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23 décembre 2025

Ma Venise en hiver V : se retrouver pour ne pas se perdre

21 décembre 2025
La froidure est là, on ne peut tout de même pas imaginer qu'à Venise en hiver, quelques jours avant Noël, on puisse continuer à se promener sans manteau ni écharpe. Pourtant le ciel est clair et aucune menace ni de pluie ni de neige. Je suis étonné du peu de monde encore. Ils vont tous arriver à partir de mercredi. Mais tout de même, j'ai connu d'autres semaines de fin décembre pleines de visiteurs, italiens pour la plupart mais les effets des tensions dans le monde, la crise économique qui atteint tout le monde, sauf les ultra-nantis, complique un peu la vie. 

Je ne me plains pas de trouver de la place sur les terrasses ou dans le vaporetto et c'est un bonheur toujours renouvelé de n'entendre parler que le dialecte dans le vaporetto ou de ne croiser sur le traghetto que des visages connus..

Mais dès 10 heures le soleil avait réchauffé l'atmosphère. Temps idéal pour amener ces dames au Rialto voir la  désormais régate des Babbi Natale. Difficile de réveiller tout le monde et de les presser. Le départ avait lieu à 10h30 et nous nous sommes mis en route qu'un peu avant midi. 

Les filles se demandaient ce que j'allais leur montrer et la foule amassée à l'Erbaria et sur le pont du Rialto les ont fait changer d'avis. videos depuis le pont, les derniers équipages arrivés, elles ont pu se retrouver au milieu d'une ambiance 100% vénitienne avec tous ces équipages déguisés en pères Noël. Il n'y avait plus grand chose à grignoter au buffet offert sur le campo mais la bonne humeur et quelques connaissances retrouvées après les discours d'usage et la remise des prix m'ont permis de trinquer avec un  délicieux soave. 


Alors que je m'apprêtais à leur proposer de déjeuner sur place de tramezzini et polpette, c'est un tour en gondole qui a eu leur préférence. Excellent moyen pou elles de percevoir Venise et le gondolier choisi avait tout pour plaire à ces dames. Après lui avoir fait mes recommandations pour qu'il leur fasse faire un tour plus ample qu'à l'accoutumée, il a   "Ne t'en fais pas je vais bien les coucouner tes amies !"

22 décembre 2025
Avant leur arrivée, je me disais que ces dames voudraient certainement vouloir voir les hauts lieux du parcours touristique et que les y accompagnerai bien sur mais que je leur montrerai le plus souvent possible des lieux méconnus et pittoresques ignorés - heureusement - par les hordes qui envahissent la ville. 


N'ayant pas cette année les revenus dont je disposais il y a encore quelques mois, ne pas pouvoir me comporter en digne vénitien m'ennuyait. Un vénitien bien élevé ne laisse jamais payer une femme ! Les usages comme les préjugés, ont la vie dure ! 

Je savais qu'il me serait impossible de les inviter à chaque fois pour un café, boire un verre ou pire, à dîner. Je l'aurai certes fait bien entendu, et de bon cœur mais avec parcimonie - ce conseiller dont je découvre la présence et le soutien. Mais leur envie de se retrouver après des mois de séparation a réglé le problème. Elles préfèrent se restaurer au gré de leurs envies pendant leurs promenades et leur léchage de vitrines que je leur ai volontiers laissé. 

Après leur départ en gondole avec le fringant gondolier, ravi de les voir folles de joie à cette petite balade sur les canaux, j'ai donc mangé mes tramezzini et bu mon birrino tranquillement et en solo, ravi de cet entracte. 


Le reste du temps, je reste à l'appartement pour écrire et lire. Il est fort agréable, bien placé et aménagé de telle sorte que nous puissions y vivre ensemble sans se déranger et, s'il manque un bureau dans ma chambre, il y a un magnifique piano à queue. Les fenêtres donnent sur les jardins de la pensione Accademia, c'est clair, propre et silencieux. 

A Sant'Angelo comme calle delle Muneghe, la configuration des lieux plus spacieux pourtant ,aurait été moins pratique. J'avais aussi dans la tête plusieurs plats que je voulais concocter à ces dames pour les régaler, notamment pour la veille de Noël et le repas du 25. 

Je ne suis pas vraiment sûr que cela leur plaise, elles ont plutôt envie  d'être ensemble et de fêter cela à Venise plutôt que de passer du temps dans l'appartement à écouter mes anecdotes sur la Sérénissime d'un fou de Venise  !

J'irai tout de même commander ce qu'il faut au Rialto demain et chez mon boucher favori à Santa Margherita.


En attendant, c'est à pied et pas en gondole que je rejoins  ce matin le campo dei Gesuiti, avant que d'aller à la Querini. J'ai des heures de libres pour travailler. En dégustant un macchiato et un croissant à une table du Combo - le bar a été déplacé depuis mon dernier passage et la terrasse sur l'eau ne sert plus que pour les fumeurs. On y était merveilleusement tranquille et le service du café était familial, tenu par des étudiants avec l'ambiance que seuls des jeunes savent instiller dans de tels lieux. 

Il faut aller avec son temps. L'entreprise - une chaîne - qui a repris l'alloggi a ouvert un café-restaurant, certainement plus rentable mais aussi terriblement bobo. Les prix demeurent encore raisonnables et le macchiato à 1,50€, soit 3 euros pour un café et una brioche, cela reste encore possible à Venise quand on connait les bons endroits.

Lecture et traduction d'un article du journal Il piccolo (25 octobre 2023) que j'avais gardé et jamais encore utilisé. C'est un texte de  Fulvio Senardi, intitulé « Saba poeta omosessuale che bramava la “calda vita” sforzandosi di nasconderla ». C'est la recension de l’ouvrage de Luca Baldoni«L’altro Saba.L’omoerotismo nel  Canzoniere », (Firenze, Edizioni Le Lettere) qui venait alors de paraître. 

Joie de retrouver mes dossiers laissés dans le magazzino que Marie-Christine Jamet a la gentillesse de me prêter depuis mon déménagement. Cela ne devait être que pour quelques semaines et toutes mes affaires y attendent le retour définitif à Venise. L'année prochaine, dieu voulant ?


Mais revenons à ce texte sur l'auteur triestin et l'approche de l'ouvrage de Baldoni. L'article du Piccolo cite une phrase relevée dans mes carnets et qui est à l'origine de mon projet d'édition d'un ouvrage transversal qui reprendrait des textes de plusieurs auteurs italiens qui ont influencé Mario Stefani ou du moins l'ont inspiré. 

Si je parviens à voir l'ami Flavio Cogo, j'en discuterai avec lui. En attendant cet article est une mine. L'auteur y cite les propos célèbres de  Saba à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire en 1953 où il évoquait la difficulté de « naître avec un tempérament classique dans une ville romantique et avec un caractère paisible dans une ville dramatique », Trieste, une cité où des communautés ethnolinguistiques s’affrontaient âprement, religieuses mais aussi sociales, une ville, vouée à Mercure, dieu du commerce, qui ne savait pas trop quoi faire des poètes et des écrivains — hormis les porte-voix de l’irrédentisme —, comme Italo Svevo.

18 juin 2025

Notes retrouvées (1) : La très singulière impression que San Giacomo del Rialto lui faisait depuis toujours

Au détour d'une page du journal de Nicolas Weyss de Weyssenhöff, Antoine découvrit une carte postale. Un vieux cliché jauni montrant une vue de l'église de San Giacomo del Rialto. Au verso était griffonnée au crayon une vue de l'église que quelques traits  au pastel rendaient vivante. Elle portait la mention, « Pour mon ami plus vénitien que russe, de la part de son anarchiste préféré, Paul Signac, 28 avril 1908  »... Antoine n'en revenait pas, il avait entre les mains un dessin du peintre dont il avait découvert le travail en visitant le musée de l'Annonciade.  

Plus il avançait dans sa découverte du journal de Nicolas, plus il s'émerveillait de la vie d'un garçon à peine plus âgé que lui aujourd'hui et qui avait déjà connu l' les grands-parents d'Antoine ne vivaient de romanesque que les expéditions dans les réserves de la maison pour voler des confitures où les baisers furtifs volés aux cousines quand la gouvernante tournait le dos. Eux passaient de la grande maison en ville au collège, de la propriété des grands-parents à la villa d'Arcachon. Il posa la carte postale sur la table et poursuivit sa lecture :

28 avril 1908.
« [texte en allemand rayé illisible, quelques mots en russe.] Aujourd'hui, visite des Miracoli en compagnie de Paul S. et de sa charmante épouse, rencontrés récemment au Florian et avec qui j'ai sympathisé. Le peintre et sa muse aiment beaucoup la ville.Paul, avec son regard aiguisé et sa muse à ses côtés, semble avoir trouvé en Venise une source inépuisable d'inspiration.   Pris beaucoup de plaisir à leur montrer  les lieux que j'aime particulièrement et qu'on ne cite pas dans le Baedeker. Ces recoins empreints de souvenirs et de significations personnelles.J'avais six ans quand notre mère nous amena avec elle à Venise. J'en garde l'impression d'émerveillement et de joie qui s'était emparée de moi quand nous sommes descendus du bateau.
« Les idées libertaires de Paul, bien qu'en décalage avec l'univers dans lequel j'ai grandi, éveillent en moi une curiosité et une réflexion stimulante. Berthe, avec son sourire bienveillant, semble apprécier nos échanges passionnés, où l'artiste et le jeune aristocrate russe confrontent leurs visions du monde. Il est fascinant de constater comment des perspectives si différentes peuvent se rencontrer et s'enrichir mutuellement.
Agréables moments donc qui m'ont inspiré quelques mauvais vers. Ma chère maman aurait voulu que je les conserve.

Le feuillet où était copié le poème manquait. On voyait nettement qu'on l'avait arraché du carnet. Mais certainement dans un repentir, Nicolas l'avait conservé. Antoine le retrouva plié en quatre, glissé entre des pages. Il était couvert de dessins et de graffitis à la plume. Le sonnet était en allemand :

Im sanften Schatten eines alten Traums,
Schleicht ein Flüstern, geheim und fern,
Die Schleier aus Nebel umarmen sich leise,
Enthüllen Welten, wo Seelen sich malen.

Die Sterne flüstern vergessene Geschichten,
Im ätherischen Himmel, ihre Lichter umschlungen,
Dort, wo die Zeit ihren leichten Atem anhält,
Finden verlorene Herzen endlich Frieden.
(*)

La nuit venait de tomber. Le temps comme à chaque fois qu'il se replongeait dans les papiers de Nicolas, n'avait plus de prise sur lui, Antoine en oubliait le monde réel autour de lui. Surpris par l'obscurité, il alluma la lampe et  reprit sa lecture, avide d'en savoir davantage.

«[...] Cette promenade matinale m'a rappelé une autre époque, un autre matin, où je m'étais aventuré à la rencontre d'Edmund, cet ami anglais.......... (mot illisible). Nous avions pratiquement le même âge. Je l'avais rencontré lors d'un thé chez les Giovanelli, chez qui nous résidions à l'époque. Une rencontre fortuite qui marqua un tournant dans ma vie. Il y a un peu plus de dix ans déjà. 

In flüchtiges Treffen, am Wendepunkt des Schicksals, / In den Äther gemeißelt, durch göttlichen Atem, / Wo Wege sich kreuzen, in geheimem Reigen, / Und Seelen erwachen zum seltsamen Reiz. / Unter dem Schleier des Zufalls verweben sich Schicksale, / Goldene Fäden spinnend in unendlicher Dunkelheit, / Und im Schweigen legt sich ein Versprechen nieder, / Das für immer das Gewebe der Dinge verändert." (**)

Bien sûr, voici quelques vers inspirés par cette phrase, dans le style des Symbolistes :Une rencontre fugace, au détour du destin, Sculptée dans l'éther, par un souffle divin, Où les chemins se croisent, en un ballet secret, Et les âmes s'éveillent à l'étrange attrait.Sous le voile du hasard, les destins se lient, Tissant des fils d'or dans l'ombre infinie, Et dans le silence, une promesse se pose, Changeant à jamais la trame des choses.J'espère que ces vers reflètent l'esprit et l'émotion que vous recherchiez. Si vous avez d'autres demandes, n'hésitez pas à me le faire savoir !
Bien sûr, voici quelques vers inspirés par cette phrase, dans le style des Symbolistes :Une rencontre fugace, au détour du destin, Sculptée dans l'éther, par un souffle divin, Où les chemins se croisent, en un ballet secret, Et les âmes s'éveillent à l'étrange attrait.Sous le voile du hasard, les destins se lient, Tissant des fils d'or dans l'ombre infinie, Et dans le silence, une promesse se pose, Changeant à jamais la trame des choses.J'espère que ces vers reflètent l'esprit et l'émotion que vous recherchiez. Si vous avez d'autres demandes, n'hésitez pas à me le faire savoir !
Je me rends compte qu'à travers les années, Venise a toujours été pour moi le théâtre de rencontres significatives, de ces croisements de destin qui, à leur manière, sculptent le cours de notre existence. Aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de me demander quelles nouvelles aventures et quels nouveaux liens cette ville magique me réserve encore. [...]»

Antoine était un peu perdu. Il tourna les pages du journal en espérant avoir le détail de ce à quoi Nicolas faisait référence. Soudain, il trouva. L'entrée portait la date du 14 octobre 1897 :

« Rialto ce matin. J'avais craint que le brouillard ne s'attarde, mais il était à peine neuf heures lorsque je posai le pied sur le ponton. Le marché battait son plein, bien que les couleurs familières me parussent délavées, telles une aquarelle estompée. J'espérais croiser le jeune Anglais avec lequel j'avais échangé quelques mots l'autre soir chez les Giovanelli. Il m'avait confié qu'il se rendait chaque matin dans ce quartier animé, dans l'espoir de revoir une jeune femme dont l'allure l'avait, selon ses propres termes, ensorcelé. Il prétendait connaître son adresse, et la contrada San Zuane ne lui était plus étrangère. Ce vieux quartier, partiellement insalubre dès que l'on s'éloigne des placettes bordant le canalazzo, abrite la chiesa San Giacometo, si vieille qu'on la croirait prête à s'effondrer, à l'instar du pauvre campanile de San Marco. La grisaille de ce matin accentuait cette impression de décrépitude [mots illisibles en russe].
« Un mendiant s'empara de la manche de mon manteau. Son apparence était repoussante, avec une large bouche dévoilant deux dents jaunes. Il marmonna des paroles que je ne compris point. Un prêtre finit par le chasser. Derrière ce triste personnage, deux jeunes femmes avançaient, chacune la tête et les épaules recouvertes d'un châle de cachemire. Leurs motifs si semblables me donnèrent d'abord l'impression qu'elles partageaient une même écharpe. le vieil accordéoniste qu'on croise souvent sur les Schiavoni, jouait au pied des marches du pont, tandis que la messe semblait s'achever. Peu de fidèles en sortaient. Parmi eux, je ne remarquai que ces deux jeunes femmes.
« Je ne sais pourquoi, mais dès l'instant où je posai les yeux sur elles, je compris pourquoi Edmund cherchait à revoir cette jeune fille dont il avait parlé dans le salon du prince. Il s'agissait certainement de la plus jeune. Elle se tenait droite, le visage protégé des miasmes de la rue par son châle. Il émanait d'elle une sorte de lumière. Le prince Alberto s'était gentiment moqué de notre pauvre anglais; J'avais ri avec lui sans entendre vraiment le motif de la plaisanterie. Giovanelli a notre âge. Il est drôle, impétueux et débonnaire. C'est un bergamasque. Un peu l'équivalent des cosaques chez moi.
« Toutes ces pensées qui m'étaient venues en cheminant du palais jusqu'au Rialto s'évanouirent quand je vis sortir les deux jeunes femmes. Je sus aussitôt qu'elles me plaisaient. Je m'empêchais de les dévisager davantage. Juste derrière, Edmund suivait à quelques pas des jeunes femmes. Il ajustait son chapeau. Impossible de ne pas le reconnaître pour un Anglais, non seulement à cause de ses cheveux roux et bouclés, mais aussi par son manteau dont le ton tranchait avec ceux des gens qui sortaient comme lui de l'église. Ah, ses vêtements ! Je lui fis un signe, et lorsqu'il me vit, il agita son chapeau avec un large sourire. Des manières fort anglaises, ma foi.
Antoine connaissait bien les lieux évoqués par Nicolas. Mais ils avaient depuis longtemps été restaurés et plus aucune trace ne subsiste de l'impression misérable du bâtiment. L'église semble presque pimpante, les maisons attenantes recouvertes d'un joli torchis, les volets repeints. L'horloge qu'on voit sur la photographie trouvée dans le journal de Nicolas a été remplacée par celle du XVIIIe siècle qui avait été déposée par l'occupant autrichien. Elle occupe presque tout le fronton de l'église. Il n'y a plus de mendiants assis sur le rebord du parvis. 
 
Même par un jour de brouillard, les lieux n'évoquent en rien la tristesse et la pauvreté qui choqua tant Nicolas. Avait-il été mal à l'aise aussi en Russie, devant la misère de certaines rues de Petersbourg ou de Moscou ? Il l'avait appris dès les premières pages du journal vénitien de Nicolas. Car les Weyss de Weyssenhoff occupaient depuis plusieurs mois le dernier étage du palais Donà Giovanelli que leur louait la princesse, une grande amie de la comtesse. Mais ceci fera l'objet d'un autre récit. 

(*) :
Dans l'ombre douce d'un vieux rêve, / Se glisse un murmure, secret et lointain, / Les voiles de brume s'enlacent doucement, / Révélant des mondes où les âmes se dessinent. / Les étoiles murmurent des histoires oubliées, / Dans le ciel éthéré, leurs lumières entrelacées, / Là où le temps retient son souffle léger, / les cœurs perdus trouvent enfin la paix.
 
(**) 
Dans une rencontre fugace, au tournant du destin, / Gravés dans l'éther par le souffle divin, / Là où les chemins se croisent, dans une danse secrète, / Et les âmes s'éveillent à un étrange attrait. / Sous le voile du hasard, les destins s'entrelacent, / Tissant des fils d'or dans l'obscurité infinie, / Et dans le silence une promesse est faite, / Qui change à jamais la trame des choses.
 
 

 
Plusieurs années séparent ces deux clichés. Le bureau que j'avais aménagé dans une petite colocation où j'ai vécu quelques semaines le temps d'un été, est celui sur lequel j'ai déchiffré et retranscrit les pages du journal de Nicolas Weyss de Weyssenhoff et pris mes premières notes sur ce texte qui n'en finit pas de grossir sans pour autant me sembler satisfaisant. J'aimais bien cette chambre aménagée dans le grenier d'un des palazzi de la Fondamenta dei Preti, à Sta Maria Formosa. Il faisait terriblement chaud cet été-là et nous tentions de créer des courants d'air pour que ce soit moins suffocant. Ma fenêtre donnait sur les toits et encadrait le haut du campanile. Je m'installais souvent sur le poggiolo, assez large pour y disposer des coussins. Avec la vue, la brise pleine de senteurs marines, de la musique, du thé et des biscuits, tout était réuni pour les moments heureux et solitaires qui m'aident depuis toujours à me concentrer avant que d'écrire.
 
La seconde photographie - «selfie » maladroit -  a été prise dans la chambre de l'appartement où j'ai eu la joie d'habiter après le départ contraint du campo Aant'Angelo par la mort de la propriétaire du palazzo à l'entrée de la Calle degli Avvocati. C'est à ce petit bureau de dame que j'ai poursuivi mon travail d'écriture autour de la vie et de la disparition de Nicolas W. de W., personnage ô combien mystérieux dont je découvrais peu à peu sous ma plume la consistance et les émotions. C'est là que furent rédigées les notes autour de cette carte postale montrant l'église San Giacomo au Rialto.
 
à suivre. 

06 novembre 2024

Fortuny, un prince de l'esthétique à Venise

Début des années 80, le commencement de l'hiver à Venise. A l'époque les étudiants ne disposaient pas d'autant de lieux qu'aujourd'hui pour se retrouver après les cours et le soir tout fermait rapidement. Dès 18 heures une chape de brume et de silence recouvrait la ville. C'était envoûtant mais parfois désespérant pour les jeunes gens que nous étions. Quelques établissements cependant restaient ouverts tard, mais au vu du public qui les fréquentait, l'addition était vite salée. Le Haig's, près du Gritti, le Cherubin' à San Luca... Il y avait aussi - plus abordable - le Corner pub, à San Vio, qui existe toujours. Ailleurs, les bars baissaient leur rideau dès la tombée du jour. Je connaissais encore peu de monde, quelques étudiants, surtout ceux de mon cours à la Dante Alighieri pour parfaire mes connaissances en italien. Surtout des étrangers. Je désespérais de frayer avec mes condisciples italiens et je n'avais encore aucune relation avec des vénitiens en dehors de Gabriele avec qui je travaillais chez Biasin et du plus jeune fils de l'aubergiste, Federico. 
 
C'est au Cherubin que je rencontrais par hasard un groupe de vénitiens de mon âge. A l'époque je fumais des Craven A, cigarettes de tabac blond au goût délicieux munies d'un faux-filtre qu'on vendait dans un emballage de carton renforcé rouge et blanc que je trouvais fort élégant. C'étaient déjà les cigarettes que fumaient mes parents. Je ne sais pas ce qu'un psychanalyste en déduirait, mais cela avait attiré l'attention du petit groupe. 
 
Ils étaient quatre ou cinq dont deux filles ravissantes déjà croisées du côté de Santa Margherita. J'avais remarqué leur allure, nonchalante autant que décidée, qui me rappela aussitôt ma bande d'amis laissée en France, Nicolas, Antoine, Didier, Marie-Laure et les autres... Ceux que nous appelions à Sciences-Po la bande de Cognac car ils venaient tous de Charente, filles et fils de familles liées à la production de ce nectar.
 
Ils n'avaient plus de cigarettes, j'avais un paquet à peine entamé. J'en offris. Ils me payèrent un second verre. La soirée fut drôle, mes nouveaux amis sympathiques. Parmi eux, l'une des filles et son copain étaient en Histoire de l'Art à San Sebastiano. Tous deux travaillaient au Palais Fortuny que je n'avais visité qu'une fois. Quand il fallut partir, rendez-vous fut pris le lendemain pour visiter cet endroit magique, à l'époque peu connu.  C'est ainsi que j'eus droit à une visite du palazzo de fond en combles. Dès lors, je ne ratais plus aucun vernissage. 
 
J'ai eu ainsi la chance de pouvoir me promener partout comme quelques années plus tard nous le ferions au Mocenigo - prenant le thé dans l'un des salons - avant que les lieux soient finalement ouverts au public. Privilège dont je n'avais pas conscience à l'époque. Mais cela est une autre histoire.
 
Palazzo Dario. © Gunter Derleth /Venice,Camera Oscura, 2000.Tous Droits Réservés

...Raconter que nous restions parfois très tard à papoter au début de l'été assis sur les marches de l'escalier intérieur...Que nous avions la possibilité d'ouvrir toutes les portes, de visiter mêmes les lieux non ouverts au public... Cela parait impossible aujourd'hui, où tout est verrouillé, clos, protégé, surveillé à l'image du monde et des esprits... La plupart des pièces sentaient la poussière, les tiroirs étaient gorgés d'objets abandonnés, témoignages d'une vraie vie, « une vie d'avant » comme disait ma fille Alix petite pour parler des lieux qui la faisaient rêver... Beaucoup trouvèrent depuis un nouvel emplacement, plus cinégénique quand le palais prit vraiment l'allure d'un musée. J'ai eu la même impression en visitant un jour la Ca'Dario et son jardin. Il restait peu de mobilier à l'époque, mais certaines pièces étaient encore garnies avec des meubles hétéroclites, quelques coussins de velours fanés ou de soie brûlée et le jardin très encombré. Il y avait un système pour actionner la porte au grillage de bois qui permet d'accéder à la petite allée qui mène au ponton sur le grand-canal, entre le palais Dario et son voisin la Ca'Barbaro-Walkoff. Le gardien du Dario nous laissait rentrer, trop heureux d'avoir de la compagnie. Je ne sais plus par qui ou pour quelles raisons nous avions pu disposer de ce privilège, banal certes, mais qui me semblait précieux alors. Nous y allions souvent. Une autre époque, nous abordions les années 80 où tout allait changer. Je raconterai un jour les nombreuses fois où nous nous sommes faufilés dans des lieux abandonnés ou fermés, des étages interdits et des greniers fantastiques...
 
By Courtsey of © Vittorio Sgarbi, edizione FMR, 1984.

Mais revenons à Mariano Fortuny, (1871-1949), cet esthète hors-pair. Comme son père il peignait, comme son père il était plein de talents et d'idées, et... d'entregent. 
« Les hommes et les femmes de la Renaissance» sont rares qui vécurent après le XVIe siècle jusqu'aux temps modernes. Et lorsqu'ils honorent le siècle de leur présence, ils sont exceptionnels ! C'est le cas de Mariano Fortuny y Mandrazo, de l'entreprise éponyme Fortuny. Artiste, designer, photographe, graveur, architecte et peintre, il est arrivé à Venise en provenance de Grenade, à la fin du XIXe siècle, à l'époque où la ville était l'une des plus riches du monde, et il a fini par créer un empire textile.»
La légende veut qu'à son arrivée dans la Sérénissime, le jeune artiste ait été instantanément séduit par la lumière magique de la ville, par sa palette de couleurs époustouflantes. Il passait des heures terré dans le grenier du Palazzo Martinengo (depuis Palazzo Fortuny) à expérimenter les pigments, les couleurs, à étudier la lumière , les ombres et la photographie. Ces jeux combinés et le fait de suivre les traces d'une longue lignée d'artistes familiaux, (son arrière-grand-père, son grand-père, son oncle et son père), ont permis à Mariano Fortuny de créer une usine de textile et d'impression sur soie à qui il donna son nom. Les lecteurs de Tramezzinimag savent tous que l'entreprise existe encore aujourd'hui. 
 

Venise était sa muse, la haute société devint vite son terrain de jeu et la plupart de ses acteurs - dont les meilleurs, tous célèbres et brillants comme Gabriele D'Annunzio, l'actrice Eleonora Duse et l'écrivain Hugo von Hofmannsthal - étaient ses amis. Sa créativité s'enrichit ainsi de tous leurs échanges. L'une de ses inspirations les plus lyriques est venue du concept de Gesamtkunstwerk de Richard Wagner, cette synergie fondamentale qui regroupe tous les arts que le créateur doit maîtriser pour élaborer un opéra, l'écriture et la musique bien évidemment, mais aussi les techniques scéniques, les décors, les costumes, l'éclairage et la conception architecturale du théâtre... Fortuny, enhardi par cette idée qui s'alignait également sur les pratiques esthétiques de la Grèce antique, a supervisé les moindres détails de ses créations, du développement des couleurs exactes de ses propres pigments à la création de ses propres chevalets, en passant par la conception de ses propres blocs pour l'impression des motifs textiles, des motifs uniques et facilement distinctifs qui peuvent être imitées mais n'ont jamais la perfection des créations pures du maître.. 
 
 
Les teintures et les pigments caractéristiques de la marque (impossibles à reproduire) ont été créés grâce à des techniques traditionnelles, inventées par les tisserands vénitiens, en tenant compte aussi des conditions climatiques uniques de la cité des doges. Fortuny a été fortement influencé par la lumière, les reflets et les couleurs hypnotiques de la ville, ces tons qui passent du jade à l'émeraude en passant par le bleu unique des eaux des canaux au printemps, ces effets de clair-obscur de l'hiver vénitien, en passant par les teintes chaudes et scintillantes des ciels d'été vénitiens... À l'époque, les Vénitiens superstitieux racontaient que le créateur avait recours à la magie et à la sorcellerie pour réaliser ses créations oniriques. Inventeur infatigable, l'artiste a déposé plus d'une douzaine de brevets pour ses tissus, ses papiers peints, ses lampes et ses créations vestimentaires, dont le fameux tissu plissè. Il est l'inventeur d'un système d'éclairage théâtral indirect et son fameux lampadaire crée en 1907 demeure un must. (1) 

La fameuse robe Delphos, créée en 1920

La robe Delphos, la plus célèbre création de Fortuny avec son épouse Henriette Negrin, a choqué le monde de la mode lors de sa sortie en 1930. Décrite par Marcel Proust comme « fidèlement antique mais nettement originale », cette robe plissée, simple et ajustée, était aussi scandaleuse que douce. Réalisée en soie ou en velours dans une gamme de couleurs chatoyantes, Fortuny a enfilé des perles de verre de Murano sur des fils de soie pour donner du poids à la robe et maintenir sa forme en place. Mais où est le scandale, vous demandez-vous ? Il voulait que la robe soit portée sans corset ni gaine, à même le corps. « seulement le strict nécessaire », à la Rose McGowan. La valeur actuelle d'un modèle original tourne autour de 30.000 dollars... La robe a été adorée et ornée par de nombreuses personnes au cours du siècle dernier, dont Peggy Guggenheim, l'actrice Lauren Bacall et l'intellectuelle Susan Sontag pour ne citer que les plus célèbres. 
 
Quelques conseils de lecture pour ceux qui veulent aller plus loin que ce long verbiage, voir Note 2, ci-dessous.
 
 Isadora Duncan et sa fille adoptive Irma,  en robes Delphos, en compagnie deSergei Yesenin 1922.

Aujourd'hui, les visiteurs peuvent découvrir l'incroyable talent de Fortuny et ses chefs-d'œuvre dans les salles du Palazzo Fortuny, son ancienne maison et son atelier dans un cadre datant du XIIIe siècle. L'usine et la salle d'exposition des établissements Fortuny, situés sur le canal de la Giudecca,  continuent de présenter au monde entier des tissus luxueux en utilisant les mêmes machines et les mêmes méthodes secrètes employées il y a plus d'n siècle. Bien que les visiteurs ne soient pas autorisés à pénétrer dans l'usine (secret de fabrication oblige !), ils peuvent visiter la salle d'exposition, le magasin et les jardins adjacents sur rendez-vous. 
 

© Montage Tramezzinimag 2022 - Tous Droits Réservés.


Notes :
 
1 -  Considéré par beaucoup comme l'un des produits d'éclairage les plus innovants et les plus remarquables de son époque, le lampadaire Fortuny est monté sur un trépied et conçu pour diriger la lumière vers l'intérieur de l'abat-jour (les designers faisaient l'inverse avant l'invention de Fortuny), ce qui permet d'obtenir un effet de projecteur de lumière et d'obtenir un doux flot de lumière. Aujourd'hui encore, cette lampe est considérée comme une icône contemporaine et intemporelle.
 
2 - Pour en savoir plus :
    - Gérard Macé, Le Manteau de Proust, éditions Le Bruit du Temps, 2014.
    - Marcel Proust, La Prisonnière, Gallimard.
    - Venise, Histoire, Promenades, Anthologie & Dictionnaire sous la direction de Delphine Gachet et Alessandro Scarsella, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2016. (pp.552-562, 975-976, etc.)
    -

21 juin 2024

L'ultime dogaresse ou la Narcisse magnifique

L
es lecteurs de Tramezzinimag ont déjà souvent entendu parler des Morosini, cette vieille et importante famille patricienne de Venise. Une légende familiale les fait descendre du célèbre roi des huns, Attila. Des généalogistes affirment qu’ils sont issus de marchands venus de Mantoue. Leur fortune fut immense et leur gloire, comme leur réputation furent très tôt reconnues et ils participèrent en 697 à l’élection du tout premier doge, Paolo Lucio Anafesto. Mais ont-ils entendu parler de l'impressionnante Annina Morosini ? Une histoire à faire étouffer de rage un lecteur du nom de personne ! (1)
 
Ils participèrent donc très tôt à la vie publique de la Sérénissime et lui donnèrent pas moins de huit doges ! : Domenico en 1147, Marino en 1249, Michele en 1382, qui mourut de la peste et ne régna que quatre mois et Tommaso en 1414,  Pietro en 1474, Giovanni en 1478, lui aussi mort de la peste et qu’on enterra dans la plus grande clandestinité par peur de la contagion. Le XVIe siècle vit monter sur le trône de San Marco, en Alvise Ier, grand intellectuel, sous le règne duquel eut lieu la fameuse bataille de Lépante et qui reçut en grande pompe le roi Henri III revenant de Pologne pour coiffer la couronne de France, son descendant Alvise II fut le premier doge du XVIIIe siècle qui parvint à faire vivre la république en paix tout au long de son règne en dépit de la guerre entre les espagnols et les français. Alvise III, communément appelé Sebastiano, fut élu en 1722. Lui aussi grand pacifiste, qui sut maintenir la neutralité de Venise. On lui doit le pavement de la Piazza et la construction du dernier Bucentaure, la somptueuse galère dogale que Buonaparte fera brûler, non pas pour détruire un symbole (contrairement à la légende tellement surfaite du caporal corse), mais pour en récupérer l’or qui recouvrait la coque et les sculptures du navire. Le dernier de la famille à coiffer le corno, antépénultième souverain de la République (il y en eut 120 entre 697 et 1797, soit 11 siècles !), le transparent Alvise IV, régna de 1773 à 1778. La famille donna aussi au cours des siècles à l’Église, un grand nombre de prélats, dont trois cardinaux et un patriarche de Constantinople. (2)
Le palais Morosini Da Mula sur Canalazzo
Longtemps après la chute de la République dépecée et ruinée par Buonaparte et par les autrichiens, un autre membre de l’illustre famille fit briller à nouveau le blason de la famille. C’est par son mariage avec le N.H. Michele Morosini, comte de l’Empire d’Autriche, que Anna Sara Nicoletta Maria Rombo est devenue une Morosini. Dite Annina en famille, elle était issue d’une famille de la grande bourgeoisie génoise et naquit à Palerme en 1864. Son père était un des principaux actionnaires de la Banque d’Italie. La petite fille grandit dans le deuil de ses deux aînées, mortes très jeunes, l’une de diphtérie, l’autre de consomption, avec une mère dépressive qui reporta ses attentes et ses soins sur la seule enfant qu’il lui restait.

C’est avec ce poids que l’enfant débarqua avec ses parents à Venise, son père y ayant été nommé gouverneur de la Banque d’État. Elle raconta souvent bien plus tard combien ces années furent difficiles, avec une sorte de chape de tristesse et de silence qui recouvrait la demeure familiale. Cela renforça son caractère et fut peut-être la cause de sa détermination d’être heureuse et l’origine de sa forte personnalité. « Je voulais faire tout mon possible pour satisfaire les ambitions de ma chère mère » écrivait-elle à dans une lettre à une amie qui devait devenir mon aïeule.

Annina devint une des plus jolies jeunes filles de Venise. Gracieuse, elle était élancée, très claire de peau, elle était brune avec des yeux verts qui ne laissèrent indifférent aucun jeune homme. Ils avaient la réputation de changer de nuances selon la lumière. La grâce personnifiée. Très vite, les calle qui entouraient la demeure familiale devinrent un but de promenades des jeunes messieurs de la bonne société vénitienne. Les jours de réception de sa mère, bon nombre des dames venaient accompagnées de leur fils. Les prétendants se firent nombreux.


Celui qu’elle choisit – avec ses parents – était un beau jeune homme issu d’une des plus grandes et nobles familles de la noblesse vénitienne. Michele Morosini, dit Gino en famille, descendait en ligne directe (la famille Morosini eut de nombreux ramages) du doge Francesco dit le Péloponésiaque (1618-1694). Il avait peu de fortune, mais le titre et le rang, ce qui manquait aux Rombo, très riches mais seulement (grands) bourgeois. 
 

robe de mariée maison Worth
Le mariage eut lieu en 1885. Annina avait 21 ans. Ce fut le mariage de l’année dont le monde entier parla. Un mariage royal, mais après tout Gino  ne descendait-il pas des doges, deux femmes de son sang ne furent-elles pas reines à la fin du Moyen-Âge, l’une coiffant la couronne de Hongrie et l’autre de Serbie ? La mariée portait une somptueuse robe dessinée à Paris par Worth, Venise    était en liesse comme aux heureux temps de la République. C’était bien le mariage d’une dogaresse, surnom dont elle fut affublée très vite, sans aucune nuance péjorative. Elle était tellement jeune, tellement jolie. Le jeune couple s’installa à la Ca' d'Oro. De cette union naquit une fille, baptisée Morosina. Mais en dépit des meilleurs auspices, ce ne fut pas un mariage heureux. Gino Mosorini supportait mal les mondanités, c’était un bel homme, cultivé, intelligent mais très réservé, timide qui n’aimait pas les fêtes et les relations superficielles. Ma grand-mère disait que le sang de bien des familles vénitiennes était fatigué et l’esprit des descendants des valeureux fondateurs de la Sérénissime affaibli. Morosini quitta femme et enfant pour s’installer à Paris.
 
Restée seule, elle quitte la Ca d’Oro pour le très agréable palazzo Da Mula, dont la façade a été immortalisée par Claude Monet. Appelée la Dogaressa, seule et libre de toute attache, se mit à vivre et à agir comme telle, participant activement à la vie sociale de la ville. Son salon devint rapidement le point de mire de la vie mondaine de la Sérénissime. Elle organisa jusqu’à la seconde guerre mondiale des fêtes restées légendaires. Ses grands bals costumé, celui de la Saint-Sylvestre, comme celui de la fête du Rédempteur étaient courus par toute la société vénitienne et beaucoup d’étrangers s’y pressaient. Elle y faisait se produire les plus grands artistes européens, les meilleurs orchestres européens jouèrent à ses soirées.
 
Parfaite hôtesse, elle tenait son rang avec grâce et rigueur, se comportant toujours comme une reine sait le faire. C’est ainsi qu’elle s’attira l’amitié et le respect des monarques du monde entier. La liste est longue de toutes ces têtes couronnées qui vinrent chez elle, de l’empereur d’Autriche au Shah de Perse... « Devant son charme, des hommes importants s'inclinaient, parmi lesquels l'empereur allemand Guillaume II et Gabriele D'Annunzio. » explique un biographe : en 1894, elle rencontre le Kaiser, de passage à Venise où il rencontra le roi Umberto Ier. L’empereur passant sous son balcon fit arrêter le bateau des souverains pour monter la saluer ; Il eut cette phrase impériale « Je m’incline devant le soleil » en claquant ses talons comme les allemands savent le faire. Il s’attarda et avec sa suite sortit sur le balcon en compagnie de la comtesse. Fervente monarchiste, elle ne pouvait qu’en être ravie et son amitié pour le kaiser ne se démentit pas, même après la chute de l’Empire des Hohenzollern.
 
En 1896, elle fit la connaissance de Gabriele d’Annunzio, le Vate. Pris à son charme, lui vouant une admiration sans bornes, il l’appelait « La Beauté vivante ». Avec l’écrivain aussi, une profonde amitié naquit qui dura et a duré jusqu'à la mort de D’Annunzio. Ils échangèrent de nombreuses lettres. Pourtant, bien que parlant plusieurs langues, lisant beaucoup et sachant se tenir et parler, Annina avait la réputation de n’être pas très cultivée ni curieuse intellectuellement. Il faut bien que chez les sots et les envieux, on trouve à redire devant autant de perfection.


Ma grand-mère me raconta qu’en 1913, la comtesse, aidée par sa fille et son gendre, organisa dans sa villa de Trévise, un grand dîner en l’honneur de la duchesse douairière d’Aoste, Son Altesse Impériale et Royale était arrivée quelques jours auparavant. Parmi les invités, toute l’aristocratie vénitienne, mais aussi la grande-duchesse Vladimir et le grand-duc et la grande-duchesse Cyrille de Russie, le duc et la duchesse de Manchester, des artistes, des écrivains. Le dîner fut joyeux. Il y eut le lendemain une bagarre entre des ouvriers sardes ou génois et des vénitiens sur un campo. Les ouvriers s’étaient moqués de la comtesse et de tous ces aristocrates prétendant que la rumeur courait qu’ils faisaient des choses peu convenables lors de ces diners. Les vénitiens témoins de ces propos virent rouge et tombèrent comme un seul homme sur ces types qui se permettaient de critiquer « leur » comtesse. De tout temps, les vénitiens adorent ces fêtes qui rappelaient une époque révolue comme du temps où la pompe et la magnificence de la République était affaire d’État et cause publique. Les ouvriers sardes auraient mis en pièce sans l’intervention des carabiniers ! On ne voyait rien d’injuste dans ces fêtes. Narcissique et fière de sa liberté et de son rang, la Dogaressa ne se montrait jamais arrogante ou méprisante.

 La fantasque marquise Casati
Elle avait pourtant des tas d'occasions pour se montrer cassante. Comme avec la célèbre marquise Casati. C’est à la Casetta Rossa, chez D’Annunzio que la comtesse Morosini fit sa connaissance. Bien que voisines, les deux femmes n’avaient jamais eu l’occasion de se rencontrer. Lorsque le maître de maison fit les présentations, la Casati, de vingt ans plus jeune que la Dogaressa, lui dit: « Quand j'étais enfant, mon père me parlait de votre célèbre beauté ». Ce à quoi la comtesse répondit calmement, en souriant : « Sans remonter aussi loin, ma chère, votre mari me parlait de la vôtre tous les soirs ». Ce qui montre à quel point elle est restée belle –  - jusqu'à un âge avancé ;
mais aussi combien elle avait de l’esprit et qu'il restait très vif... Elle confiait volontiers à son entourage que son secret consistait de rester une fois par semaine 24 heures d’affilée dans son lit et de pratiquer un jeûne complet. Elle prétendait avec un certain humour que le fait d’avoir eu de nombreux amants tout au long de sa vie contribua à lui conserver plus longtemps que de raison, sa jeunesse... Ces propos renforcent l’idée que cette femme était d’un narcissisme éhonté ! De jeunes officiers, des nobles, des hommes de lettres, des artistes sont passés dans sa vie. Pourtant, elle avouait avoir rarement vécu une vraie relation amoureuse. « Ce que j'aimais le plus, c'était le goût de la conquête et d'être courtisée par de beaux hommes » lui fait dire son biographe.
Elle resta jusqu’à la fin une grande dame. Dans une Venise devenue indifférente, elle se laissa rattraper par la vieillesse, ne recevant plus que quelques intimes, sortant peu et ne se montrant plus du tout en société. Un matin, sa femme de chambre la trouve immobile dans son lit, paralysée et incapable d’articuler une phrase, Elle survécut une semaine à cette attaque d’apoplexie, ne prononça plus un mot, même à la comtesse Louis de Robilant, sa fille venue à son chevet. La plus belle femme de Venise s’éteint le 10 avril 1954. Elle avait 89 ans. La Dogaressa repose au cimetière de San Michele, dans la chapelle de sa famille.
 
 

Notes :
1  Pendant la rédaction de ce billet, j’ai repensé à un lecteur inconnu qui, en 2006, avait laissé un commentaire assez négatif et méprisant. Sous le pseudonyme de ich bin niemand (je ne suis personne), il critiquait les chroniques de Tramezzinimag mais le lisait quand même. je me demande parfois ce qu'il est devenu presque 20 ans après nos échanges qui furent assez virulents. Je n'ai jamais découvert qui se cachait derrière ce je ne suis personne. Je me demande ce qu'il a pu devenir. Toujours vendeur de pizza cultivé, arrogant et méprisant ? Tout le contraire de la comtesse Morosini. Je dédie donc ce billet à ce nessuno qui a pris vingt ans lui aussi mais lit peut-être encore et toujours notre misérable site, avec la même colère et la même hargne. Lui rappeler que Tramezzinimag existe toujours et garde des lecteurs fidèles, en rien agacés par «mon édifiante weltanschauung». Les improbables duchesses le saluent.
 
2  voir le billet sur les doges de Venise :

16 mai 2024

Venise vue par le commissaire Brunetti

Donna Leon ©Gaëtan Bally, 2022 - Tous Droits Réservés. 
 
Publié en 2012 par Argoul(*) sur son site (ICI), ce texte est le meilleur jamais trouvé consacré aux aventures de l'inénarrable commissaire Brunetti, le héros inventé par l'helveto-américaine Donna Leon, qui fêtera ses 82 ans le 28 septembre prochain. Traduits dans pratiquement toutes les langues, à l’exclusion de l'italien (sur la demande expresse de l'auteur elle-même). Les versions françaises sont dues à Gabriela Zimmermann, qui vit à Venise et a longtemps côtoyé l'auteur - elle fut longtemps sa voisine(**). Voici l'intégralité du texte, ceux qui lisent Donna Leon comprendront mon enthousiasme pour cet article et pour ceux d'entre vous qui n'avaient encore jamais ouvert un de ses livres, je suis certain qu'ils vous donneront envie de les découvrir :

«Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à 20 ans, lorsque j’avais vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo de touriste ? J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine vit à Venise depuis la fin des années 80. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine.
Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, 15 ans dans le premier volume, et Chiara, 12 ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative.
Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise. Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) parmi les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998) dans l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) dans le monde des usuriers, Mortes-eaux (2001) chez les pêcheurs de la lagune. Il y aura encore Une question d’honneur (2002) sur le trafic d’œuvres d’art, Le meilleur de nos fils (2003) dans une académie militaire, Dissimulation de preuves (2004) et les filières d’immigration clandestines, De sang et d’ébène (2005) sur les vendeurs de rue africains, Requiem pour une cité de verre (2006) à propos de pollution industrielle, Le cantique des innocents (2007) et le trafic d’enfants, La petite fille de ses rêves (2008) à propos des Roms, La femme au masque de chair (2009) sur les ravages de la chirurgie esthétique, Les joyaux du paradis (2010) sur la corruption. Plus deux autres pas encore traduits en français.
Des téléfilms ont été tirés des enquêtes, diffusés en Italie, en Allemagne et en France. Venise, la ville et l'État italien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites et cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255) Il faut dire que, lorsque l’État est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVème République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’Exécutif ferme et durable, fait régresser la politique aux relations claniques et incitent les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’État faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile » (Des amis haut placés, p.185). « Combinazione » et « conoscienze » – les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie. Les idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et des mainmises d’intérêts économiques. Guido à la questure comme Paola à l’université sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit » (Des amis haut placés, p.169).
Venise badaude, la crédulité y est reine, tout comme le quant à soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve. Quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va. Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son ‘ombra’ bu au comptoir, ses ‘vongole’ délicieux dans les spaghettis – et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, 16 ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il ressort de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissent, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eût un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige » (Mortes-eaux, p.20). La beauté de l’adolescent nu fait passer un frisson de sacré sur le peuple, comme il y a deux mille ans. Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel » (Des amis haut placés, p.207).
Le commissaire est constamment ému de voir ses enfants grandir, il aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, il apprécie le stimulant d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Gibbons, Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secrets dans cette île-ville où tout le monde se connaît. Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur, le servile et vaniteux Patta. Il veut rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.»
Argoul
Texte paru le 15/12/2012.
[https://argoul.com/2012/09/15/venise-vue-par-le-commissaire-brunetti/]
Remerciements à l'auteur.
 
 
©Tramezzinimag- 2015

 

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Notes : 

*   Nous suivons depuis plus de dix ans le blog d'Argoul, «voyageur curieux du monde, des gens et des idées» comme il se définit lui-même. Très vite une communauté de pensée et de goût est apparue. Ce qu'il écrit sur l'Italie, l'art, les livres qu'il choisit de présenter à ses lecteurs est toujours en adéquation avec l'esprit de Tramezzinimag. [https://argoul.com/a-propos/]

** Gabriella Zimmermann, vit et travaille depuis plus de trente ans à Venise, auteure, traductrice, conférencière et délicieuse amie sans qui la Venise francophone ne serait pas la même. [https://gabriellazimmermann.com/]