26 avril 2020

Un petit film bricolé il y a douze ans par une nuit de nostalgie



J'aime le cinéma, mais ne maîtrise pas vraiment l'art de l'image animée. en triant les archives retrouvées de Tramezzinimag, cette petite viéo oubliée - et maladroite - est restée un work in progress. J'ai souvent contribué à des préparations de documentaires pour la télévision. C'était   toujours intéressant de discuter avec les journalistes et les réalisateurs, de proposer des sujets jamais encore traités parce qu'ignorés des médias, contribuer à montrer une autre Venise. empêché à l'époque d'être aussi souvent à Venise que maintenant, je n'ai jamais pu être réellement suiveur sur place. Plusieurs de mes amis qui vivent à Venise ont pris le relais admirablement, instillant dans l'esprit des journalistes des fondamentaux qui ont contribué au changement de regard des gens sur la ville. Les problématiques actuelles, les grands navires, la pollution, l'acqua alta bien sûr ont été relayés par les médias du monde entier et c'est tant mieux. Ces sujets sont très cinégéniques et choquent les téléspectateurs. Ils ont permis une prise de conscience qui finira peut-être par avoir raison de l'entêtement des édiles à laisser se déployer partout des fonctionnements mortifères pour Venise et sa lagune. Mais il y a aussi le dépeuplement, les logements vides, le tourisme de masse, le chômage, le vieillissement de la population, tout cela aussi étant lié. Les images ci-dessus sont nostalgiques. Ce n'était pas voulu, mais l'inconscient remonte parfois. Le rêve d'une Venise impollue, rendue à ses habitants, l'air purifié, les chats revenus qui chassent les rats, la propreté, le silence, tout ce qui magnifie la beauté de la ville, rend les canaux transparents, le ciel purifié... Tout ce que le confinement a ramené. Mais demain, quand tout reprendra comme avant...

25 avril 2020

In regalo a tutti miei amici di confinamento a Venezia ed altrove



L'aria "Ah mia cara", extrait du Floridante de G.F.Haendel interprété par le contre-ténor polonais,  Jakub Józef Orliński et la charmante Eva Zaïchik et leurs amis de l'ensemble The Consort, tous confinés, tous brillants et passionnés. Impossible d'entendre la voix de Jakub sans ressentir  une grande émotion. Savez-vous que ce jeune et brillant musicien est aussi un spécialiste de Break dance ? Outre une voix à l'incroyable pureté et profondeur, le monsieur est aussi un athlète. Il n'y a donc pas que les ricains pour cultiver le men sana in corpore sano. vénitien, il serait une des vedettes de la Canotiera Bucintoro, son allure aristocratique l'associerait aux jeunes patriciens de la Sérénissime, ces Foscari,  ou Bragadin d'autrefois qui n'avaient pas froid aux yeux et savaient, après le combat faire de la très belle musique pour leurs amis. 

Cela me fait penser à cet écrivain décadent qui disait à la fin du XIXe siècle, en contemplant le magnifique tableau de Bellini, à San Zaccaria, celui qui montre un ange jouant de la viole aux pieds de la Vierge et de l'Enfant, "Quelle belle musique, on n'en fait plus d'aussi belle de nos jours". Ce n'est pas le seul tableau à Venise où se fait une musique aussi divine, mais c'est celui-ci qui illustre le mieux ce me semble l'interprétation de Jakub Josef Orlinski.


Ceux qui connaissent ce tableau comprendront cette phrase. Il se dégage de cette peinture réalisée par un Giovanni Bellini âgé (il avait 75 ans) quelque chose de grandiose et familier à la fois, beaucoup de sérénité et de paix. L'ange musicien au visage visiblement dessiné d'après modèle, pourrait sortir du Conservatoire Benedetto Marcello et on pourrait tout à fait le croiser avec son instrument sur le campo Santo Stefano après sa leçon. Jean-Louis Vaudoyer, dans son "Italie retrouvée" publié dans les années 30, écrit à son sujet :
"De génération en génération, depuis près de cinq siècles, les paroissiens de l'église de San Zaccaria vivent sous la protection d'une Madone de Giovanni Bellini ; L'ineffable petit ange musicien qui, assis aux pieds de la Vierge, joue de la viole, est leur ami d'enfance."
Pour continuer dans la beauté et la sérénité, cet extrait du Stabat Mater de Vivaldi, "Eja Mater, fons amoris", enregistré en confinement encore. Enfin un tempo ralenti sans lourdeur. Est-ce la tonalité du piano, mais Jakub, même pieds nus sur sa moquette parvient à nous communiquer l'émotion de cette strophe : 

"Daigne, ô Mère, source d'amour,
me faire éprouver tes souffrances
pour que je pleure avec toi"



3 minutes 32 d'émotion ! Bon 25 avril à tous !

24 avril 2020

Un 25 avril pas comme les autres


Ce jour de l'année n'est pas un jour comme les autres pour les vénitiens. Comme tous les habitants de la péninsule, non seulement ils fêtent la Libération du pays du joug nazi mais c'est avant tout pour eux la Saint Marc, LA fête nationale de Venise, devenue depuis l'invasion-trahison-pillage du général corse que nous n'aimons pas, mais vraiment pas à Tramezzinimag.  

Jour important de liesse populaire donc, mais qui cette année aura évidemment un autre goût. Celui de la distanciation sociale obligée, du confinement quasi universel à cause d'un maudit coronavirus qui a tout bouleversé sur la planète et quelques semaines. Comme pour le reste, des tas d'idées ont été proposées pour vivre cette journée tout en respectant les obligations liées au confinement. 

Des propositions ont été publiées sur internet, comme celles de Venetoinside, un site bien fait et plein d'esprit, dévolu, créé par des insiders (et oui, je sais, c'est un peu triste de voir que la deuxième langue du net à Venise aussi est l'anglais, là où autrefois le français accompagnait seul l'italien dans la documentation touristique, les papiers administratifs, la signalétique,etc... Mais c'est notre faute pas celle des vénitiens !) à un tourisme plus intelligent que celui qui fait grandir les hordes tellement responsables des problèmes de la sérénissime aujourd'hui. Leurs idées pour un 25 avril réussi depuis chez soi (cliquer ICI pour avoir l'article original en entier) :

1 - Se préparer un bon vrai spritz et porter un toast à Saint Marc
C'est l'occasion de redonner la vraie recette maintenant que cet apéritif typiquement vénitien a conquis le monde et se boit n'importe où, n'importe comment et à n'importe quel prix ! Il faut procéder ainsi : un tiers de Prosecco, un tiers d'Apérol, de Select ou de Campari, un tiers de soda ou si vous n'en disposez pas d'eau gazeuse.  Mélanger le tout dans un verre, ajouter des glaçons et une une rondelle d'orange. 


2 - Ecouter une musique qui vous transporte en pensée à venise
Le site recommande des airs qui vous rappellent Venise et il y en de tas. A titre d'exemple, ils conseillent en premier le groupe de reggae vénitien Pitura Freska (peinture fraîche en vénitien) avec son  Pink Floi, une chanson qui relate le concert des Pink Floyd qui eut lieu à Venise en 1989 lors de la nuit du Redentore avec près de 200.000 spectateurs et des dégâts énormes constatés le lendemain. 

Les vénitiens voyaient d'un assez mauvais œil le concert, la réalité dépassa les prévisions les plus pessimistes avec près d'un mètre de déjection humaines le long des façades du palais des doges. L'horreur absolue, le triomphe de la barbarie mais on était loin de la barbarie drainée par le tourisme de masse depuis. Le concert cependant fut un moment inoubliable pour les fans du groupe qui a été déclaré persona non grata par la Municipalité suite aux dégâts. A leur décharge, les Pink Floyd ont tout de même spontanément contribué à financer les dommages causés à la ville.
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Les vénitiens de Veneto Inside recommandent aussi Paolo Conte et sa fameuse chanson Tua cugina prima (Tutti a Venezia), qui décrit avec drôlerie, un couple qui se fait photographier à San Marco pour faire envie à une cousine qui se vantait d'avoir été à Venise avant eux...Satire du tourisme de masse que le covid-19 aura peut-être contribué à calmer sinon à supprimer... On peut tout de même rêver, non ?


Les auteurs de l'article suggèrent aussi ce qui est devenu au fil des ans pour certains l'Hymne de Venise, "Le Glorie del Nostro Leon", chant issu de la tradition populaire qu'on entend beaucoup résonner du côté de Castello ces temps-ci précisent-ils. Chaque dimanche, un vénitien du quartier prépare une playlist spéciale "pour entretenir et apporter un peu de joie à tout le voisinage". Toute forme de soutien mutuel est bonne à prendre, vous en conviendrez. Ci-dessous, une version (en vénitien, bien entendu) avec des images édifiantes qui ne cachent rien de l'amertume de ce que la cité des doges était devenue avant l'épidémie et que personne ne souhaite revoir... :



3 - Faites-vous plaisir en préparant un plat vénitien
Les auteurs poursuivent leurs conseils par de succulentes recettes traditionnelles, faciles à réaliser et qui rendent la vie plus agréable de leur préparation à leur dégustation. En voici la traduction : 

Pour ceux qui aiment le poisson et les saveurs fortes, nous vous proposons le fameux Bigoi in salsa. Pour environ quatre portions, vous n'aurez besoin que d'un pot d'anchois à l'huile de 100 gr, 1 gros oignon blanc et 500 gr de bigoli (1). Commencez par couper l'oignon en fines tranches et laissez-le fondre à feu très doux sur une poêle avec de l'huile. Ensuite, ajoutez les anchois, remuez de temps en temps. Laissez fondre les anchois, versez peu à peu l'eau de cuisson des pâtes pour former une sauce crémeuse. Ajoutez ensuite les bigoli (cuits al dente,recommande l'auteur !), Un peu de poivre et, si vous le souhaitez, saupoudrez une poignée de chapelure préalablement grillée avant de servir le plat et le tour est joué.
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Et puis, "pour les amoureux des légumes de saison et du respect des traditions jusque dans la cuisine", Venetoinside propose le famosissime Risi e bisi, un plat qui était offert au Doge le 25 avril, en l'honneur de la fête de San Marco. Pour le préparer, il faut : 350 g de riz Nano Vialone, 1 kg de petits pois frais, 1 oignon, 60 gr de beurre, 50 gr de poitrine de porc, environ 1 litre de bouillon de légumes, du persil, du parmesan râpé, sel &poivre, huile. Prenez d'abord les gousses de pois, lavez-les, ajoutez-les au bouillon de légumes et faites-les cuire 1 heure à partir du début de l'ébullition. Les mélanger ensuite avec un mixeur à immersion et versez le tout dans un bol, en le passant au tamis. Pendant ce temps, faites revenir dans une poêle l'oignon haché avec la moitié du beurre et un peu d'huile, pendant une dizaine de minutes. Ajouter le bacon en dés, le persil haché, puis les petits pois et le bouillon avec les cosses. Lorsque le bouillon commence à bouillir, versez le riz et ajoutez le sel. Vers la fin de la cuisson, ajoutez le reste du beurre, du parmesan et du poivre.

Enfin, pour ceux qui aiment davantage les plats de viande et ne dédaignent pas les saveurs fortes, cette autre recette typique de la tradition vénitienne, le Fegato alla veneziana. Les ingrédients nécessaires : 500 gr de foie de veau, 6 feuilles de sauge, 15 gr de beurre, 2 oignons blancs, une cuillerée de vinaigre de vin blanc, de l'huile, du sel, du poivre et de l'eau. Cuire les oignons émincés dans une casserole avec le beurre et un filet d'huile. Ajouter un peu d'eau, cuire 5 minutes, ajouter la sauge hachée et le vinaigre de vin blanc. Après quelques minutes, ajoutez les tranches de foie et faites cuire à feu vif pendant environ 5 minutes, en les retournant à mi-cuisson.
Trois délicieuses recettes - dont les deux dernières déjà présentées dans Tramezzinimag avec des variantes (voir la colonne de droite qui contient un lien pour chacune des recettes publiées depuis 2005) faciles à réaliser et vraiment liées à ce jour si important dans le coeur des vénitiens. Après la musique et la gourmandise, le cinéma. 

Veneto inside poursuit ses propositions pour un 25 avril confiné mais heureux avec des suggestions de film :

4 - Regarder un film qui se passe à Venise
Pour inviter les vénitiens à patienter, le jour où il sera de nouveau possible d'azrpenter calle et campi reviendra, ils ont pensé à trois films très différents mais qui tous montrent la beauté de la ville : le grand classique Pane e Tulipani, avec Bruno Ganz, The Tourist avec Angelina Jolie et Johnny Depp et Indiana Jones et la dernière croisade de Spielberg... Ils auraient pu en ajouter pleind 'autres tellement Venise a été le decor de films depuis l'invention du cinéma. Nous avons déjà évoqué dans nos colonnes le travail du Circuito Cinema sous la houlette du très savant Robert Ellero auteur d'un annuaire - hélas épuisé, "Venezia,CIttà del Cinema" qui donna lieu à une magnifique exposition dans les années 80.



5 - Donnez libre cours à votre côté artistique
Enfin, la dernière proposition réunit des idées de bricolage à réaliser en famille et éviter que les chères têtes blondes ne restent vautrées devant la télévisioon ou les consoles de jeux ou s'étripent en cassant tout autour d'eux. C'est ainsi que le site propose de réaliser un dessin de bocolo, cette rose rouge traditionnellement offert aux épouses et aux mères le 25 avril ou le lion ailé, symbole de l'evangéliste et de la république de Venise.
Des liens permettent de réaliser ces deux dessins : ICI pour le lion, ICI pour la rose. Il est aussi suggéré la réalisation d'un masque du carnaval avec un PDF en ligne (ICI) et même un origami grâce à un autre tutoriel : ICI.

Voilà de quoi vous permettre de passer un bon 25 avril. Evviva Venezia ! Evviva Italia ! Merci aux rédacteurs de Venetoinside dont Tramezzinimag vous recommande le contenu (publicité gratuite !)

© Comune di Venezia / 24/04/2020

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(1) : les bigoli sont des pâtes en forme de tube épais autrefois fabriquées à base de farine de sarrasin et aujourd'hui, le plus souvent avec de la farine de blé entier qu'on mélange à des œufs de cane. Ils sont fabriqués à l'aide d'un pressoir vertical appelé bigolaro. On trouve en Toscane une variété de pâte assez semblable, les pici ou pinci . Comme la plupart des pâtes, elles sont bien meilleures cuites al dente et doivent être dégustées aussitôt préparées.

09 avril 2020

Sous le soleil de l'exil, Venise et Bordeaux (2) : Témoignages de vénitiens

Rédigé le 2 avril 2020.

© Catherine Hédouin - mars 2020
Le confinement en Italie où les mesures prises sont très dures, tout le monde en parle et les opinions divergent, sur place comme parmi nos lecteurs. Parfois, cela crée des polémiques. C'est que le sujet non seulement ne laisse pas indifférent, mais suscite un certain nombre d'angoisse et pour certains, le rappel de situations violentes dont le souvenir refait surface.

Ainsi, le témoignage de mon ami Flavio Cogo, historien, écrivain et chercheur qui vit à Venise. Très engagé dans la la défense de l'environnement et dans la vie sociale italienne, il m'écrivait récemment : 
"Qui c'è un silenzio spettrale, tutto chiuso, meno che tabaccherie, edicole, supermercati e negozi di alimentari, par di esser in guerra... già m'han fermato i questurini, dobbiamo girare con i moduli e scrivere perché siamo fuori di casa, ammesso solo lavoro (ovvio!!), cure mediche, far la spesa e andare in farmacia, e portar a spasso per poco il cane, non si può andare a spasso, non si possono fare assemblee anche in luoghi privati... in compenso son scomparsi i turisti, non girano barche da trasporto e taxi, mega traghetti dalla grecia, grandi navi da crociera, taxi e lancioni, aerei oramai pochi, l'aria è pulitissima, è scomparso il moto ondoso... una situazione surreale, perché al lavoro ci devi andare e rischi - eccome se lo rischi!!! - il contagio nei bus affollatissimi negli orari di punta (prima lo erano , grazie ai turisti , a tutte le ore, è già qualcosa)"
"Ici, il y a un silence fantomatique, tout est fermé, sauf les buralistes, les marchands de journaux, les supermarchés et les épiceries, On se croirait en guerre ... les policiers m'ont déjà arrêté, on ne peut pas sortir sans son formulaire qui justifie pourquoi nous sommes sortis de la maison : pour le travail (bien sûr !!), les soins médicaux, le shopping et aller à la pharmacie, et promener le chien pendant un certain temps sont les seuls motifs tolérés. On ne peut plus se promener, ni faire de réunions dans des lieux privés... Les touristes ont disparu, il n'y a plus de bateaux de transport ni de taxis, plus de méga ferries en provenance de Grèce, ni les grands paquebots de croisière, de taxis et de vedettes, peu d'avions. L'air est très propre, la houle a disparu ... surréaliste. On doit aller travailler et on risque  - et comment  !!! - la contagion dans les bus bondés aux heures de pointe (avant, avec les touristes c'était à toute heure, c'est déjà quelque chose)... "
Ce message m'était parvenu une semaine avant que nous aussi, nous nous retrouvions dans cette situation inattendue et fort curieuse dans laquelle peu à peu, par la force des choses, nous nous sommes installés. Cela s'est fait de la même manière qu'en Italie, per forza, avec résistance et mauvais volonté. puis, comme en Italie, la grande majorité des gens a compris que nous n'avions pas le choix et qu'il valait mieux quelques semaines de quarantaine plutôt qu'une catastrophe généralisée. Comme en Italie, les gens se sont précipités sur les pâtes et le papier toilette (une bonne partie de ce qui se sont précipités - et le font encore chaque matin après le réapprovisionnement des super-marchés - n'étaient pas saisis de panique mais de ce vieil instinct de charognards qui les pousse à faire des stocks qu'ils pourront revendre au prix fort si jamais...). L'angoisse pour les autres, la peur de manquer et surtout une réaction naturelle à la peur, un placard plein dans la cuisine aide à avoir moins peur.

Photo Franck Beloncle / ©BELONCLE/Leextra via Leemage
Et puis ce très beau texte d'Ottavia Cassagrande, l'auteur de "l'Espion inattendu" paru chez Liana Levi, qui n'est pas vénitienne mais dont l'article m'a été signalé par une amie vénitienne. Il a été publié par le Nouvel Observateur (26 mars 202) et nous le reproduisons ci-dessous (emprunt exceptionnel lié aux circonstances exceptionnelles que l'humanité vit en ce moment ) :

Notice optimiste sur les effets secondaires et imprévus du virus

Ce virus, sournois et virulent, est une saloperie. Il se faufile dans les accolades, dans les poignées de main et, à ce qu’il paraît, jusque dans l’air que nous respirons. C’est un petit microbe insignifiant, et pourtant, après avoir semé la désolation et la mort en Asie, il est parvenu à mettre à genoux le système sanitaire d’une région entière comme la Lombardie. Il a paralysé la septième puissance industrielle mondiale. Il a suspendu le temps, les vies, le travail, les amours. Il a mis sous cloche une nation entière, puis rapidement tout un continent, privant ses citoyens des libertés fondamentales qu’ils avaient conquises au fil des siècles. Il est responsable de la fermeture des écoles dans toute l’Europe. Personne n’y était parvenu jusqu’à présent, pas même Hitler ! Il a fait fermer les parcs, les usines, les plages, les bureaux, les salles de sport, les cinémas, les théâtres. Il a verrouillé jusqu’aux portes des églises, des synagogues, des mosquées.

Chaque jour, il fait fondre en larmes des infirmières, des médecins, des chefs de service qui tombent malades et meurent l’un après l’autre. Il met sur la paille des entrepreneurs, des commerçants, des libraires, des restaurateurs, des acteurs. Il enchaîne aux masques à oxygène des milliers de malades, les étouffant lentement ou à une vitesse impressionnante. Il peut transformer chacun de nous en porteur asymptomatique qui s’ignore, bombe à retardement prête à envoyer indifféremment à l’hôpital ou ad patres les personnes les plus chères comme de parfaits inconnus.
Il a tué et continue imperturbablement à tuer des milliers de personnes, choisissant les plus faibles et les plus vulnérables. Il oblige l’armée à transporter les cercueils au cimetière parce que les pompes funèbres sont débordées. Il empêche d’honorer les morts par des rites funéraires. Ce virus est une saloperie. Une véritable saloperie, qui en ce moment même, se répand en toute liberté, faisant fi des frontières, dans le monde entier. Il épargne les jeunes et les enfants. C’est la seule pitié qu’il semble manifester à l’égard de notre espèce.
A dire vrai, il a aussi un autre mérite. Il démontre chaque jour qu’Albert Camus avait raison : « Et pour dire simplement ce qu’on apprendra au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. » Pendant ce premier mois – un mois, déjà ! – de pandémie, voilà ce que j’ai appris. A Dalmine (à quelques kilomètres de Bergame, l’une des régions les plus touchées), j’ai vu trente travailleurs volontaires maintenir en activité un service de la société Tenaris pour continuer à fabriquer des bombonnes d’oxygène, ô combien vitales ces temps-ci.
J’ai vu des maisons de couture, telle Miroglio, abandonner en l’espace de quelques jours la production d’étoffes et de tissus pour fabriquer 100 000 masques par jour, en grande partie offerts par Giuseppe Miroglio à la direction sanitaire de la Région du Piémont. J’ai vu beaucoup d’acteurs de la mode italienne suivre l’exemple de Giorgio Armani et faire des dons généreux aux structures sanitaires (Prada, Moncler, Versace, tout comme Kering et le groupe LVMH en France). J’ai vu les parfums de Dior, Guerlain et Givenchy se transformer en gel hydroalcoolique. J’ai vu Chiara Ferragni (styliste et animatrice du blog « The Blonde Salad », 17 millions d’abonnés sur Instagram. NDLR), figure incontestée de la vie insouciante, devenir une activiste contre le virus en sensibilisant ses followers et en récoltant des millions d’euros.   
J’ai vu des parterres de spectateurs qui, déployant le hashtag #iononchiedoilrimborso (#jenedemandepasleremboursement), ont renoncé au remboursement de billets de théâtre, concerts, opéras, déjà durement éprouvés par la fermeture forcée. J’ai vu des politiques, des bureaucrates et des fonctionnaires au-delà de tout soupçon admettre que le néolibéralisme et l’austérité ne constituent pas la seule réponse possible. Parfois même, ils ne sont pas la réponse « tout court ». J’ai vu les eaux de la lagune redevenir aussi limpides qu’elles ne l’avaient jamais été depuis l’époque de Thomas Mann et de sa « Mort à Venise ». J’ai vu les géants du Web modifier leurs algorithmes pour mettre en avant une information de qualité et endiguer les fake news (alors, c’était donc possible!). J’ai vu les polémiques stériles, les bavardages inutiles, les agitateurs populaires les plus factieux et les plus opportunistes se taire et finalement garder le silence. J’ai vu pointer malgré tout le printemps, incongru, absurde – et la cruelle frustration de ne pas pouvoir en profiter
J’ai vu aussi de l’imagination, un esprit d’adaptation inventif et enviable. J’ai vu mes enfants converger vers l’ordinateur pour le chat vidéo quotidien avec leurs compagnons de classe, comme ils convergent vers la cours de récréation lorsque la cloche sonne. J’ai vu le rideau de fer baissé du restaurant « Dalla Clemi », qui depuis quarante-cinq ans n’a jamais fermé en dehors des jours de repos réglementaires. Elle est pourtant aux fourneaux et son petit-fils fait les livraisons à bicyclette en les laissant sur le pas de la porte. J’ai vu des professeurs de piano donner des leçons à distance sur Skype. J’ai vu des personal trainers entraîner des gens par le biais des écrans. J’ai vu des théâtres offrir des spectacles en streaming ; des bibliothèques, des cinémathèques, des éditeurs mettre leur catalogue en ligne gratuitement ; des musées, leurs chefs-d’œuvre. J’ai vu souffler sur les bougies d’anniversaire en réunion virtuelle.
J’ai vu une petite entreprise comme Isinnova développer une technique qui transforme des masques de plongée en imprimant en 3D les valves d’adaptation aux respirateurs dont l’hôpital de Chiari (Brescia) avait un besoin urgent et désespéré. J’ai vu des médecins et des infirmières soigner des patients sans protections adéquates. J’ai vu des jeunes apporter leurs courses aux personnes âgées. J’ai vu des réseaux d’amis prendre soin à distance des personnes seules, enfermées à la maison depuis des semaines au risque d’une dépression nerveuse. J’ai vu les Italiens danser, chanter et applaudir à leurs balcons alors que dans d’autres endroits de la planète certains faisaient la queue pour acheter des armes.
J’ai vu des mèmes et des traits d’humour pulluler sur le web, preuves évidentes de l’éclatant état de santé de cet art italien de la dédramatisation. J’ai vu, je vois et je verrai bien d’autres choses. Il y a deux choses que je voudrais voir encore. Trois, plutôt. Et pas forcément dans cet ordre. 1) Je voudrais voir les Italiens applaudir de leur balcon les mères, les épouses, les femmes qui depuis maintenant un mois font tourner ces maisons, dernier rempart contre le virus. 2) Je voudrais voir les Italiens, toujours de leur balcon, observer une minute de silence pour les morts. 3) Je voudrais voir le vaccin. Je voudrais le voir au plus vite. Et gratuit pour tous.
Bien sûr, j’ai vu tout cela en étant enfermée à la maison. J’ai simplement choisi où regarder. Si vous regardez entre les civières, les lits alignés aux urgences, les bulletins d’information désastreux, les appareils respiratoires, les rubriques nécrologiques qui s’allongent de jour en jour, les files de cercueil et les masques qui sont désormais notre quotidien, je suis certaine que vous les verrez vous aussi.
J’ai vu tant de choses que vous, humains… A la fin, quand tout sera fini, lui aussi, ce maudit virus qui se niche dans nos poumons en aura vu, tant de choses. Il veut nous couper le souffle, mais il ne parviendra pas à nous priver d’esprit. Parce que ce n’est pas le plus fort ou le plus intelligent qui survit, mais celui qui s’adapte le mieux. C’est Darwin qui l’a écrit.
(Librement traduit de l’italien par Véronique Cassarin-Grand. Le texte original est ici.)

Le grand canal pendant le confinement


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