30 septembre 2005

Comme l'incendie d'un cerisier en fleurs

Margot me disait hier soir sa difficulté à répondre à la question de son premier devoir de philosophie, "Que deviendrait une société sans artiste". Platon, Kant, Mallarmé, Artaud et Paul Ricoeur sont mis à contribution. Vaste sujet, comme toujours. Je la laisse à ses réflexions après lui avoir donné quelques idées. Je me rend compte de l'étendue de sa culture et cela me remplit de fierté. Comme mon fils, elle doute cependant. De ses capacités, de sa réussite. Je suis vraiment très fier d'elle, comme de son frère et de ses sœurs. Mais cette angoisse m'inquiète. Le monde qui les attend est tellement plus instable que celui de notre enfance. Ces enfants ont vite peur. Comment balayer leurs frayeurs ? Comment leur assurer un chemin paisible ?
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Mais fi des sentiments, je dois me mettre au travail. Un ami me parlait du musée des Années Trente de Boulogne, où il a découvert les toiles de Blatas, le dernier peintre de l’École de Paris et son "biographe". Notre conversation m'a donné envie de vous parler de lui, de son oeuvre et de ses années vénitiennes où, soutenu par sa femme, la cantatrice Regina Resnik, il travaillait avec acharnement dans son atelier de la Giudecca.
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Arbit Blatas, juif lithuanien né en 1908, quitta très jeune les brumes et les progroms de l'Est pour Paris. Il voulait être peintre. Il voulait être libre. Il rencontra tout ce que Montparnasse comptait d'artistes qui tous devinrent célèbres. A 21 ans, il était le plus jeune d'entre eux. Dans les années 60, il entreprit de peindre chacun d'eux : Soutine, Chagall, Picasso, Zadkine, Utrillo et son ami Modigliani, Marquet, Lipchitz et tant d'autres. Il travailla avec Suzanne Valadon puis avec Kurt Weil pour qui il dessina les costumes et les décors de l'Opéra de quatre sous. Il quitta la France pour les Etats Unis devant la menace allemande. Il fit le voyage avec Chagall. à New York, il épousa la célèbre cantatrice Regina Resnik, juive de Brooklyn avec qui il travaillera des années plus tard à un monument à la mémoire des victimes de l'Holocauste. ce fameux bas-relief qui trône sur l'un des murs du Ghetto de Venise, mais aussi à paris dans le Marais, au Mémorial juif, à Genève au siège de l'ONU. Il collaborera aussi avec elle pour les décors et les costumes d'opéras dont l'Elektra de Richard Strauss qui marqua son époque. Il avait longtemps travaillé et menait dans les années 80 une agréable vie de riche bohème. Je l'ai souvent vu à Venise.
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Notre maison d'édition sortit plusieurs portfolios de ses œuvres : l'opéra de quatre sous, le portrait de Marceau, celui de Sir Evans dans le rôle de Falstaff, Regina dans Elektra - une de ses meilleures compositions - et bien sûr les portraits de l'Ecole de Paris. Je numérotais au crayon les tirages et je lui amenais chaque édition à signer lorsqu'un souscripteur passait une commande. Il s'agissait de petits tirages souvent à compte d'auteur pour les amis du couple, américains pour la plupart, mais aussi vénitiens et français. Un temps, les toiles, conservées à Venise et devant être acheminées à New York, et sachant mon désir de réunir Venise et Bordeaux par des manifestations culturelles, il me proposa d'organiser l'exposition de l'ensemble de son travail sur l’École de Paris à Bordeaux. Sous-entendu "si Bordeaux veut m'acheter la toile représentant Marquet et payer une partie des frais, pourquoi ne pas envisager de laisser ma collection à Bordeaux"... J'expliquais au responsable de la culture de l'époque à la mairie - brave homme mais complètement inculte - l'intérêt de cette exposition.*
Derrière les peintures et les sculptures du maître, il y avait sa collection personnelle qui aurait pû former un jour une intéressante collection d'art contemporain du moins de l'art des 30 premières années de ce siècle : j'ai vu les peintures de Marquet, les dessins de Chagall, Soutine, Valadon, Matisse, Utrillo, Picasso que le maître souhaitait laisser un jour à un musée. Ce ne fut hélas pas Bordeaux. Je n'étais pas assez bien en cour. On ne me donna pas la possibilité de négocier cette dation... Ce fut Boulogne et c'est ainsi que naquit le musée des années 30 !
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Arbit Blatas est mort à New York en 1999, à l'âge de 91 ans. Nous correspondions une ou deux fois l'an. La dernière fois que je l'ai rencontré c'était à Venise. Nous étions avec Catherine et Christian M., charmant couple d'amis féru d'opéra. Déjeunant au Harry's Dolci, à la Giudecca, j'expliquais que Blatas et sa femme Regina Resnik habitaient tout près. Ils furent tout émus : "comment ! la grande diva vit ici et tu la connais ?" .
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Comme pour prouver le niveau de ma relation avec elle et aussi pour le plaisir de les revoir, j'emmenais mes amis jusque devant leur porte.  Nous sonnons. La voix de Regina surgit de l'interphone : "chi è?". Je me présente. "oh, Lorenzo, che sorpresa, vieni su!" ("oh ! Laurent quelle surprise, monte vite!)". Ils étaient ravis de notre visite. Arbit nous parla peinture, nous racontant de nombreuses anecdotes et Regina expliqua à notre ami subjugué ses relations houleuses avec Lombard (qui dirigeait encore l'ONBA à l'époque de notre visite) avec qui elle travailla lorsqu' il était à Strasbourg. Elle parla de ses mises en scène, ses rencontres avec Callas, Raimondi, et tant d'autres. L'appartement, situé au premier étage d'une maison face au canal de la Giudecca était très chaleureux. Des tableaux du maître occupaient les murs avec des dessins d'Utrillo et de Cocteau, des petites peintures de Chagall ou Picasso. Un bronze de Lipchitz. Le soleil pénétrait à travers les vitres et faisait briller les sculptures et les bibelots. Magie de Venise, nous étions là encore hors du temps. 
Et me revint en mémoire certains moments de rêve qu'il m'avait été donné de vivre dans cette maison autrefois. Je me souviens entre autres d'un dîner improvisé où je fus convié. Des problèmes de vaporetto nous avaient mis en retard. Tout le monde était à table. L'ambiance était bon enfant. Soudain un homme dont le visage ne m'était pas inconnu se leva et revint avec un violoncelle. Il joua. C'était divin. Je réalisais soudain que ce musicien assis à côté de moi, et avec qui j'avais échangé en anglais quelques mots sur les mérites respectifs du vin rouge et du champagne, n'était autre que Mitslav Rostropovich... Il était là parmi nous et nous donnait un véritable concert !
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Je me souviens aussi d'un jour de printemps où Blatas voulut me montrer son atelier. Il y avait dans l'escalier des petits dessins, des croquis, des mots griffonnés et illustrés, tous dans des cadres de différentes tailles. En m'approchant, je vis les signatures : Utrillo, Soutine, Ernst, Zadkine, Marquet... Un éléphant bleu me fascinait particulièrement. C'était un dessin plein d'humour de Picasso . Blatas me raconta plein de choses : Kurt Weil et l'opéra da Tre soldi, sa rencontre avec le mime Marceau, les soirées avec Picasso, les leçons de Suzanne Valadon la mère d'Utrillo et son combat pour aider celui-ci à se désintoxiquer... J'aimais son allure, sa manière de s'habiller, toujours très élégant, et sa façon de parler français, comme seuls les gens de l'Est savent le parler. Cet inimitable accent, mélange de r roulés et de pointe dans la voix à la parisienne.
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Il m'aimait bien. Je souffrais beaucoup dans cette galerie. le directeur était un homme d'intuition, génial dans ses choix d'artistes et dans sa politique d'édition. Mais c'était un tyran. Caractériel, alcoolique, homosexuel refoulé, il était très coléreux. Il me donnait l'impression d'avoir des comptes à régler avec l'humanité entière et je servais souvent de bouc-émissaire. Mais il m'a tout appris. Avec lui j'ai découvert en vrac, les peintres italiens contemporains, la nouvelle figuration, Tapiès, Alechinsky, Baj, Topor, Magritte, Adami... Blatas intervenait souvent en ma faveur quand, mon patron ivre mort, se mettait à hurler, me couvrant de tous les défauts de la terre... Cela évitait au moins que Carla, sa jolie jeune femme, ne fasse les frais de sa furie. Il avait certes du talent et c'est pour cela que Blatas travaillait avec lui.
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Missa Yoshida, Agnès Calvy , Massimo et moi
Il savait découvrir les artistes prometteurs et son sens du commerce nous mettait en contact avec les plus grands acheteurs de passage à Venise. Combien de toiles et de lithos signés de très grands artistes ai-je livré au Gritti ou au Danieli... Nous éditions trois ou quatre port-folios par an et organisions des expositions de jeunes talents comme Missa Yoshida, charmante japonaise mariée à un sympathique sérigraphiste vénitien. Parfois, il me confiait l'organisation de la soirée. Je fis ainsi mes premières armes dans la création d'évènements à une époque où sans téléphone portable, sans informatique, sans fax, nous réussissions des opérations de communication de grande qualité. Je me souviens d'une fête organisée à l'occasion du vernissage d'une exposition d'un peintre français sur le thème du carnaval. Blatas avait persuadé mon patron de me laisser faire. J'avais convié le tout Venise dans un restaurant près de San Bartolomeo, l'Osteria dal'Orso qui existe encore. 

Un groupe de huit jeunes choristes baroques du Conservatoire animait la soirée. le buffet était dans l'esprit des fêtes carnavalesques du XVIIIe : gigots farcis, volailles rôties, risotti, pâtisseries de tout genre. Une grand réussite dont les journaux parlèrent le lendemain. Mais je restais en retrait : bien qu'ami et protégé du consul de France de l'époque, de l'assesseur au tourisme et de nombreux vénitiens influents, je n'étais pas en situation régulière, juste de passage... Notre actuel ministre de l'intérieur m'aurait fait refouler manu militari aux frontières ! Mais c'était une autre époque, presque celle dont parle Morand dans "Venises", quand il explique qu'on voyageait de son temps sans passeport, mais avec des lettres de recommandation et que le franc à l'égal de l'or, était accepté partout et que partout on parlait le français, un français exquis... Mais là n'est pas mon sujet...
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Blatas m'a donc souvent aidé. Il avait pris l'habitude de se confier à moi, me racontant nombre d'anecdotes sur sa jeunesse à Montparnasse. Regina quant à elle m'expliquait sa "passion" pour l'âme juive et j'ai eu la chance de visionner avec elle son film "Ghetto", sur le ghetto de Venise, que j'aimerai présenter un jour en France avec une exposition des travaux de son mari sur l'Holocauste. Le générique de la série éponyme présentée il y a quelques années à la télévision française, était d'ailleurs illustré par les dessins de Blatas.
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Ils étaient très mondains. Mais cela en était attendrissant. On m'a dit que Regina Resnik est restée la même, très présente dans la vie new-yorkaise. Elle vit toujours à New-York, dans ce merveilleux appartement de la 56e rue, près de Central Park, rempli de ses souvenirs de diva et d'œuvres d'art, peintures de son mari et des plus grands artistes du XXème siècle. Je lui souhaite longue vie et la remercie de son attentive et chaleureuse affection.
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