelions à Sciences-Po la bande de Cognac car ils venaient tous de Charente, filles et fils de familles liées à la production de ce nectar.
 
Ils n'avaient plus de cigarettes, j'avais un paquet à peine entamé. J'en offris. Ils me payèrent un second verre. La soirée fut drôle, mes nouveaux amis sympathiques. Parmi eux, l'une des filles et son copain étaient en Histoire de l'Art à San Sebastiano. Tous deux travaillaient au Palais Fortuny que je n'avais visité qu'une fois. Quand il fallut partir, rendez-vous fut pris le lendemain pour visiter cet endroit magique, à l'époque peu connu.  C'est ainsi que j'eus droit à une visite du palazzo de fond en combles. Dès lors, je ne ratais plus aucun vernissage. 
 
J'ai eu ainsi la chance de pouvoir me promener partout comme quelques années plus tard nous le ferions au Mocenigo - prenant le thé dans l'un des salons - avant que les lieux soient finalement ouverts au public. Privilège dont je n'avais pas conscience à l'époque. Mais cela est une autre histoire.
 
Palazzo Dario. © Gunter Derleth /Venice,Camera Oscura, 2000.Tous Droits Réservés

...Raconter que nous restions parfois très tard à papoter au début de l'été assis sur les marches de l'escalier intérieur...Que nous avions la possibilité d'ouvrir toutes les portes, de visiter mêmes les lieux non ouverts au public... Cela parait impossible aujourd'hui, où tout est verrouillé, clos, protégé, surveillé à l'image du monde et des esprits... La plupart des pièces sentaient la poussière, les tiroirs étaient gorgés d'objets abandonnés, témoignages d'une vraie vie, « une vie d'avant » comme disait ma fille Alix petite pour parler des lieux qui la faisaient rêver... Beaucoup trouvèrent depuis un nouvel emplacement, plus cinégénique quand le palais prit vraiment l'allure d'un musée. J'ai eu la même impression en visitant un jour la Ca'Dario et son jardin. Il restait peu de mobilier à l'époque, mais certaines pièces étaient encore garnies avec des meubles hétéroclites, quelques coussins de velours fanés ou de soie brûlée et le jardin très encombré. Il y avait un système pour actionner la porte au grillage de bois qui permet d'accéder à la petite allée qui mène au ponton sur le grand-canal, entre le palais Dario et son voisin la Ca'Barbaro-Walkoff. Le gardien du Dario nous laissait rentrer, trop heureux d'avoir de la compagnie. Je ne sais plus par qui ou pour quelles raisons nous avions pu disposer de ce privilège, banal certes, mais qui me semblait précieux alors. Nous y allions souvent. Une autre époque, nous abordions les années 80 où tout allait changer. Je raconterai un jour les nombreuses fois où nous nous sommes faufilés dans des lieux abandonnés ou fermés, des étages interdits et des greniers fantastiques...
 
By Courtsey of © Vittorio Sgarbi, edizione FMR, 1984.

Mais revenons à Mariano Fortuny, (1871-1949), cet esthète hors-pair. Comme son père il peignait, comme son père il était plein de talents et d'idées, et... d'entregent. 
« Les hommes et les femmes de la Renaissance» sont rares qui vécurent après le XVIe siècle jusqu'aux temps modernes. Et lorsqu'ils honorent le siècle de leur présence, ils sont exceptionnels ! C'est le cas de Mariano Fortuny y Mandrazo, de l'entreprise éponyme Fortuny. Artiste, designer, photographe, graveur, architecte et peintre, il est arrivé à Venise en provenance de Grenade, à la fin du XIXe siècle, à l'époque où la ville était l'une des plus riches du monde, et il a fini par créer un empire textile.»
La légende veut qu'à son arrivée dans la Sérénissime, le jeune artiste ait été instantanément séduit par la lumière magique de la ville, par sa palette de couleurs époustouflantes. Il passait des heures terré dans le grenier du Palazzo Martinengo (depuis Palazzo Fortuny) à expérimenter les pigments, les couleurs, à étudier la lumière , les ombres et la photographie. Ces jeux combinés et le fait de suivre les traces d'une longue lignée d'artistes familiaux, (son arrière-grand-père, son grand-père, son oncle et son père), ont permis à Mariano Fortuny de créer une usine de textile et d'impression sur soie à qui il donna son nom. Les lecteurs de Tramezzinimag savent tous que l'entreprise existe encore aujourd'hui. 
 

Venise était sa muse, la haute société devint vite son terrain de jeu et la plupart de ses acteurs - dont les meilleurs, tous célèbres et brillants comme Gabriele D'Annunzio, l'actrice Eleonora Duse et l'écrivain Hugo von Hofmannsthal - étaient ses amis. Sa créativité s'enrichit ainsi de tous leurs échanges. L'une de ses inspirations les plus lyriques est venue du concept de Gesamtkunstwerk de Richard Wagner, cette synergie fondamentale qui regroupe tous les arts que le créateur doit maîtriser pour élaborer un opéra, l'écriture et la musique bien évidemment, mais aussi les techniques scéniques, les décors, les costumes, l'éclairage et la conception architecturale du théâtre... Fortuny, enhardi par cette idée qui s'alignait également sur les pratiques esthétiques de la Grèce antique, a supervisé les moindres détails de ses créations, du développement des couleurs exactes de ses propres pigments à la création de ses propres chevalets, en passant par la conception de ses propres blocs pour l'impression des motifs textiles, des motifs uniques et facilement distinctifs qui peuvent être imitées mais n'ont jamais la perfection des créations pures du maître.. 
 
 
Les teintures et les pigments caractéristiques de la marque (impossibles à reproduire) ont été créés grâce à des techniques traditionnelles, inventées par les tisserands vénitiens, en tenant compte aussi des conditions climatiques uniques de la cité des doges. Fortuny a été fortement influencé par la lumière, les reflets et les couleurs hypnotiques de la ville, ces tons qui passent du jade à l'émeraude en passant par le bleu unique des eaux des canaux au printemps, ces effets de clair-obscur de l'hiver vénitien, en passant par les teintes chaudes et scintillantes des ciels d'été vénitiens... À l'époque, les Vénitiens superstitieux racontaient que le créateur avait recours à la magie et à la sorcellerie pour réaliser ses créations oniriques. Inventeur infatigable, l'artiste a déposé plus d'une douzaine de brevets pour ses tissus, ses papiers peints, ses lampes et ses créations vestimentaires, dont le fameux tissu plissè. Il est l'inventeur d'un système d'éclairage théâtral indirect et son fameux lampadaire crée en 1907 demeure un must. (1) 

La fameuse robe Delphos, créée en 1920

La robe Delphos, la plus célèbre création de Fortuny avec son épouse Henriette Negrin, a choqué le monde de la mode lors de sa sortie en 1930. Décrite par Marcel Proust comme « fidèlement antique mais nettement originale », cette robe plissée, simple et ajustée, était aussi scandaleuse que douce. Réalisée en soie ou en velours dans une gamme de couleurs chatoyantes, Fortuny a enfilé des perles de verre de Murano sur des fils de soie pour donner du poids à la robe et maintenir sa forme en place. Mais où est le scandale, vous demandez-vous ? Il voulait que la robe soit portée sans corset ni gaine, à même le corps. « seulement le strict nécessaire », à la Rose McGowan. La valeur actuelle d'un modèle original tourne autour de 30.000 dollars... La robe a été adorée et ornée par de nombreuses personnes au cours du siècle dernier, dont Peggy Guggenheim, l'actrice Lauren Bacall et l'intellectuelle Susan Sontag pour ne citer que les plus célèbres. 
 
Quelques conseils de lecture pour ceux qui veulent aller plus loin que ce long verbiage, voir Note 2, ci-dessous.
 
 Isadora Duncan et sa fille adoptive Irma,  en robes Delphos, en compagnie deSergei Yesenin 1922.

Aujourd'hui, les visiteurs peuvent découvrir l'incroyable talent de Fortuny et ses chefs-d'œuvre dans les salles du Palazzo Fortuny, son ancienne maison et son atelier dans un cadre datant du XIIIe siècle. L'usine et la salle d'exposition des établissements Fortuny, situés sur le canal de la Giudecca,  continuent de présenter au monde entier des tissus luxueux en utilisant les mêmes machines et les mêmes méthodes secrètes employées il y a plus d'n siècle. Bien que les visiteurs ne soient pas autorisés à pénétrer dans l'usine (secret de fabrication oblige !), ils peuvent visiter la salle d'exposition, le magasin et les jardins adjacents sur rendez-vous. 
 

© Montage Tramezzinimag 2022 - Tous Droits Réservés.


Notes :
 
1 -  Considéré par beaucoup comme l'un des produits d'éclairage les plus innovants et les plus remarquables de son époque, le lampadaire Fortuny est monté sur un trépied et conçu pour diriger la lumière vers l'intérieur de l'abat-jour (les designers faisaient l'inverse avant l'invention de Fortuny), ce qui permet d'obtenir un effet de projecteur de lumière et d'obtenir un doux flot de lumière. Aujourd'hui encore, cette lampe est considérée comme une icône contemporaine et intemporelle.
 
2 - Pour en savoir plus :
    - Gérard Macé, Le Manteau de Proust, éditions Le Bruit du Temps, 2014.
    - Marcel Proust, La Prisonnière, Gallimard.
    - Venise, Histoire, Promenades, Anthologie & Dictionnaire sous la direction de Delphine Gachet et Alessandro Scarsella, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2016. (pp.552-562, 975-976, etc.)
    -

26 juillet 2024

Coups de Cœur N°62

Miracles happen,
Marie Malherbe
Œuvres récentes
jusqu'au 31 août
Galleria Ferruzzi
DD368
sur rendez-vous
Après d'autres expositions à Venise, c'est la deuxième fois que Marie expose chez Ferruzzi, juste en face de l'ancienne galerie où j'ai eu le bonheur de travailler apprenant de Bobo mille choses à commencer par l'amour de la lumière, de la couleur et des vins rares du Veneto. Mais là n'est pas le sujet. Le travail de Marie Malherbe mérite d'être vu, il est rempli de poésie, de spiritualité et de force. Chagall est souvent évoqué quand on évoque ses travaux, mais c'est du Malherbe. Quelque soit le support, l'artiste née à Nice mais vivant en autriche, qui a étudié à Ca'Foscari en même temps qu'elle fut élève à la Scuola di Grafica de la ville, montre son talent dans un kaléidoscope de couleurs et de formes où la spiritualité se mêle à la sensualité, la lumière au silence. Avis aux personnes sensibles à l'âme de poète, ses travaux peuvent émouvoir et atteindre au plus profond de l'âme. On y perçoit autre chose qu'une émotion ou une foi. Il y a de la profondeur, de l'amour et du sens, du sol au plafond. C'est jusqu'au 31 août, et sur RDV (en appelant au +43 650 630 04 08). Allez-y vite, pour ceux qui ne connaissent pas le lieu, c'est juste en face de la boutique de la Guggenheim, entre San Vio et les Zattere. Sur le chemin vers le gianduioto de la Gelateria Nico. Nous reviendront bientôt dans Tramezzinimag sur cette exposition et sur l'artiste, son originalité et son parcours.

The Russian Saxophone
Edison Denisov,
Sonate for Alto Saxophone and Cello
Claude Delangle, Verene Westpahl.
Label Bis-765 CD
1996 
La musique d'aujourd'hui est parfois difficile pour les oreilles habituées au baroque pourtant des compositeurs contemporains nous offrent parfois de bien belles choses. C'est le cas de ces compositeurs russes qui ont écrit pour le saxophone des pièces de grande qualité. Par le biais de Juliette Fabre dont nos lecteurs se souviennent de la chronique publiée dans nos colonnes à l'époque où cette jeune architecte étudiait à Venise. Je l'avais connue alors que je présidais l'association Tempo di Cello fondée avec Laurence Lacombe, qui réunissait de nombreux violoncellistes professionnels et amateurs. Violoncelliste au conservatoire, elle vint étudier l'architecture à Venise. Une jolie plume et une interprète passionnée. D'abord réticent, elle cita ce disque il y a quelques années en le recommandant. A mon tour de le proposer aux oreilles des lecteurs de Tramezzinimag. Le CD réunit outre deux oeuvres de Denisov, des pièces de Sofia Gubaidulina,Vadim Karasikov, Alexander Raskatov, Alexander Vustin. Cette musique mériterait d'être mieux connue. En ces temps où on nous dresse contre la Sainte Russie et les russes, alors qu'il ne s'agit que d'une sordide histoire de suprématie financière et d'ego. France et Russie, hormis la détestable parenthèse de Buonaparte, sont deux pays frères qui ont su apprécier au cours des siècles la culture de chacun des deux nations. Ci-après le lien pour se faire une idée de cette sonate où le saxophone et le violoncelle marient leurs sonorités dans une belle harmonie et du caractère : ICI
 

Galuppi, Goldoni
Il mondo alla roversa
Coro della Radio Svizzera, Lugano and Coro calicantus
Label Chandos, 2001
CD  
Un disque tout à fait adapté à l'été dont on aura beaucoup douté ces dernières semaines mais qui semble bien vouloir remplir ses obligations. Une musique pleine de vie, de joie et de légèreté sans pour cela tomber dans le mièvre ou le convenu. Rien de révolutionnaire, de surprenant non plus. Comme l'a écrit un critique britannique «Rien qui change la vie», mais un bon exemple de la musique lyrique à Venise du milieu du XVIIIe siècle.  
Créé en 1750 au Teatro San Cassiano de Venise, Il Mondo alla roversa, musique de Baldassare Galuppi et livret de Carlo Goldoni, est une vraie rareté. Réalisé à Lugano, il y a un peu plus de vingt ans, avait permis de faire redécouvrir cet opera seria pour le moins original avec l'Ensemble I Barocchisti dirigé par Diego Fasolis avec le ténor Davide Livermore, qui a fait depuis une belle carrière de metteur en scène.
L’intrigue est pour le moins originale (on est en 1750 !) : dans ce monde à l’envers, les femmes dirigent le pays. Parmi elles, trois fortes personnalités sont animées par la jalousie, l’ambition et les luttes de pouvoir... des comportements finalement très masculins ! Une histoire somme toute très moderne où les femmes font la loi jusqu'à ce que les chamailleries forcent les hommes à imposer leur pouvoir. C'est enlevé et spirituel, bien élevé et on ne s'ennuie pas à l'écoute de ce disque. 
Le premier acte présente les protagonistes et les airs se succèdent, on s'ennuie donc un peu mais l'intérêt décolle avec un trio – le premier morceau qui n’est pas un numéro pour soliste seul – lorsque le séducteur Giacinto qui courtise en même temps Aurora et Cintia, propose de se couper en deux pour satisfaire chacune : « Mie belle, se volete, io mi dividero ». 
Puis la force de la pièce se maintient jusqu’à la fin, comme dans la scène qui suit immédiatement, à l’occasion d’un vote pour déterminer qui, de Tulia, Aurora ou Cintia, dirigera le monde, après que l’une émit l’idée d’une monarchie. Aucune ne recueillant le moindre suffrage, le chœur chante à nouveau « Libertà, libertà, cara libertà ». 
Au dernier acte, les situations deviennent cocasses quand Cintia demande à Giacinto, comme condition de leur union, de tuer cent femmes. Celui-ci accepte mais craque à la première rencontrée, Aurora… « Qui peut résister à la beauté des femmes » ! Cela se termine par un quatuor accompagné d’une gestique saccadée, comme des mouvements de marionnettes.
L'écriture de Galuppi est étonnamment moderne par rapport à tout ce qu'on trouve à cette époque dans le reste de l'Europe, Italie comprise. On sent des vibrations nouvelle annonciatrices de l'opéra moderne, comme bien des années plus tard avec les  Giacomo Rossini. Le final de l'Acte II en est la preuve sonore). Un agréable moment musical donc bien dirigé et interprété. Chez les bons disquaires lisaient-on dans ma jeunesse dans les publicités.