10 décembre 2018

En dépit des barbares...

Le délicieux andante du concerto pour mandolines d'Antonio Vivaldi remplit la pièce dans laquelle j'écris de mille parfums joyeux. La tasse de thé fumant, et le jour dehors qui décline, le vieux chat qui dort sur la table à côté de moi, autant de petites choses qui me remplissent d'une joie tranquille. Le travail entrepris avance doucement. Il me faut parfois chercher la phrase exacte, celle qui correspond à l'idée venue soudain en pleine nuit ou dans la rue au milieu de la foule pressée. Parfois au contraire, les mots s'alignent naturellement et avec aisance sur la page. 

Kafka avec Otto Brod, le frère de l'ami de cœur
Je ne puis m'empêcher de sourire à cette question, jamais résolue, du pourquoi certains, dont je suis, ressentent l'impérieux besoin d'écrire encore et encore. Kafka dont la Pléiade édite une nouvelle édition des œuvres complètes, avait demandé - tout le monde le sait - à son ami Max Brod qu'il détruise après sa mort tout ce qu'il avait écrit et n'avait pas été imprimé, et que rien de son œuvre déjà publié ne le soit de nouveau. Comme le souligne la notice consacrée à cette nouvelle édition dans la Lettre de la Pléiade qui vient de paraître, "Ce qui lui importait, au fond, n'était sans doute pas que ses textes soient lus, mais le "simple" fait de les avoir écrits." Et il est ensuite précisé : "Vivre - autrement dit "supporter "la maladie de la vie" - n'avait eu de ses à ses yeux que par l'écriture, même s'il n'était jamais parvenu à vire de l'écriture" (p.16, Lettre n°64, sept-octobre 2018). 

Combien ces lignes résonnent à mes oreilles. L'acte d'écrire, le fait même d'écrire, voilà ce qui importe. Ce besoin m'est vital comme le sont l'eau pour les poissons, l'air pour les oiseaux et l'amour pour les petits d'hommes... Écrire n'est pas seulement dire et se dire. C'est inlassablement partir à la recherche d'une vérité intime qu'on perçoit mais qui file souvent entre nos doigts et nous laisse hagard au bord du chemin. "Cette recherche d'une liberté de soi que seule l'écriture permet d'approcher et d'imposer quelles qu'en soient les conséquences" comme l'énonçait Michel Abescat à propos du roman d'André Aciman, Appelle-moi par ton nom, réécriture et réédition de Plus tard ou jamais... Oser ainsi, au fil des pages, livre après livre, une sorte d'autoportrait crypté, les masques de la fiction servant à faire tomber un à un ceux de la vie réelle. combien le lecteur y gagne. mais combien aussi celui qui écrit y trouve la paix de l'âme. 

La suave mélodie du Largo du concerto pour luth, violons et continuo de Vivaldi qui accompagne mon travail maintenant est-elle pour quelque chose dans ces considérations bien éloignées de ce que j'avais l'intention d'écrire sur Venise et ses malheurs ?L'après-midi s'éteint doucement. Partout autour de la maison, les fenêtres s'illuminent peu à peu. La rue est animée encore, le luth rythme ma pensée. le chat s'est réveillé. il attend son dîner. Mes pensées s'égarent devant les derniers nuages roses et violets qui se laissent admirer avant que la nuit se fasse totalement noire. 

Il y a une semaine, le joli palcoscenico que je vois depuis mon appartement ressemblait à une scène de guerre, des feux partout, les vitrines saccagées, des hélicoptères qui tournaient au-dessus de la Porte de Bourgogne, des sirènes et plusieurs milliers de gens vêtus de noir, munis de bâtons, de  bouteilles, prêts à en découdre, les policiers, les blindés de la gendarmerie, des débris partout et dans l'air cette odeur pestilentielle de caoutchouc et de plastique brûlé. Désolation et bêtise. Des groupes de badauds filmaient ou prenaient des photos. Ailleurs les magasins étaient pillés. Enfermés dans certains magasins derrière leur rideau des commerçants tremblaient que le feu, la casse ne les atteigne aussi. A deux pas, sur les places environnantes, l'ambiance habituelle des samedis soirs, les terrasses pleines de monde, des musiciens, des rires... Et l'avenue livrée au pillage, les bancs qui brûlaient, les banques et la poste vandalisées, les panneaux publicitaires et les abribus en miette. Partout des gens aux fenêtres. De quoi avoir peur mais en même temps on avait l'impression que tout cela était irréel. Comme une scène de tournage. Des centaines de figurants, une certaine harmonie parmi la foule. J'ai même croisé des familles avec des enfants qui commentaient en regardant les feux qui avaient été allumés un peu partout, quasiment à chaque coin de rue. Puis la police est arrivée, lentement, presque en silence et la foule des manifestants, les casseurs et les badauds ont reflué vers les quais et les rues adjacentes... Voir cela sous ses fenêtres m'a paru invraisemblable. Surréaliste. Artificiel aussi. Puis la rue est devenue déserte. En face un joli banc tout neuf se consumait lentement. Plus un seul panneau n'était en place, l'arrêt de bus avait disparu, les poubelles fondues. Les pompiers sont arrivés, en même temps que les services de nettoyage. La première chose a reprendre vie et forme, a été le panneau publicitaire électronique, puis les plots, puis les cendres et les braises ont été enlevées, le sol lavé. Dimanche toute la journée des ouvriers se sont affairés. La rue est redevenue ce qu'elle était auparavant. On n'est pas une ville dévolue au tourisme UNESCO pour rien. La vie a repris avec un peu moins d'entrain. tout le monde était un peu sonné. Tout le monde pensait à la même chose : et si cela recommence ? Et si des excités s'en prennent aux habitations, à tous ces petits commerces ?  Et si un cocktail molotov ou une grenade pénétraient à l'intérieur d'un appartement et y mettait le feu ? 

Envie de fuir cette réalité urbaine à laquelle personne ne s'attendait. Envie de se boucher les oreilles. Envie de laisser la ville pour ne plus jamais y revenir. Envie aussi de quitter ce pays qu'on reconnait de moins en moins chaque jour, où le premier magistrat débite des propos sans une once de cœur ou de sincérité, personnage falot que personne désormais ne croit plus, représentant d'une caste coupée des réalités des peuples, de leurs aspirations et de leurs souffrances. Les amis vénitiens qui ont vu les images de ces scènes d'apocalypse m'ont pressé de rentrer et l'un d'entre eux, pour me faire sourire, m'a dit "Allez, reviens-vite. On va s'organiser pour que cela n'arrive pas ici et pour cela on va faire en sorte que la Terraferma redevienne une île. Nous allons démolir le pont qui nous relie au reste du monde et reprendre notre vie là où Buonaparte et ses complices autrichiens l'ont interrompue !" De quoi sourire effectivement. Ce serait tellement bien. Laisser dériver ce monde qui se meurt étouffé par ses objectifs dérisoires et dangereux pour l'homme, pour la démocratie et pour la nature. Il est bon de rêver et de plaisanter quelques fois. Cela évite de pleurer comme j'avais envie de le faire dimanche après le pitoyable discours de celui que nous avons pour président. Somme toute, nous ne sommes pas les plus mal lotis. Les américains se coltinent Trump, les anglais ont cette pauvre Mrs May qui n'en finit pas de tenter de sauver le Royaume Uni après Cameron qui avec son référendum, a fait imploser l'Europe, les chinois et leur tyran à vie qui voudrait imposer une dictature universelle et dénie tout autre droit à l'humanité que le droit au développement, L'ignoble Salvini et les autres excités incapables qui sont au pouvoir en Italie, en Pologne, en Finlande, en Turquie, Poutine qui étouffe l'âme russe en prétendant la faire rayonner... Je ne parle pas souvent "politique", mais ce qu'on aperçoit quelque soit le pays où nous portons le regard, est loin d'être réjouissant. Nulle part des êtres d'exceptions, inventifs, courageux, honnêtes. Seuls l'argent et le profit guident leur pensée. Écœurant. 

L’Église, ou du moins certains prélats éclairés dans l’Église, des êtres rayonnant d'amour, a pu parfois au cours des siècles former un rempart contre l'immonde. Ces esprits bienveillants et aimants s’ouvraient aux idées nouvelles chaque fois que celles-ci pouvaient contribuer à améliorer la condition humaine, alléger les fardeaux et prolonger l’enseignement de paix et d'amour du Christ. Qu'en est-il aujourd'hui ? Qu'est devenue la joie, et qu'en est-il de l'empathie, de la douceur ? De la paix ? L'impression parfois que le diable nous taraude, sans cesse à l'affût pour précipiter notre monde dans la haine et l'égoïsme... La course effrénée pour le profit, la quête sans fin du progrès sensé nous apporter le bonheur, le développement permanent, la consommation, ne sont-ce pas après tout que les manifestations de ce sentiment mortifère qu'est l’égoïsme ?

L'andante du concerto pour hautbois de Marcello m'emporte du côté de Sant'Anzolo, le campo sur lequel je vis quand - pas assez souvent - je suis à Venise. Qui se souvient encore que la famille du compositeur avait reçu le privilège d'y faire étendre tout le linge de leur Maison et celui de leurs affidés. Les archives de la Sérénissime regorgent d'informations sur de multiples petits faits survenus longtemps avant la chute de la République en raison de ce droit dont la famille Marcello usa et abusa. Depuis la pauvre veuve dont le mari et le fils trouvèrent la mort avec leur maître Lorenzo di Andrea Marcello dans la fameuse expédition des Dardanelles, qui s'arrogea le droit d'étendre son linge sur le campo et faillit finir en prison pour ce délit jusqu'aux voleurs qui faisaient régulièrement main basse sur les belles nappes brodées, les jupons de coutil et les tentures de soie brodée qu'on y faisait sécher. Le lucre, depuis la nuit des temps, rend l'homme à la sauvagerie. C'était déjà comme ça autrefois, ce sera hélas toujours pareil demain. Combien cela est attristant que de constater la bêtise humaine sans cesse améliorée, sans cesse revenant, sans cesse plus dangereuse... Faut-il en arriver à espérer que ces temps violents et imprévisibles marquent le début de la fin pour l'Humanité ? faut-il appeler de nos vœux un monde où la nature reprendrait le dessus sur les milliers d'années de présence humaine ? Dieu, s'il existe, n'est-il pas en train de se lasser de cette créature en laquelle il a été le premier à croire et qui passe les siècles à cracher sur les valeurs qu'il a mis dans nos cœurs ? A regarder s'agiter les dirigeants politiques, les journalistes et les intellectuels de salon, les étudiants, les kurdes, les protecteurs de la cause animale, et maintenant une nouvelle variété de marsupiaux brouillons mais déterminés, baptisés "gilets jaunes" (horrible couleur que le jaune !) ici, les antifas là et les néonazis un peu partout, les décervelés de l'Islam et les faucons juifs, les lobbyistes malhonnêtes, tous font avancer irrémédiablement l'Humanité vers l'échéance finale...

Venise qui a toujours était un laboratoire, pour le pire comme pour le meilleur, devrait être surveillée de près. Sa chute, hélas prévisible si rien n'est fait à l'échelle du monde - les italiens ne feront jamais rien et certains à Rome aimeraient bien qu'elle disparaisse à jamais - ne sera que le prologue à la chute de l'Occident, des valeurs qui sont les nôtres, de notre culture, de notre art de vivre et de nos libertés. Mais d'aucuns crieront, une fois encore, au pessimisme et au mauvais esprit. J'aimerai tellement que la réalité contredise mes propos pourtant depuis plusieurs décades, les faits sont là et l'issue patente... En attendant, il nous faut continuer à l'aimer cette Venise comme on aime notre civilisation. Il nous faut la défendre comme on défend nos valeurs. Avec toute notre énergie et veiller. 

Veiller à ne rien lâcher, à ne pas trahir par faiblesse et facilité. Lutter contre ceux qui veulent qu'on oublie les arts libéraux qui ont forgé notre culture, ceux qui crachent sur la Princesse de Clèves et les auteurs grecs, ceux qui veulent tout mettre entre les mains de la finance et de la technique, ceux qui méprisent l'homme et sa liberté, ses droits à la différence, à l'oisiveté, au rêve. Lutter contre ceux qui ne voient dans l'homme que des petits soldats, des esclaves ou des clients qu'on gave d'hormones et d'OGM, ceux qu'on abrutit de mauvaises nouvelles, de publicité et à qui on apprend la peur, voire la terreur (gloups, attention les enfants, le terrorisme nous menace - Aïe aïe aïe, Mamma, gli turchi !), ceux dont qu'on veut le plus ignares possible... Lutter pour que la Beauté, le don, la grâce soient les vertus cardinales d'un monde plus juste, plus fraternel et plus beau. Lutter pour chasser les pisse-vinaigres, les culs-de-plomb, les adorateurs de Mammon... 

Venise est, comme cela a toujours été, un poste d'avant-garde. Ce qu'on y invente chaque jour, par l'énergie et la volonté d'une minorité, le plus souvent mal vue, éloignée des sphères du pouvoir en place, permettra peut-être d'éviter la catastrophe finale. Il se pourrait qu'un modèle nouveau, spontané, transformable, voit ainsi le jour qui donnera des idées au reste du monde. A Tramezzinimag nous y croyons !

Crédit Photographique : © Giuseppe Zanon - Tous Droits Réservés.

09 décembre 2018

"Vincere scis, victoria uti nescis"… Je ne suis pas Hannibal.

Une très vieille dame avec laquelle j’ai passé le plus clair de mon temps ces dernières semaines pour la mise en page et la réécriture d’un sien recueil de nouvelles et dont la jeunesse d’esprit, l’intelligence du cœur et la finesse de jugement n’en finissent jamais de me surprendre, un de ces êtres dont la proximité nous éclaire et les propos régalent, me rappelait la phrase du général carthaginois Hannibal qui vainqueur à Cannes abandonna l’idée de marcher sur Rome. C’est de Rome justement que m’est venue l’idée de ces lignes où je m’épanche un peu sur mes petites victoire et de l’usage qu’il faudra – faudrait – en faire…

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Contraint par différentes obligations qui m’ont empêché de passer ces quarante jours à Venise auxquels j’aspirais depuis l’été dernier, je devais choisir entre deux attitudes celle qui m’éviterait de « péter un câble » comme diraient mes enfants et de renoncer à elle. La première, spontanée et somme toute naturelle, née du dépit et de la colère, pouvait être les jérémiades. M’épancher auprès de mes fidèles lecteurs sur le chagrin qu’induit pour moi l’éloignement de la lagune, décrire ma lassitude devant le combat qu’il me faut mener avec moi-même autant qu’avec l’impitoyable système qui régente notre monde, dur, implacable et aux décisions sans appel, qui se fait appeler le principe de réalité, manière de dire « malheur à ceux dont le cœur ou les idées se révèlent largement au-dessus de leurs moyens » ... Pour faire court et pasticher Jean dans le Livre de l’Apocalypse (Chap. III - v.16), et reprendre ce que j’avais écrit dans un périodique étudiant, alors que j’étais encore membre de la caste des Nantis, « Ainsi, parce que donc ton compte en banque est tiède, et que tu n'es ni riche ni puissant, je te vomirai de ma bouche », baisser les bras parce que les moyens manquent à mes ambitions et que le sourire méprisant des pharisiens devient insupportable. Une possibilité mais bien méprisable. Égoïste aussi, car après tout, les lamentations ne sont rien d’autre qu’un apitoiement sur soi qui éloigne les autres et fait peur. Un enfermement qui nous victimise et s’avère souvent dangereux. Et puis, souvent aussi, un moyen bien pleutre de lutter contre nos terreurs, celle d’échouer, celle de réussir, celle de n’être pas à la hauteur, celle de ne pas être aimé ou assez aimé… 

Réagir et rebondir, in spite of (en dépit de tout), est la seconde posture. Celle que ma nature, Dieu voulant, impose toujours à mon esprit. Souvent après d’âpres combats intérieurs je dois l’avouer, mais toujours avec cette petite lumière qui brille au fond de mon cœur. C’est le choix que j’ai fait en laissant de côté mes doutes et mes hésitations. Quelques appels téléphonique, l’aide d’internet et de mes modestes réseaux, et me voilà comme en croisade. Voyage express à Rome pour prendre l’avis et la position des autorités culturelles officielles, deux belles rencontres pleines de promesse, communauté de pensée et de goûts. De quoi regonfler à la fois mon enthousiasme et la certitude que mes idées, mes projets ne sont le doux rêve sur lequel ironisent certains culs-de-plomb enfermés dans leur monde au bord de l’effondrement. Dans la joie de cette remise au point intérieure, le détour par Venise. Quelques heures. Comme un voleur. Sans prévenir personne. Le besoin de fêter avec moi-même cette victoire qui n’est peut-être qu’une bataille gagnée sans aucune garantie que la guerre soit gagnée. Mais après tout, devant l’impermanence des êtres et des choses, ce qui pourrait n’être une fois encore qu’une fantasmagorie, m’a revigoré et nourrit ma plume. A l’image de la Sérénissime elle-même, quand on la parcourt dans le silence de la nuit, sous une lune que voile la brume ou en plein été, quand il fait tellement chaud que tout semble désert et que l’air est rempli de mille parfums dorés. 

C’est ainsi que je me suis retrouvé, presque mécaniquement dans la Frecciarossa de 17h30 qui me déposa à Santa Lucia un peu plus de trois heures après. Juste assez tôt pour me régaler de cichetti et boire quelques calice de Soave dans mon osteria préférée, et entreprendre une fois encore, comme je le fais toujours depuis mes vingt ans, la nuit, avec le même accompagnement musical, cette version du Gloria et du Magnificat de Vivaldi par Riccardo Muti. La durée de l’enregistrement me permet, en marchant comme sur un nuage, d’aller d’un point à l’autre de mon parcours habituel qui varie selon les saisons. L’essentiel est de marcher seul, longtemps et tard à travers les rues, les campi et les fondamente de la cité des doges. Le meilleur remède à la mélancolie, la tristesse ou le doute. Beaucoup de mes pages ont été conçues sur ces trajets. J’ai essayé un jour de les comptabiliser, comme on le fait parois de celles et de ceux que nous avons aimé depuis la toute première fois où notre cœur a chancelé. Impossible bilan auquel j’ai vite renoncé. Il faut bien parfois se résoudre à des renoncements - je veux parler des trajets, pas de mes amours bien entendu… Être chez moi, dans ma ville, mon univers, sans chercher à voir personne, sans rentrer à la maison (je n’avais même pas pris les clés avec moi d’ailleurs), se sentir comme un passager clandestin, ou un naufragé qui retrouve la terre ferme. Visiteur, touriste de l’intérieur. Aller, sans hésiter jamais et se laisser porter par l’habitude, passer par des endroits qui ont compté, qui m’ont construit, élaboré, changé, sauvé… Des lieux où j’ai été, tour à tour ou à la fois, heureux, malheureux, joyeux, exalté, désabusé, comblé, abandonné… Toute la force et l’énergie retrouvée de l’imprévu et de l’inattendu qui portèrent ma jeunesse et m’ont permis de toujours garder à distance les chagrins et les peines… De l’importance de la légèreté pour être heureux. Du très mal vu aujourd’hui par les rancis timorés et les culs de plomb, n’est-ce pas ? 

Au petit matin, épuisé, plein de courbatures mais profondément en paix, le temps d’un macchiato à San Giovanni e Paolo, la douce volupté du liquide parfumé et bouillant, le croissant encore chaud, quelques échanges avec les serveuses, puis une toilette rapide et le retour à Rome pour ne pas rater l’avion qui devait me ramener à la réalité de mon exil provisoire. La tête pleine de nouvelles idées, l’esprit satisfait par ce qui a été posé, j’étais guéri du chagrin de n’avoir pu vivre ma douce quarantaine initialement prévue. Les effluves délicieuses de cette escapade, secrète et un peu folle, comme j’en faisais du temps de ma jeunesse, m’ont accompagné pendant quelques jours. J’avais avec moi un seul livre, L’été vénitien de mon ami Francesco Rappazzini dont il faut absolument que je parle dans les prochains jours. C’était un peu de notre passé vénitien que j’étais allé retrouver… 

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Gloria et Magnificat de Vivaldi. Teresa Berganza, Lucia Valentini Terrani,
New Philarmonic orchestra & Chorus dirigé par Riccardo Muti.
Enregistrement EMI,
1970 (remastérisé en 1999).

L’été vénitien
par Francesco Rappazzini
Éditions Bartillat,
2018.

02 décembre 2018

Carnevale 1729, un concert à Venise est un émission présentée par Donna Leon, diffusée par ARTE le 18 novembre dernier  et qui est disponible sur le site de la chaîne jusqu'au 24 mai 2019. L'occasion pour Tramezzinimag de proposer à ses lecteurs une promenade dans la Venise de cette année 1729...

Un jour de février 1729 à Venise. 
Alvise III, troisième du nom et sixième issu de la famille Mocenigo, ancien chef de guerre, est doge depuis sept ans. Son règne est paisible et  pacifique. La République est en déclin, l'économie n'est pas très florissante mais elle demeure un lieu admiré, un état craint et respecté. Buonaparte et la révolution française n'ont pas encore été inventés ! Le doge fait paver la Piazza, rénove de nombreux bâtiments. On lui doit la piazzetta qui garde encore l'aspect qu'elle avait dès sa réorganisation en 1722 avec les deux superbes lions de marbre rouge de Cotanello réalisés par Bonazza, que Mocenigo offrit - payé de ses deniers - à la Sérénissime. 

C'est le début de la soirée. Un jeune homme de belle apparence sort du Sturion. La taverne est déjà pleine de monde. Des commerçants et des artisans pour la plupart. C'est l'une des osterie le plus à la mode de la ville, à deux pas du Rialto. L'une des plus anciennes aussi. Le jeune homme se nomme Ludovico Ughi. Il est heureux. Le Sénat vient de lui octroyer une somme rondelette pour son plan détaillé de la ville, qu'il a présenté le matin même au Palais. Venise est resplendissante. C'est le temps du carnaval, et la République s'apprête à sortir ses plus beaux atours. La Ruga di Ca Vidal est presque vide. Ughi devise joyeusement avec son ami Alvise Valvasense. Ils se connaissent depuis l'enfance. C'est grâce à lui que Ludovico a pu faire imprimer sa carte à San Giuliano, chez le plus grand graveur de la République, Giuseppe Baroni, fondateur et administrateur de la Guilde des graveurs. Le maître a accepté d'imprimer le plan dans des délais incroyables et ce matin, ils étaient tous chez le doge qui les félicita et passa commande. Joie et fortune pour Ludovico qui vient de fêter la commande avec plusieurs pichets de vin de Malvoisie. L'atmosphère est joyeuse aussi dans les rues avoisinantes. Carnaval s'immisce déjà dans les esprits, il délie les pensées les plus moroses et allègent les esprits chagrins. Pendant plusieurs semaines, les masques vont se répandre partout. Bien que tout soit en train de vaciller et que bientôt le vieux monde s'écroulera, personne encore ici ne s'en préoccupe... 


Au diable la montée des prix et les taxes qui flamboient, on ne pense qu'aux spectacles qui vont se succéder pendant les prochains mois, jusqu'au début de l'été. Le programme en cette année 1729 est impressionnant. Grandes fêtes, concerts et surtout des opéras. Ils ne seront pas moins de sept cette année. Du jamais vu et que des grands noms. Metastase en a écrit plusieurs dont des inédits et c'est la star du moment, le jeune et tonitruant Farinelli qui en sera la vedette. Le castrat déjà célèbre restera plusieurs semaines à Venise. La saison lyrique promet d'être exceptionnelle avec notamment la création de sept opéras et les débuts du célèbre castrat Farinelli. Pour fêter sa commande, Ludovico a prévu de se rendre au théâtre Grimani, à San Giovanni Crisostomo, qui deviendra plus tard le Malibran. Les jeunes gens discutent gaiment en chemin. Les filles et les garçons sont beaux, quelques masques les abordent, les rues embaument déjà. Au détour de la rue qui mène au campiello où il vit, Ludovico croise un groupe de gens pressés, il est soudain entouré d'une douce odeur, un mélange délicat de rose et de muguet. Un petit groupe de gens élégants et masqué bavarde devant l'entrée de la Corte del Leone Bianco, sorte d'antichambre all'aperto de l'auberge la plus courue de Venise, Il Leone Bianco, aménagé depuis des années Ca'da Mosto. Parmi eux, un jeune homme, assez grand et très distingué. Il émane de lui une odeur de violette musquée. A côté de lui se tient, petit et grassouillet, Adalberto, le régisseur du théâtre qui sert aussi de chambellan et de guide auprès des artistes invités. Il connait bien Ludovico et son ami  Alvise. Depuis l'école. Il fait les présentations. 
 
Portrait de Farinelli
Le jeune monsieur distingué n'est autre que Carlo Broschi dit Il Faranelli, la vedette du moment ; à peine âgé de 24 ans, le chanteur dont tout le monde parle et qui fait se pâmer les dames comme les messieurs dans toute l'Italie, du royaume de Naples aux Etats pontificaux, de Toscane au Comté de Nice, est sans aucune équivoque, le meilleur chanteur de son époque ; celui dont tout le monde parle. 

Il est là, en face de Ludovico et de ses amis. D'abord interdits, les jeunes gens se plient rapidement en deux, dans un salut comique que n'aurait pas désavoué Arlequin. Farinelli est très aimable. Il semble ne voir aucune moquerie dans cette attitude et répond aux salutations par une courbette aussi profonde. Tous éclatent de rire en même temps. La glace est rompue. Le chanteur partait souper chez son protecteur à Venise.  Qu'à cela ne tienne, tout le monde est invité à suivre le célèbre castrat. Et le lendemain, tous se retrouvèrent pour assister à la première de l'opéra Catone in Utica sur un livret de Métastase et une musique du compositeur Leonardo Leo ( diminituf de Lionardo Oronzo Salvatore de Leo ) dans lequel Carlo Broschi interprète Arbace. Ludovico et Farinelli resteront amis tout au long de leur vie. Il y a quelque part dans le monde un exemplaire du plan de Ludovico Ughi, dont le titre exact est "Iconografica Rappresentazione della Inclita Città di Venezia Consacrata al Reggio Serenissimo Dominio Veneto", qui porte le nom de Carlo Broschi detto Il Farinelli écrit en forme de dédicace par l'auteur Ludovico Ughi. Cette carte, assez rare à trouver, se négocie aujourd'hui - en dépit de l'écroulement du marché des antiquités et des livres et papiers anciens, jamais moins de 1.500 euros. Gageons que l'exemplaire ayant appartenu à Farinelli, s'il existe encore, vaudrait 100 fois plus ! Mais ne nous arrêtons pas à ce genre de considérations bassement matérielles !


Carnevale 1729, un concert à Venise.
Dans l'écrin du très rococo palazzo Zenobio, longtemps collège arménien, Dans un concert privé donné au palais Zenobio, la mezzo-soprano Ann Hallenberg, accompagnée par l’orchestre Il Pomo d’Oro, dirigé par Zefira Valova, interprète les plus grands succès lyriques de cette année éblouissante. Au début du XVIIIe siècle, le carnaval de Venise rayonne bien au-delà de la lagune. Dissimulés derrière des masques, les Vénitiens et des voyageurs venus de toute l'Europe festoient, dansent, écoutent de la musique. La saison 1729 est exceptionnelle avec notamment la création de sept opéras et les débuts du célèbre castrat Farinelli. Une page d'histoire mémorable racontée aussi, entre deux pauses d'archets, par la romancière Donna Leon, qui a fait de la cité des Doges le cadre de ses enquêtes policières. 
Pour visionner la vidéo sur ARTE : c'est ICI.
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