24 août 2025

Faire son marché à Venise

Dans tous les pays du monde, à la ville comme à la campagne, il y a des marchés. L'atmosphère y est souvent très roborative. Les plus chagrins se dérident au milieu des étals de fruits et de légumes, parmi cette foule bon enfant le plus souvent qui traîne, regarde les marchandises, compare, discute. Nulle agressivité sur un marché, ce n'est pas comme dans ces grandes surfaces impersonnelles ou, derrière son caddie, la ménagère énervée part en guerre contre ceux qui hésitent dans les rayons, contre la caissière trop lente ou le qui manque bien sur quand on en a besoin.  
 

A Venise, plus encore qu'ailleurs, aller faire son marché est un réel plaisir. D'abord parce qu'on se retrouve vite hors du temps : pas de camion, d'odeur de pots d'échappement, d'embouteillages. Lorsque vous habitez de l'autre côté du grand canal, le meilleur moyen d'y arriver est de prendre le traghetto, ces gondoles avec deux gondoliers qui vous transportent d'une rive à l'autre pour quelques centimes depuis mille ans. Il y a aussi le pont du Rialto toujours gorgé de monde comme c'était déjà le cas au Moyen-âge.


Les ruelles sont remplies de monde, les marchands de fruits, de légumes, d'aromates, mais aussi les bouchers, les poissonniers, les charcutiers, tous rivalisent d'ingéniosité pour présenter leur marchandise aux vénitiennes tirant leur chariot. 
Jusque dans les années 90, quasiment toutes les marchandises provenaient des environs proches de la Sérénissime :  Mazzorbo, Padoue, Vicenza.... les étiquettes sur les caisses le signalaient. Du locavore avant que le mot soit inventé.
 
Le jeune Andrea derrière le ban familial (années 70). ©Maurizio Rossi.

Mais d'autres lieux plus paisibles abritent aussi de petits marchés. Pour ne citer que ceux-là : le campo santa Margarita, avec un des meilleurs poissonniers de la ville et un fleuriste sympathique, la barque delle erbe à deux pas, au pied du ponte dei Pugni de San Barnabà, les marchands des quatre saisons de la Lista di Spagna, ceux du campo Santa Maria Formosa, ceux encore de Castello, sur la Via Garibaldi... Un univers vivant, pittoresque où l'on trouve une marchandise qui échappe encore aux règlements imbéciles établis par les fonctionnaires obtus du Parlement européen.  Hélas, comme partout ailleurs le libéralisme l'emporte et bien des étals n'existent plus.
 
Lorsque je vivais sur la calle Navarro, il y avait un petit "frutariol" installé en bas de chez moi. Son échoppe semblait sortie d'une de ces gravures d'autrefois : quelques mètres carrés où s'entassaient  légumes et fruits de sa production, variant selon la saison.  Les pêches en été comme les poires en automne étaient toujours des délices. Cueillies souvent la veille ou le matin même, elles arrivaient en bateau de tous les îlots maraîchers de la lagune et parfois de villages des environs sur le delta du Pô ou de la Brenta. (Photo ©VenetiaMicio)
 
Les plus exotiques étaient les oranges de Siçile ou les pommes de terre du Piémont. Chicorée dite de Vérone, choux et carottes de Torcello ou d'une île-jardin du nord de la lagune... Rien à voir avec ces fruits insipides et ses légumes calibrés arrivant du bout du monde, que l'on trouve dans nos supermarchés aseptisés ! Il avait de beaux œufs, énormes, provenant d'une ferme de San'Erasmo. Les deux jolies sculpture brillantes comme du fer luisent toujours de chaque côté de la devanture comme deux hiératiques gardiens. Hélas, le rideau est baissé depuis longtemps maintenant. Dans la boutique se retrouvaient chaque matin toutes les vieilles dames du quartier, les étrangers qui résidaient dans les beaux immeubles de Dorsoduro et les cuisiniers des trattorias du coin. Une grande famille en quelque sorte. Le marchand ne parlait que le vénitien et je n'étais pas peu fier quand il m'accueillait le matin me gratifiant d'un très sonore "Buon di, sior Lorenzo, cosa ti vuoi, oggi?"... 

[Réédition après corrections d'un billet paru en novembre 2005 que Google n'avait pas indexé. Allez savoir pourquoi...]

27 juillet 2025

Vanessia.com fête ses 25 ans !

Nous sommes nés presque en même temps et au même endroit ! Le site Venessia.com est né en 2000. Il a réellement pris toute son ampleur en  2005 en même temps que naissait Tramezzinimag. Les deux sites fêtent donc dans la joie respectivement leurs 25 et 20 ans d'existence ! Tanti Auguri aux fondateurs de Venessia !   et une pensée pour Stefano soffiato, "l'inventeur" du site, aujourd'hui disparu
 
 
Engagés dans le même combat, partageant les mêmes valeurs, eux parce que vénitiens D.O.C. et nous, parce que Fous de Venise pour mille raisons diverses mais avant tout pour cet amour inconditionnel ressenti pour la Sérénissime, que nous soyons d'origine vénitienne ou qu'il s'agisse d'une longue histoire particulière à chacun mais dont le résultat reste le même : la passion pour Venise, la solidarité avec ses habitants, la colère devant l'inanité de la plupart de ses dirigeants et la hargne contre tout ce qui enlaidit, blesse, appauvrit, étouffe et finalement porte atteinte à la vie même de la cité des doges et de ses habitants. Tramezzinimag a été - et demeure - de tous les combats de Venessia.com et continuera de soutenir leurs actions. Histoire d'amour inconditionnelle
 
Pour ma part, cela s'est fait spontanément, parce que c'est le même le sang qui coule dans nos veines, parce qu'à quelques jours près j'aurai pu (et dû) naître à Venise, il y aura soixante dix ans cette année. Mais ce n'est pas de moi dont il s'agit aujourd'hui, mais de ce site inénarrable,  impossible à gnorer, qui parfois dérange et pique là où ça fait mal. Un site dont les colères toujours sont celles des vénitiens, toujours fondées, et les commentaires salutaires, absolument jamais politiquement corrects - loin s'en faut heureusement - de ces velléitaires et colériques pourfendeurs de tous ceux qui font du mal à la Sérénissime en prétendant la servir. les gens de Venessia.com sont Vrais, dans leurs engagements, leurs propos et leurs actions.  Tout ce qu'on aime à Tramezzinimag. 
 
Comme nous, ils n'aiment pas les faux-semblants. Ils sont bien loin de l'hypocrite pudeur des pisse-vinaigres et autres culs-de-plomb réactionnaires,maladivement engoncés dans leur bien-pensance et la défense de leurs privilèges et de leur portefeuille. Comme nous, ils votent NON à tout ce qui détruit l'humain, l'amour, la paix, la liberté. Ils tiennent de Brassens, de Rimbaud et de Luigi Tenco, pour ne citer que ceux-là. Ils sont les vrais amants de Venise, au parler rude et franc, à la colère prompte et toujours saine. Ils sont les meilleurs défenseurs de Venise. 
 
Pour ceux qui ne les connaissent pas, voici la traduction de l'éditorial publié sur leur site. Tout y est. Au passage, payez leur un café en ligne, modeste contribution qui montrera combien leur combat est nôtre.
« C'était le 30 mai 2000 lorsque Venessia.com a été mis en ligne pour la première fois. À l'époque, on y parlait de Venise, des Vénitiens et des touristes, mettant en avant tout ce qui n'avait pas encore été écrit jusqu'alors.
Cette idée quelque peu inhabituelle est venue de son fondateur, Stefano Soffiato, alors âgé de 40 ans et sans aucune connaissance en informatique. Le projet, né évidemment pour plaisanter, a dès le début reçu un accueil flatteur, si bien que deux ans après, le forum a vu le jour. Nous avons déployé tant d'efforts pour n'inclure dans le forum que des sujets concernant Venise, qu'à la fin nous avons décidé d'organiser une première rencontre entre nous, afin de mieux nous connaître et de créer quelque chose de plus qu'un simple groupe en ligne. C'était en 2004.
À partir de ce moment, se dessine ce qui sera à l'avenir l'organisation de tous les réseaux sociaux que nous connaissons aujourd'hui et qui traitent des problèmes de notre ville. Avec une différence : l'arme de la jovialité et de l'originalité. Ainsi, même une protestation devient sympathique, presque un bélier contre « le pouvoir ». 
Protestations, initiatives, idées, blagues, bénévolat, fêtes... tout se faisait « à l'intérieur » de Venessia.com. Tout était minutieusement documenté dans les médias locaux et mondiaux : du Gazzettino à la RAI, de la Nuova di Venezia à la BBC. 
Le forum évolue ensuite avec Ning, une plateforme plus riche, plus moderne et avec un graphisme plus attrayant.
Mais le coup de grâce qui uniformise tous les réseaux sociaux est la naissance de Facebook. Petit à petit, il attire tous les groupes existants, y compris Venessia.com, mais surtout, il en fait naître des dizaines. 
Grâce aux smartphones et à la facilité avec laquelle on peut s'exprimer en écrivant et en prenant des photos depuis son téléphone portable, n'importe qui peut créer un réseau social en 10 minutes. Alors que Venessia.com a toujours traité tout ce qui concerne Venise, d'autres groupes se concentrent sur la propreté des murs, la saleté dans les canaux ou la mobilité...» Mille baci, fioi !                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     uq

21 juin 2025

C'est aujourd'hui l'ouverture de la librairie Giovanni !

Non, il ne s'agit pas seulement d'un «bookshop» de musée ou d'un coin livres comme on en trouve souvent, mais d'une véritable librairie indépendante, « autonome dans sa proposition, radicale dans ses choix» proposant, en plus des catalogues d'expositions, des œuvres d'art et des objets de design attendus dans ces lieux, un véritable choix éditorial en collaboration avec les éditions Tlon et d'autres éditeurs indépendants. Tramezzinimag et Deltae Edizioni se félicitent de cette ouverture et adressent les meilleurs vœux de réussite à la nouvelle structure. 

La librairie combinera deux dimensions souvent perçues comme distinctes : celle de la librairie muséale avec des livres, des objets et des catalogues et celle de la librairie indépendante, qui se distingue par son autonomie une proposition originale (orientée ?) et sa vocation à la recherche. Tlon explique 
ainsi l'idée générale qui présida à la création de sa librairie  : 

«...Avec la Libreria Giovanni, nous voulons nous adresser aux citoyens de Venise, aux lecteurs affectueux et passionnés de la Fondation, à ceux qui cherchent un livre ou un objet, à lire, à posséder, à offrir, à partager.

Pour les Vénitiens et les Vénitiennes, et pour ceux qui sont de passage, nous voulons que la Libreria Giovanni soit un centre de gravité permanent, au milieu des vagues bondées de la ville que Joseph Brodski appelait l'aquarium du monde, la plus métaphysique de toutes les villes.

Il s'agit du quatrième point de vente géré par les Edizioni Tlon, après la Libreria Teatro de Rome, la librairie de la Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea et la sélection de livres de l'Académie française de Rome, Villa Médicis. Avec l'ouverture de la Libreria Giovanni, Tlon entame un dialogue avec la majestueuse et vivante région vénitienne.

Une librairie indépendante qui se veut un cadre culturel social, capable de contribuer activement à la transformation du tissu urbain et à la vie culturelle des communautés.»

La Fondation Querini Stampalia, en lançant la librairie Giovanni, continue son chemin de renouvellement culturel. Le chois d'en confier la gestion aux éditions Tlon plutôt qu'à d'autres éditeurs indépendants ou à un regroupement d'éditeurs n'est pas anodin. La prise en charge par Tlon d'un lieu conçu dès l'origine pour intégrer et amplifier l'expérience du musée, est une gageure. Ce n'est pas une simple librairie, mais une librairie indépendante, conçue pour accueillir différents publics et déployer un dialogue avec les vénitiens, avec la ville. «Un point de rencontre. Un endroit en évolution continue, où revenir et revenir, pour découvrir de nouvelles idées et suggestions à emporter avec vous.» dit le communiqué de la Fondation.

La librairie nouvelle de la QS est signée
 Martí Guixé. Elle est dédiée au fondateur Giovanni Querini, fondateur de l'institution qui doit sûrement froncer les sourcils et s'interroger. « Eller eprésente un point de rencontre entre deux âmes complémentaires: celle de la librairie du musée, qui étend l'expérience du musée à travers des livres, des catalogues, des objets, des gadgets et celui de la bibliothèque indépendante, avec une proposition éditoriale autonome, raffinée et accessible. Un espace dans lequel le livre devient un instrument d'analyse et de stimulus en profondeur pour la compréhension du présent». On retrouve dans ces propos (officiels), les mêmes arguments qu'à Harvard où les classiques et les livres politiquement opposés aux idées des nouveaux maîtres à penser ne sont plus vendus et impossibles à commander, à défaut d'être interdits pour l'instant et les lecteurs mis au pilori au nom de cette nouvelle idéologie mortifère.
 
Message reçu donc. On ne peut que se réjouir de voir une autre librairie s'ouvrir à Venise. Mais restons vigilants, l'épidémie serait-elle en train de gagner Venise aussi ? Gageons que celle-ci sera simplement à l'image des éditions Tlon, un rien iconoclaste, libre, ouverte sur le monde et les temps modernes. Mais espérons qu'elle ne devienne pas une sorte d'annexe de ces officines militantes ultras qui ne voient la littérature que comme un outil révolutionnaire, éliminant de leurs rayonnages tout ce qui n'est pas politiquement correct selon leur définition personnelle. Tant qu'on y trouve de belles et grandes choses, qu'on peut y découvrir de nouveaux auteurs, des idées nouvelles, n'est ce pas ce qu'on cherche en furetant chez un libraire ? 
 
Ce qu'on cherche en tout cas n'est pas cette nouvelle pensée unique, démultipliée à l'infini et à toutes les sauces. Ce n'est pas ce qui attire la grande majorité des lecteurs, même les plus curieux. Non, il serait étonnant que cet esprit délétère exporté des États-Unis - en fait de certains foyers intellectuels américains heureusement minoritaires - devienne la marque de La librairie de la Querini Stampalia et soit le choix de la direction pour faire rentrer la Fondation, son musée et sa bibliothèque dans la modernité... Nous en reparlerons dans quelques mois, le temps de voir ce qu'il en est de l'accueil du public et des vénitiens. en attendant, bonne visite et si vous êtes à Venise pour le solstice, ne manquez pas les réjouissances prévues !
 
 Crédits Photographiques ©Adriano Mura - Querini Stampalia

 

18 juin 2025

Notes retrouvées (1) : La très singulière impression que San Giacomo del Rialto lui faisait depuis toujours

Au détour d'une page du journal de Nicolas Weyss de Weyssenhöff, Antoine découvrit une carte postale. Un vieux cliché jauni montrant une vue de l'église de San Giacomo del Rialto. Au verso était griffonnée au crayon une vue de l'église que quelques traits  au pastel rendaient vivante. Elle portait la mention, « Pour mon ami plus vénitien que russe, de la part de son anarchiste préféré, Paul Signac, 28 avril 1908  »... Antoine n'en revenait pas, il avait entre les mains un dessin du peintre dont il avait découvert le travail en visitant le musée de l'Annonciade.  

Plus il avançait dans sa découverte du journal de Nicolas, plus il s'émerveillait de la vie d'un garçon à peine plus âgé que lui aujourd'hui et qui avait déjà connu l' les grands-parents d'Antoine ne vivaient de romanesque que les expéditions dans les réserves de la maison pour voler des confitures où les baisers furtifs volés aux cousines quand la gouvernante tournait le dos. Eux passaient de la grande maison en ville au collège, de la propriété des grands-parents à la villa d'Arcachon. Il posa la carte postale sur la table et poursuivit sa lecture :

28 avril 1908.
« [texte en allemand rayé illisible, quelques mots en russe.] Aujourd'hui, visite des Miracoli en compagnie de Paul S. et de sa charmante épouse, rencontrés récemment au Florian et avec qui j'ai sympathisé. Le peintre et sa muse aiment beaucoup la ville.Paul, avec son regard aiguisé et sa muse à ses côtés, semble avoir trouvé en Venise une source inépuisable d'inspiration.   Pris beaucoup de plaisir à leur montrer  les lieux que j'aime particulièrement et qu'on ne cite pas dans le Baedeker. Ces recoins empreints de souvenirs et de significations personnelles.J'avais six ans quand notre mère nous amena avec elle à Venise. J'en garde l'impression d'émerveillement et de joie qui s'était emparée de moi quand nous sommes descendus du bateau.
« Les idées libertaires de Paul, bien qu'en décalage avec l'univers dans lequel j'ai grandi, éveillent en moi une curiosité et une réflexion stimulante. Berthe, avec son sourire bienveillant, semble apprécier nos échanges passionnés, où l'artiste et le jeune aristocrate russe confrontent leurs visions du monde. Il est fascinant de constater comment des perspectives si différentes peuvent se rencontrer et s'enrichir mutuellement.
Agréables moments donc qui m'ont inspiré quelques mauvais vers. Ma chère maman aurait voulu que je les conserve.

Le feuillet où était copié le poème manquait. On voyait nettement qu'on l'avait arraché du carnet. Mais certainement dans un repentir, Nicolas l'avait conservé. Antoine le retrouva plié en quatre, glissé entre des pages. Il était couvert de dessins et de graffitis à la plume. Le sonnet était en allemand :

Im sanften Schatten eines alten Traums,
Schleicht ein Flüstern, geheim und fern,
Die Schleier aus Nebel umarmen sich leise,
Enthüllen Welten, wo Seelen sich malen.

Die Sterne flüstern vergessene Geschichten,
Im ätherischen Himmel, ihre Lichter umschlungen,
Dort, wo die Zeit ihren leichten Atem anhält,
Finden verlorene Herzen endlich Frieden.
(*)

La nuit venait de tomber. Le temps comme à chaque fois qu'il se replongeait dans les papiers de Nicolas, n'avait plus de prise sur lui, Antoine en oubliait le monde réel autour de lui. Surpris par l'obscurité, il alluma la lampe et  reprit sa lecture, avide d'en savoir davantage.

«[...] Cette promenade matinale m'a rappelé une autre époque, un autre matin, où je m'étais aventuré à la rencontre d'Edmund, cet ami anglais.......... (mot illisible). Nous avions pratiquement le même âge. Je l'avais rencontré lors d'un thé chez les Giovanelli, chez qui nous résidions à l'époque. Une rencontre fortuite qui marqua un tournant dans ma vie. Il y a un peu plus de dix ans déjà. 

In flüchtiges Treffen, am Wendepunkt des Schicksals, / In den Äther gemeißelt, durch göttlichen Atem, / Wo Wege sich kreuzen, in geheimem Reigen, / Und Seelen erwachen zum seltsamen Reiz. / Unter dem Schleier des Zufalls verweben sich Schicksale, / Goldene Fäden spinnend in unendlicher Dunkelheit, / Und im Schweigen legt sich ein Versprechen nieder, / Das für immer das Gewebe der Dinge verändert." (**)

Bien sûr, voici quelques vers inspirés par cette phrase, dans le style des Symbolistes :Une rencontre fugace, au détour du destin, Sculptée dans l'éther, par un souffle divin, Où les chemins se croisent, en un ballet secret, Et les âmes s'éveillent à l'étrange attrait.Sous le voile du hasard, les destins se lient, Tissant des fils d'or dans l'ombre infinie, Et dans le silence, une promesse se pose, Changeant à jamais la trame des choses.J'espère que ces vers reflètent l'esprit et l'émotion que vous recherchiez. Si vous avez d'autres demandes, n'hésitez pas à me le faire savoir !
Bien sûr, voici quelques vers inspirés par cette phrase, dans le style des Symbolistes :Une rencontre fugace, au détour du destin, Sculptée dans l'éther, par un souffle divin, Où les chemins se croisent, en un ballet secret, Et les âmes s'éveillent à l'étrange attrait.Sous le voile du hasard, les destins se lient, Tissant des fils d'or dans l'ombre infinie, Et dans le silence, une promesse se pose, Changeant à jamais la trame des choses.J'espère que ces vers reflètent l'esprit et l'émotion que vous recherchiez. Si vous avez d'autres demandes, n'hésitez pas à me le faire savoir !
Je me rends compte qu'à travers les années, Venise a toujours été pour moi le théâtre de rencontres significatives, de ces croisements de destin qui, à leur manière, sculptent le cours de notre existence. Aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de me demander quelles nouvelles aventures et quels nouveaux liens cette ville magique me réserve encore. [...]»

Antoine était un peu perdu. Il tourna les pages du journal en espérant avoir le détail de ce à quoi Nicolas faisait référence. Soudain, il trouva. L'entrée portait la date du 14 octobre 1897 :

« Rialto ce matin. J'avais craint que le brouillard ne s'attarde, mais il était à peine neuf heures lorsque je posai le pied sur le ponton. Le marché battait son plein, bien que les couleurs familières me parussent délavées, telles une aquarelle estompée. J'espérais croiser le jeune Anglais avec lequel j'avais échangé quelques mots l'autre soir chez les Giovanelli. Il m'avait confié qu'il se rendait chaque matin dans ce quartier animé, dans l'espoir de revoir une jeune femme dont l'allure l'avait, selon ses propres termes, ensorcelé. Il prétendait connaître son adresse, et la contrada San Zuane ne lui était plus étrangère. Ce vieux quartier, partiellement insalubre dès que l'on s'éloigne des placettes bordant le canalazzo, abrite la chiesa San Giacometo, si vieille qu'on la croirait prête à s'effondrer, à l'instar du pauvre campanile de San Marco. La grisaille de ce matin accentuait cette impression de décrépitude [mots illisibles en russe].
« Un mendiant s'empara de la manche de mon manteau. Son apparence était repoussante, avec une large bouche dévoilant deux dents jaunes. Il marmonna des paroles que je ne compris point. Un prêtre finit par le chasser. Derrière ce triste personnage, deux jeunes femmes avançaient, chacune la tête et les épaules recouvertes d'un châle de cachemire. Leurs motifs si semblables me donnèrent d'abord l'impression qu'elles partageaient une même écharpe. le vieil accordéoniste qu'on croise souvent sur les Schiavoni, jouait au pied des marches du pont, tandis que la messe semblait s'achever. Peu de fidèles en sortaient. Parmi eux, je ne remarquai que ces deux jeunes femmes.
« Je ne sais pourquoi, mais dès l'instant où je posai les yeux sur elles, je compris pourquoi Edmund cherchait à revoir cette jeune fille dont il avait parlé dans le salon du prince. Il s'agissait certainement de la plus jeune. Elle se tenait droite, le visage protégé des miasmes de la rue par son châle. Il émanait d'elle une sorte de lumière. Le prince Alberto s'était gentiment moqué de notre pauvre anglais; J'avais ri avec lui sans entendre vraiment le motif de la plaisanterie. Giovanelli a notre âge. Il est drôle, impétueux et débonnaire. C'est un bergamasque. Un peu l'équivalent des cosaques chez moi.
« Toutes ces pensées qui m'étaient venues en cheminant du palais jusqu'au Rialto s'évanouirent quand je vis sortir les deux jeunes femmes. Je sus aussitôt qu'elles me plaisaient. Je m'empêchais de les dévisager davantage. Juste derrière, Edmund suivait à quelques pas des jeunes femmes. Il ajustait son chapeau. Impossible de ne pas le reconnaître pour un Anglais, non seulement à cause de ses cheveux roux et bouclés, mais aussi par son manteau dont le ton tranchait avec ceux des gens qui sortaient comme lui de l'église. Ah, ses vêtements ! Je lui fis un signe, et lorsqu'il me vit, il agita son chapeau avec un large sourire. Des manières fort anglaises, ma foi.
Antoine connaissait bien les lieux évoqués par Nicolas. Mais ils avaient depuis longtemps été restaurés et plus aucune trace ne subsiste de l'impression misérable du bâtiment. L'église semble presque pimpante, les maisons attenantes recouvertes d'un joli torchis, les volets repeints. L'horloge qu'on voit sur la photographie trouvée dans le journal de Nicolas a été remplacée par celle du XVIIIe siècle qui avait été déposée par l'occupant autrichien. Elle occupe presque tout le fronton de l'église. Il n'y a plus de mendiants assis sur le rebord du parvis. 
 
Même par un jour de brouillard, les lieux n'évoquent en rien la tristesse et la pauvreté qui choqua tant Nicolas. Avait-il été mal à l'aise aussi en Russie, devant la misère de certaines rues de Petersbourg ou de Moscou ? Il l'avait appris dès les premières pages du journal vénitien de Nicolas. Car les Weyss de Weyssenhoff occupaient depuis plusieurs mois le dernier étage du palais Donà Giovanelli que leur louait la princesse, une grande amie de la comtesse. Mais ceci fera l'objet d'un autre récit. 

(*) :
Dans l'ombre douce d'un vieux rêve, / Se glisse un murmure, secret et lointain, / Les voiles de brume s'enlacent doucement, / Révélant des mondes où les âmes se dessinent. / Les étoiles murmurent des histoires oubliées, / Dans le ciel éthéré, leurs lumières entrelacées, / Là où le temps retient son souffle léger, / les cœurs perdus trouvent enfin la paix.
 
(**) 
Dans une rencontre fugace, au tournant du destin, / Gravés dans l'éther par le souffle divin, / Là où les chemins se croisent, dans une danse secrète, / Et les âmes s'éveillent à un étrange attrait. / Sous le voile du hasard, les destins s'entrelacent, / Tissant des fils d'or dans l'obscurité infinie, / Et dans le silence une promesse est faite, / Qui change à jamais la trame des choses.
 
 

 
Plusieurs années séparent ces deux clichés. Le bureau que j'avais aménagé dans une petite colocation où j'ai vécu quelques semaines le temps d'un été, est celui sur lequel j'ai déchiffré et retranscrit les pages du journal de Nicolas Weyss de Weyssenhoff et pris mes premières notes sur ce texte qui n'en finit pas de grossir sans pour autant me sembler satisfaisant. J'aimais bien cette chambre aménagée dans le grenier d'un des palazzi de la Fondamenta dei Preti, à Sta Maria Formosa. Il faisait terriblement chaud cet été-là et nous tentions de créer des courants d'air pour que ce soit moins suffocant. Ma fenêtre donnait sur les toits et encadrait le haut du campanile. Je m'installais souvent sur le poggiolo, assez large pour y disposer des coussins. Avec la vue, la brise pleine de senteurs marines, de la musique, du thé et des biscuits, tout était réuni pour les moments heureux et solitaires qui m'aident depuis toujours à me concentrer avant que d'écrire.
 
La seconde photographie - «selfie » maladroit -  a été prise dans la chambre de l'appartement où j'ai eu la joie d'habiter après le départ contraint du campo Aant'Angelo par la mort de la propriétaire du palazzo à l'entrée de la Calle degli Avvocati. C'est à ce petit bureau de dame que j'ai poursuivi mon travail d'écriture autour de la vie et de la disparition de Nicolas W. de W., personnage ô combien mystérieux dont je découvrais peu à peu sous ma plume la consistance et les émotions. C'est là que furent rédigées les notes autour de cette carte postale montrant l'église San Giacomo au Rialto.
 
à suivre. 

08 juin 2025

Quand la gondole partait au combat (1)


«Nuovi approfondimenti sulle origini della Gondola Veneziana, e il suo antico uso militare»
(1)...
Tramezzinimag est ravi de cette découverte et je souhaitais vous faire découvrir le contenu de cette longue étude du célèbre physicien et climatologue padouan Dario Camuffo. Un de nos plus fidèles et assidus lecteurs, éminent et très discret universitaire belge, vient de m'adresser le lien vers Méditerranée, une des plus intéressantes et sérieuses revues numériques chez qui nous avions eu l'honneur d'être cités pour un de nos textes il y a des années sur le système hydrographique global de la Lagune de Venise et sa maîtrise plus que millénaire par les vénitiens. Le lien reçu concerne une étude sur un usage méconnu et quasiment inconnu de la  gondole à des fins militaires.
Dans une étude publiée dans la revue Méditerranée, le chercheur Dario Camuffo démontre que la gondole vénitienne a été profondément transformée au XVIe siècle pour servir d'embarcation d'assaut militaire ultra-secrète lors de la crise de la Ligue de Cambrai. Cette métamorphose et la fonction initiale du fer de proue en tant qu'élément défensif ont été rigoureusement occultées par les autorités de la République pour des raisons stratégiques avant d'évoluer vers le symbole que l'on connaît. Vous pouvez lire l'article complet sur OpenEdition Journals 
Plan de Venise et de la lagune de Benedetto Bordone (1534)

Aujourd’hui, on peinerait à imaginer que la gondole qui glisse sous les ponts de Venise avec ses passagers fascinés, au son d'un O Sole mio doucereux  a eu des ancêtres militaires ! Certes, cela ne dura que le temps d'une guerre, mais suffisamment  pour qu'on en garde la trace et la mémoire dans les fabuleuses archives secrètes longtemps oubliées...

Nous sommes en 1509. La République vénitienne a un problème bien peu paisible : elle doit combattre sur le Pô et l’Adige, où ses grands navires, galères et xxx ne peuvent pas manœuvrer facilement. La gondole, adaptée aux eaux peu profondes, devient alors une ressource précieuse.

Certaines embarcations sont transformées pour le combat. On les renforce et on les équipe de pièces de fer pointues à la proue et à la poupe. Pourquoi aux deux extrémités ? Pour pouvoir avancer, frapper et se dégager rapidement, même dans un espace étroit. La gondole n’a plus grand-chose de la promenade que nous connaissons.

L’épisode révèle aussi l’ampleur de la mobilisation : en novembre 1509, le doge demande aux habitants de rejoindre la flottille fluviale avec leurs propres barques. Puis les guerres passent, les usages changent et la gondole continue d’évoluer. Ce n’est qu’aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles qu’elle prend une forme proche de celle qui nous est familière.

La surprise, ce n’est donc pas que la gondole aurait été inventée pour la guerre. C’est qu’une embarcation du quotidien ait pu être adaptée, à un moment critique, en bateau d’assaut. Dario Camuffo reconstitue cette histoire en croisant textes anciens et représentations de la gondole à travers les siècles.

Le décor change : pour la première fois depuis qu'elle a été inventée, cette embarcation typique de la lagune va être utilisée sur des fleuves et des rivières  : loin des rii et canaux de Venise que les visiteurs depuis toujours associent à la gondole...

L'apparente frêle et romantique gondole livre aujourd'hui le secret de sa forme qui a une fonction ignorée depuis des siècles et gardée secrète par l'administration de la République. Les éléments mystérieux de sa sa proue comme de sa poulpe, s'avèrent avoir été créés pour faciliter l’attaque et le retrait en cas de bataille navale. Ces élégantes ferronneries  avaient donc un caractère offensif. Armes ou objets contendants expressément fixés aux deux extrémités de la barque ! On pourrait croire qu'il s'agit d'une farce ou d'une invention pour jeux vidéos si le chercheur n'avait pas retrouvé des documents authentiques confirmant cet usage oublié.

La gondole a donc plusieurs vies : barque de transport, embarcation adaptée à la guerre, puis symbole de la Venise que nous connaissons. Dans son étude le Docteur Camuffo le chercheur démontre que la gondole vénitienne a été profondément transformée au XVIe siècle pour servir d'embarcation d'assaut militaire lors de la crise de la Ligue de Cambrai. Cette métamorphose est restée Secret Défense pendant des siècles. La fonction initiale du fer de proue en tant qu'élément défensif a été rigoureusement occultée  par les autorités de la République pour des raisons stratégiques avant d'évoluer vers le symbole que l'on connaît. 

… à suivre
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1- «Nouvelles perspectives sur les origines de la gondole vénitienne et son ancien usage militaire. »Paru le 27 mai dernier paru en version numérique de la revue Méditerranée. intégrité de l'article : [https://journals.openedition.org/mediterranee/15539?lang=fr]

2- Illustration issue du manuscrit médiéval Le cycle de Lancelot, dit Manuscrit Douce -
© Bodleian Libraries, Université d'Oxford