25 juillet 2017

San Cristoforo e il Santo bimbo decollato


L'une des maisons que j'ai eu le bonheur de fréquenter puis d'habiter à Venise, à deux pas de Santa Maria Formosa abrite dans son androne, une de ces entrées souvent majestueuses des palais vénitiens, une très belle statue de bois sculpté. Usée par le temps, c'est un travail qu'on peut situer entre 1650 et 1700. L'enfant Jésus a perdu la tête. Et le saint qui le porte sur son épaule en semble marri. Sa contrariété a toujours eu un sens pour moi. Cette tristesse convient bien à notre temps. Son regard et sa tête un peu penchée n'expriment pas vraiment de la mélancolie, ni un chagrin qui ne sied pas à un homme de Dieu. Il s'agit bien plutôt du regret de constater la faiblesse des hommes, leurs erreurs sans cesse répétées et rarement assumées. 

Quant à l'Enfant-Roi, on peut penser qu'il a perdu la tête en voyant jour après jour défiler devant lui notre bêtise. Nous courrons sans cesse après des chimères, prétentieux et veules à la fois, nous bâtissons des édifices sur du sable et lorsque, par un prodige - qu'enfant je ne m'expliquais qu'en pensant à l'intervention bienveillante du Père céleste -, nos ancêtres édifièrent Venise avec patience et détermination sur de l'eau et du rêve, il entendait leurs chants de louange et de joie monter vers le ciel. Puis soudain l'esprit de lucre, l'envie, la passion, l'égoïsme prirent le dessus. L'innocence des premiers temps bafouée a fait perdre la tête à ce Jésus dont le visage devait être éclairé par un merveilleux sourire, pareil à celui de sa sainte mère, proche aussi de celui de son cousin en sagesse, ce merveilleux prince-bouddha qui sourit quand le cœur de celui qui le contemple est pur ou simplement apaisé. 

Plus prosaïquement, j'enrage à l'idée que des mains indélicates aient pu oser arracher cette tête innocente. Élégamment montée sur un socle de marbre  avec une tige de laiton, elle aura attiré bien vite la convoitise d'un amateur d'art ancien à la vitrine d'un antiquaire sans scrupule. Il y en a moins qu'avant à Venise mais il en reste quelques uns qui ne sont jamais très regardants sur l'origine des objets qu'on leur propose... Mais une fois encore ces propos n'engagent que votre serviteur. 
 

24 juillet 2017

Comme une source d'eau vive : Enchantements. Ebauche 2



Pourtant à l'entendre, c'était plutôt de  l'Ange dont il fit la rencontre. Pour être plus précis, j'oserai dire qu'il fut longtemps persuadé d'avoir été, comme Tobias, confronté à un envoyé des dieux... Antoine soudain fut subjugué. Cela aurait pu l'anéantir. Il ressortit de l'épreuve régénéré et transfiguré. Je ne l'avais pas revu depuis cette fameuse lettre retrouvée par hasard. Il était en France pour voir sa mère qui n'allait pas bien. Nous avions convenu de nous retrouver dans notre café d'autrefois. Il était assis à la place habituelle et lisait. Quand il leva les yeux, sans même me saluer, il me montra le livre et me lut un passage :

"Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne. 
J’aimais les peintures idiotes, dessus des portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.
Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements."
Nous nous retrouvions là, comme avant. Comme si nous ne nous étions jamais éloignés l'un de l'autre. Comme si Venise n'existait pas entre nous et que nous nous étions quittés la veille. Curieux de savoir ce qu'il avait vécu depuis notre dernier échange, je lui posais ùmille questions. Par bribes ce soir-là et les jours qui suivirent, j'appris combien sa vie avait été bousculée, ses certitudes impitoyablement malmenées. Je m'attendais au récit des aventures flamboyantes d'un jeune étudiant gourmand de connaissances nouvelles, il me raconta l'épopée d'un rêveur découvrant des terres inconnues. Il avait changé. Plus mûr, plus posé. un peu triste aussi. était-ce la santé de sa mère ou des faits qu'il ne voulut pas mentionner ?

Il m'expliqua que ces mots de la Lettre du Voyant avec lesquels Rimbaud se raconte, le ramenaient de longs mois en arrière, quand son chemin croisa celui d'un flamboyant voleur de feu. Il ne fut pas le premier à pénétrer sa vie et en piétiner les plates-bandes trop bien alignées, mais il fut celui qui arrivant au moment juste, le révélant à lui-même. Dans la fulgurance de son passage, pareil au ressenti du pilote perdu dans le désert quand il croise le Petit Prince, sa vie en fut chamboulée. Les questions que posait l'intrus, les constats qu'il faisait et tous les moments vécus ensemble le nourrissent encore à chaque instant. La comparaison est d'Antoine pour qui l'ouvrage de Saint-Exupéry a toujours été une sorte de manuel. Il me parla de l'Ange. Bien plus tard, en lisant les premières pages du roman qui le fit connaître et lui valut le prix Fémina, je retrouvais les paroles qu'il prononça ce soir-là.

Depuis son départ, je reviens souvent à l'endroit où je l'ai rencontré. Était-ce un rêve ? Un fantasme d'écrivain en mal d'inspiration, une illusion jaillie de désirs inconnus ou depuis longtemps oubliés ? Certains dans mon entourage qui furent témoins de ces jours de fulgurance, où la joie et la plénitude se mêlaient de cris et de douleur aussi parfois, furent soulagés quand il sortit de ma vie. Ils n'avaient pas compris. Ils ne pouvaient comprendre. Comment pouvaient-ils croire à cette fulgurance quand je tentais maladroitement d'en raconter les conséquences et atténuer leurs dommages collatéraux. Peu m'ont vu souffrir autant que rayonner de joie. Car c'est bien de joie et de douleur dont il s'est agi des jours durant. Une de ces expériences intérieures qu'on pourrait qualifier de mystique si elle n'avait pas été incarnée dans chacune des minutes passées avec une densité telle qu'il m'était impossible distinguer la douleur du plaisir, la frustration de l'abondance, l'aberration de la vérité... Cet enfant de septembre m'a mis en face de réalités que je ne parvenais pas à voir. Il m'a aiguillé autant qu'il m'a révélé.
 
Autant d'évidences montrées du doigt par un jeune poète un peu perdu lui-même qui pansa ses blessures dans la paix de mes jours,  mais dont la lucidité extrême réveilla ouragans et tempêtes. Pareil à l'Ange avec Tobias, il m'a ouvert les yeux et tout a pris sens. Ma difficulté d'être a trouvé son remède. Avec la ferveur, j'ai aussi retrouvé le chemin de l'écriture. Dans mon univers faussement ordonné, il a semé le désordre et tout fichu en l'air. D'excès en excès, j'ai découvert un autre monde. Celui de l'art sans concession, de la douleur de créer, de la séparation d'avec les évidences et les affirmations, les faux choix   qui tiédissent l'âme et les sens... Mon cœur et mon âme trop longtemps asphyxiés, rancis par mille certitudes infécondes qui m'encombrèrent depuis trop longtemps. L'Ange ne se trompait jamais quand il m'assénait ses vérités. Douloureuse révélation mais qui m'a permis de grandir. L'Ange, en fait m'a sauvé !
à suivre 

23 juillet 2017

Plongeon interdit dans le grand canal : encore des touristes qui violent les règles à Venise

Une fois encore, et pas plus tard que ce matin aux alentours de 6 heures, de jeunes touristes étrangers ( ressortissants belges) ont montré leur méconnaissance  des us et coutumes de la cité des doges. Surpris par la police qui a été prévenue par des passants, un groupe de jeunes gens avait entrepris de plonger depuis le pont de Calatravà qui unit la Piazzale Roma à la gare Santa Lucia. Un  des endroits les plus dangereux ( par sa hauteur et la fréquence des bateaux qui passent par là). Aussitôt interpelés par les forces de l'ordre, ces jeunes abrutis semblaient ne pas comprendre ce qu'il y avait de répréhensible - et encore moins de dangereux - à se jeter dans l'eau du grand canal !  

S'il est vrai que de tout temps, les eaux de la Sérénissime ont attiré les voyageurs, si les enfants se baignaient l'été devant la porte de leur maison, si Byron allait parfois rendre visite à ses amies à la nage, le contexte était différent. Mais comment les étrangers de passage, écrasés par la chaleur et qui confondent facilement Venise avec n'importe quelle cité balnéaire, ne seraient pas tentés de se rafraîchir dans ces eaux bien attirantes ? L'absence ou le manque de bancs et de toilettes, de corbeilles et de poubelles, et avant tout de panneaux précisant ce qui est interdit et ce qui est autorisé, rendent les choses difficiles. Souvenez-vous l'argument de ce touriste allemand ou hollandais qui, interpelé par la police parce qu'il circulait en vélo sur la Lista di Spagna, a r2torqué aux policiers "Mais montrez-moi les panneaux qui indiquent que la circulation des deux roues est interdite ?". Logique non ? Si nul n'est censé ignorer la loi, cette règle vaut-elle pour des étrangers arrivant à Venise. Il faut un minimum de culture et d'éducation pour saisir qu'il ne s'agit pas d'une ville comme les autres et que donc, on ne peut y déambuler ni y vivre comme ailleurs. Longtemps, les vénitiens tentaient d'expliquer cela à leurs hôtes. Devant le développement massif de l'invasion touristique et la croissance de la mauvaise éducation, ils ont le plus souvent baissé les bras...

Cet incident suscite une fois encore la polémique. Le maire Luigi Brugnaro, a aussitôt réclamé une "loi spéciale' qui autoriserait une garde à vue d'au moins une nuit pour les jeunes vandales pris en flagrant délit qui sévissent dans Venise (les infractions sont nombreuses, comme par exemple les tags, les tenues inadéquates, le camping sauvage dans les rues, ou comme ici plongeon et la baignade dans les eaux de la lagune), certains réclament même le bannissement des indélicats et une interdiction de séjourner de nouveau dans la ville ! D'autres voudraient que soient installées des caméras de surveillance partout... Sans tomber dans l'excès, il est évident que des mesures s'imposent mais ne doivent-elles pas porter davantage sur la prévention et l'éducation des visiteurs ?


Ce qui est terrible c'est que devant la croissance incontrôlée du flux touristique des incidents comme celui de ce matin risquent de se produire de plus en plus souvent et nécessiteront de nombreuses interventions de la police ou des pompiers. Les jeunes belges qui se sont jetés dans le grand canal ne réalisaient pas le danger. Si autrefois les jeunes vénitiens, pour se faire admirer des filles et gagner quelques pièces, longeaient souvent dans les canaux, si on laissait les enfants barboter l'été dans les quartiers retirés, si souvent - j'en étais - des jeunes organisaient un bain de minuit du côté des Fondamente Nuove ou de la Giudecca, la situation n'était pas la même. L'eau ne contenait pas toutes les saletés qui en font un poison dangereux et la circulation maritime était bien moindre, avec des embarcations lentes et menées à l'aviron... Les temps changent et la vingtaine de millions de visiteurs annuels face à une population réduite au chiffre le plus bas de son histoire pose un problème d'organisation compliqué. 

TraMeZziniMag depuis sa création défend l'idée d'une prise en main du flux touristique, de la mise en place de règles claires qu'il faudra médiatiser et en même temps la prise de conscience par les autorités d'une réflexion à long terme pour que la ville redevienne un lieu de vie quotidienne pour ses habitants, et non pas une réserve visitée par des millions de curieux à qui on oublie de dire que Venise n'est ni un musée ni un parc d'attractions. Non messieurs-dames, il n'y a pas d'horaires d'ouverture et de fermeture, mais en revanche, il existe des règles dont la plupart découlent du simple bon sens, de l'éducation et du respect des autres.






















21 juillet 2017

Et si nous reparlions d'Antonella Pugliese



Les lecteurs qui suivent TraMeZziniMag depuis sa création auront noté notre goût pour les lieux authentiques et les personnalités qui les animent. En 2013, je faisais découvrir un restaurant qui était devenu en quelques mois le lieu le plus in gamba de la cité des doges. Sa modernité, le parti-pris esthétique qui avait présidé à sa transformation, la richesse de la carte et l'accueil des plus agréables, en faisait une adresse remarquable en dépit d'une addition moyenne assez élevée. L'Avogaria n'est plus ou du moins est devenu une locanda, un petit Bed & Breakfast de 5 chambres fort agréable au demeurant et qui a sa clientèle. Mis en valeur par l'architecte Francesco Pugliese - le frère du chef Antonella Pugliese - déjà à l'origine du restaurant, c'est un bel endroit. Mais on n'y sert plus de repas. 

Pour retrouver la cuisine inventive et joyeuse d'Antonella Pugliese, il faut se rendre aux fins fonds de Dorsoduro, calle del Vento exactement. C'est d'ailleurs le nom de cette osteria où la jeune femme propose depuis quelques mois, une cuisine largement inspirée des recettes traditionnelles des Pouilles, sa région d'origine matinée d'esprit vénitien. le cadre est plus rustique comme il sied à une osteria, même en ce siècle. On retrouve un je ne sais quoi de l'Avogaria, en plus simple. Moins sophistiquées, les saveurs dans l'assiette n'en demeurent pas moins toujours aussi merveilleuses. Un choix de plats plus réduit que du temps de l'Avogaria mais toujours aussi goûteux. Des prix plus légers aussi et un service agréable sans aucune pesanteur. Les vénitiens ne s'y trompent pas qui fréquentent nombreux ce bel endroit. TraMeZziniMag vous invite à en faire autant.

Osteria Ca' Del Vento 
di Antonella Pugliese 
Dorsoduro 1518, Fondamenta de S. Basegio 
Tél. : 041 850 19 09 
Ouvert tous les jours 
(sauf le mardi) 
de 12h à 15h 
et le soir de 19h à 23h 

09 juillet 2017

Les archives de TraMeZziniMag


Ceux qui lisent régulièrement TraMeZziniMag se souviennent de l'incident survenu il y a un an quand fut mit à jour le piratage d'un des composants de notre compte Google. Après quelques jours de désarroi, un site provisoire fut mis en place et des démarches entreprises pour récupérer l'ensemble des données des douze ans d'activités. Silence radio depuis ce jour fatal en dépit de l'intervention de lecteurs et d'amis ayant des contacts avec le géant américain. Le mal était fait de toute manière, plusieurs dizaines d'abonnés se sont perdus en même temps que sombrait le blog d'origine qui contenait plus de 2000 billets. 

Depuis, jour après jour, les archives se reconstituent. Par le biais du cache des articles qui resta accessible quelques semaines, avec les données collationnées par le site webarchives.org, mais aussi par les contributions de nos lecteurs qui avaient gardé ou reproduit certains billets. Mais il reste encore d'énormes trous, des milliers de commentaires, d'images et de vidéos perdus. Une sorte de potlach bien sympathique !

Travail de fourmi qui ne se voit pas forcément car il a été choisi de republier ces articles aux mêmes dates qu'à l'origine et les abonnés ne sont pas toujours informés de leur parution, les liens automatiques ne portant que sur les parutions nouvelles. Nous travaillons à une présentation du site qui puisse faciliter l'accès et la lecture des anciens billets surtout quand ils concernent des sujets toujours d'actualité, des adresses et des recommandations, des visites guidées de la ville, tout ce qui peut servir au voyageur comme à l'étudiant. Les anciens billets sont accessibles en cliquant sur le menu déroulant à droite de la page (en cliquant sur le lien en haut à droite

Aussi, nous invitons ceux parmi nos lecteurs qui auraient des idées et des conseils à donner pour que nous parvenions à un site de lecture facile et agréable. Ecrivez-nous ! Envoyez-nous vos impressions, même sur des détails. Votre avis est fondamental. La nouvelle maquette reste un work in progress que nous souhaitons améliorer avec vous. 

Et, si ce n'est déjà fait, abonnez-vous et faites abonner vos amis. C'est gratuit et cela dynamise les flux facilitant notre positionnement sur les moteurs de recherche. Pour nous permettre de continuer à servir Venise et de guider les visiteurs vers un tourisme soutenable qui ne soit jamais nuisance pour les vénitiens comme nous le faisons depuis 2005.
 

08 juillet 2017

Vedro con mio diletto, Vivaldi chanté comme en rêve...


c'était ce matin dans l'atmosphère unique, à la fois détendue et très concentrée d'une émission de France Musique, en direct et en public depuis Aix en Provence, sous la férule de l'inénarrable Patrick Lodéon, le jeune contre-ténor en bermuda se nomme Jakub Józef Orliński. il est accompagné par le tout aussi jeune et brillant pianiste Alphone Cemin. Un moment de pur bonheur partagé comme entre amis. Grande émotion. Le jeune polonais, solaire et passionné est l'un des cinq Lauréats HSBC de l'Académie 2017 du Festival. 

Une découverte émouvante que cette nouvelle voix dont on m'avait parlé à Venise, mais que je n'avais jamais eu le bonheur d'entendre da vivo. Une fois encore l'Académie va au-delà de l'attente de son public et c'est une grande joie que de sentir cette complicité qui lie ces jeunes musiciens et se transmet au public du festival. que cela est bon et doux dans ce monde de barbares. 
Józef Orliński est en train de se frayer de manière fracassante une place de tout premier rang  sur la scène internationale. Avec un timbre superbe et percutant, une maîtrise stylistique irréprochable et une présence scénique à couper le souffle, ce jeune artiste humble et très simple s'excuse presque d'avoir autant de talent et de facilités. C'est un bosseur, un passionné et un pur et nous n'avons pas fini d'entendre parler de lui. 
Je n'ai pas été autant ému dans ce répertoire depuis James Bowman. est promis à un avenir glorieux. Hâte de l'entendre de nouveau. Il sera à Paris en janvier prochain avant une tournée en Espagne, en Angleterre et à New York. Ne pas le manquer !

07 juillet 2017

Les Tramezzini sur Europe I avec TraMeZziniMag, c'était en 2014

 
Un podcast retrouvé du temps où votre serviteur s'habillait en fixeur pour les journalistes des radios francophones. Ces petits moments, toujours très courts, ont fait beaucoup pour la notoriété du blog et, sans fausse modestie, cela a ouvert la voie à d'autres qui ont pris le relais pour les télévisions surtout, en aiguillant nos amis des médias, vers une autre vision de Venise. 

Ce qui faisait dire à un éminent chroniqueur, avant TraMeZziniMag, il y avait la Venise des gondoles, des pigeons et de l'effondrement, depuis il y a la vie quotidienne, les lieux méconnus de la Venise mineure. Je crois que nous pouvons être fiers d'avoir permis que se répande une image de la Venise du XXIe siècle, des dangers qui la guette, et que soit relayés le combat de ses habitants pour la sauvegarde de leur ville. Bon, il y a encore beaucoup de travail, mais je suis certain que les journalistes dans leur ensemble savent vraiment de quoi il faut parler quand se prépare une émission sur la Sérénissime. 

Mais je me demande tout de même parfois s'il ne faudrait pas organiser plusieurs fois dans l'année des visites hors-champs réservés à la presse avec quelques leçons de prononciation, quelques virées dans les bars et les restaurants où nous nous retrouvons et leur fournir des fiches sur les différentes thématiques susceptibles de plaire aux producteurs. Un moyen simple d'aider Venise. 

Et pourquoi pas un cours sur la Venise d'hier et celle d'aujourd'hui dans les écoles de journalisme ? Si intéressés, prière de contacter TraMeZziniMag !
Pour réécouter le podcast de l'émission, cliquer : ICI

01 juillet 2017

La Véritable Venise. Journal juillet 2016 (extraits)

© Benefica Biribiri, Venezia 2016
Avez-vous jamais ressenti cette emprise des sens qui soudain surgit et nous inonde en un instant de pensées biscornues et terrifiantes ? Plus rien n'est clair dans notre esprit et pourtant, derrière ce  fatras d'idées et d'images un peu floues qui nous  envahit, une grande lumière demeure, prête à jaillir. On ne la sent que peu à peu, prémices d'un renouveau de la joie après les fureurs de la tempête. Quand les éclairs jaillissent de partout et font trembler la terre, que la pluie tombe drue poussée dans tous les sens par le vent furieux, on aperçoit toujours quelques tâches discrètes de bleu  entre les nuages, puis soudain  tout redevient clair et lumineux ; le grondement de l'orage laisse la place aux oiseaux qui s'égaient ; l'horizon délavé s'encadre d'un arc en ciel somptueux... C'est cette image qui m'est venue l'autre jour au détour d'un campo éloigné du parcours des hordes.  

J'avais fui cette foule que j'essaie de ne pas condamner et qui autant que vous ou moi, a le droit d'être ici, mais j'avais terriblement besoin de calme. Revenu depuis peu, je retrouvais la ville écrasée par une chaleur étouffante comme en août. J'avais du mal à reprendre mes marques. Était-ce le souvenir encore proche d'une série de déconvenues et d'ennuis difficiles à gérer en France ? Je ne me sentais pas bien. Pourtant tout aurait dû soigner ma peine et effacer ma tristesse. Mon statut de résident était enfin validé J'avais deux mois devant moi à Venise, l'appartement de Sant'Angelo m'attendait tel que je l'avais laissé et j'allais revoir bon nombre des contacts connus à l'occasion du reportage pour la radio suisse (Voir ICI). Huit longues semaines à partager entre le farniente et l'écriture...  Je ne suis pas du genre insatisfait. Un rien me rend heureux et aucun de mes chagrins ne dure vraiment. On parle aujourd'hui d'une forte propension à la résilience. Pour moi, c'est simplement de foi dont il s'agit et donc de confiance. Mais là, rien n'y faisait.

Tout est parti de cette longue conversation avec un ami vénitien, la première de ce séjour. Le vin était bon et les ciccheti délicieux. Nous avons parlé de la Véritable Venise. Je venais de passer en revue tout ce qui à mes yeux montrait un renouveau proche et je lui détaillais toutes les initiatives qui allaient dans le sens d'une reprise en main de leur destin par les vénitiens. Il me répondit en dialecte, avec un mélange de colère et de chagrin, que tout cela n'était qu'illusion. Don Quichotte contre les moulins et le compte-à-rebours depuis longtemps enclenché. La véritable Venise... Pour moi l'excellent travail des associations et des individus pour changer le destin de la ville montrait bien que tout était en train de changer. Pour lui, on assistait "à l'enlisement définitif et la mort de la Sérénissime n'était plus qu'une question d'années. Peut-être même est-elle déjà morte cliniquement" me dit-il en me resservant un verre de ce Soave merveilleux qu'il m'a fait découvrir quelques années auparavant.

"D'un côté certes, tout est réuni pour que les choses changent en mieux. l'argent est là, la menace aussi et le bon sens, la colère du peuple, l'effarement des gens de bien qui appréhendent autre chose que la tentation de faire facilement du schei ! (le fric en vénitien). Ils n'hésitent plus à agir et résister face à des édiles corrompus ou sots (il a employé un terme beaucoup plus imagé). Certains craignent pour leur vie et ne se déplacent plus qu'entourés par des gardes du corps comme dans un film de gangsters des années 50 (nous ne nommerons personne mais les lecteurs vénitiens de TraMeZziniMag et les Fous de Venise qui vivent ici ou fréquentent régulièrement la cité des Doges sauront de qui mon vieil ami voulait parler), Sauf que dans la réalité quotidienne, la réalité vraie, le scénario est minable [...] Une poignée de privilégiés auto-célébrés bloque toute évolution - malgré tout ce qui peut se dire au Quirinale ou au Palais Chigi - et dispose encore de réseaux alléchés par les cadeaux et autres générosités que ces messieurs et ces dames savent dispenser généreusement et toujours au bon moment, toujours à bon escient... Bref, la corruption à Venise et la bêtise - son meilleur allié - des mafieux de tout poils qui veulent que rien ne change mêlées au désir de certaines élites locales de rester entre soi suscitent des solidarités mal placées qui bloquent tout toujours et partout..."  


Même en relativisant ses propos et en faisant la part des choses, le constat de mon vieil ami est tristement vrai : "Lo sai benissimo," me lança-t-il sur le chemin du retour, "Venise est officiellement la ville d'Italie où vivre coûte le plus, presque un point ! (0,6% pour être précis). La ville se vide tous les jours de ses habitants les moins fortunés, ceux qui n'ont pas la chance d'être propriétaires et même, depuis quelques temps, ceux qui le sont aussi tant il devient difficile de vivre au quotidien dans le centre historique. Ainsi les plus âgés encore valides, les jeunes ménages avec des enfants s'en vont même s'ils y travaillent. Pour la première fois, il y avait des places libres dans les crèches à la dernière rentrée et certaines classes des écoles sont loin d'être remplies, on en ferme aussi dans certains quartiers... Tout est plus cher que sur la Terraferma, les services nécessaires à la vie quotidienne se font de plus en plus rares... Tu dois faire des kilomètres pour trouver un boulanger ou un cordonnier ! L'invasion permanente des touristes, l'arrivée des chinois venus blanchir l'argent des mafias d'Asie et d'ailleurs, l'inaction des pouvoirs publics, tout concourt au désastre [...] Paradoxalement, les plus nantis se retrouvent aussi avec des difficultés quand ils veulent vendre leurs maisons. A plus de 10.000 euros le mètre carré sur le Grand Canal, va trouver un repreneur sauf à ce que le palazzo soit somptueux et chargé d'histoire et puisse être transformé en hôtel de luxe ! On dit que Johny Depp, qui aurait besoin de liquidité, ne parvient toujours pas à vendre son palais Donà, pourtant un petit bijou ! Ce sont les acheteurs désormais qui font les prix, autre exemple qui prouve que Venise n'appartient déjà plus aux vénitiens ! Il fulminait.

Mon ami, dont l'allure distinguée et la haute taille contrastent avec les gesticulations qui accompagnent ses propos m'énonçait tout cela avec une vois de stentor. Il laissa peu à peu tomber sa colère et ses yeux se firent tristes. Nous avons croisé peu de vénitiens, surtout des étrangers qui nous dévisageaient avec perplexité. 
"Demande donc aux agences qui s'en rongent les ongles ! Le marché immobilier ne présente une image dynamique que par le fait que certains immeubles qui appartiennent à la Ville ou à la Région ont trouvé preneurs. Toujours des institutions ou de riches fondations. Cela dope les chiffres mais la réalité vraie montre un marché moribond. Seul le produit exceptionnel finit par trouver acquéreur. Combien de maisons vides, tu as vu le nombre de volets fermés et de rideaux baissés. Il y en a de plus en plus. Le désert cette ville. Impossible de trouver à l'achat un bien en dessous de 4500€ le m² ! Si cela continue encore à ce rythme  dans les prochaines années, il n'y aura plus de marché immobilier à Venise. Même de grandes compagnies hôtelières vendent leurs biens ici, comme Hilton qui a mis les Mulini Stucky en vente ! Ah oui, tu as raison, le monde change à Venise mais pas en bien, pas en bien !"

Comme les touristes croisés quelques minutes auparavant, c'est rempli de  perplexité que j'ai quitté mon vieil ami au seuil de sa maison. Rempli de doutes aussi. Situation est-elle grave au point que rien ne puisse être entrepris pour renverser la tendance ? Est-il vraiment trop tard et la chute inéluctable ? Venise a toujours su rebondir et je passe ma vie à répandre l'idée-force qui est comme le générique de TraMeZziniMag : Venise est depuis toujours un laboratoire d'innovations et d'inventivité qui peut servir au reste du monde ! Je veux continuer d'y croire et contribuer, modestement, avec mes pauvres moyens  à ce renouveau. La part du colibri n'est-ce pas. Pourtant cette discussion m'a réellement ébranlé. La Véritable Venise, c'est le nom auquel j'avais pensé pour une des futures collections de la jeune maison d'édition. Publier des textes courts, inédits ou déjà parus en Italie et ailleurs, sur la Venise des vénitiens, qu'ils soient de sang, de souche ou de branche. Mais si tout ce qu'a décrit mon ami et que reprennent de plus en plus souvent les médias, est vrai et que rien n'est entrepris, cette collection ne sera-t-elle pas plutôt un ensemble de récits archéologiques, In Memoriam ? 

En me promenant chaque jour dans cette Venise que j'aime depuis toujours, je sens bien que quelque chose ne va plus vraiment. La Véritable Venise où je suis chaque jour est tellement différente de ce qu'elle fut il y a quelques années encore. Période bizarre où tout semble rester comme avant mais où beaucoup de choses disparaissent, avec des situations qui s'enveniment ou régressent ; où les initiatives les plus inventives et prometteuses  sont interrompues ou combattues ; où plus personne ne semble croire à un futur viable et soutenable. Faut-il se résoudre à baisser les bras et remettre les clés à Disney, aux mafias chinoises ou à d'autres pire encore. Tout semble se mêler pour étouffer mon enthousiasme et tiédir ma foi : les quatre kilomètres de bouchon aujourd'hui sur le pont de la Liberté et la Piazzale Roma prise d'assaut par les autocars et les voitures des touristes, l'ultimatum de l'Unesco qui promet de retirer la Sérénissime du Patrimoine de l'Humanité si une véritable réflexion et des propositions sérieuses assorties d'effet ne sont pas engagées avant février prochain... Register écrivaient mes ancêtres huguenots sur les parois de la Tour de Constance où Louis XIV les avait fait enfermer. Register ai-je envie de crier aux vénitiens de tous âges. 

C'est ce mot qui m'est venu à l'esprit quand j'ai entendu ces jeunes voix qu'accompagnaient plusieurs instruments.  Les murs des immeubles du campiello San Cassiano renvoyaient joliment cette musique joyeuse. Les campi de Venise ont souvent une acoustique très chaude.  L'absence de ce fonds sonore mêlant bruits de moteurs automobiles et klaxons qui  étouffe tous les autres sons dans les villes modernes permet que se déploie sans décibels superflus et dérangeants la musique en Live. Cet agréable moment fut mon arc-en-ciel après l'orage et la tempête. Un signe d'espoir jailli au détour du chemin. Les jeunes gens qui donnaient cette aubade a l'aperto sont tous vénitiens. Le public présent l'était aussi en majorité. Quelques touristes égarés s'étaient arrêtés. Puissent-ils avoir ainsi pris la mesure de La Véritable Venise ! 
(Journal de Venise, 17/07/2016)

© Benefica Biribiri, Venezia 2016.

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