Vénitiennement...


"Pourquoi le son des cloches dans le ciel, le bruit d'un pas sur les dalles me font-ils battre le cœur d'une certaine façon ? De quelle prédisposition me vient cet accord avec tout ce qui m'entoure ? De quelque lointaine influence atavique peu-être ?... Mais que savons-nous d'avant nous-mêmes ?"  
Henry de Régnier (in l'Altana ou la Vie vénitienne)

Hugo Pratt enfant sur la Piazza...
Lorsque un matin de 1981 - ou bien était-ce en 82 ? - je pénétrais dans les locaux de la Bevilacqua la Masa, cette fondation culturelle qui a son siège sur la piazza San Marco, pour y rencontrer Hugo Pratt qui avait accepté de répondre à mes questions pourle supplément dominical du journal Sud-Ouest, ce sont ces mots du poète de la Ca'Dario qui sonnaient dans ma tête. Au son des cloches, au bruit des pas sur la place voisine, par la fenêtre entr'ouverte, se mêle aujourd'hui dans mon souvenir la voix chaude du père de Corto Maltese. Son accent vénitien, ses intonations un peu rauques. J'avais enregistré notre entretien. Qu'a donc pu devenir la cassette ? Il ne me reste de cette rencontre que l'article que Pierre Veilletet, alors rédacteur en chef a publié sans en changer un mot. Mon premier article. Et aussi le dessin d'une mouette sous sa dédicace dans le catalogue de l'exposition.


...et quelques années plus tard au même endroit.
Curieusement, ce sont aussi des odeurs que j'associe, plus de vingt ans après, à notre rencontre. Ce parfum si caractéristique qui émane des pierres lorsque la chaleur se fait plus intense dès le printemps. Des senteurs de mousse et d'iode, quelque chose d'indéfinissable. Et puis le parfum des fritelle et polpette que nous avons mangé, derrière Saint Marc, lui et moi, buvant un délicieux vin blanc.

On entend trop souvent parler de mauvaises odeurs lorsqu'on évoque Venise. L'âcre poison de la lagune, cette pourriture qui monte des canaux mal entretenus ou qui sont peut-être les remugles des vies et des siècles passés. Pour ma part, j'ai dans le nez tellement de parfums délicieux. Ceux des matins d'été où le vent amène des odeurs de sable et de sel... L'odeur du pain qui cuit et des pâtisseries traditionnelles dans les ruelles du ghetto à l'aube... Tomates, aubergines, poivrons et oignons qui frémissent dans les pentole sur le fourneau des cuisines le dimanche, quand tout est silencieux encore au dehors... L'odeur du café fraîchement coulé de la machine et qui fume sur le comptoir... La senteur, comme exotique, du bois délavé des pontons à l'automne quand le brouillard s'installe sur la ville... tant d'autres odeurs encore, celle des portes de bronze de la basilique, celle des grandes salles des palais ou des musées, ce mélange de cire et d'huile de lin qui change selon les saisons... Et le parfum des fleurs un peu fanées, dans les vases sur les autels, dans les églises... 

Hugo Pratt en me parlant de sa ville et de son héros, m'avait beaucoup parlé des odeurs. Presque autant que des couleurs. Au détour d'une ruelle, à l'une de mes réflexions, en allant manger nos polpette et boire notre vino soave, il m'avait dit : "senti bene les cose daverro. Viene del tuo sangue veneziano" (tu sens bien les choses vraiment. Cela vient de ton sang vénitien.). Joli compliment.

Simple souvenir d'une rencontre avec un grand monsieur. Le hasard fit que l'été suivant des amies me prêtèrent leur maison de Malamocco. Juste à côté de celle où vivait l'écrivain-bourlingueur. Mais il n'y vint pas pendant tout le temps où je restais dans ce joli petit bourg. Dommage. Peut-être se serait-il souvenu du petit journaliste bordelais qui faisait - bien maladroitement - ses premiers pas en l'interviewant...

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Commentaires  (blog original) :
 
Anonymous said...
dommage que tu n'aies jamais pu le faire venir à Bordeaux ! Je me souviens de ton article pour Sud Ouest !
Manuel


24 février, 2006

Joyeux Anniversaire, Wolfi !





Il a 250 ans aujourd'hui et sa musique est toujours aussi jeune. Etait-il ce personnage fou, hirsute et iconoclaste, que nous dépeignait Forman dans son film"Amadeus", ou encore tel qu'il apparait d'après ses lettres, celles, délurées et presque obscènes à sa cousine, ou les nombreux compte-rendus, filialement corrects, envoyés à son père ? Je pensais ce matin à ce que purent dirent Leopold Mozart et sa femme devant le berceau de ce petit enfant fragile et tout rose... Auraient-ils pu imaginer qu'il deviendrait l'un des plus grands musiciens que la terre ait porté? Bien entendu, on ne saura jamais qui il fut vraiment. Tous les opus collationnés par Köchel sont-ils de lui ? Qu'aurait-il produit s'il avait vécu plus longtemps ? Aurait-il fini comme Da Ponte pionnier à New York, épicier ou patron d'une pizzeria. 

Ces propos peu respectueux n'entachent en rien l'admiration et le goût que j'ai pour sa musique. Presque trop moderne pour mon oreille habituée aux résonances baroques ou plus anciennes encore. Certaines de ses créations ont rythmé tellement de moments de ma vie, ici en France comme à Venise, certainement comme des millions d'individus de par le monde et depuis plus de deux cents ans : l'Andante du concerto n°21 pour clavier, l'air de la Reine de la nuit de la Flûte enchantée, l'aria si pur des Vêpres... Mais qui cela intéresse-t-il ? Nous avons tous nos madeleines et il est bien difficile d'en faire sentir la saveur dans un simple billet...

Mozart a séjourné à Venise avec son père pendant pratiquement deux mois, au début de l'année 1771. Il avait quinze ans. Une stèle apposée sur la façade du palazzo Basadonna sur le ponte di Barcaroli (Joli nom d'un bel endroit pour un musicien, les barcaroli étant le nom de la corporation des gondoliers qui a donné le joli mot de barcarole pour désigner ces chansons légères comme celles que chantaient autrefois les gondoliers...) 

C'est Mozart lui-même qui donne l'adresse dans une de ses lettres "...Venezia/Allogiato Rio San Fantin al Ponte di Barcaroli/in casa Cavalleti" (Venise, hébergé sur le canal San Fantin, pont Barcaroli/dans la maison Cavalletti). 


Le problème est que, en dépit de toutes les recherches, il n'y avait pas de famille Cavaletti à Venise. En revanche, une ca'Faletti existe bien. Située sur le même rio di San Fantin et portant le numéro 1823, on y accède par la calle qui prolonge le ponte di Barcaroli et que tout le monde connait, la Frezzeria, quelques mètres à peine après le pont sur la gauche. La stèle est placée sur la façade du palazzo Basadonna, son entrée est à proprement parler sur le pont. un petit renfoncement de la plateforme du pont permet d'entrer dans l'immeuble (n° 1850). D'où la confusion des années durant. Une recherche plus approfondie dans les registres de police des Archives d’État permettraient certainement d'établir avec précision chez qui exactement séjournèrent les Mozart père et fils. La Ca'Faletti occupait le palazzo Molin del Cuoridoro dont une partie, sauf erreur, fut longtemps l'hôtel Victoria où séjourna Goethe en 1786. Ce Faletti, triste personnage, aristocrate dévoyé et cynique qui aurait pu servir de modèle à Mozart quand il composa Don Juan. Nous reviendrons sur le sujet.

autoportrait par Lucian Freud, 2003




Connaissez vous Lucian Freud ?


 Connaissez-vous Lucian Freud ? Petit fils du célèbre psychanalyste, né en 1922, naturalisé anglais en 1933 et dernier rand peintre anglais vivant. Le Musée Correr l'a exposé dans une grande rétrospective qui a attiré des visiteurs du monde entier. Il aurait pu être présenté au pavillon anglais à la place de Bacon, puisque lui au moins, toujours vivant et créateur, répond bien à la définition d'artiste contemporain. Figure emblématique de l'art figuratif contemporain, il a été célébré dans les belles salles du Musée de la Piazza San Marco, pendant une bonne partie de l'année 2005. A la Biennale justement il avait été reçu... en 1954 en même temps que ses compatriotes, Francis Bacon et Ben Nicholson. Cette belle exposition présentait à la fois une synthèse de son travail de manière chronologique et d'un échantillonnage de ses thèmes préférés, car il n'y a pas que le portrait dans son œuvre, bien que ce soit par les portraits qu'il est le mieux connu.

Mais ce qui était encore plus intéressant dans cette "rétrospective", c'est la preuve physique de la culture allemande dans l’œuvre de cet anglais d'éducation et de vie, ce qui l'éloigne bien entendu de Bacon. Freud exprime sa germanité jusque dans ses exagérations, ses désordres et ses errements. Dans son regard tout simplement. La manière si particulière qu'il a de traiter la lumière, le rattache ainsi aux canons de la Neu Schlickelt (la nouvelle objectivité) version tudesque du "réalisme magique". Enfin à la vue de ces corps allongés, aux formes parfois distendues jusqu'à la douleur, on ne peut que sentir la filiation à Egon Schiele.

Les 90 œuvres exposées (dont 15 eaux-fortes) montraient ainsi les fameux portraits, mais aussi des motifs floraux, des scènes de la banlieue de Londres, avec des vues d'intérieur comme "large interior at Paddington" de 1968... Mais, comme le fait remarquer Lidia Panzeri, critique d'art de la revue Giornale d'Arte, ce qui domine son oeuvre demeure la figure humaine. A commencer par "the girl with roses", portrait de l'ex-femme du peintre, Kitty Epstein, qui avait été exposé ,à la Biennale en 1954. Il faut citer ensuite les différentes versions dans les années 70 des portraits très marqués de tristesse de sa mère restée veuve."Freud se colle au personnage, le figeant quasiment par sa fureur introspective jusqu'à en dénicher la nature la plus intime, sans aucune inhibition. Il ne s'arrête pas plus à la désagrégation d'un corps féminin vieilli et défait qu'à la présentation en gros plan des parties génitales masculines comme dans le "David and Eli" de 2003."

Ce manque total de pitié, il le montre aussi dans ses autoportraits comme celui où il s'est représenté entièrement nu à l'exception des chaussures, brandissant sa palette et son pinceau "Painter Working Reflection" de 1993, déjà exposé au palais Grassi en 95 dans le cadre le l'exposition "Identità ed Alterità" organisée par Jean Clair. Un thème sur lequel il revient dans ses œuvres les plus récentes comme "the painter is Surprised by a naked admirer". L'artiste, cette fois-ci habillé, une admiratrice nue, accrochée littéralement à sa jambe. C'est la jeune et très jolie Alexandra Williams-Wynn, fille de Sir Watkin, le riche mécène gallois,  très liée au peintre
à l'époque du tableau.

Images du quotidien

Amicalement dédié à ce lecteur bordelais  
virulent et inconnu  qui déverse ses aigres rancœurs
 sous le pseudo de Nieman...

Puisque certains lecteurs n'apprécient pas mes souvenirs vénitiens et mes commentaires, sur des lieux ou des moment jugés trop mondains, faisant l'amalgame facile entre la "jet set" des tabloïds (certains en seraient flattés, pas moi) et notre vie vénitienne, simple, normale, ordinaire - sans qualité particulière, voici quelques photos glanées sur le net qui traduisent bien Venise au quotidien. Loin des clichés et des idées convenues...
Pourquoi après tout devrait-on cacher son amour pour cette ville ? Parce qu'il s'agit de Venise et que des milliers l'ont fait - certes bien mieux que nous - avant nous ? Pourquoi dénigrer cet univers si particulier où nous nous sentons bien, sous prétexte qu'il est envahi par des millions de visiteurs chaque année, lieu-commun de notre époque revenue de tout ? 
Les fatigués, les overbookés, les speedés bourrés de nicotine, de Xanax et de télé, passez donc votre chemin. Et que personne ne se formalise.
Sur TraMeZziniMag, on prend le temps de vivre, au rythme vénitien. E' cosi. Un'ombra, d'appétissants tramezzini deux chiaccherate... Le vol d'un pigeon, le bruit d'une barque qui glisse sur l'eau d'un canal, les cloches qui répondent à la Marangona et appellent à fêter le jour nouveau... On savoure ici chaque instant de sérénité, loin des trépidations d'un monde devenu fou, triste et inculte. 
Heureusement qu'il y a encore de véritables amoureux du temps qui passe, adeptes du bonheur paisible... Car à Venise encore, cela reste possible. Et ça n'a rien à voir avec ces néo-cultures qui fleurissent un peu partout dans notre monde finissant et dont on nous rabat les oreilles. 
Quand je suis à Venise, sirotant un délicieux macchiato sur le campo Sta Margherita, en regardant mes enfants jouer avec d'autres, avec cette lumière unique, cette douceur de l'air et cette paix, cette poésie du temps qui passe, j'envoie au diable les enfants damnés du New Age ou du No Future, pour qui rien ne trouve grâce que, jetés en vrac, la dérision, la laideur, le bruit, la nuit, le noir. Toute la désespérance de ces enfants gâtés d'un monde pourrissant.
Drôle tout de même que la ville qualifiée longtemps, et parfois encore de décadente par certains esprits malades qui s'en régalaient, apparait aujourd'hui comme l'idée d'une cité idéale où on trouve un bonheur et une paix qu'aucun autre lieu urbain ne peut jamais donner dans sa totalité. Ceux que la Sérénissime ennuie, qu'ils passent donc leur chemin !





Images du quotidien

Puisque certains lecteurs n'apprécient pas mes souvenirs vénitiens et mes commentaires, sur des lieux ou des moments jugés trop mondains, faisant l'amalgame facile entre la jet set des tabloïds (certains en seraient flattés, pas moi) et notre vie vénitienne, simple, normale, ordinaire - sans qualité particulière-, voici quelques photos glanées sur le net qui traduisent bien Venise au quotidien. Loin des clichés et des idées convenues...
Pourquoi après tout devrait-on cacher son amour pour cette ville ? Parce qu'il s'agit de Venise et que des milliers l'ont fait - certes bien mieux que nous - avant nous ? Pourquoi dénigrer cet univers si particulier où nous nous sentons bien, sous prétexte qu'il est envahi par des millions de visiteurs chaque année, lieu-commun de notre époque revenue de tout ?
Les fatigués, les overbookés, les speedés de la vie bourrés de nicotine, de Xanax et de télé, passez donc votre chemin. Et que personne ne se formalise.
Nous à TraMeZziniMag, on prend le temps de vivre, au rythme vénitien. E' cosi. Un'ombra, d'appétissants tramezzini deux chiaccherate... Le vol d'un pigeon, le bruit d'une barque qui glisse sur l'eau d'un canal, les cloches qui répondent à la Marangona et appellent à fêter le jour nouveau... On savoure ici chaque instant de sérénité, loin des trépidations d'un monde devenu fou, triste et inculte.
Heureusement qu'il y a encore de véritables amoureux du temps qui passe, adeptes du bonheur paisible... Car à Venise encore, cela reste possible. Et ça n'a rien à voir avec ces néo-cultures qui fleurissent un peu partout dans notre monde finissant et dont on nous rabat les oreilles.
Quand je suis à Venise, sirotant un délicieux macchiato sur le campo Santa Margherita, en regardant mes enfants jouer avec d'autres, avec cette lumière unique, cette douceur de l'air et cette paix, cette poésie du temps qui passe, j'envoie au diable les enfants damnés du NewAge ou du NoFuture, pour qui rien ne trouve grâce que, jetés en vrac, la dérision, la laideur, le bruit, la nuit, le noir. Toute la désespérance de ces enfants gâtés d'un monde pourrissant.
Drôle tout de même que la ville qualifiée longtemps, et parfois encore de décadente par certains esprits malades, apparait aujourd'hui comme l'idée d'une cité idéale où on trouve un bonheur et une paix qu'aucun autre lieu urbain ne peut jamais donner dans sa totalité. Ceux que la Sérénissime ennuie, passez donc votre chemin, vraiment ! 


 

Berlusconi, vous en pensez quoi vous ?

Je sors d'une séance de cinéma édifiante. En V.O., je viens de voir "Viva Zapatero" de Sabina Guzzanti. Issue de la nomenklatura (son père est sénateur de centre-droit), cette jeune comédienne est féroce et possède au plus haut degré l'art de la satire et sa dent est dure. Virée parce qu'elle aurait insulté le Président du Conseil en disant trop haut des vérités trop vraies, elle a surpris tout le monde lors de la projection hors sélection officielle de son documentaire à la Mostra de Venise, avec la secrète approbation des organisateurs du festival. Médusée l'Italie a acclamé ce film. Quand je vous dis qu'en dépit de tout, la démocratie est joyeuse et que tous les espoirs sont permis ! En tout cas ne perdons pas de vue ce qui se passe de l'autre côté des Alpes. En général c'est un laboratoire expérimental qui s'étend ensuite comme tâche d'huile en Europe... Faisons mentir la tradition, ne mettons pas sur le trône un émule du Cavaliere ! Juste à titre informatif, voici un texte d'Ignacio Ramonet, du Monde Diplomatique, daté de 2002. Tout y était dit.

Berlusconi Par Ignacio Ramonet


Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008 publia en février 2002 dans les colonnes du mensuel, cet article sur Silvio Berlusconi. Au moment où cet affairiste habile et manipulateur s'est emparé de nouveau du pouvoir et fait main basse sur l'économie, les finances et les médias de son pays, TraMeZziniMag qui défend la constitution italienne, la liberté du peuple italien et une vision de la société largement en phase avec celle du Monde Diplomatique a sollicité la faveur de pouvoir publier cet excellente analyse. Quand les loups - ou bien sont-ce des rats - s'emparent du pouvoir politique, la démocratie est en danger et avec elle les acquis sociaux, le droit et la liberté d'expression, l'égalité et la fraternité menacées.
 
De toutes les formes de « persuasion clandestine »,
la plus implacable est celle qui est exercée
tout simplement par l’
ordre des choses.
- Pierre Bourdieu.
En Italie, l’ordre des choses a persuadé de manière invisible une majorité d’électeurs que le temps des partis traditionnels était terminé. Cette conviction s’est enracinée dans un constat : le système politique connaît, depuis les années 1980, une dégénérescence accélérée. Certains parlent de « gangrène » et de « putréfaction ». La corruption s’est généralisée et a pris des proportions hallucinantes. Le système de pots-de-vin a coûté au pays plus de 75 milliards d’euros... Le financement occulte des partis a favorisé un fabuleux enrichissement personnel des principaux dirigeants politiques, en particulier des socialistes et des démocrates-chrétiens. « Quiconque avait des yeux pour voir, a pu affirmer Indro Montanelli, se rendait compte combien le niveau de vie des hauts responsables contrastait avec leurs déclarations de revenus (1). »

Dès 1992, une avalanche d’affaires sont révélées par l’opération « Mani pulite » (Mains propres) et le juge Antonio Di Pietro. L’ancien président du conseil et chef des socialistes, Bettino Craxi, accusé de s’être enrichi illégalement, démissionne dans le plus grand désordre, conspué par une foule hargneuse qui tente même de le lyncher... A son tour, M. Giulio Andreotti, lui aussi ancien président du conseil et principal dirigeant de la Démocratie chrétienne est inculpé, traîné dans la fange, accusé de « collusion avec la Mafia », de « complicité d’assassinat »...

La chute de ces deux géants fait tanguer l’ensemble du système politique, qui voit en l’espace de quelques mois des centaines de députés, de sénateurs et d’anciens ministres voués aux gémonies, frappés par les scandales, poursuivis par les juges et vilipendés par les médias... Accusée de malversations de toutes sortes, la classe politique au pouvoir se retrouve décapitée, désavouée par l’opinion publique, et sombre dans le discrédit. « Le vide est tel, la panique si forte, écrit Eric Joszef, que certains craignent ouvertement un coup d’Etat (2).  »

Au milieu de ce grand naufrage, ce n’est pas par un coup d’Etat, mais par le recours à une sorte d’hypnose télévisuelle collective, que M. Silvio Berlusconi, allié déjà aux postfascistes d’Alliance nationale et aux xénophobes de la Ligue du Nord, remporte une première fois les élections et devient président du conseil de mai à décembre 1994. Cette expérience du pouvoir sera un échec. Mais il n’a pas découragé M. Berlusconi, accusé lui-même d’affairisme, de combines louches et de tripotages, qui, pour redevenir chef du gouvernement en mai 2001, a pu compter sur ses nombreux atouts.

Quels atouts ? En premier lieu ceux que lui offre son immense fortune, la quatorzième du monde et la première d’Italie (3). Une fortune bâtie à partir de rien, grâce à la protection, au départ, de son ami socialiste Bettino Craxi. A coups de manigances, il réussit d’abord dans l’immobilier, puis dans la grande distribution et les supermarchés, ensuite dans les assurances et la publicité, et enfin dans le cinéma et la télévision. Il devient, avec le groupe Bertelsmann, Rupert Murdoch, Leo Kirsch et Jean-Marie Messier, l’un des empereurs des médias en Europe.

M. Berlusconi va mettre à profit sa richesse fabuleuse et la formidable puissance que lui confèrent, en matière de violence symbolique (4), ses chaînes de télévision pour démontrer, à l’heure de la mondialisation, une équation simple : quand on possède le pouvoir économique et le pouvoir médiatique, le pouvoir politique s’acquiert presque automatiquement (5). Et même triomphalement puisque son parti, Forza Italia, a obtenu le 13 mai 2001 environ 30 % des voix aux élections législatives, devenant ainsi la première formation politique d’Italie...

Démagogue et populiste, M. Berlusconi ne s’embarrasse pas de scrupules. En matière d’alliés, il n’a pas hésité à pactiser avec l’ex-fasciste Gianfranco Fini et le raciste Umberto Bossi. Ces trois hommes constituent le triumvirat le plus grotesque et le plus nauséeux d’Europe. Au point que, dès avant ces élections, un hebdomadaire britannique, rappelant les accusations portées par la justice italienne contre M. Berlusconi, estimait qu’un tel dirigeant n’était « pas digne de gouverner l’Italie », car il constituait « un danger pour la démocratie » et une « menace pour l’Etat de droit (6) ».

Ces sombres prédictions se sont révélées justes. Après le pitoyable effondrement des partis traditionnels, la société italienne, si cultivée, assiste assez impassible (seul le monde du cinéma est entré en résistance) à l’actuelle dégradation d’un système politique de plus en plus confus, extravagant, ridicule et dangereux. Avec la gouaille d’un bonimenteur de foire et grâce à son monopole de la télévision, M. Berlusconi met en place ce que Darío Fo qualifie de « nouveau fascisme (7) ». Toute la question est de savoir dans quelle mesure ce modèle italien si préoccupant risque de s’étendre demain à d’autres pays d’Europe...

© Ignacio Ramonet
Février 2002.
Avec l'aimable autorisation du Monde Diplomatique.

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Notes

(1) Cité par Eric Joszef, Main basse sur l’Italie. La résistible ascension de Silvio Berlusconi, Grasset, Paris, 2001, p. 37.
(2) Ibid, p. 41.
(3) La revue américaine Forbes estime la fortune de M. Berlusconi à 14,5 milliards d’euros.
(4) « La violence symbolique est cette forme de violence qui s’exerce sur un agent social avec sa complicité. » Pierre Bourdieu (avec Loïc J. D. Wacquant), in Réponses, Seuil, Paris, 1992, p. 142.
(5) Démonstration également faite par M. Michael Bloomberg, milliardaire américain, propriétaire de la chaîne planétaire d’informations économiques en continu Bloomberg TV, qui a dépensé plus de 77,5 millions d’euros pour sa campagne électorale et a pu ainsi réaliser son rêve de devenir, depuis le 1er décembre 2001, maire de New York...
(6) The Economist, Londres, 28 avril 2001.
(7) Darío Fo, « Le nouveau fascisme est arrivé », Le Monde, 11 janvier 2002.

19 janvier 1806, le début du racket napoléonien, jour de deuil à Venise !


.Quelqu'un a proposé de faire du 19 janvier, un jour de deuil pour Venise. La raison ? Il y a exactement deux cents ans, jour pour jour, Napoléon revenait à Venise dix ans après sa première razzia. Devenu le premier empereur républicain de l'histoire, entouré d'une pompe éminemment supérieure à celle des doges que seulement Bokassa, l'empereur africain fantoche surpassera au XXe siècle, avec l'aide de Valéry Giscard d'Estaing (vous savez celui au joli nom d'emprunt, comme disait le général de Gaulle), n'ayant plus les Habsbourg sur les bras, Bonaparte put faire enfin main basse sur la ville, réalisant ce qu'Attila ne put faire : il pilla systématiquement tous les trésors de la Sérénissime mais aussi mit en place une politique de racket maffieuse enevrs les habitants. Il bouleversa tout, ruina tout. Il fit abattre des quartiers entiers, des églises, des palais, réalisant de nouvelles avenues comme la Via Eugenia (aujourd'hui la Via Garibaldi).

Ce 19 janvier 1806, commençait la démolition de la petite église San Geminiano construite par Sansovino qui faisait face à la basilique San Marco pour aménager un salon de bal dans son palais. Enrageant de ne pas voir la lagune depuis son bureau, il fit démolir les antiques magasins de grains que connurent Marco Polo et Carpaccio et aménage au à la place les jardins de ce qu'il appela "son palais royal". La liste des terribles exactions dont s'est rendu responsable le caporal corse, et son administration, serait trop longue à énumérer ici. Trop longue pour être oubliée aussi. Et, dans cette société qui inventa le concept néo-bourgeois du "décorum", totalement indifférente à ce qui n'avait pas un rapport avec l'argent, pas une seule voix ne s'est élevée. Silence absolu sur les rapines, les taxes somptuaires pour les manteaux de cour de l'entourage de Buonaparte, pour la construction de nouvelles gondoles entièrement recouvertes d'or, sur la fermeture et le pillage des couvents. Voilà un silence bien préoccupant. Un silence avilissant. Venise alors n'aurait été que l'ombre d'elle-même ? Serait-elle arrivée dans ces dernières années du XVIIIe siècle à un tel degré d'inertie et de déliquescence pour se laisser dépouiller sans un soupir, sans un cri de révolte ? Ce manque de réaction n'est-il pas la preuve de la marginalité extrême dans lequel le sentiment d'appartenance à une communauté spécifique avait pu tomber, combien la fierté de se dire "vénitien" ne voulait plus rien dire ? 
Les coups mortels assénés par l'infâme parvenu qui domina l'Europe pendant trop d'années à cette ville unique et à sa culture reste aujourd'hui tolérée, voire digérée. Prenons l'exemple du démantèlement des deux lions avec le doge qui surmontaient les grandes fenêtres d'apparat du Palais ducal. Il fallut attendre 1896 pour que l'Etat Italien, à la demande expresse du roi, commande au sculpteur Giovanni Bottasso, le grand groupe représentant le Doge Gritti agenouillé devant le lion de Saint Marc, destiné à remplir le vide laissé au-dessus de la fenêtre en ogive qui donne sur la Piazzetta. Regardez bien, l'autre grande fenêtre, celle sur le Bassin de Saint Marc demeure vide, comme une cicatrice rappelant aux passagers des paquebots qui passent chaque jour devant la piazza les tortures infligées à la Sérénissime par un monarque parvenu et vaniteux. Tant qu'un lion n'y sera pas remis (aux français de le faire et ce serait en projet), il faut comprendre que les authentiques fils de Venise gardent un certain resentiment vis à vis de notre pays ! comme le souligne Sergio Dall'Omo dans un article du Gazzettino (initulé assez durement "Napoleone, l'ignavia e la vergogna", c'est à dire "Napoléon, la lâcheté et la honte"...). Il termine son papier en disant " tant que restera vide ce trou au-dessus de la grande baie ogivale sur le bassin, il y aura au moins "un" vénitien pour crier honte à napoléon !").
Mais s'il n'y avait que cela... Et les chevaux de la basilique démantelés pour orner l'arc de triomphe des Tuileries, les tableaux, dont le grand Véronèse volé au couvent de San Giorgio, devenu aujourd'hui une des pièces maîtresses des coillections d'art italien du Louvre, les ornements sacerdotaux des églises et des couvents, l'or et l'argenterie des familles patriciennes, leurs bijoux, etc... Un pillage en règle qui dura tout au long de l'administration française et qui explique pourquoi bon nombre de patriciens et de religieux accueillirent avec un soupir de soulagement l'annonce de la domination autrichienne. Eux au moins ne pillèrent pas. Peut-être parce qu'il n'y avait plus grand chose à piller. Mais les Habsbourg n'ont jamais été des barbares corses parvenus...
Une dernière chose avant de clore le triste chapitre de l'occupation française. Je suis vénitien. Le vénitien a pour ennemi héréditaire le gênois. Napoléon était corse. La Corse était gênoise d'origine, de pensée et d'idées. Gênes était donc l'ennemie jurée de Venise. Indirectement, les actes de Napoléon, sa gestion, ses décisions, tout déborde de cette haine profonde du gênois pour la Sérénissime. Mais, les siècles passant, on commence à comprendre ce que fut vraiment ce tyran, un habile politicien, certainement un fin tacticien, mais rien d'autre après tout qu'un voleur d'idées, un chef prétentieux et mégalomane, un parvenu pilleur et escroc, qui sut avant tout enrichir sa famille et ne s'encombra jamais d'aberrations ni de contradictions sous le prétexte de servir la France... Un menteur, un voleur. Adultère, mauvais joueur qui ruina Venise comme il ruina la France et les français. Bref un usurpateur à trois sous qui ne mérite pas de dormir aux Invalides.

Il est à la mode aujourd'hui de demander pardon à ceux que l'on a trahi ou fait souffrir. Cette attitude hypocrite dépasse souvent le ridicule. Il serait bon pourtant, pour effacer les tristes souvenir du 19 janvier 1806, que la France rende à Venise certaines pièces emblématiques comme on lui fit rendre le quadrige qui a retrouvé sa place depuis le règne de Louis XVIII dans la basilique. Je pense au Veronese du Louvre qui serait mieux dans la grande salle de San Giorgio qu'à Paris ! Mais c'est une autre histoire. Nous réparons du mieux que nous pouvons par les nombreuses initiatives des différents comités qui s'acharnent depuis des années à la sauvegarde de Venise. Œuvres d'art, monuments, bâtiments privés, la France contribue beaucoup. Cela ne fait hélas pas oublier l'Attila des temps modernes ! 

Illustrations :
1- "Napoléon 1er préside la régate sur le grand canal, 2 décembre 1807" par Giuseppe Borsato, Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.
2- "Napoléon 1er roi d'Italie" par Andrea Appiani, Ile d'Aix, Musée Napoléonien.
3- Caricature de Nnapoléon d'après une gravure russe, 1807 par George Cruikshank

La Pescheria


Lorsque j'habitais Calle dell'Aseo, dans cette maison dont la façade est toute en brique sculptée, je me rendais souvent au marché de poisson du Rialto. Les étals de légumes du Rio Terrà San Leonardo me fournissaient en fruits et en légumes frais débarqués de San Erasmo, l'île maraîchère de la lagune, mais j'aimais me promener au milieu des nombreux bancs du marché du Rialto. Aujourd'hui encore, tout est pareil et bien que la Municipalité, pour répondre aux normes européennes, envisage bientôt de changer les comptoirs, le marché reste tel qu'il fut il y a vingt ans, déjà le même qu'au début du siècle.

Si vous prenez le traghetto au pied du palazzo Sagredo, à Cannareggio, vous débarquez au pied du marché , à deux pas du pont du Rialto. La Pescheria est l’une des composantes essentielles du marché principal de Venise. Cette halle gothique abrite depuis des siècles de nombreux poissonniers et c'est un véritable régal pour les yeux. 

Une promenade au marché ne pourra que vous ouvrir l'appétit et vous donnera envie de mijoter de bons petits plats... C'est bien pour ça d'ailleurs que je recommande à tout le monde de louer un appartement plutôt que d'aller à l'hôtel. Le plus souvent la dépense sera la même voire inférieure et le plaisir unique...

Il faut s’y rendre le matin tôt, et observer l’animation de ce lieu magique. Faisons la promenade en compagnie du photographe Barry Rau qui est l’auteur des magnifiques photos en noir et blanc que je présente ici (droits réservés).
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Ah! la Pescheria... On peut trouver là toutes les variétés de coquillages et de poissons de la lagune, de l’Adriatique et, de nos jours, du monde entier : Pêchés dans la mer toute proche, moules, calamars, poulpes, scampi, canocchie (cigales de mer).  

Vous verrez aussi de l'espadon dont la grande aiguille est souvent fièrement dressée sur l'étal, du thon, des anguilles, des anchois frais et des sardines, de magnifiques crabes et de belles écrevisses aussi. J'en ai l'eau à la bouche. De quoi me décider à vous donner quelques recettes typiques réalisables même en dehors de la lagune, avec de la bonne polenta !

Que diriez-vous d'un risotto al nero ce surprenant plat royal avec sa couleur noire profonde, obtenue grâce aux poches d'encre fraîches des petites seiches ? 

En automne il faut goûter les très recherchées moeche, ces petits crabes mous récoltés durant quelques jours seulement pendant leur mue et frits, entiers et vivants, en beignets. Le goût et la rareté rappellent nos pibales médocaines (que les puristes des deux bords me pardonnent !). 

Magnifiques, les poissons sont parfaits simplement grillés (un régal avec un pesto de roquette ou de basilic et persil citronné, par exemple) ou cuits à la vapeur avec de l'ail ou du fenouil. A ce propos, j'ai le souvenir d'un plat de poisson à la vapeur cuit avec du fenouil, des noix, de la pancetta et de l'ail simplement recouvert d'une sauce faite de mascarpone, de fenouil et de câpres fraîches. Sublime ! 

Tonn'aglio alla veneziana. 
(La photo de l'espadon est de Edda du Campiello. Qu'ils soient tous les deux remerciés) 

Cette recette très simple est aujourd'hui souvent reprise dans des restaurants elle nécessite un poisson très frais et doit être servie dès la fin de la cuisson. C'est une merveille. pour l'accompagner, deux solutions, des losanges de polenta grillés dans la même poêle pour les imbiber du parfum de la sauce aillée ou de la polenta en purée cuite avec une gousse d'ail au lait. On peut aussi servir une fricassée de légumes verts et du riz blanc aillé.
  • Il vous faut de beaux filets de thon si possible tranchés sur les flancs (ils ressemblent en taille et en couleur à des morceaux de bavette), du vinaigre balsamique, 4 gros oignons rouges, 1 bonne gousse d'ail, du basilic frais ou à défaut de la ciboulette et du persil frais , de l'huile d'olive, sel et poivre. 
  • Pelez les oignons et les hachez finement. Faites les blondir à l'huile dans une sauteuse. Ils doivent être à peine croustillants et ne pas trop foncer. Les sortir du feu.
  • Poêlez les filets de thon de chaque côté dans un fond d'huile ou mieux sans graisse. Réservez au chaud. Déglacez la poêle avec le vinaigre balsamique
  • Pelez et hachez les gousses d'ail, les herbes et faire cuire dans le vinaigre en veillant bien à ne pas caraméliser la sauce et l'ail. Remettre le thon dans la poêle et ajoutez les oignons frits.
  •  Salez et poivrez. Servez immédiatement avec de la polenta ou du riz très chaud. 
 Une cuisinière vénitienne que je connais ajoute des morceaux de crustacés et leur jus à la poêlée d'ail. Je n'ai encore jamais essayé.
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Le vin que je recommande n'est pas vénitien, mais sarde, c'est un extraordinaire vin blanc que Mister Parker classe parmi les meilleurs de la Pénisule. Per una volta, je suis d'accord avec lui ! Il s'agit d'un Vermentino Costamolino d'Argiolas 2004. Ce délicieux vin de Sardaigne, que l'on trouve aux environs de 8 euros, a une saveur très particulière pas du tout "aseptisée" pour le goût international) qui se marie aussi bien avec les pâtes qu'avec un plat comme mon tonn'aglio
Vous sentirez un goût de noisettes et de fruits, voire de fleurs qui, mélangé aux humeurs assez fortes du tonn'aglio se transformera en fruits d'été. Hum, je ne saurai décrire le plaisir que nous avons eu à le déguster avec ce plat ! Essayez par vous-même ! Je n'ai aucune action dans la maison !

Carnevale di Venezia 2006


Comme je vous l'avais annoncé cette année le Carnaval aura lieu du 17 au 28 février.Le thème sera certainement sur la Chine, l'Orient et le théâtre mais rien n'est encore (à ma connaissance) officiel. je vous tiendrais informé. Plusieurs associations organisent des séjours pendant cette période mais il faut savoir que tout est pratiquement plein, voyages en groupe, voyages associatifs, séjours genre FRAM ou ACIT...
Si vous voulez être décemment logés, préparez votre voyage de 2007 ! Je suis bien entendu toujours à la disposition de ceux qui voudraient concocter un séjour sur mesure pour 2006 (sauf la période du carnaval déjà complète donc) et pour 2007.

La Description de San Marco par Michel Butor

La description de San Marco par Michel Butor ..."Ah ! La gondola, gondola ! - Oh ! - Grazie ! - Il faut absolument que je lui rapporte un très joli cadeau de Venise ; pensez-vous qu’un collier comme celui-ci lui ferait plaisir ? Mais oui, c’est lui ! C’est bien lui ! Décidément, on rencontre tout le monde ici ! Garçon ! Garçon ! Cameriere ! Un peu de glace s’il vous plaît ! - Oh ! - Et vous, où êtes-vous logés ? Vous n’avez pas eu trop de difficultés ?"...

Il y avait à Bordeaux une grande librairie aujourd'hui disparue, dans une petite rue du centre. Des coins et des recoins regorgeaient de livres anciens, parfois rares souvent épuisés. J'avais quinze ans, je préférai ces rayons éloignés à ceux du rez-de-chaussée où s'étalaient les nouveautés. Je n'avais pas encore idée combien Venise serait dispensatrice d'un fluide vital qui n'a pas cessé depuis de m'alimenter et me permet de vivre. Or un jour, parmi les livres d'occasion présentés sur une table, je remarquais un ouvrage peu épais, d'un format assez inhabituel, dans la collection blanche de Gallimard. Il était recouvert de ce papier cristal qui enveloppe aujourd'hui encore tous les brochés de ma bibliothèque et que j'ai de plus en plus de mal à me procurer. L'auteur : Michel Butor, le titre : Description de San Marco. Pour ma plus grande joie et aussi pour mon malheur, je l'ouvris... Je fus soudain plongé dans un univers sonore incroyable et les mots très vite firent place à une musique inconnue, faite de tous les sons qui peuvent assaillir le voyageur quand il fait étape place Saint-Marc, un matin d'été, devant la basilique. Cette juxtaposition de bruits, de paroles, de notes musicales, elle transparait incroyablement dans le texte de Butor. La présentation même du livre évoque cette sonorisation du texte et provoque une lecture à deux temps : la description scientifique de la basilique enrichie des commentaires de l'auteur, visiteur esthète et curieux, et le fonds sonore, vivant, parfois trépidant, qui est rendu par un agglomérat de paroles qui s'enchevêtrent et forment un bruit de fonds. 

Le livre refermé, j'avais vraiment l'impression de revenir d'une promenade à Venise. L'été qui suivit, mes parents, en route pour Istanbul, nous y emmenèrent. Ce fut un choc tel que je suis convaincu aujourd'hui d'en avoir été transformé tout entier. Plus rien dans ma vie depuis lors n'a eu le même goût. Toutes les expériences de mon adolescence, les découvertes, les victoires comme les défaites, je les ai ressenti, assimilé, digéré à travers ce prisme-là que le texte de Butor a mis à jour en moi. Délicieux poison instillé par des mots qu'autrefois je savais par cœur... Rien, de ce que j'ai pu lire depuis sur Venise (comme sur San Marco) ne m'a paru aussi vivant, aussi fort, aussi vrai et bouleversant que le beau texte de Michel Butor. N'en déplaise à ceux qui railleront mon lyrisme, je ne serai pas ce que je suis sans ce livre.

J'avais quinze ans à peine et déjà Venise m'assaillait. Ce n'était pas le hasard auquel je ne crois guère. On m'expliqua bientôt que mes ancêtres étaient vénitiens et que ceux de ma race depuis les origines y étaient attachés. Marchands, marins, soldats ? Ils s'installèrent à Constantinople et de vénitiens devinrent italiens au XIXe siècle. Pour les différencier des cousins de Rome ou de Florence, ne lisaient on pas "di Venezia" dans les vieux documents administratifs de la Sublime Porte pour désigner mes descendants directs parmi mes aïeux.
Voilà peut-être un explication rationnelle de cet émoi lorsque pour la première fois, tout rempli encore de cette lecture, je posais le pied sur le sol de Venise, emplissant mes poumons d'un air que chaque fibre de mon corps reconnaissait. J'ai ressenti cela aussi mais avec moins d'acuité à Istanbul comme à Rhodes, à Corfou, à Capri... Partout où les miens ont vécu... Mystère du sang, mystère de la mémoire d'un temps que je n'ai pas connu mais dont je suis pourtant imbibé... De cet ouvrage je ne puis rien dire d'autre. J'ai découvert un texte de Dominique Hasselmann qui en donne une exégèse affinée comme je n'aurai jamais pu en produire. Il met en avant cette description musicale se fondant parmi les mots des pierres et des oeuvres de ce lieu magique. L'ouvrage n'est-il pas dédié à Igor Stravinsky ?

Jeux d'hiver sur la Piazza


Il neigeait souvent et beaucoup à Venise l'hiver jusque dans les années 60. En cinq ans de vie vénitienne, j'ai connu trois hivers très rigoureux où la neige recouvrit tout pendant une bonne semaine. Rien à voir cependant avec les froids quasi-sibériens racontés par les chroniques de l'ancien temps ou ces frimas que Bellotto ou Guardi ont montré dans certains de leurs tableaux. celui par exemple où l'on voit des tas de gens en train de glisser et patiner sur la lagune entre les Fondamente Nuove et le cimetière de San Michele. 

La lagune était entièrement prise par les glaces et il fallait briser l'épaisse couche dans laquelle les bateaux étaient pris si on voulait tenter d'avancer sur les canaux à l'intérieur de la ville. Souvent un épais brouillard comme encore de nos jours s'emparait de la ville la rendant encore plus magique et mystérieuse. Autrefois, il y avait le Codega. C'était le nom des lanternes et de ceux qui les portaient. Les rues n'étant pas éclairées, on louait les services de porteurs de lanternes qui vous guidaient de chez vous au théâtre, à l'église ou vers la Piazza, vous évitant de tomber à l'eau ou de faire de mauvaises rencontres. Parfois, certains de ces faquins étaient payés pour vous égarer ou vous mener dans un coin coupe-gorge où effectivement vous l'aviez tranchée...
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Il fallu attendre 1732 pour que 835 réverbères, "i ferrai", soient installés. Ce qui mit fin à la corporation des porteurs de lanterne. Avant de sombrer dans l'oubli, ils essayèrent de résister, notamment en sabotant ces réverbères publics. En 1796, il y avait 1954 réverbères. Ils furent électrifiés longtemps après l'unification de l'Italie, en 1887 seulement.
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Mais revenons à la neige et au brouillard. En février 1981, ma mère était venue pour le Carnaval. Elle logeait au Concordia, le seul hôtel qui a des fenêtres sur la Piazza. Il neigeait dru. La Piazza était blanche et les masques vêtus de noir qui déambulaient renforçaient cette impression magique. Soudain le brouillard s'est mis à tomber. Il devait être 18 heures ou 19 heures. Il faisait très froid. Je l'avais accompagné jusqu'à sa chambre en attendant le dîner. La vue de sa fenêtre était superbe. 

Soudain tout s'est éteint. Les lampes de la chambre, les réverbères, la place, les vitrines, les boutiques. Une panne générale sur toute la ville. C'était une sensation extraordinaire. Le blanc de la neige, la brume qui répandait dans l'air comme des reflets de l'eau, la lune qui essayait de percer de ses rayons cette couche cotonneuse et le silence. Un silence incroyablement plein. Après la stupeur des premiers moments, on commença à voir des lampes-torche, des faisceaux de lumière ça et là dans le vide immense de la nuit, vers le Palais des Doges et la Marciana. Je ne sais plus combien de temps cela a duré. Nous sommes sortis, évidemment. Les gens étaient dans les rues, certains commerçants fermaient en hâte leur magasin. On entendait de loin en loin des cloches et les cornes de brume. Des injures aussi, de gens qui se bousculaient ou glissaient. 

Beaucoup de rires et de chuchotements aussi comme dans une gigantesque partie de cache-cache. C'est je crois le meilleur souvenir de son séjour qu'avait gardé ma mère. Le lendemain, la neige avait commencé de fondre. Il n'y avait plus de brouillard. L'électricité était revenue. La magie restait et le souvenir d'un rêve comme on en a souvent à Venise. Le carnaval commençait après ce somptueux préambule improvisé.



"Io non voglio più" leur dit Napoléon...

"Ce ne fut pas notre armée qui traversa réellement la mer, ce fut le siècle; il enjamba la lagune, et vint s'installer dans le fauteuil des doges, avec Napoléon pour commissaire"... Cette belle phrase de Chateaubriand résume et explique en quelques mots la chute de Venise. "Io non voglio più" dit Napoléon aux ambassadeurs de la Sérénissime, venus entamer des pourparlers. Venise était pourtant un exemple de démocratie (toute relative certes) mais elle aurait pu ssurvivre aux tempêtes que fit naître la révolution française... Elle n'était déjà plus que l'ombre d'elle même. Mais quelle ombre rayonnante.

Que serait-elle devenue si Napoléon l'avait laissée autonome avec ses antiques lois et sa marine ? Elle aurait était bien utile comme en 1797 où elle repoussa les turcs redevenus prétentieusement agressifs et ambitieux pour les marches de l'Europe (comme les russes, cela leur reprend parfois mais toujours à leurs dépéns). 
-Elle serait restée cette cité touristique qu'elle était déjà depuis presque deux cents ans. 
-Elle serait devenue la banque de l'Europe, le refuge des émigrés et des banqueroutiers. 
-Une certaine tolérance aurait permis à ses éditeurs de publier des ouvrages interdits ailleurs. 
-L’Autriche se serait parfois rapprochée d'elle, d'autres fois,menaçante, elle lui aurait tourné le dos. 
-A défaut d'armée terrestre, sa marine et surtout son or, auraient servi indifféremment le camp des monarchies ou celui de la jeune République française... 
-Peut-être que le doge Manin aurait eu un successeur et peut-être aussi que le "corno" aujourd'hui encore serait porté dans une petite république où les traditions ne seraient pas qu'une comédie pour touristes... 

Mais ne rêvons pas. Venise n'est plus un État, c'est une simple ville qui a du mal à continuer à vivre avec les hordes de visiteurs, et cet immobilisme obligé, consenti, forcé qui la maintient dans le passé pour le ravissement de ses touristes. 
Partout ailleurs les villes ont un "quartier historique", à Venise on parlerait plutôt du "quartier moderne" avec Mestre la laide et dynamique. C'est là son dilemme pour notre plaisir, hélas.