24 janvier 2013

COUPS DE CŒUR N°48

Ouvrage collectif
Venise, Vivaldi, Versailles
Contributions de Philippe Beaussant, Vincent Borel, Frédérice Delamea, François Cruz...
Ed. Naïve Littérature & Château de Versailles, 2011.

Les lecteurs de Tramezzinimag se souviennent certainement de cette grosse manifestation très médiatisée qui fêta Venise et Vivaldi à Versailles il y a presque trois ans. A l'occasion de ces royales et somptueuses festivités, les éditions Naïve sortirent un disque réunissant les monstres sacrés du baroque, disque au succès mitigé, tant il s'apparente bien davantage à une compilation commerciale et désordonnée, comme on en trouve souvent au moment des fêtes dans les grandes surfaces, qu'à une anthologie savante et réfléchie. Mais l'amateur de musique y aura trouvé son bonheur : quelques-unes des meilleures œuvres du prêtre roux le plus souvent magistralement interprétées même si on peut là-aussi trouver à redire (l'interprétation du Gloria par les musiciens de Rinaldo Alessandrini est vraiment trop rapide, il lui manque la magistrale ampleur du somptueux enregistrement de Riccardo Muti, et le Cum Dederit de Philippe Jarousski, s'il est très beau, n'atteint pas la perfection de James Bowman encore jamais égalé. Mais cette grande manifestation du Château de Versailles fut aussi l'occasion de sortir un ouvrage dédié au même sujet qui réunit les contributions des meilleurs spécialistes de Vivaldi, de la musique vénitienne et de Versailles. Je n'avais jamais lu ce livre dont la couverture est assez laide mais qui est tout de même un bel objet, le genre "Coffee Table Books" dont raffolent nos amis anglo-saxons. Sauf que ce livre ne se contente pas d'être esthétique, il contient des textes passionnants et une iconographie assez fouillée et pleine de trouvailles avec les photographies de Gueorgui Pinkhassov qui servent de fil rouge en ce voyage d’évocation baroque. Le tout est agréable à lire et fait un parfait cadeau.
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Indispensable Vivaldi
Rinaldo Alessandrini, Jordi Savall, Fabio Biondi, Diego Fasolis et J-Ch. Spinosi.
CD Label Naïve - 2011.
S'il n'est pas indispensable contrairement à ce que prétendait le service marketing du Château de Versailles, cet album peut satisfaire les amateurs de Vivaldi puisqu'il réunit les meilleurs interprètes actuels de musique baroque et les passages choisis sont de haut niveau. mais cela reste une compilation avec tout ce qu'il y a de connoté dans l'épithète. Pas indispensable donc mais pas inutile non plus là encore comme cadeau. Un échantillon assez bien tourné que j'utilise et conseille comme accompagnement sonore d'images sur la Sérénissime.
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Lorenza Foschini
Le manteau de Proust
Ed. Quai Voltaire, La Table Ronde - 2012.
Un petit bijou découvert dans mes souliers sous le sapin. Ce bref récit de 136 pages, récit gigogne tout empreint de fétichisme proustien est né du hasard d'une rencontre de l'auteur avec Piero Tosi, qui fut le décorateur attitré des films de Luchino Visconti. Lorenza Foschini part à la découverte du manteau de Marcel Proust remisé en haut d'une armoire, dans un appentis du Musée Carnavalet. Au fil des pages, le lecteur suit la piste de son découvreur, l'esthète et collectionneur Jacques Guérin, qui récupéra chez un brocanteur un grand nombre d'objets ayant appartenu à l'écrivain et qu'on retrouve aujourd'hui au musée, dans la salle où a été reconstituée la chambre de la rue Hamelin. Bien écrit - et parfaitement traduite de l'italien par Danièle Valin, ce récit ravira les nombreux amateurs de curiosa proustiens mais pas seulement. Il dresse un portrait attachant du personnage complexe que fut le parfumeur Guérin et nous replonge dans une atmosphère bien plus avenante que celle dans laquelle nous vivons au quotidien. Beaucoup de petits faits connus pour la plupart sont ainsi habilement mis en perspective. Les pages de la narration des péripéties du fameux manteau jusqu'à son arrivée chez le brocanteur-colporteur Werne sont d'anthologie, dignes de Pouchkine ou de Umberto Ecco comme l'a écrit Edmund White.
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Nuccio Ordine
L'utilité de l'inutile
Les Belles Lettres -2012.
Il n'est pas vrai, pas même en temps de crise que seul ce qui est source de profit soit utile. Il existe dans les démocraties marchandes des savoirs réputés inutiles qui se révèlent en réalité d une extraordinaire utilité. Dans cet ardent pamphlet, Nuccio Ordine attire notre attention sur l'utilité de l'inutile et sur l'inutilité de l'utile. À travers les réflexions des philosophes et des grands écrivains de tous les temps, il démontre comment l'obsession de posséder et le culte de l'utilité finissent par dessécher l'esprit, en mettant en péril écoles et universités, condamnant à terme l'art et la créativité, et détruisant peu à peu nos valeurs fondamentales, sapant les fondements de la dignitas hominis, et les notions d'amour et de vérité. L'auteur termine son petit ouvrage par la publication inédite en français d'une très beau texte d'Abraham Flexner qui souligne que les sciences enseignent aussi l'utilité de l'inutile, citant Faraday, Ehrlich, Einstein et plein d'autres. Il est ainsi démontré que sans la gratuité et l'inutile, sans ce qui parait superflu à notre époque mercantiliste fascinée par le profit, l'homme aura bien du mal à rendre l'humanité plus humaine et à parvenir au bonheur. Un texte vraiment important et très agréable à lire. A faire connaître sans modération autour de vous.
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Danièle Boone
Le piéton de Venise
Ed. Rando - 2008.

"La cité Doges méconnaît la ligne et l'angle droits. Venise s'enroule autour d'elle-même, comme un escargot. L'itinéraire le plus court n'y est pas ce Grand Canal en forme de S, mais les chemins de traverse qui ignorent ses boucles. La marche y est un privilège naturel et les Vénitiens sont des piétons à temps-plein. En quittant le flux des touristes aux semelles lourdes et en se faufilant comme l'eau dans ses moindres recoins secrets,le promeneur va à la rencontre de son véritable esprit. Que de découvertes alors : margelles de puits, patères byzantines, ateliers et tant de vénérables demeures, humbles ou majestueuses. La ville a placé tout son mystère dans l'agencement tortueux et complexe de son espace. Venise est un archipel de quartiers gagnés un à un sur la mer et reliés par des centaines de ponts et de pontets. C'est la seule ville au monde où les voies de transports, les canaux, sont radicalement différentes des voies de promenades, les rues. Alors y déambuler est un bonheur incomparable. Laissez chanter les noms, laissez glisser - mieux, danser - vos pas : canal de la Giudecca, Santa Maria della Salute, Madonna dell'Orto, ponte dei Pugni, campo Santa Margherita. Les dix parcours décrits dans ce guide vous font aller du Ghetto à l'Arsenale, de la pointe du Dorsoduro au campo San Stefano ou à la piazza San Marco. Sans oublier San Zanipolo, Murano et San Michele, Burano et Torcello". Voilà comment le livre est présenté. Bon marché, bien documenté, c'est un des guides possibles pour ceux qui ne veulent pas se contenter d'aller le nez au vent au hasard de leurs pas. Écrit il y a quelques années déjà par une dame talentueuse qui est aussi photographe et possède à son actif un certain nombre d'excellents ouvrages parus chez Hazan notamment. Ouvrage à ne pas confondre avec celui-ci, paru en 2005 aux éditions Bartillat :
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Marc Alyn
Le Piéton de Venise
Ed.Bartillat, 2005.
Celui est d'un autre ordre. Nullement écrit pour un usage pratique mais tout rempli de l'âme de Venise lui aussi. De l'intérieur cette fois. Marc Alyn, qui est avant tout un poète - critique et essayiste aussi, il est l'auteur de plusieurs biographies parues chez Seghers notamment celle de François Mauriac - a su  exprimer dans ce petit ouvrage tout son amour pour la Sérénissime. De ses nombreux séjours depuis sa jeunesse - il est né en 1937 - l'auteur a pu en percevoir les mille palpitations. Il offre à ses lecteurs une Venise vivante, sensuelle, habitée regorgeant de saveurs et de rencontres. "Dans les églises, sous les porches, au coin des canaux, dans les palais, Marc Alyn nous donne accès à une Venise secrète, celle des arcanes du tarot et de la vie cachée des Vénitiens." Il a choisi sept voyageurs pour accompagner ce périple : D'Annunzio, Joseph Brodsky, Richard Wagner, Lord Byron, le baron Corvo, Corto Maltese et Ezra Pound. Un des ouvrages à avoir dans sa bibliothèque vénitienne.
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Iegor Gran
L'écologie en bas de chez moi
Ed. Folio Gallimard - 2012.
L'auteur joue dans ce petit livre très drôle et vraiment décapant, du décalage et de la distanciation. Mais quand il se moque, ce n'est jamais méchant ni par souci de controverse. Juste un esprit libre qui ne supporte pas les diktats quel qu’en soit la forme. C’est la marque de fabrique de cet écrivain qui aime toujours aller à contre-courant et pousser l’absurde dans ses retranchements pour mieux caricaturer nos modes et idéologies dominantes, qu'il conçoit comme de véritables machines à décerveler. Iegor Gran appuie où ça fait ma et c'est ce qui rend ces lignes attachantes. Il se plait à attaquer l’inattaquable pour en révéler, avec dérision, ironie et second degré, les clichés insupportables et les présupposés idéologiques : faire du vert le parangon du bien a une influence sur notre quotidien,mais aussi, et c'est ce qu'il veut dénoncer, sur l’économie de marché, la politique et la culture. Cet essai décrypte nos engagements toujours absurdes quand ils ne sont ni réfléchis, ni mesurés, ou nuancés et les notes en bas de page, souvent très longues volontairement, proprement jouissives, mettent le doigt sur toutes ces contradictions. Il y a danger quand le vert n'est plus un engagement mais une mode, et pire, un business et que l'argumentaire nous rend "myopes". L'auteur ne souhaite pas vous interdire de trier vos déchets ou vous convaincre de ne plus manger bio, simplement de ne plus le faire comme un mouton, parce qu’il le faut, que c’est bien, qu’il est quasi obligatoire désormais de "faire un geste pour l’environnement", nouvelle table de la loi de notre civilisation en manque de repères. En parallèle à cette idée générale, le livre est aussi une analyse des relations d'amitié qui perdurent ou se délitent sans qu'on y prenne garde. Un livre rigolo et sérieux à la fois.