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23 décembre 2023

En dépit de tout, que la joie de Noël illumine nos jours !

Brouillard à Venise. ©Alexandra E Rust. 2023.
 
On trouvait le mois de décembre long à démarrer et les Fêtes paraissaient encore très loin. Mais non, nous y sommes. Venise est une ville où le Temps de Noël prend vraiment sa signification, comme ailleurs en Autriche, en Suisse, dans les pays germaniques, scandinaves et bien sûr chez les britanniques.

Depuis plusieurs années le marché de Noël concurrence ceux qu'on trouve depuis des lustres dans ces pays. La lumière se fait presque monochrome et il y a dans l'air quelque chose d'encore plus magique. Babbo Natale est en bon terme avec la Befana et Saint Nicolas est aussi dans les parages...

Je n'ai pas souvent fêté Noël à Venise - la Befana oui, de nombreuses fois - Mais la messe de minuit, les cadeaux sous le sapin, le lait et les biscuits sur la cheminée pour le Père Noël, grand amateur de Digestive Mc Vities.

Un raté dans mon existence. Le rêve ancien (il date de mon adolescence) de voir naître et grandir mes enfants à Venise ne s'est pas réalisé. Dans une autre vie peut-être, mais encore faut il croire que nous en avons plusieurs... Voir grandir ses enfants dans ce lieu unique, hors du monde et pourtant au centre de tout, et donc d'y vivre ce moment magique avec eux n'a encore jamais pu se réaliser. Les enfants grandissent et s'en vont, rien de plus naturel. 

Organiser des retrouvailles pour fêter la naissance du Christ et la joie d'être ensemble, de former une famille, devient plus difficile avec les années. Il y a les conjoints et compagnons dont les familles souhaitent aussi la présence. La plupart du temps, un système d'alternance se met en place. Quand on a la chance de tous vivre non loin les uns des autres, on s'entend pour que la veille de Noël se déroule à tour de rôle chez les parents de l'un et le jour de Noël chez ceux de l'autre. Ou bien, ceux qui ne peuvent se déplacer, qui ne viennent pas, sont là pour la Saint-Sylvestre. Combien cela doit être compliqué pour les familles recomposées quand les enfants se marient, et qu'ils ont à leur tour des enfants... Nous sommes nombreux à connaître cela.


Il y aurait bien une autre solution puisque nous venons de traditions plurielles : Fêter ces moments uniques dans l'année à des dates différentes, celles les plus commodes pour chacun : pour la Saint-Nicolas, le 6 décembre, les 24 et 25 décembre comme nous le faisons depuis toujours, mais aussi le 5 janvier, pour la Befana, qui est aussi le jour des Rois... 

Trois fêtes merveilleuses, trois dates cohérentes pour les enfants qui, vivant naturellement les moments joyeux en famille n'en perçoivent pas la rareté et l'impermanence. Joie de l'enfance innocente qui ne peut concevoir que rien jamais ne dure et que tout cesse un jour. Mais pour parvenir à se réunir ainsi, il faut une volonté active de la part de tous les concernés. Et ce n'est pas évident.

Les temps changent et nous changeons aussi, parce que nous vieillissons, parce nous y sommes contraints, que les mentalités évoluent face à un noyau familial qui est activement ou passivement remis en cause. On ne voit plus que ce qu'il peut produire de terrible et de négatif.  

Mais peu importe ce que nous aimerions, il nous faut vivre sans nostalgie ni regret, dans l'espérance et la joie. Nous ne savons pas pour combien de temps nous sommes là, alors Carpe Diem, jouissons en simplicité de ce qui nous est offert. Le mieux étant l'ennemi du bien, réjouissons-nous devant les yeux émerveillés des enfants, devant leur plaisir, sous le regard bienveillant et ému de leurs parents, tout comme nous quand ces parents n'étaient encore que nos enfants.

Bonne Fête de Noël à tous nos lecteurs !

Éclairage du sapin 2023 sur la Piazza par le maire Brugnaro

Le Campo San Luca et ses illuminations





30 mars 2023

Orafi, argentieri, les maîtres vénitiens de Sant'Antonio


En passant l'autre jour devant l'église San Salvador, perdu dans mes rêveries
comme souvent, j'ai soudain vu, comme sur un film qui aurait été projeté dans l'air, une scène de l'ancienne Venise... A la place des hordes de touristes qui se bousculaient, les uns pour rejoindre San Marco qui est à deux pas, les autres pour regagner la Stazione avec leurs épouvantables valises à roulettes, se déroulait devant mes yeux une procession d'un tout autre ordre.

Il y avait des pages en vêtements chamarrés, des trompettes et des fifres, des provéditeurs et autres hauts fonctionnaires de rouge vêtus, qui précédaient le doge qu'un gonfalon doré protégeait du soleil déjà chaud de ce matin de mai... La foule applaudissait, tous ces personnages gonflés de leur importance passaient devant moi et l'image se mélangeait à celle du campo plein de touristes. J'ai entendu tellement de fois le récit de ces grandes cérémonies que la République prenait grand soin à organiser, que tout se mêlait dans ma tête pendant que je marchais pour rejoindre des amis qui m'attendaient non loin de là. Des hommes vêtus de couleur sombre portaient sur une civière dorée la statue de Saint Antoine, d'autres tenaient des coussins de velours sur lesquels on avait posé de splendides objets d'or et d'argent, calices, reliquaires, coupes et autres pièces incroyablement belles.

Tout ce petit monde se rendait dans l'église. Mais quel était donc l'objet de cette cérémonie ? Sant' Antonio Abate était le patron des orfèvres, mais leur scuola était au Rialto, là-même où la plupart avaient leur boutique et leurs ateliers. J'avais souvent montré quand je guidais les hôtes illustres du Palais Clari - la légation de France - l'immeuble qui abritait l'auberge de la confrérie avec le portone où on peut toujours voir les initiales S O en fer forgé pour Schola dei Oresi. Ils avaient leur chapelle dédiée dans l'antique église S. Giacomo di Rialto, à gauche de l'autel central, avec un magnifique statue du saint entre deux anges portant sa mitre, réalisée par Girolamo Campagna
 
Je cherchais à comprendre d'où surgissait ce qui n'était qu'une vision et que j'avais pourtant si clairement devant moi. En fait, je venais de passer devant la vitrine magnifiquement surchargée de Bastianello, sur la Merceria Due Aprile. Les somptueux bijoux qui y sont exposés, les pièces d'orfèvrerie et les icônes couvertes de plaques d'argent doré ont amené mon cerveau à rouvrir des cases fermées depuis pas mal de temps, et notamment celle qui concerne le trésor de San Salvador, visité une fois il y a longtemps, et celui de la pala d'argent doré que cache la plupart du temps la magnifique Transfiguration du Titien qui lui sert de protection.

Ce trésor est composé d'une centaine d'objets de culte et de décoration d'autel réalisés du XIVe au XIXe siècles par ces talentueux orfèvres vénitiens, les orafi comme on dit en dialecte. Des objets magnifiquement ciselés, somptueuses pièces dont la pala est l'exemple le plus abouti, après celle de San Marco (à ma connaissance, il n'y en a que deux à Venise). Créés par des artistes-artisans - c'était souvent la même chose autrefois, avant que le pratique et le profit ne dominent la création - ils sont l'expression non seulement d'un savoir-faire incroyable, mais aussi d'une profonde piété, où le respect des rites se mêlait à un grand sens du beau et de l'esthétique. Une manière de rendre grâce au Créateur en lui offrant de beaux objets destinés à son culte, maigre et humble image de la beauté de sa Création. Les temps ont bien changé, vous ne trouvez pas ? 


Mais revenons à mon rêve éveillé et aux orafi. Sur la gravure de Visentini ci-dessus, détail d'une vue du campo San Salvador aux milieu du XVIIIe siècle, on voit une échoppe d'orfèvre. Était-ce celle de la riche famille Candoni qui officia sur plusieurs générations (jusqu'en 1790 !), à l'enseigne Al San Bortolomio ou bien plutôt la bottega Alla Generosità de Francesco Dolfin ou encore celle de Lunardo Cherubini dont le magasin se nommait Alla Religione et dont l'activité survécut à la chute de la République ? Nous sommes après tout dans le prolongement du Rialto. Sur le pont et bien sûr de l'autre côté, dans la ruga qui leu était dédiée, il y avait de nombreuses boutiques d'orfèvrerie. 
 

La mariegola conservée - comme toutes les autres règles des confréries vénitiennes - recense les métiers liés aux métaux précieux que les artisans vénitiens travaillaient. Tous étaient réunis dans le même quartier comme cela était courant autrefois. Ainsi, autour des orafi et des argentieri, il y avait les tailleurs de pierres précieuses et semi-précieuses, les ciseleurs, ceux qui tournaient l'ivoire, l'ambre et l'écaille, les horlogers, etc. On venait de loin pour faire exécuter bijoux et objets. Louis XIV qui aimait les métaux précieux (sa collection de mobilier en argent massif était unique au monde) avait lancé cette mode qui se répandit dans toute l'Europe. Une célèbre boutique de la Spadaria, celle du maître Antonio Conba, portait d'ailleurs le nom Al Re di Francia.


L'air et l'atmosphère de Venise favorisent ces rêves éveillés, visions d'un monde que nous connaissons par les récits, les peintures et les gravures que nous ont laissées les anciens. J'ai toujours été convaincu - croyance qui remonte à ma petite enfance et se base sur de nombreuses expériences vécues - que dans notre sang coule aussi la mémoire de ceux qui ont vécu avant nous. Comment expliquer autrement ces moments uniques où, arrivant quelque part pour la première fois, on se sent chez soi depuis toujours et on reconnait tout, l'air et la lumière nous sont familiers... Cette procession qui défilait l'autre matin devant mes yeux, mêlant des personnages de l'antique République et les hordes de touristes, ce n'était pas seulement le produit de mon imagination, mais un souvenir venu de très loin avant vous et moi.
 
 
Librement inspiré de l'ouvrage de Piero Pazzi, Dizionario aureo, orefici, argentieri, gioiellieri, diamantai, peltrai, orologiai, tornitori d’avorio nei territori della Repubblica Veneta, Edizione Piero Pazzi, 1998.

28 janvier 2022

Gourmandise hivernales

Le bar de RosaSalva défiguré par la fontaine de gel hydro-alcoolique, sacro-saint bénitier de la nouvelle religion sanitariste...

Les fritelle sont revenues. A défaut de pouvoir les goûter sur place, des amis attentionnés m'ont fait la surprise de m'en faire passer par un de leurs voisins de passage en France. De vraies fritelle de chez Rosa Salva, dans une petite boîte joliment décorée de dessins et de collages, qu'accompagnaient une bouteille de prosecco de Sullaluna, des portions de torta di mandorla (le paradis des papilles), un exemplaire du Gazzettino, un énorme morceau de parmesan et un autre de pecorino, de la charcuterie de chez mon fournisseur préféré et même de la bacalà séchée... 

L'impression en recevant ce visiteur attendu, d'une visite au parloir où je serai le pauvre pensionnaire esseulé, triste d'être éloigné des siens ou le prisonnier au secret qui rêve d'évasion et aimerait retrouver sa ville, sa vraie patrie... Envie soudaine de relire Pellico voire le récit de l'évasion (rocambolesque) de Casanova quand il croupissait sous les Plombs du Palais des Doges... 

Derrière la comédie universelle et l'hystérie collective, cette crise sanitaire aura été pour moi avant tout la privation de ma vie vénitienne, la confiscation d'un quotidien bien règlé entre le macchiato matutinal de chez Rosa Salva et les salles tranquilles de la Querini Stampalia, les courses au Rialto ou à l'étal de légumes de la prison des femmes de la Giudecca, les chats de l'Ospedale, la passeggiata entre San Luca et les Zattere, les verres entre amis du côté de la Misericordia, le take away de la rosticceria San Bartolomeo, le gianduiotto de Nico et la tournée des antiquaires... Les vols directs et à bas prix n'existent plus, les exigences sanitaires l'emportent sur le bon sens et le monde n'est plus du tout celui qu'il fut il y a quelques mois encore... 

Heureusement, les fritelle existent toujours pour le plus grand bonheur des grands et des petits. Il y a deux ans encore, je m'en régalais chaque jour, à chaque moment de la journée,n pendant le temps du carnaval. je me souviens m'être disputé avec une jeune mouette et quelques moineaux dans l'orto del campanile, au pied du pêcher. Mes deux dernières fritole étaient convoitées par les volatiles. Agacé par l'insistance de l'oiseau marin qui jacassait à la fois pour éloigner les pauvres moineaux et pour me forcer à lâcher le petit beignet onctueux garni d'une crème fabuleusement douce au palais. Je fis un geste trop vif et le sac en papier qui contenait l'ultime gourmandise tomba au sol aussitôt fourreagé par le bec croche de l'enfant mouette qui s'envola triomphant. Je l'injuriais vivement et jetais aux petits oiseaux narris les dernières bouchées de la fritelle... Inutile de vous dire que je repassais par la pâtisserie du pont des Pugni pour refiare une provision de ces délicats petits beignets carnavalesques que je protégeais des prédateurs ailés du coin en passant par les ruelles qui longent la Toletta, le sac en papier bien à l'abri entre mon journal et mon blouson. On ne m'y prendrait pas deux fois.


Pour les amateurs, Tramezzinimag a publié deux recettes de Fritole. Celles de la mia nonna (en réalité celles que faisait la cuisinière de la famille quand ma grand-mère et ses soeurs étaient enfants) et celle d'une éminente et truculente vieille dame de San Gerolamo. Pour les lire c'est ICI et ICI.


04 avril 2021

Celui qui s'est levé avant l'aurore

« Celui qui s'est levé avant l'aurore », ce merveilleux verset du psaume 108, est un encouragement à l'ardeur. C'est aussi une bien belle allusion à ce qui remplit de joie les chrétiens en ce jour de Pâques. Pour la seconde année consécutive, c'est loin de Venise que j'entends les cloches sonner le renouveau, tout le bonheur du monde dans ce cri de joie qui embrase ici aussi un ciel bleu sous un fier soleil, « Christ est ressuscité ». Tandis qu'à San Giorgio dei Greci, retentira dans un mois la  même joie chez nos frères orthodoxes,  « Χριστός Ανέστη !» ... La machine à remonter le temps s'est remise en route. Je me souviens du temps de Pâques en 1982, les cérémonies chez les bénédictins de San Giorgio. le damas rouge étendu sur les bancs du premier rang où nous avions pris l'habitude de nous installer le dimanche pour la messe. 
 

La beauté de l'Office des Ténèbres du Triduum pascal, à l'aube, dans l'obscurité, la nuit d'adoration dans une église silencieuse, le parfum enivrant des vases d'encens, une joie dont je ne saurai jamais si elle était le raisonnement de la foi qui remplissait la vaste église ou une sensation venue du fonds des temps, de ce paganisme récrié par les premiers fidèles du Christ mais qui circule dans mes veines. J'étais dans l'église de San Giorgio mais aussi dans le temple d’Apollon à Epidaure, ou celui d'Arsinoé, en Cyrénaïque... Trop de lectures dans mon enfance, l'Anthologie Palatine, les récits mythologiques, et mes rêves aussi qui me transportèrent pendant des années dans ce monde disparu, anéanti par l'arrivée du christianisme qui s'en inspira pour sa plus grande gloire. 

Venise a fait le lien. L'air y est rempli de croyances anciennes. Ne dit-on pas que la dépouille qui repose sous la basilique serait Alexandre plutôt que saint Marc ? Enfant, je trouvais l'idée plus seyante, plus glorieuse. Mais la République pour assurer sa prééminence et défendre son avenir parmi les nations chrétiennes et le Turc, avait bien davantage besoin d'un des piliers du christianisme. Que faire d'un brillant et splendide empereur de génie. 

La première nouvelle que j'ai osé faire lire se déroulait justement en Cyrénaïque, juste pendant l'un des derniers jours de l'Ancien Monde, quand les chrétiens, qui n'était encore pour le monde civilisé qu'une secte violente, saccageaient les lieux saints du paganisme, abattaient les statues des divinités, décapitaient les prêtres et enfermaient les  prêtresses dans les temps auxquels ils mettaient le feu... Il aura fallu de nombreuses années pour que le calme revint et que l’Église s'avère une évidence, un accomplissement. Les dieux d'avant étaient définitivement morts. Le Christ fut enfin le seul adoré par les peuples. Cela scandalisait l'enfant que j'étais, jusqu'à ce que la lumière se fit et que je comprenne que le Dieu révélé par son Fils était l'Unique. Les dieux du Parnasse avaient préparé l'homme à la modernité de sa Loi. 

Joyeuses fêtes de Pâques, amis lecteurs ! Et pour innover un peu, voici un chant qui n'a rien de pascal mais qui célèbre la joie, celle du remouveau et de l'espoir puisqu'il parle d'Amour. Mario Lanza chantant Una furtiva lagrima, dans That Midnight Kiss. Il y joue un ténor italien, Johnny Donnetti, embringué dans un triangle amoureux. C'était en 1949, le jeune ténor n'avait pas trente ans. Son immense talent est encore admiré de nos jours et reconnu comme une des plus grandes voix lyriques modernes. Il mourut très jeune, à 38 ans à Rome. Je me souviens de ma mère et de ma grand-mère parlant de sa mort comme d'une catastrophe pour la civilisation.

12 novembre 2020

C'est aujourd'hui la Saint Martin, la fête des enfants de Venise

"E col nostro sachetin, ve cantemo el San Martin" 

Ces paroles d'une filastrocca (comptine) traditionnelle en Vénétie auront marqué des générations d'enfants depuis des lustres. Le 11 novembre à venise, on fête la San Martino d'une manière on ne peut plus bruyante. Partout sur les campi et dans les calle de la ville des bandes d'enfants se répandent munis de casseroles et de couvercles sur lesquels ils frappent avec des louches et des cuillères en bois, en répétant cette comptine que nous avons tous chanté. En dépit de la concurrence d'Halloween qu'on essaie d'imposer depuis des années en Europe pour des raisons commerciales, la San Martino continue d'être très attendue par les enfants et les familles. C'est un rite joyeux dont peu de gens, adultes ou enfants, connaissent l'origine.

 
Sur le campo San Barnaba, 11 novembre 2020 
 
Cacophonie et tintamarre, bonbons et pâtisserie traditionnelle en forme de Saint Martin sur son cheval, c'est Saint Martin qui est fêté. C'est la fin de l'année, les dernières récoltes sont rentrées, la campagne prépare son hibernation et il faut célébrer cela. Et depuis des siècles, les enfants descendent dans les rues pour semer la confusion et faire le plus de bruit possible. Tous connaissent les paroles de la comptine typique de Venise. Mais peu de gens se souviennent de ce qu'on racontait encore aux enfants de ma génération et dont personne n'a jamais pu confirmer la véracité. Il y a tant de légendes à Venise et dans les environs qui mêlent de véritables évènements à des faits inventés ou magnifiés.
 
San Martin xè andà in sofita
par trovar la so noviza;
so noviza no ghe giera,
San Martin xè andà par tera.
 
E col nostro sachetin,
ve cantemo el San Martin.
 
Su 'sta casa ghe xè do putele
tute risse e tute bele
col viseto delicato
suo papà ghe lo gà stampato.
 
E col nostro sachetin,
ve cantemo el San Martin.
 
Siora Cate xè tanto bela
in mezo al peto la gà 'na stela,
se no la gavesse maritada
so papà no ghe l'avaria dada.
 
E col nostro sachetin,
ve cantemo el San Martin.
 
Siora Lussia la fassa presto
ch'el caigo ne vien adosso,
el ne vien adosso sul scarselin,
siora Lussia xè San Martin.
 
On expliquait par exemple les surprenantes paroles du premier couplet où il est dit que San Martino va dans une soupente retrouver sa fiancée (la noviza, la promise) et que ne la trouvant pas, il en tombe  xé anda...col cul par tera (nul besoin de traduire je suppose !). Voilà ce qu'on racontait chez moi : Il y a très longtemps, dans le sestier de Castello, dans la contrada de San Francesco della Vigna, habitait un vieil homme célibataire ou veuf, appelé Martino, dont tout le monde se moquait. Il courtisait les filles jeunes. Un jour l'une d'elles attirée par la fortune du vieillard céda. Martino dès lors la considérait comme sa promise, sua noviza, à tout jamais. Un jour, il monta dans la soupente où vivait la jeune fille et ne la trouvant pas, il découvrit qu'elle était en douce compagnie. Il en fut tellement surpris, qu'il en  tomba le cul par terre...

 

Crédits Photographique Catherine Hédouin - novembre 2020

20 mars 2020

Curiosités pour temps de confinement (1) : Une question de genre à Venise

Au Moyen Âge, les ruelles de San Polo abritent le quartier rouge de Venise. Rolandina vend des œufs le jour et ses charmes la nuit. Mais un jour, un client porte plainte : Rolandina l’aurait forcé à pratiquer la sodomie, un acte puni de mort à l’époque. Une enquête commence et on découvre que la prostituée est en réalité hermaphrodite. Un petit documentaire de derrière les fagots (des Seigneurs de la Nuit) produit par la chaîne Arte que Tramezzinimag avait signalé lors de sa diffusion, il y a un an.



Sujet délicat qui semble intéresser bien des lecteurs (et lectrices), la faiblesse de la nature humaine et les besoins compulsifs de la plupart des mâles de tous les temps en sont certainement à l'origine. Le plus vieux métier du monde a suscité un grand nombre d'ouvrages, des études les plus sérieuses aux romans les plus légers, thèses et articles ne manquent pas sur les courtisanes, les gitons, michetons et souteneurs en tous genres et de tous âges. Arte a demandé à l'écrivain frioulan, Marco Salvador de raconter l'histoire de cette jeune personne (28 ans selon les registres de baptême) vêtue en femme était-elle un travesti ? La vérité est plus originale, puisqu'il va s'avérer que la jeune prostituée est à la fois femme et homme. Non pas de goût et de mœurs mais physiologiquement. La nature l'a faite hermaphrodite... Aujourd'hui, pour être dans la phraséologie bien pensante, on parle de personne transgenre

Nous sommes en plein moyen-âge, en 1353 exactement, à la fin du règne du doge Andrea Dandolo, nommé très jeune (il avait à peine trente sept ans), c'était le quatrième membre de l'illustre famille à porter le corno dogal. Un homme sage et cultivé, un conte di virtu (*). L'affaire dont il question ici se déroule dans une Venise qui se remet à peine de la terrible Peste noire après avoir perdu les deux tiers de sa population selon certaines chroniques. Survenue après un terrible tremblement de terre, l'imagination populaire vit dans ces catastrophes une punition de Dieu. La dégradation des mœurs l'avait mis en colère. 

C'est dans ce contexte particulier que l'infortunée Rolandina se fit condamner. marco Salavdor le raconte dans son livre, Processo a Rolandina, paru en 2017, disponible pour les lecteurs italianisants dans toutes les bonnes librairies en ligne et pas encore traduit en français.


Plus scientifique, il existe un autre ouvrage, paru en 1985, écrit par Guido Ruggiero, The Boundaries of Eros: Sex Crime and Sexuality in Renaissance Venice (Studies in the History of Sexuality), qui n'a été traduit ni en italien ni en français à ce jour. Il contient tous les détails de cette horrible affaire, du procès retentissant et détaille toute l'histoire qui fait froid dans le dos. 

Le documentaire est disponible sur le site d'Arte jusqu'au 27 mars seulement. Comme toujours dans notre société de lucre ou rien de doit être gratuit, il sera ensuite retiré et impossible à télécharger sauf à en acheter le droit. Cela me fait enrager, tant la culture, comme l'éducation, les soins, les transports devraient être gratuits. Nos impôts sont sensés servir à cela... Mais Ces colonnes ne sont pas un lieu pour polémiquer... Et puis peut-être qu'à la suite d'autres, Arte va exceptionnellement prolonger le délai ou sacrifier le sacro-saint Profit à la solidarité dans le cadre de l'épidémie de Covid-19 !


Le documentaire est bien documenté malheureusement certaines approximations voire même des erreurs historiques auraient pu être évitées. Si la prostitution était effectivement tolérée à san Polo, le carampane ne devinrent le lieu autorise qu'à partir de 1412, sous le règne de Michele Steno et le ponte delle tette ne reçut cette appellation que bien plus tard, quand le Sénat en eut assez des plaintes à la fois des dames de petite vertu et de leurs clients devant le nombre de prostitués mâles travestis et réduire l'homosexualité. Tout le monde connait l'anecdote, les prostituées avaient pris l'habitude de se montrer seins nus à leurs fenêtres et aux alentours du pont qui fut ainsi nommé à cause de toutes ces poitrines qu'on pouvait voir aux heures autorisées dans son environnement immédiat. Très jeune, l'histoire me faisait rougir. aujourd'hui elle m'amuse, surtout à la pensée que beaucoup de ces pauvres femmes avaient un âge canonique et que le spectacle devait rarement être alléchant !

Tramezzinimag reviendra prochainement sur cette affaire et sur les mœurs à Venise du temps de la République. A suivre donc, Chers Lecteurs, et prenez soin de vous !

19 novembre 2019

Et les vénitiens se mirent à prier (suite et fin)

Another Cloudy Day II. Michaël B. Pierce. © MBP Studio - M.B.Pierce
L'écrivain stambouliote Nedim Gürsel a écrit dans son magnifique ouvrage intitulé Les écrivains et leurs villes, une vérité qui peut paraître aller à l'encontre du penser de bien de ses confrères écrivains. "Je ne suis pas sûr que tout ait été dit sur Venise." Je me suis souvent interrogé sur la pertinence d'écrire encore sur elle. La crainte aussi parfois de tomber dans la prétention et la vanité qui nous pousserait à rejoindre les plus grands écrivains qui ont laissé des pages le plus souvent inoubliables, tellement parfaites et qui collent à l'esprit de Venise, qu'elles sont devenues des éléments constitutifs de la vision universelle que l'on a de la ville, autant de parcelles d'un inconscient collectif pareil à celui qui fait aimer et connaître New York ou Paris avec les mêmes couleurs, les mêmes sons et les mêmes attirances quelque soit notre proximité, notre connaissance de ces lieux. La force du mythe. Et le mythe, une seconde fois en l'espace de cinquante ans, est touché, maltraité non pas directement par la volonté des hommes mais par la nature que trop d'inepties, d'égoïsme et de nocives obsessions ont amenée à se révolter. Ce coup de semonce après tout est mérité.

Albrecht Dürer. Joachim and the Angel from the Life of the Virgin, 1504
De même, en paraphrasant l'auteur du délicieux roman Les Turbans de Venise, je ne suis pas sûr que tout ait été tenté pour sauver Venise. La laisser à la merci de la nature déchaînée, des politiciens et des financiers avides serait un crime contre la civilisation. Mais qu'auraient fait les vénitiens d'avant la chute de la République, avant que Buonaparte d'un trait de plume et par l'une de ses plus viles trahisons mette un terme à mille trois cent soixante seize ans d'histoire, de puissance et de gloire ? Autres temps, autres mœurs : avant même que de retrousser manches et chausses, ils se seraient mis à prier. L'étrange affaire pour l'homme moderne. Prier ! Une affaire de femmelette ou de fondamentaliste de tous poils, au mieux du folklore, de la superstition... Et pourtant, combien il apparait vide de sens ce monde qui a évacué toute dimension spirituelle au quotidien des hommes, qui récuse tout ce qui est religieux et qui pourtant aiderait à transcender le désespoir et la vacuité de tant d'existences qu'empoisonnent une artificielle quête du bonheur par la consommation, la course à l'argent, ne laissant le plus souvent qu'amertume et dépit.
 
Steeled, Judith Peck. Huile sur panneau.
C'est peu ou prou la réflexion que se faisait le lendemain de l'acqua alta qui a tant effrayé le monde,  Riccardo Roiter Rigoni, jeune et talentueux photographe vénitien, dans un texte émouvant que TramezziniMag vous présente ci-dessous :
"Du temps de la République, la Foi était une réalité publique à laquelle la Sérénissime fit appel à maintes reprises.

La République invoqua Dieu, le convoquant pour résoudre des épidémies incontrôlables et gardant foi en ses vœux : les basiliques du Redentore et de la Salute sont chaque jour devant nos yeux.

Maintenant, la Foi est de plus en plus reléguée à la sphère "privée", elle ne s’exprime plus que comme un murmure pour ne pas "déranger" ceux qui ont une autre sensibilité.

Nous ne faisons plus appel à Dieu parce que nous croyons avoir le contrôle sur tout, même lorsque les limites humaines apparaissent clairement.

Les marées exceptionnelles de ces derniers jours pourraient être l'occasion de réfléchir à nos faiblesses, à la précarité de ce qui nous entoure et à ce que nous avons fait de

notre société.

Tout cela pourrait nous inciter à prier, sachant bien que la prière ne trouble aucun esprit avec intelligence.

Ceux qui ne croient pas ne sont pas dérangés par ceux qui prient.

Ceux qui se sentent agacés parce que certains prient sont ceux qui haïssent la foi, quelle qu’elle soit, et la haine… n’est jamais une manifestation de l’intelligence.

Essayez de prier ... de demander une clémence météorologique, pour donner un répit à ces événements qui mettent à genoux Venise et les îles de la lagune.

Ou simplement ... prions pour que nous puissions être meilleurs et construire une société dans laquelle les mots seront suivis de faits et dans laquelle la politique ne sera pas l'occasion pour certains de s'enrichir d'une manière illicite, mais un chemin qui conduira au progrès et à l'amélioration de la vie pour tout le monde."
Pellestrina, le sanctuaire de la Madone de l'apparition.
Les habitants de la mince île face à la mer sont particulièrement attachés à ce lieu né après l’apparition de Marie en 1716. © Riccardo Roiter Rigoni.
Nul passéisme, ni prosélytisme donc dans nos propos. Juste une intuition. Unis dans l'action comme dans la méditation, les hommes sont invincibles. C'est la force de la foi quand elle est animée avant tout par l'amour et le respect. 

Prions donc et demandons humblement que la Providence une fois encore soit avec Venise et ses habitants. Que le temps se fasse clément et que ces eaux que le doge autrefois unissait à la Sérénissime dans de somptueuses épousailles se retirent et s'apaisent. Faisons éclater solennellement aux yeux du monde, notre foi et notre espérance, pour que Dieu chasse les méchants, guérisse nos plaies et protège la Sérénissime et tout ses habitants. Pour que la vie soit plus forte que la mort dans un monde de plus en plus régi par des pensées et des actions mortifères.
Evviva Venezia !















17 novembre 2019

Venise en danger : et les vénitiens se mirent à prier...(1)


"Et la lumière se divise à l'arc-en-ciel rompu des pleurs
Car nulle part comme à Venise on ne sait déchirer les fleurs
Nulle part le cœur ne se brise comme à Venise la douleur
Chante la beauté de Venise afin d'y taire tes malheurs"

Ces vers d'Aragon,  ils me viennent sur les lèvres à chaque fois qu'on évoque l'acqua alta et les risques qu'elle représente pour la Sérénissime, qu'elle blesse un peu plus à chacune des marées trop fortes et des tempêtes qui semblent devoir se produire bien plus souvent qu'avant. J'y songe aussi lorsque, les deux premiers jours de novembre, les bateaux pour San Michele, l'île des morts sont bondés et que leur silhouette alourdie par la foule de vénitiens qui se rendent sur la tombe des leurs, les bras chargés de fleurs. Il y a toujours quelque chose de pathétique dans cette vision. Une île lumineuse et noire où le blanc des pierres de l'église, le rouge des briques du mur d'enceinte et la masse obscure des cyprès se reflètent dans l'eau toujours agitée par les marées et le vent. 

Cette année, pour la première fois depuis longtemps, un pont flottant a été érigé qui permettait aux vénitiens de se rendre au campo santo comme en pèlerinage. Le pathétique demeure quand, sous un ciel bas et tristement grisâtre, les remous de l'eau d'un vert de vase, le vent glacé, on regardait toutes ces silhouettes avançant silencieusement vers l'île.

Rien en dépit du mauvais temps ne semblait présager que la Sérénissime allait frôler une catastrophe identique ou pire que celle de 1966. Rien n'annonçait encore l'immonde acqua granda de ces derniers jours. Rien ne laissait présager ce triste retour à une réalité que le monde ignore et que les vénitiens éloignent de leurs pensées.
La Chiesa di San Michele in isola. Huile de Roger de Montebello. © Roger de Montebello
L'union de l'esprit et du sensible
La terreur de sombrer est pourtant bien présente. A l'image du peuple chinois d'aujourd'hui que leurs maîtres ont choisi d'asservir avec un nouvel opium, l'argent à tout prix, dès le lendemain de la répression de 1989, les balles, les baïonnettes et les chars d'assaut, les emprisonnements - les vénitiens se sont un peu laissés porter pour la plupart. La protection de l'Unesco, la renommée universelle de leur ville, l'afflux de millions de portefeuilles en même temps que le chantier pharaonique du MOSE (1) qui allait protéger définitivement la lagune et ses îles du déluge et nous en sommes là. Novembre 2019, Venise n'est pas encore sûre de pouvoir être épargnée et définitivement coulée...

Ce fut hélas un joli rêve ce MOSE qui sauverait la lagune à tout jamais de l'invasion des eaux, car aujourd'hui, le barrage n'ayant jamais été terminé à ce jour (1), il semblerait que rien ne pourra arrêter les flots destructeurs, si une malheureuse conjonction de fortes marées, de vents violents et de fortes pluies déferlait sur la lagune, identique ou supérieure à cette acqua granda de 1966 qui faillit emporter l'essentiel de la cité des doges comme elle faillit détruire Florence et alerta le monde entier. De nombreux experts firent part de leur doute bien avant le début des travaux et les voix ne se sont jamais taries pour critiquer au mieux l'insuffisance du modèle choisi, au pire son inefficacité qui semble évidente. 

© open online. 17/11/19
Le philosophe Massimo Cacciari, lors maire de Venise, fut de ceux-là Carlo Giupponi, professeur d'économie de l'environnement à l'Université de Venise est clair : "Avec l'accélération du changement climatique, la capacité d'adaptation de la ville est mise à dure épreuve !". Répondant aux questions d'un journaliste, l'universitaire qui est aussi recteur de l’Université internationale de Venise de San Servolo, est un expert internationalement en science et gestion du changement climatique, il détaille ses objections qui laissent dubitatif :

Au fil des siècles, explique le professeur Giuponni à , dans sa chronique de ce jour sur le site de l'AGI, "Venise s’est toujours adaptée aux phénomènes naturels auxquels elle a été exposée, et notamment ce phénomène de montée du niveau de la lagune sur laquelle elle a été construite il y a plus de mille ans, mais maintenant, avec l’accélération des phénomènes, son adaptabilité est mise à rude épreuve et même le projet MOSE, pourtant conçu il y a moins de vingt ans ne sera pas capable de faire face aux changements climatiques actuels."

Déjà il y a 350 ans, l'ingénieur en hydraulique Benedetto Castelli, appelé par le doge à étudier les phénomènes de marée pour protéger Venise des hautes eaux, expliquait combien barrer la route aux fortes marées était une tâche difficile qui ne suffirait pas toujours. Auteur du fameux traité "De la mesure des eaux vives" - un ouvrage paru en 1628, qui initia la science hydraulique moderne -, il avait déclaré au sénat et au doge qu'il fallait s'en remettre à la nature plutôt qu'à croire pouvoir la contrer.
"Les vents seront toujours sourds, la mer sera constante dans son inconstance, les rivières seront très têtues..."
L'alluvion du 12 novembre avec ses 187 centimètres, presque aussi forte qu'en 1966 était-il exceptionnel ? demandait le journaliste. La réponse du professeur Giupponi est édifiante :
"Les événements extrêmes sont de plus en plus fréquents. La situation de ces derniers jours à Venise est similaire à celle qui a provoqué l'an dernier la tempête Vaia (qui, fin octobre, a frappé l'Italie, avec de graves dégâts en Vénétie, ndlr) : fortes précipitations associées à un fort vent de sirocco. Si, en mille ans, un phénomène comme celui-ci a pu se produire plusieurs fois, le fait que cela se produise deux années de suite est significatif. "
Au cours de la conversation chez lui à Venise, Carlo Giupponi montre la photo de la porte d'un édifice médiéval dont les marches se perdent dans l'eau du canal, soulignant la marque que la lagune a laissée sur le mur, au moins dix centimètres plus haut que le niveau de l'époque où le bâtiment a été construit. Mais qu'est ce que cela signifie ? interroge le journaliste :
"Ce la signifie qu'au-delà des données objectives que nous sommes capables de mesurer aujourd'hui, nous avons une idée de la hausse du niveau de l'eau et de la capacité d'adaptation de Venise à s'y adapter en comparant les images actuelles avec celles des peintures anciennes. Au cours des dernières décennies, l’eau a augmenté en moyenne de 5,6 millilitres par an. Au phénomène global d'élévation du niveau de la mer s'ajoutent à Venise des phénomènes naturels spécifiques à sa lagune ainsi que le résultat d'actions humaines, telles que l'excavation des canaux et l'exploitation de la nappe phréatique. La ville s’est toujours adaptée aux changements naturels, mais cette capacité a une limite : elle risque de ne plus pouvoir suivre l’accélération des phénomènes. "
 Sur la différence entre l'acqua alta de ces derniers jours et celle d’il y a 53 ans, il ajoute :
"Celle de 1966 était due à la superposition de deux marées combinées au Sirocco, ce qui était une combinaison très rare à l'époque. Maintenant, au lieu de cela, cette conjonction de différents facteurs se produit de plus en plus souvent, mettant à l'épreuve la capacité de Venise à faire face à l'urgence ".
Qu'en sera-t-il avec l'achèvement de Moïse, la situation sera-t-elle sous contrôle ?
"C’est un projet particulièrement rigide qui a été conçu dans un contexte environnemental différent d'aujourd'hui. Ainsi, il risque de ne pas pouvoir s'adapter aux changements en cours. En particulier, il ne prend pas suffisamment en compte le facteur vent qui accroit désormais l’effet du phénomène. De plus, les travaux effectués pour la construction du MOSE ont à leur tour provoqué un changement sur les marées affectant le Lido qui  sont maintenant plus rapides,  montent plus vite avec des courants plus forts. Tout cela rend beaucoup plus difficiles les prévisions dont la ville a besoin pour se préparer et se mettre à l'abri "
Les panneaux du MOSE

Pourquoi beaucoup de Vénitiens ne croient pas en l'efficacité du projet MOSE ?
"Les Vénitiens ont une dent contre le MOSE parce que ce projet a absorbé la plupart des fonds qui auraient normalement dû servir à assurer la propreté des canaux et à mettre en place tout ce qui aurait permis à la ville d'affronter l'acqua alta. Depuis une vingtaine d'années, l’entretien ordinaire des canaux financé jusqu'alors par les sommes versées à la suite de la Loi Spéciale adoptée juste après novembre 1966, n’est plus effectué."
En tant qu'expert du changement climatique, pensez-vous que nous pouvons encore être optimistes quant à l'avenir ? s'aventure à demander le journaliste.
"Tous les graphiques sur les phénomènes économiques, sociaux et même naturels montrent une accélération générale au cours des dernières décennies. Ce qui était valable dans le passé en terme de prévisions, n’est plus valable. Dans un tel contexte, si vous voulez être pessimiste, vous en toutes les raisons.
Mais si vous voulez rester optimiste, vous devez alors vous concentrer sur la définition de notre époque géologique, l'Anthropocène (NDT : voir note 3). Cela signifie que l'homme est l'un des principaux facteurs de l'évolution géologique et que notre capacité à contrôler les problèmes est plus grande que par le passé. D'un côté, nous avons créé ces problèmes, de l'autre nous ne sommes plus à leur merci. Nous avons donc besoin de plus de conscience et de responsabilité. Tout le monde peut faire sa part. D'une part, la science déclenche des alarmes, que le politique n'écoute généralement pas, car l'horizon temporel des scientifiques est trop long pour intéresser les politiciens qui se concentrent sur les prochaines élections.
Par ailleurs, pour cette même raison, les citoyens peuvent influer considérablement sur les choix des responsables politiques, dans la mesure où ils votent pour eux. Il existe un lien direct. C'est pourquoi le rôle de mouvements tels que les "Vendredis pour l'avenir" et la très critiquée Greta Thunberg me semble important. "

à suivre...






Remerciements à Francesca Venturi et à l'AGI.

1- Le MOSE (acronyme de MOdulo Sperimentale Elettromeccanico) est un barrage mouvant qui permettra de fermer les ouvertures de la lagune sur l'Adriatique et devrait contenir les eaux des grandes marées. Depuis l'origine le projet est réputé inadapté et insuffisant au vu de la montée générale des eaux avec la fonte extrêmement rapide des glaciers et de la calotte glaciaire.

2- A l'image de nombreux projets souvent imposés par des politiciens alléchés par la manne financière pour leur parti ou pour leur profit personnel dont on découvre la trace un peu partout dans la péninsule.

3- L'Anthropocène est un néologisme construit à partir du grec ancien ἄνθρωπος (anthropos, être humain) et καινός (kainos, nouveau, suffixe relatif à une époque géologique), en référence à une nouvelle période où l'activité humaine est devenue la contrainte géologique dominante devant toutes les autres forces géologiques et naturelles qui avaient prévalu jusque-là. 

Selon Wikipedia, il s'agirait de "la période durant laquelle l'influence de l'être humain sur la biosphère a atteint un tel niveau qu'elle est devenue une « force géologique » majeure capable de marquer la lithosphère. La période la plus récente de l'anthropocène est parfois dite la grande accélération, car de nombreux indicateurs y présentent des courbes de type exponentielle. [...] Les activités humaines ont la capacité de provoquer des modifications importantes de l'environnement terrestre, notamment via l'agriculture intensive et la surpêche, la déforestation et les forêts artificielles, les industries et les transports, l'évolution de la démographie et l'urbanisation, la fragmentation écologique, la réduction ou destruction des habitats, la pollution, non plus seulement ses formes locales et transitoires (ex : les marées noires) mais surtout des formes globalisées à caractère pérenne (composition atmosphérique ; omniprésence des microplastiques, pesticides et perturbateurs endocriniens ; etc.), l'augmentation exponentielle de la consommation et donc de l'extraction des ressources fossiles ou minérales (charbon, pétrole, gaz naturel, uranium, etc.), le changement de cycle de certains éléments (azote, phosphore, soufre), l'exploitation du nucléaire comme énergie ou comme arme, etc.