La nouvelle imbécilité en vogue à Venise : les touristes en vélo !

© Corrado Claut -2017
Voici un billet d'humeur qu'il faut lire comme un communiqué de salut Public. Traduit du vénitien, son contenu pourrait prêter à rire si le sujet ne donnait envie de pleurer ! Les âmes sensibles et/ou piquées par le dard de la tolérance ou de la pitié sont priées de s'abstenir : 
 
"De nombreuses personnes s'en plaignent sur les réseaux sociaux et depuis quelques jours, nous sommes plusieurs à avoir constaté ce nouvel abus de la part de touristes ignares, les "barbares" : de plus en plus souvent des abrutis mal léchés pour la plupart se rendent dans le centre historique à bicyclette. cela pourrait être amusant si ces messieurs, certainement furieux d'être limités dans leurs coups de mollets par les trop nombreux ponts agressent presque à chaque fois les vénitiens venus poliment leur signaler qu'on ne peut circuler en vélo à Venise. Dernière réponse signalée sur Facebook par un monsieur effaré qui s'était approché d'un groupe de cyclistes occupés à se désaltérer à une fontaine sur le campo Santa Maria Formosa : "C'est marqué où ?" et de poursuivre leur excursion en vélo... Ce n'est écrit nulle part, non, pauvre imbécile. Juste dans la tête des visiteurs qui ont du bon sens, regardent autour d'eux et savent que la moindre des corrections est de respecter les usages des lieux que l'on visite. Certainement pas dans le cerveau de ce pauvre imbécile qui aurait mieux fait de rester dans sa banlieue à regarder le Tour de France ou d'Italie. 

Faudra-t-il mettre partout à l'entrée de la ville "interdit aux vélos et à tous les engins à deux, trois ou quatre roues ?". Et pourquoi pas un panneau "interdit aux imbéciles et autres malotrus" (cela diminuerait au moins de 90% le nombre de visiteurs annuels)... Faut-il poster des policiers et des vigiles partout ? faut-il armer les policiers municipaux comme le souhaite le nouveau maire pour être sur que, sous la menace de leur arme, ils fassent obtempérer les touristes qui viennent laver le derrière de leur chérubin sur la Piazza ou pissent dans les corbeilles disposées le long des Schiavoni, mettre en garde à vue tous ceux qui bivouaquent sur les ponts et autour de San Marco comme une armée de Huns avant la bataille, et qui laissent la plupart du temps derrière eux papiers gras et canettes, fusiller sur le champs ceux qui se mettent quasiment à poils et sont rarement les plus agréables à regarder ? Et en plus cette espèce très répandue a tendance désormais à mordre et à agresser les fonctionnaires qui tentent héroïquement de faire respecter la loi et les convenances."

Est-ce encore politiquement correct que de se plaindre de tous ces abrutis qui ne voient rien de Venise et feraient mieux de la regarder à la télévision. Ils la souilleraient moins. De loin, ce seront toujours des imbéciles, mais à distance, leur bêtise et leur mauvaise éducation ne pourront pas nous nuire ! Et si on leur offrait une gondole en plastique qui s'illumine (elle ferait drôlement jolie sur la télé avec le napperon en dentelle au point de Burano en nylon véritable), un masque de rhodoïd couvert de pampilles et de plumes affriolantes (ils adorent ça se travestir, les imbéciles) et un urinoir en verre de Murano ( du garanti 100% chinois) pour les consoler de ne plus être autorisés à se rendre dans la cité des doges ? Ils auront toujours la possibilité de s'offrir une croisière Costa en Low Cost, des fois qu'un (ou plusieurs...) de ces mastodontes rencontre un iceberg, de gros contingents d'imbéciles iraient voir les poissons de près, pour le plus grand bonheur de Venise ! On peut rêver, non ? Et rire de toute cette bêtise qui envahit la Sérénissime ! Cela aide à ne pas pleurer de rage..." 



© Corrado Claut - 2016

Billet de Corrado Claut et commentaires sur Facebook, en date du 30/08/2015 en cliquant :  ICI

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L'âme des autres

 "Il y a des personnes qui sont dans le monde comme l'âme des autres."  Cette belle maxime de Leibnitz nous rappelle combien ces flammes errantes que sont les belles ames peuvent à tout moment mettre le feu en nous et préservent l'humain de sombrer dans le désespoir ou la barbarie. Les cyniques n'aiment pas les belles âmes. Est-ce de cela qu'est mort Mario Stefani, le poète vénitien déjà cité par Tramezzinimag il y a quelques semaines et sur lequel nous reviendrons souvent dans les prochaines semaines ?


Mi canta ancora nel cuore
la bella favola di Venezia
la bella elegia che non ha occhi per piangere

via via da questa città dove lacqua cresce
città che muori mia Venezia
le sirene annunciano come un bombardamento
angosce e morte

Elle chante encore dans mon cœur
La jolie fable de Venise
La belle élégie qui ne peut verser une larme
Partir loin de cette ville où l'eau ne fait que monter
Ma cité qui meure Toi Venise 
Les sirènes qui retentissent comme pour un bombardement
Angoisse et mort
Rempli de désillusions et de regrets, ces vers font l'éloge d'une cité moribonde, vouée à disparaître, celle chantée par Diego Valeri et Aldo Palazzeschi, celle de De Pisis et de Ferruzzi, "la jolie fable de Venise... Triste souvenir pour le poète dont le cœur est encore tout rempli des images d'antan. L'acqua alta fait plus que submerger les endroits les plus bas de la ville, elle inonde de désespoir l'inconditionnel de Venise qui a grandi en elle et la voit peu à peu se déliter. Comme l'explique Flavio Cogo, dans son excellent ouvrage, Mario stefani e Venezia. Cronache di un grande amore, (non encore traduit en français) publié en 2013, les grandes eaux sont chez Mario Stefani,symbole de la mort qui s'oppose à ce qu'il y a de vital et de naturel dans le flux et le reflux de la marée pareil au sang qui court dans nos veines. Ce phénomène préoccupant tant il se répète de plus en plus et dans des proportions parfois alarmantes depuis la fameuse inondation de 1966, est associée dans les vers du poète de San Giacomo dell'Orio, au chant lugubre des sirènes qui rappelle les bombardements.  

Cela pourra en surprendre certains, mais derrière d'image rieuse du carnaval et des cortèges aquatiques avec un doge de pacotille pour fasciner le public, il y a dans le cœur de certains vénitiens, beaucoup d'amertume et de chagrin. Ils l'expriment tous d'une manière différente, en italien ou en dialecte et c'est véritablement une souffrance. Depuis plus de trente ans, poètes et écrivains, peintres et musiciens, natifs de Venise ou vénitiens d'adoption, tous crient leur désarroi. Les prédictions les plus sombres, les chants de requiem ou les invocations désespérées pour qu'un miracle surgisse et sauve la sérénissime, des menaces de la nature, des exactions de l'homme mais aussi la sauve d'elle-même, de ce qu'elle est devenue et des dangers nouveaux qui se font jour. 

Stefani était radical, d'autres artistes sont ou ont été communistes, socialistes, chrétiens engagés ; quelques uns, plus rares sont proches de l'ex-MSI, néo-fasciste aujourd'hui représentée par sa frange la plus droitière regroupée dans la Ligue du Nord.Quelque soit leur sensibilité politique, tous ont en commun l'amour de leur patrie, la volonté de faire changer les choses pour que Venise survive ; pour qu'elle se développe face aux enjeux modernes. On ne construit pas des maisons ni des routes avec des poèmes, ils ne créent des emplois ni ne contribuent à augmenter la population pas plus qu'à la rajeunir (2) mais par leurs mots, les poètes contribuent à faire prendre conscience de l'extrême gravité d'une situation qui devient chaque jour, de moins en moins supportable. 

On sourira sûrement à ces cris d'amour lancés de partout par les Fous de Venise, qu'ils soient sur place ou exilés loin d'elle ; et après ? Est-ce que la mort annoncée de la ville intéresse vraiment notre époque qui ne se conçoit plus qu'en termes de globalisation, de mondialisation ? Che se ne frega (1) de ces quelques milliers de pauvres vénitiens obligés de quitter la maison de leurs pères pour s'entasser dans des logements sociaux du côté de Marghera ? un parc d'attraction qui risque de sombrer sous la mer ? De superbes images pour les journaux télévisés, quelques secondes d'émotion habilement amenées par la voix de circonstance du présentateur, un plateau d'experts peut-être, la une des journaux pendant deux ou trois jours, puis la planète se remettra à tourner. Les tour-opérateurs, les croisiéristes (combien ces nouveaux mots sont laids) referont leurs programmes : on viendra sur les lieux avec des bateaux à fond transparent, voir en sous-marin pour admirer - photographier - les vestiges de la cité enfouie. Une mine d'or finalement. Sur la terra ferma ou peut-être sur une île épargnée par les flots, on visitera la réserve où vivront quelques centaines de vénitiens, avec leur drôle de dialecte, leur verroterie et leurs superstitions. Plusieurs fois par jour, des gros bateaux débarqueront des flots de touristes amusés qui se prendront en photo avec les indigènes à l'aide de leurs perches à selfie... C'est peut-être l'intuition de ce cauchemar qui désespéra Mario Stefani au point qu'il fut retrouvé pendu dans sa maison, au-dessus de la trattoria al Ponte, tout près de la Zucca, à San Giacomo dall'Orio (2)... 



(1)  : Qui s'en soucie
(2) : Selon les derniers chiffres publiés par l'Anagrafe de Venise (Etat Civil), il y a désormais 9,3 personnes de plus de 60 ans pour 1 jeune de moins de 20 ans
(3) : Comment se fait l'histoire... Stefani habitait dans le même immeuble qu'un célèbre universitaire vénitien, Padoan, situé juste à côté du pont et non pas dans le palais sur la façade duquel on a apposé la plaque commémorative inaugurée par Cacciari. Un des copropriétaires de l'immeuble où vivait le poète (au-dessus de la trattoria del Ponte) ayant refusé son autorisation en dépit de nombreuses tractations. Il a donc fallu trouver un autre endroit. C'est pour cela que la plaque ne mentionne pas l'immeuble.


I Corrieri Veneti et le peintre Pordenone

 

Vasari qui n'a pas écrit que des vérités, raconte que ce tableau de Pordenone qui orne l'autel de la Confrérie des Corrieri veneti à San Zuane fut en réalité une commande de plusieurs familles patriciennes comme pour forcer Le Titien, absent de Venise en dépit des commandes qui lui auraient été faites et qui restaient en chantier, à reprendre le collier... En vérité, le tableau a bien été réalisé en 1535 suite à la commande de la Confrérie dont les membres souhaitaient que la chapelle soir ornée d'un retable consacré à leur saints patrons, Sainte CatherineSaint Sébastien et Saint Roch. Cette commande nous permet d'admirer cette manière particulière du peintre, la complexité des poses choisies, un peu ampoulées et convenues qui sont la marque de cet artiste et répondent bien aux goûts de l'époque.

I Corrieri Veneti, où quand Venise inventa la poste



"La lettre que j'ai envoyé à mon oncle installé depuis quelques mois à Rome a mis tellement peu de temps à lui parvenir que sa réponse, arrivée en trois jours, a vraiment surpris tout le monde. C'était un peu comme l'avoir croisé sur le campo s'en allant vaquer à ses nobles fonctions de magistrat exécuteur contre le blasphème avec Angelo Legrenzi, son secrétaire et recevoir de sa bouche les réponses à mes questions. Notre service de courrier est le plus efficace du monde et démontre, s'il en était besoin, la grandeur de notre administration et la sagesse du Sénat. Je suis fier d'être fils de la Sérénissime et aussi vrai que Christ est notre roi tout-puissant pour l'éternité, Venise est ma patrie chérie". Ainsi s'exprimait (la traduction est moderne et trahit sans doute un peu l'esprit de son auteur) dans ses mémoires, jamais achevées ni publiées, N.H. Carlo Agostino Ruzzini, futur Procurator de Saint-Marc, fils de Carlo Ruzzini, lui-même procurateur puis brillant diplomate, et futur doge. Le seul que la famille ait donné à la République. 
Carlo Ruzzini procurateur, ambassadeur puis doge de Venise
Carlo Agostino écrivit pendant de longues années à son oncle (sa mère et sa tante étaient sœurs), qui était aussi son parrain. Ces lettres ont fait l'objet d'une publication au début du XIXe siècle. Comme le père de Carlo Agostino, N.H. Alvise Pisani fut membre de cette magistrature née de la Sainte Inquisition (dont l'objectif était de maintenir Venise dans le respect de la Sainte Religion et de prévenir tous les égarements qui pourraient asservir l'esprit des populations dixit le Frère Tommaso Maria Gennari, inquisiteur). puis deviendra doge quelques années après son séjour à Rome, succédant à son beau-frère mort en 1735.
I Corrieri Veneti, dits di Roma, une institution aussi célèbre que les postes des futurs princes Tour et Taxis, famille qui inventa la poste moderne avec un système efficace d'estafettes protégés au fur et à mesure de l'amélioration des routes par des conventions internationales qui n'avaient rien à envier à nos traités modernes. Le prince possédait d'ailleurs un palais à Venise dont le fondaco servait de dépôt postal. Déjà, sous la Rome impériale, le courrier était acheminé d'une manière incroyablement rapide et il fallut l'arrivée des barbares pour que cette organisation s'interrompe, comme furent interrompus les aménagements et l'entretien des routes et des relais. C'est à Venise que s'établit la première administration postale des temps modernes, en 1160 exactement. 
Les Archives de la République possèdent de nombreux agréments, contrats et traités qui permirent le déploiement du système d'acheminement des correspondances dÉtat à État aussi rapidement que les moyens de locomotion le permettaient. A la fin du XVe siècle, la régularité et les délais furent règlementés afin de proposer un service performant et concurrentiel. Il ne faut jamais oublier pour comprendre Venise de comparer l'esprit de ses élites à celui des anglais de la City au XIXe siècle ou des financiers de New York à notre époque. La rapidité des échanges favorise le commerce. C'est ainsi que s'érigea en 1489, une corporation professionnelle avec sa mariegola et sa scuola qui perdura jusqu'à l'invasion française et le saccage des institutions de la République par le corse. Lors de la fondation de la scuola, le métier était exercé par quarante personnes et la charge était héréditaire. 
Ces courriers acheminaient le courrier dans des lieux aussi éloignés que Bruges, Londres, Gênes, Barcelone et valence. La liste des destinations desservies est impressionnante. On la trouve dans un ouvrage de Marin Sanudo comme dans le Coronelli, ce fameux guide des étrangers à Venise, publié pour la première fois au milieu du XVIIe siècle, qui en cite près de 150 à travers l'Europe.
Installée tout d'abord dans la contrada San Cassiano au Rialto, où étaient aussi les bureaux postaux de Portogruaro, (ceux des différentes nations étaient regroupés Riva del Carbon), elle fut déplacée près de San Moïse, Corte Barozzi en 1775, quand le Sénat décida, pour des raisons financières - la crise économique faisait rage - de nationaliser le Courrier. Le bâtiment, transformé en résidence-hôtel, existe encore. En 1541, une délégation de marchands vénitiens vint se plaindre de la lenteur du courrier. Il fallait vingt jours pour qu'une lettre parvienne à Rome... Il fut ainsi décidé d'instaurer un acheminement hebdomadaire, avec garantie de délais. Le prix fut établi selon le poids. Les missives concernant les services diplomatiques et la correspondance avec le Saint-Siège étaient en Franchise et pouvaient bénéficier d'une expédition plus rapide. L'invention de la valise diplomatique en quelque sorte... Les jours de levée furent établis et publiés, et le courrier délivré à heures régulières certains jours de la semaine selon la provenance dans les bureaux postaux. Une livraison à domicile pouvait être effectuée à Venise moyennant un supplément. 

La Scuola, peu connue, disposait d'une chapelle dans l'église San Giovanni elemosinario, surnommée San Zuanepar les vénitiens, église peu connue située au Rialto, et qui était une des églises dogales depuis les temps les plus reculés. L'autel de cette chapelle est ornée d'un retable de Pordenone, représentant la sainte patronne de Corrieri, Sainte Catherine entourée par Saint Sébastien et Saint Roch qu'on peut toujours voir à sa place d'origine, après restauration de l'église qui eut à subir bien des vicissitudes.
Curiosité retrouvée dans les archives de cette famille Ruzzini dont le nom n'est plus aujourd'hui qu'assimilé à un hôtel installé dans un de ses palais - dont TraMeZziniMag vous contera l'histoire mystérieuse - l'un des chefs de service des Postes vénitiennes qui furent maintenues dans leur organisation par les autrichiens jusqu'en 1806, se nommait Agostino Ruzzini (la famille, venue de Constantinople en 1120 à la suite du rapatriement des ressortissants vénitiens décidé par le doge Domenico Michiel), n'apparait dans le Livre d'Or de la République qu'en 1298). Le patronyme disparait définitivement en juin 1916 avec la mort lors de la bataille de Gorizia du dernier héritier mâle de la famille.

Mais oui, Venise est verte !

On entend souvent dire que Venise manque de verdure, que c'est un milieu urbain totalement minéral et cette évocation est d'autant plus prégnante quand le voyageur vient en été, lorsque les journées sont particulièrement chaudes et humides, comme ces dernières semaines.

S'il n'y a pas, en dehors de la promenade qui mène au quartier de sant'Elena, de longues avenues bordées d'arbres, la ville est remplie d'espaces verts qu'il faut savoir découvrir mais qui existent bel et bien. A commencer par les jardins de certains palais, les campi où ont été plantés des arbres, les jardins et parcs publics (des Giardini au parc Papadopoli en passant par les charmants jardins Savorgnan derrière la gare ou celui de Sant'Alvise, les cloîtres et les potagers des couvents, comme à Sant'Elena justement, à San Francesco della Vigna, à l'Ospedale, ou du côté de la Madonna dell'Orto, sans compter les potagers et les vergers - les vignes aussi - de la Giudecca... Une vue aérienne de la cité des doges montre pléthore d'espaces verts arborés. Hélas, la plupart des jardins sont privés et peu nombreux les espaces verts ouverts au public. Quant ils le sont, on est parfois déçu de se retrouver au milieu d'une sorte de prairie mal entretenue ombragée de grands arbres mal taillés. C'est qu'il n'y a pas à Venise cette tradition du jardin comme espace social public comme dans d'autres villes italiennes. Venise possède ses canaux et ses rii. Ce sont ces couloirs d'eau qui forment la plus naturelle aération de la ville. Branchies plutôt que poumons.
 
Beaucoup de palais ont eu leur jardin habillé au goût de chaque époque. Jardins de simples, roseraies, arboretums plantés d'essence précieuses et rares, dédales romantiques remplis de fabriques et autres folies, il y en avait pour tous les goûts. Beaucoup ont disparu mais parmi ceux qui subsistent, le visiteur émerveillé découvre une toute autre image de Venise, bucolique et charmante. Fantasmés, certains de ces jardins ont abrité bien des évènements, comme le parc de l'ancienne ambassade de France où furent organisés de magnifiques spectacles de son et de lumière sous l'égide de Vivaldi (à l'occasion du mariage du dauphin fils de louis XV par exemple). D'autres élaborés de toute pièce par des aristocrates russes ou anglais, comme le jardin de Sir Anthony Eden, ancien Premier Ministre de sa Très Gracieuse Majesté, quasiment abandonné depuis le passage de son dernier occupant, le peintre Hundterwasser.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Pranzo di Ferragosto : la bande-annonce




Ce fut la surprise (agréable) de la 65e Mostra du Cinéma, vous en souvenez-vous ? Un film incroyable joyeux, paisible et tellement dans la tradition du cinéma italien, réalisé par Gianni Di Gregorio. En voici la bande-annonce. Si vous décidez de le visionner, surtout chers lecteurs, voyez-le dans sa version originale sous-titrée, mais pas dans l'épouvantable version doublée en français (pourtant au Canada) qui est une catastrophe comme, hélas, le plus souvent. Bon appétit ! 

"La canzone dei vecchi amanti" par Franco Battiato

La très belle version en italien de la chanson de Jacques Brel, qui s'échappait l'autre soir d'une fenêtre ouverte, dans une ruelle improbable de Canareggio, du côté de San Sebastiano, comme un retour en arrière... La voix de Franco Battiato résonnait sur les murs hauts et étroits ; les magnifiques paroles semblaient vouloir s'envoler et se répandre dans la ville endormie. Je remontais la rue à la recherche d'un peu de fraîcheur, porté par la musique. Soudain les cloches se sont mises à sonner, se répondant les unes aux autres, puis des mouettes lancèrent leur cri, un volet claqua, une mère appela son enfant qui ne répondait pas. Le vent se leva, doux et parfumé... Je venais de mettre mes pas dans les pas du garçon que j'étais trente ans plus tôt. Qui était le doux, le tendre, le merveilleux amour qui occupait mon cœur cette nuit-là, dans les années 80 ? Plusieurs noms me viennent aux lèvres en même temps qu'un sourire ému... Est-ce à cause de la musique qui accélère ma respiration, est-ce à cause du vent qui soudain s'est levé sur les Fondamente Nuove, mais j'ai comme des larmes dans les yeux ?... 

Exclusif : "I Figli della laguna", un film de Francesco de Robertis

La Venise authentique... Qu'est-ce que cela veut dire ? Une autre Venise que celle que s'entêtent à présenter les documentaires télévisés, avec San Marco, les pigeons et les gondoles. Une Sérénissime nascosta ? Depuis dix ans, TraMeZziniMag s'est attaché à présenter à ses lecteurs la Venise Mineure, celle du quotidien des vénitiens, avec leurs usages et leurs rites. "La Vita semplice" (ou "I Figli della laguna"), un film réalisé en 1946 présente cette Venise-là... 

Dans une cité des doges qui se dépeuple chaque jour davantage, que défigure les boutiques de faux Murano made in China et qu'envahissent chaque année plus de vingt-trois millions de visiteurs, s'attarder sur tout ce qui rappelle ce qu'elle fut des siècles durant est à la fois émouvant et roboratif. Il est hélas de plus en plus difficile d'imaginer ce qu'a pu être Venise quand chaque sestiere et chacune des îles avoisinantes grouillait de vie, les campi envahis par les enfants, les barques sans moteur, les marchés, les fêtes populaires. Cette Venise espiègle et bienveillante, où la joie de vivre et la solidarité affrontent l'esprit du monde moderne nourri de vitesse, d'ambition et d'esprit de lucre, où la poésie des jours est une perte de temps et d'argent, se révèle à nous au hasard des rencontres. Il suffit de se ver tôt et de prendre un café-croissant au comptoir de Rosa Salva, aux pieds du Colleone ou près de la Frezzaria, de s'attarder un soir dans une osteria en retrait des itinéraires touristiques, au fin fond de Cannaregio ou de Castello ou de traîner du côté du Campo Santi Apostoli ou de San Giacomo del'Orio, à Santa Marta ou Viale Garibaldi à l'heure de la passeggiata, pour en retrouver l'atmosphère bien vivante... 

Un ami vénitien m'a montré l'autre soir un petit bijou dont j'avais entendu parler sans jamais pouvoir le découvrir. Il s'agit d'un long-métrage (90'), réalisé en 1946 par le cinéaste pugliese Francesco de Robertis. Tourné entièrement à Venise, juste avant la chute de Mussolini, dans une période d'effervescence et d'initiative culturelle encouragée par la Repubblica Sociale Italiana, ce film sans prétention est un bonheur. Bel aperçu de la vie quotidienne dans la Venise de l'immédiat après-guerre quand l'Italie commençait à se détacher avec peine du fascisme et de la guerre, juste avant que le Plan Marshall transforme la vie et les mœurs. Du cinéma comme on l'aimait à l'époque, truffé de bons sentiments et de drôlerie. Squeri (le film a été en grande partie tourné au squero de San Trovaso) et squerarioli, gondoliers, gens du peuple toujours prompts à se régaler du spectacle de la rue et des canaux, toute un monde volubile et sympathique se présente au spectateur émerveillé, comme dans une comédie de Goldoni. En dépit des apparences tout finit par s'arranger et se termine dans la joie et la bonne humeur. Le tout avec de bons acteurs et un doublage très respectueux du dialecte vénitien. En voici un extrait régalez-vous : 

Lo spirito del Viaggiatore (2) : Rencontres : Interview à Michele Sammartini, par Alexandrine de Mun

Alexandrine de Mun porte un joli nom historique. Elle est française. Elle écrit. A vingt ans, elle est partie à Venise et y est restée. Depuis elle n'a cessé d'écrire et elle écrit bien. Curieuse et passionnée, elle sait transmettre à ses lecteurs la joie de ses découvertes et de ses rencontres. Son humour, sa culture, la simplicité avec laquelle elle énonce - et explique - les choses font de la lecture de ses pages une sorte de compagnonnage comme il s'en crée en voyage. Des rencontres imprévues, anodines qui pourtant peuvent parfois changer nos vies ou du moins l'idée que nous nous faisons de nos vies. Ce texte, paru sur le site de l'auteur, trouve naturellement sa place dans la collection "Lo Spirito del Viaggiatore" :

Venise est en fête et les touristes abondent dans les ruelles : c'est le premier dimanche de septembre, jour de la Regata storica

C'est un moment joyeux, coloré par le défilé des embarcations fastueuses qui glissent sur l'eau. L'air résonne du son des tambours et des acclamations du public massé sur les quais et les ponts. Les Vénitiens ouvrent leurs maisons à grands battants et la lumière de la fin d'été entre à flot par les fenêtres. Les invités se pressent dans les salons richement décorés de stucs: les tendres roses, verts, gris, bleus se marient aux reflets des cadres dorés où habitent d'austères personnalités. Le croisement de langues, de générations, de genres sont les caractéristiques de cette société éclectique qui prend ses racines dans l'histoire même de la Sérénissime, une ville de commerces culturels et économiques administrée avec rigueur et humanisme. 

C'est la deuxième fois que j'assiste à la Regata storica et la première était en 1977... dans ce palais même où, accoudée au balcon, je tombai sous le charme de mon futur mari ! Le Temps joue des tours...
Michele Sammartini est un Vénitien dune soixante d'années. Ses ancêtres sont arrivés avec les templiers de Saint Martin et se sont établis à Belluno pour descendre à Venise au début du siècle dernier. Nous ne nous connaissons que de nom. C'est un homme grand et mince, distingué et sympathique. Nous engageons une conversation sur la situation actuelle de Venise. Son regard d'expatrié sur sa ville natale m'intéresse particulièrement. Il me raconte comment, en 2009, il a décidé de partir :
      
 -  Par une belle journée d'été,  je lisais le journal dans mon jardin, au bord du Grand Canal.  Alors que des gondoles approchaient, le silence fut brisé par les gondoliers qui s'injuriaient à qui mieux mieux.  Il m'est apparu évident que si je restais un an de plus à Venise, je serais inéluctablement atteint d'Alzheimer et j'en aurais fini de vivre !  D'autant plus que je n'avais plus rien à faire ici, ayant abandonné l'agriculture depuis longtemps et porté à terme les importants travaux de restauration du palais familial. J'étais plongé dans mes réflexions,  quand un de mes chers amis arriva à l'improviste. Je lui lançais :
   -  Uberto, allons au Mozambique !
   -  Ah et c'est où exactement, le Mozambique?
   -  Je ne sais pas, près de l'Afrique du Sud, en tout cas très loin d'ici.
Et c'est ainsi que quelques jours plus tard, nous allions faire le tour du Mozambique. Depuis nous y sommes restés et chacun, dans sa partie, s'y est fortement investi. Entre-temps,  j'ai découvert d'autres pays comme l'Australie ou le Brésil, le désir de partir très loin me tenaillait déjà depuis longtemps. Mais, bien que l'Afrique m'ait toujours fasciné, je lavais toujours évitée par réaction à mon père qui souffrait du mal d'Afrique. Aujourd'hui,  j'y suis merveilleusement bien.  C'est un continent fait d'espaces, de silences et de cultures qui portent à la méditation et ménagent le temps.  Quand je reviens ici, je suis très vite fatigué par l'habitude qu'ont la majeure partie des gens, souvent des personnes qui ont reçu une éducation, de parler fort, de couper la parole, ils sont toujours frénétiques comme si la course contre la montre était un but en soi.  Au Mozambique, les gens sont polis et parlent chacun à leur tour, ils prennent leur temps! Un jour,  un ouvrier agricole auquel je demandais daller un peu plus vite,  me répondit : "Patrao, voce tens o relogio, eu tenho o tempo".[i]  On pourrait prendre mon départ pour une fuite, mais il ne s'agit pas de cela, bien au contraire ! Je peux faire mon métier d'agriculteur [ii] qui me passionne.  Je peux m'investir dans un pays qui a besoin de se développer et vraiment construire une activité agricole tout en  respectant ses habitants.  Pour te donner un exemple, dans le territoire de Xai-Xai [iii], en deux ans, j'ai creusé 45 kilomètres de canaux d'irrigation, ici en Italie,  pour en faire un mètre,  ça m'aurait pris six mois rien que pour demander les permis! Les contraintes administratives sont telles qu'il est impossible de faire son travail.
Il est vrai que Michele Sammartini est un entrepreneur non seulement respecté mais aussi aimé au Mozambique.  Ce qui n'est pas peu de chose dans un pays où le phénomène du land grabbing [iv] est dénoncé par la société civile pour les conséquences dramatiques infligées aux populations locales.
Les associations de tutelle, considèrent son cas comme un exemple d'investissement responsable.  En effet, Michele prend en compte l'impact de ses interventions sur la culture et les traditions locales,  il a instauré une dynamique vertueuse d'échanges au sein de sa machamba [v] :   il créé de l'emploi pour la population tout en lui permettant d'acquérir un savoir-faire à utiliser à son propre compte, pour un développement respectueux de la dimension rurale.
Je remarque que la façon d'être de Michele est en adéquation avec l'histoire vénitienne, il avance dans la lignée de ses ancêtres. Il développe ses affaires aux antipodes de chez lui avec le plus grand respect du pays qui l'accueille. Il n'est pas homologué comme un blanc par le chef du village de sa machamba mais bien comme un frère et le ministre de l'agriculture le veut comme ami !
Il faut bien constater que généralement, pour plusieurs raisons, Venise ne bénéficie pas dune telle sensibilité. Je ne peux que partager le point de vue de Michele :
- Quand je pense à la République de Venise et à son empire dune richesse inouïe autant en Orient qu'en Occident, richesse d'échanges à tous niveaux, je ne peux qu'être profondément déprimé par ces dernières décennies. Qu'en reste-t-il ? Son habitat, ses palais, encore que bien malmenés.  La beauté de cette ville n'est pas le fruit dune politique architecturale le mélange des styles raconte bien une expansion sur plusieurs siècles c'est le résultat d'un art de vivre. Lorsqu'un habitant de Venise construisait sa demeure,  il suivait deux critères: elle devait être adaptée à l'activité de la famille et digne de la ville qui l'accueillait. Regarde le Palazzo Pisani [vi] sur le campo Santo Stefano, un mastodonte somptueux et la petite maison jaune à côté, avec son fogher [vii], ils vont très bien ensemble !
Conservatorio Benedetto Marcello
Conservatorio Benedetto Marcello. © Alexandrine de Mun
A la différence d'aujourd'hui, Venise pratiquait une culture humaniste.  Par exemple, le pont de la Constitution, quatrième pont sur le Grand Canal,  fait l'objet d'un procès à l'encontre de l'architecte espagnol Calatrava pour constat de non-exécution et dommages, sans parler du coût financier qui est un scandale en soi. Le rajout dune cabine, le long de la rampe du pont, pour faire traverser les personnes à mobilité réduite, est absurde. Il suffisait de proposer de monter sur le vaporetto gratuitement !  Ceci illustre bien le manque de bon sens et de respect pour le denier public avec lequel les autorités gouvernent la ville. Jadis, la République de Venise était menée par des hommes de poigne qui assumaient leurs charges politiques sans être rémunérés car ils tiraient leurs revenus de leurs affaires propres. Ils constituaient l'aristocratie vénitienne,  les Patrizii, qui n'avaient qu'un seul titre, celui de Nobil Homo qu'ils ne recevaient que sils avaient rendu service à la Sérénissime. Le sens civique, l'éducation était un des piliers de cette civilisation. L'amour pour la ville nourrissait littéralement Venise. 

C'est ainsi que nous avons hérité de joyaux, fruits du travail  d'artisans fortement engagés.  Aujourd'hui Venise n'est administrée qu'en fonction du gain quelle rapporte à Mestre [viii]  ce qui a bien évidement un impact dévastateur sur l'équilibre fragile de cette ville. Venise est l'œuvre dun génie humain qui la depuis longtemps désertée. Le canal dei petroli [ix], pour ne prendre qu'un exemple, qui relie le port de Marghera à la Bocca di porto qui s'ouvre sur la mer Adriatique,  n'existait pas lorsque j'étais enfant et je n'ai jamais perdu un jour d'école pour l'acqua alta ! Si, sauf en 1951, lors de l'alluvion extraordinaire du Po qui a porté le niveau de l'eau à 1,50m,  simplement parce que la mer n'arrivait pas à se retirer. Aujourd'hui, l'acqua alta est en moyenne de 1.40m et se présente plus ou moins quatre fois par an. On vous dit que ça a toujours existé mais c'est absolument faux ! Le passage des pétroliers et paquebots creusent le canal ce qui fait entrer la mer dans la lagune. Il n'y a tout simplement pas de volonté politique de préserver l'écosystème lagunaire.
Le document de l'Unesco de janvier 2014 sur la situation de Venise, dénonce les impacts du tourisme de masse et des paquebots sur la ville et les changements de l'écosystème lagunaire. Trois des grandes menaces sont ainsi posées par une autorité suprême en matière de conservation. Mais la situation actuelle évolue à grande vitesse et demande des actions concrètes pour enrayer une dynamique qui menace sans retour la vie même de Venise. Par ailleurs, ce que rapporte l'Unesco est issu des comptes rendus des différentes autorités qui gèrent la ville (état, province, région, ville, port, lagune) et il en ressort un tableau flouté des problématiques de la ville. Les vénitiens (sans distinguer ceux de souche ou d'adoption) vivent au jour le jour la dégradation dune réalité urbaine et lagunaire dont la richesse culturelle sans pareil avait tissé sa gloire. 

C'est bien ce que me raconte Michele en évoquant la Venise des années 60 et son tissu urbain au maillage serré fait de solidarité. A l'entendre, je vois la ville comme une grande maison aux nombreuses pièces, chacun se connaît, vit sa vie, tout se sait mais on n'y entre pas sans y être invité. Les générations et les classes sociales se confondaient, le voisinage était enrichissant et formateur. Le mot connivence prenait du sens dans le labyrinthe physique et mental qu'est Venise. Michele me raconte :
-  J'ai fondé une famille alors que javais 25 ans, nous revenions de nuit avec les enfants,  chargés comme des baudets alors qu'il n'y avait pas encore de vaporetto nocturne et cela n'a diminué en rien le plaisir de vivre à Venise. Pourtant,  à cette époque, de nombreux jeunes couples ont préféré la commodité, le super-marché, la voiture et son garage.  Il y a eu une rupture entre les vénitiens et la ville, entre l'âme de Venise et ses pierres. La première rupture historique a lieu en 1797, lorsque le traité de Campoformio signe la mort de la République de Venise,  ce qui correspond à la fin dune gestion salutaire de la ville,  à cela s'ajoute la dissolution de la société vénitienne qui n'est plus suffisamment compacte et forte pour alimenter un lien solide avec son milieu urbain. 

Aujourd'hui il n'y a plus que 57 000 résidents, dont une faible part de Vénitiens de souche [x]. J'ai un souvenir qui illustre bien le désengagement des Vénitiens par rapport à leur ville. C'était l'été de mes seize ans et je descendais du vaporetto devant l'église de La Salute. Un Français, par inadvertance, marcha sur le pied d'un Italien  et ce dernier lui répondit grossièrement. Un homme d'un certain âge s'approcha de l'Italien, lui tapa sur l'épaule et lui dit :
     -   Tu vois le panneau, là, lis ce qu'il y a décrit ; il dit que la restauration de la basilique de La Salute est financée par les Français donc tu ne peux plus te fâcher avec eux. Cette ville n'est plus la tienne, ce sont les étrangers qui l'entretiennent.
Ce monsieur avait raison ; C'est une question de dignité. Où est passée la fierté de ces Vénitiens, gardiens à l'Accademia, qui ont répondu à ma question "dove sono i quadri ?" [xi], alors que je visitais les magnifiques espaces rénovés mais dont bien des salles sont vides : "no ghe xè i schei par tacarli! "[xii]. Mais enfin, invente n'importe quoi ! Dis que les tableaux sont en train d'être restaurés et sauve la face.  Venise ne peut exister si ses propres habitants ne sen chargent pas, si le Vénitien ne s'identifie pas à sa ville. L'excuse du manque de moyens financiers  n'en est pas une.  Le Casino [xiii] avait levé des milliards mais Venise n'en a pas profité et cet état de fait est dû en grande partie à l'incompétence et l'inconscience de ceux qui exercent le pouvoir. Il y eut même une époque où, pour des raisons politiques, l'Administration a appelé les palais des contenitori [xiv], mot qui en italien est utilisé pour toutes sortes d'emballages. Ainsi ces demeures historiques, parce quelles abritaient des familles patriciennes, ont été déchues de leur désignation légitime.
Punta della dogana et canal de la Giudecca - © Alexandrine de Mun
Prenons le canal de la Giudecca. Le long des Zattere, pour diminuer l'impact du remous des paquebots qui passent, une digue de ciment a été pratiquement construite sur des poteaux implantés à dix-huit mètres de profondeur ; Venise est construite sur des couches de terre glaise, quatre-vingt-quatre types d'argile différents,  qui, si elle n'est pas constamment humidifiée devient comme de la poudre. A ce stade, les maisons ne sont plus ancrées solidement et sont très gravement menacées. Les autorités ont investi des sommes colossales dans ce projet conçu par des ingénieurs hautement qualifiés. N'aurait-il pas été plus intelligent de débarquer les touristes sur la terre ferme pour leur faire visiter Venise sur de petites embarcations ?  Probablement les touristes apprécieraient bien davantage que de voir défiler la ville du haut des ponts de ces monstres marins. Que m'apportent ces paquebots et leurs touristes, à moi, Vénitien qui dépense des milliers d'euros chaque année pour entretenir un palais? Rien. Bien au contraire, les contribuables payent très cher la propreté de Venise. Elle est réduite à dépotoir après chaque passage des hordes d'excursionnistes qui représentent 80% du flux touristique et sont ballottés d'un endroit à l'autre, inconscients des trésors qu'ils côtoient. Quant aux autres touristes, ceux qui s'arrêtent, prennent leur temps et apprécient la culture de ce site unique, ils ne sont pas reçus comme il se devrait, on leur présente des notes injustifiées. On vous répond : "Ah, oui, mais les touristes prennent la ville d'assaut, sont dépenaillés, ne savent pas se tenir alors on leur fait payer !". En fin de compte, c'est bien de notre faute si on accepte cette situation. Aucun travail de sensibilisation n'est fait à aucun niveau. Un certain art de vivre, lié au profond sens de la diplomatie qui était un des apanages de la République, a disparu ;  Ceci a dénaturé la vie locale. L'intelligence entre Venise et ses habitants est interrompue.

La rue à Venise, c'était la vie.  Le sentiment d'appartenir à une communauté s'est altéré.  Aujourd'hui, entre la chute démographique, le vieillissement de la population, les flux touristiques[xv], les appartements vides, le manque d'éducation qui fait que rares sont ceux qui se saluent,  la disparition de tous les petits commerces et des artisans, tous porteur de culture,  tout cela fait qu'il n'y a pas plus d'échange que sur un trottoir de Milan. Quand j'étais enfant le contact avec la rue se faisait par le biais des commerçants, les gondoliers nous renvoyaient le ballon qui était tombé à l'eau, les disputes étaient sans conséquences, elles tenaient plus du jeu que de la violence. Plus tard, quand je rentrais à la maison et que je n'y trouvais pas les garçons, la petite vieille de l'autre côté de la rue me disait : "varda, che i go visti andar par la ! "[xvi] ; Ce n'était pas une question de s'occuper des affaires des autres. Comme elle n'avait rien à faire,  elle regardait par la fenêtre et me rendait tout simplement service. Tout le monde se connaissait. Venise est devenue la ville de personne et son spectacle est avilissant. Les rues sont mal tenues, même le Canal Grande est impraticable : la circulation y est devenue dense et sauvage.  Il n'y a pas de quoi s'étonner quand il y a des accidents ![xvii]
La tentative d'identifier un des majeurs responsables dune telle défaite, nous mène au manque de volonté politique pour un projet porteur de sens pour Venise et ses habitants. Le seul plan lisible actuellement, est celui dune Venise-musée à ciel ouvert, une exploitation outrancière de son patrimoine matériel qui constitue la perte irrémédiable de son patrimoine immatériel.  En fait, il s'agit d'un mixte de banditisme et d'ignorance qui épuise la poule aux œufs d'or qui ne sen remettra pas.  Soit dit en passant qu'aucune pitié pour les générations futures ne rentre en ligne de compte.  

Je demande à Michele s(il pense que le  regard international  peut encore inverser le sens de la marche.
- Hélas, non. Les investisseurs étrangers sont de plus en plus frileux lorsqu'il s'agit d'engager des capitaux dans un pays dont la pesanteur administrative paralyse toute activité, où les lois en matière de sauvegarde du patrimoine sont obsolètes et la taxation ne favorise pas le mécénat. Quand je reviens par avion et que l'on survole l'archipel,  je suis saisi par ce spectacle extraordinaire mais aussi envahi d'amertume.  La lagune, si riche autrefois, nourrissait des familles. Leur savoir-faire se transmettait de générations en générations. Aujourd'hui, abandonnée après avoir été mal traitée,  elle est pratiquement désertique.  Je pense à l'esprit d'entreprise de la région du Veneto, à l'éducation au travail de tant de générations, à l'ingéniosité dont ont fait preuve ses habitants depuis tant de siècles.  Tout en constatant cette incapacité dans laquelle nous nous trouvons, je conserve l'espoir que la mémoire de cette excellence puisse être récupérée. Je veux y croire car j'aime Venise, profondément. Merveilleuse, unique.  Elle est liquide,  l'eau omniprésente gagne toute chose et opère sa magie par  ses reflets mouvants. C'est l'eau qui conduit à Venise, la vraie, celle issue de la perspective marine, construite par les puissants qui ne se déplaçaient qu'en bateaux, sur les mers et les canaux, seul le petit peuple empruntaient les ruelles. En réalité, c'est l'idée de Venise que j'aime. La vraie a perdu son âme.  Pourtant à chaque fois que je traverse le ponte della Libertà [xviii],  je voudrais ne pas y être né, n'y être jamais venu pour connaître le choc de la première rencontre. Quelle émotion ça doit être !
                                                                                              Alexandrine de Mun
Venise, avril 2014
[i]    En portuguais : "Patron, toi tu as une montre, moi j'ai le temps !".
[ii]   Les Sammartini sont propriétaires terriens.
[iii]  Autrefois João Belo, capitale de la province de Gaza, au Nord-est de Maputo.
[iv]  Land grabbing : usurpation de la terre par des investisseurs étrangers.
cf/ Corriere della Sera du 28/11/12 Le terre usurpate dell'Africa povera.
[v]   Machamba : campagne.
[vi]  Le  Palazzo Pisani dont M.Sammartini parle est l'un des plus vastes édifices de Venise et abrite le conservatoire de musique Benedetto Marcello depuis 1940.
[vii]  Fogher : cheminée.
[viii] Mestre : Ville de la terre ferme (89 500 habitants) faisant partie de la municipalité de Venise (56 046 habitants au 12/08/2015).
[ix]   Le Canal dei petroli longe le port industriel de Marghera.
[x]    Depuis 1950 Venise a perdu plus de 70% de sa population.
[xi]   En italien : "Et les tableaux ?".
[xii]  En dialecte vénitien : "Il n'y a pas d'argent pour les accrocher."
[xiii] Le Casino se trouve sur le Grand Canal,  dans le Palais Vendramin Calergi bâti au XVe, le compositeur Wagner y trouva sa dernière demeure.
[xiv]  Contenitori = conteneurs.
[xv]   Selon les données CESDOC 2013, la densité touristique de Venise est de  9 873 arrivées au km2 sur tout le territoire, îles et eaux comprises. En revanche, elle est de 26 179/km2 si l'on ne compte que les îles.
[xvi]   En dialecte : "Regarde, que je les ai vus partir par là-bas !"
[xvii]  Au mois d'août 2013,  le professeur  Joachim Reinhard Vogel est mort des suites d'un accident entre la gondole où il se tenait avec sa famille et un vaporetto qui tentait d'éviter d'autres embarcations.
[xviii] Ponte della Libertà : le pont qui relie Venise à la terre ferme.

Lo spirito del viaggiatore (1) : Petits moments de paradis

à Alexandrine de Mun

Un proverbe ici dit que le voyageur qui passe par Venise, reste "trois jours ou trois ans"... Il n'en est pas toujours ainsi, loin s'en faut hélas. Mais il n'est pas besoin de rester longtemps pour s'imprégner de l'esprit comme de l'âme de cette ville unique, cité-civilisation, univers à part qui ne peut laisser quiconque indifférent. D’où l'idée qui vient de germer, au hasard de mes rencontres et des conversations avec les uns et les autres, d'une série de billets consacrés à l'art du voyage. Ce qui faisait dire à Henri de Régnier qu'on pouvait ou non être - ou devenir - "bon vénitien"... Mais l'esprit du voyageur (voyez combien cela sonne mieux en italien "lo Spirito del Viaggiatore"...) s'applique aussi dans tous les lieux de villégiature que nous choisissons ou qui s'imposent un jour à nous.

I zoga i fioi nel campo
no, no i me disturba
go imparà ad amor sto' ciasso
sto' rumor
fato de alegria"

"Les enfants qui jouent sur le campo/ne me dérangent vraiment pas/j'ai appris à aimer ce vacarme/tout rempli de joie" (traduction Tramezzinimag)
Ces vers, écrits en dialecte par l'éminent poète vénitien Mario Stefani, expriment avec simplicité et bonhommie une part de la réalité locale, casalinga, de cette vie vénitienne que le touriste souvent trop pressé, par habitude ou par économie, va le plus souvent ignorer. S'entasser comme des sardines dans une boîte de conserve sur les vaporeux qui parcourent le Canalazzo, se retrouver par milliers, suant et piétinant - ruminant aussi parfois - sur la Piazza, n'a rien de l'esprit du voyageur dont il est question ici. Au lieu de cela, celui qui s'installe sur un des bancs d'un campo comme celui de San Giacomo del'Orio, cherchant un peu de fraîcheur à l'ombre des arbres, trouvera vite ce que cet esprit veut dire... Il s'attardera et peu à peu l'atmosphère de l'endroit le pénètrera comme par enchantement. Il se surprendra à écouter les conversations des gens assis comme lui sur les bancs, il s'amusera des jeux criards des enfants qui jouent, suivra du regard la jolie fille qui traversera la place en compagnie de ragazzi très bronzés et musclés, jeunes coqs à l'allure trop affirmée pour être vraie. 


Un régal que ce spectacle, simple et gratuit qui enchantait déjà Goldoni et a nourri le poète dont les fenêtres donnaient sur ce campo. Ma grand-mère appelait cela des "moments de paradis"... Lo Spirito del Viaggiatore est fait tout d'abord de tels petits moments dont nous sommes les témoins sans l'avoir cherché.