Petits riens comme on les aime...


L'été indien fait des merveilles. Alors que dans les bois un peu partout les feuilles jaunissent et qu'au jardin il a fallu dire adieu aux dernières tomates, le ciel s'est fait clément et les températures, dès midi montent comme en juillet. Le soleil brille et partout on voit des baigneurs. Pourtant les matins sont plus frais chaque jour et la brume se dissipe lentement. 
Hier, des nappes de brouillard couvraient toute la vallée. Une vision superbe soudain nous a été offerte : un chevreuil qui passait en contrebas et n'avait que la tête en dehors du nuage de brume. Il regardait autour de lui étonné puis a repris sa route s'enfonçant tout entier dans la grisaille. Quelques minutes plus tard il ne restait rien de cette nappe grise qui avait tout recouvert et on pouvait de nouveau apercevoir l'horizon, la ligne verte de la forêt où l'on croit deviner parfois celle de l'océan.
Délices de ces petits riens que la nature nous donne et que bien souvent nous ne prenons guère le temps de contempler. Je me souviens de notre grand-mère qui chaque année nous appelait, fébrile, pour que nous venions vite assister à l'éclosion de la première fleur de notre magnolia. au Japon, il n'est pas rare de se réunir pour admirer le coucher du soleil que tous applaudissent spontanément. Merveilleux spectacle qui justifie notre présence sur cette terre et appelle à rendre grâce pour tant de beauté, tant de cadeaux, tant de joie simple et gratuite.
J'écris ces lignes sous le marronnier, une tasse de thé fumant devant moi, entouré des chiens et des chats ravis de me retrouver. Au loin les méandres de la Garonne. L'air est rempli des parfums de l'automne, délicieuses effluves de bois mouillé, d'humus et de feux de cheminée qui me rappellent mon enfance. La belle mélodie à Chloris de Reynaldo Hahn  qu'interprète Jaroussky se répand dans l'air. Elle se mêle joliment cliquetis des clochettes tibétaines accrochées aux branches du vieil arbre. Belle harmonie. Joli temps, douce paix.

A Venise aussi c'est l'été indien. Le brouillard se répand presque chaque jour sur la ville et ne s'éloigne que tard dans la matinée. Le spectacle y est magique aussi. La ville est comme enchâssée dans un rêve. Tout devient mystérieux. Puis le soleil revient et le ciel nettoyé resplendit d'un bleu unique. Il faut avoir connu ces journées où la lumière s'essaye aux tonalités les plus diverses comme pour en conserver la mémoire et s'assurer que rien ne manque sur sa palette. C'est peut-être l'esprit de tous les peintres qui ont vécu ici. Ceux pour qui la lumière coulait comme le sang dans les veines,  sa fluidité, ses nuances et ses caprices se répandant comme un merveilleux poison d'amour qu'ils traduisaient en chefs-d’œuvre... Venise me manque déjà. Elle me manque toujours, même ici. Peut-être ici davantage qu'ailleurs, la beauté d'un paysage me ramenant toujours à la beauté de Venise.

Ces pensées vagabondes et désordonnées me ramènent à une de mes lectures du moment. parmi elles Le Garçon sauvage  (Il Ragazzo selvatico) de Paolo Cognetti qui a reçu cette année le prix Strega pour son dernier ouvrage Le Otto montagne (Einaudi). Il y a aussi la (re)découverte d'un roman fabuleux peu connu en France, du grand écrivain suisse Jacques MercantonL'été des sept-dormants, qui a déterminé mon choix d'entrer en écriture, comme sœur Viviane, prieure de la communauté des diaconesses de Mamré, longtemps installées au Brillac, frère Roger et Jean-Paul II qui n'était encore alors que l'évêque Carol Wojtila, m'avaient amené à penser choisir d'entrer en religion... Ce sont les livres qui décidèrent de mon choix de vie et le roman de Mercanton est un de ceux qui m'ont façonné.

Ce texte fondamental a orienté toute ma sensibilité littéraire jusqu'à me faire naître des personnages en filiation directe avec les personnages de ce grand écrivain francophone. Sommes-nous prisonniers de nos lectures, incapables de nous détacher de leur influence, ou bien ces passions littéraires ne sont-elles que l'affirmation d'une appartenance commune à la même sensibilité, notre cœur vibrant de la même manière que les auteurs qui nous touchent ? Nous serions liés par une secrète familiarité qui dépasserait les limites matérielles, ne s'encombrant ni du temps ni des circonstances... Un peu comme cette sensation qui nous fait dire parfois d'un être que nous venons de rencontrer qu'il nous semble l'avoir toujours connu...

Musicafoscari 2017, ça commence demain !

Venise possède une université parmi les plus dynamiques de toute la péninsule et dans le peloton de tête des établissements universitaire d’État en Europe. La privatisation ou, plus insidieusement l'infiltration par le biais des aides financières privées, de l'industrie et des banques, est un problème partout pour ceux comme nous qui ne voient pas l'enseignement supérieur comme une fabrique de petits soldats au service du système ultra-libéral.

En Italie, plus qu'ailleurs, étudiants, enseignants et parents se posent la question des choix qu'il faudra faire un jour si on veut que se maintienne un niveau de culture et de sens critique nécessaire aux citoyens en cours de formation pour participer à la vie de la Cité autrement qu'en simples exécutants des multinationales et des banques. Fabrique d'humanité, l'université est un lieu où la culture doit passe avant la technicité, où l'on doit prendre le temps de découvrir pour mieux transmettre. Bref, la Ca' Foscari est un de ces lieux bénis où la civilisation demeure la priorité et l'ouverture aux arts autant qu'aux sciences plus importante que l'élaboration d'un plan de carrière en vue des plus hauts salaires. Mais tout cela nous éloigne de la musique. 

Car c'est de musique dont nous devions parler. Demain s'ouvre Rainbows, la nouvelle édition de Musicafoscari , en association avec San Servolo Jazz Fest sous le haut patronage de la Région Veneto, dans le cadre de la programmation “Le Città in Festa”, organisée autour cette année autour de l’œuvre du compositeur américain Terry Riley, l'une des figures majeures de la musique minimaliste, artisan de dialogue entre ce qu'il nomme l'indétermination des compositions de musique expérimentale et l'improvisation du jazz. Plusieurs concerts digne des grandes autres manifestations internationales, auront ainsi lieu jusqu'au 29 octobre prochain. 


Demain la session s'ouvrira à 21 heures, dans l'auditorium de San Servolo par un concert du groupe new-yorkais The Claudia Quintet

Le lendemain, vendredi ce sera à 20 heures au Fondaco dei Tedeschi, une soirée éclectique avec les ensembles vénitiens Elettrofoscari, dirigé par Daniel Goldoni et Unive dirigé par Nicola Fazzini, qui interprèteront Olson III de Riley et l'ensemble Timegate des œuvres de Filip Glass
Samedi 28, l'après-midi à la Fondation Levi, récital du saxophoniste Evan Parker. Le soir à l'auditorium du campo Santa Margherita, Récital du pianiste Uri Caine,qui fut directeur de la Biennale de Musique de Venise en 2003. 


Dimanche enfin, à la Ca'Pesaro, avec entrée gratuite du musée d'art moderne, à 14 h. 30, récital de la violoniste et compositrice Eloisa Manera puis à 16 heures, du pianiste Fabrizio Ottaviucci Le soir, concert de clôture à l'auditorium Santa Margherita, Steve Lehman mêlera son saxo aux instruments de l'Ensemble Sélébéyone.

Le programme détaillé est disponible sur www.unive.it/jazzfest

Quand Goethe revint à Venise (2)

" En outre je dois avouer en toute confidence 
que mon amour pour l'Italie 
a subi par ce voyage un coup mortel. "

Printemps 1790. Quatre ans après son premier séjour à Venise, Goethe va revenir chez les castors. Presque contre son gré. Les temps ont changé. l'esprit du poète aussi. Revenu par obligation, sa vision n'est plus la même et ce qu'il en dira complètement opposé à l'image qu'il en donna après son premier voyage. Qu'est ce qui a ainsi pu transformer le thuriféraire abasourdi, Émerveillé en 1786 par tout ce qu'il découvrait de la ville des castors, pourquoi est-il devenu à ce point critique, distant et presque méprisant ?

Le Voyage en Italie qui fut largement remanié - et qui ne parut qu'en 1816 - ne donne aucun élément qui pourrait expliquer ce revirement. S'il s'agit bien pourtant d'un journal, il ne reprend pas tout ce que contenaient les carnets du poète qu'il tenait presque au jour le jour. La célébrité de Goethe l'obligeait à continuer de façonner son image de grand écrivain ou plus simplement de répondre aux attentes de son public. Nos auteurs contemporains n'ont rien inventé.
Certes la situation politique a changé. L'Europe est en effervescence, un monde nouveau tente de s'imposer, pas encore dans la rage, les cris et les larmes ; la vie même de Goethe n'est plus la même. Mandé sans pouvoir refuser à la rencontre de la Princesse Amélie duchesse douairière de Saxe Weimar, la mère de Charles-Auguste (grand ami de Goethe), qui revenait de Rome. il ne pensait qu'à son idylle avec Christiane Vulpius, qu'il épousera quelques années plus tard et à l'enfant qui venait de naître quelques mois auparavant. Comme la duchesse tardait - elle n'arrivera finalement que début mai, le poète qui s'ennuyait, reportait de jour en jour sa mauvaise humeur sur tout ce qu'il voyait. Il occupa ses loisir à écrire au jour le jour et sans ordre précis des petites pièces qui formeront les Épigrammes vénitiennes . Il est possible qu'un peu de mauvaise humeur se soit mêlée aux ennuis de l'attente : on s'expliquerait ainsi le ton acerbe de certaines épigrammes, traits satiriques et presque méchants dirigés contre toutes les classes de la société, en particulier le clergé et la noblesse, le peuple n'étant pas non plus épargné. Il s'y moque du caractère italien, de l'art d'exploiter l'étranger ou de la malpropreté des rues. Tout ce qui l'émerveillait en 1786 était en 1790 revu avec un œil critique et négatif.


On est donc loin du premier séjour longuement préparé. Goethe appréhendait alors la Sérénissime avec la joie d'un enfant, rempli des souvenirs construits par son imagination. Il marchait sur les pas de son père et se réjouissait de tout ce qu'il voyait comme un enfant sait le faire. Tout ce qu'il nota alors était imbibé de cet esprit d'enfance qui traduit tout en joies et en bonheurs. Quatre ans plus tard, l'esprit de Goethe n'est plus à la jubilation. Il aimerait mieux être chez lui et il est père à son tour. L'état d'esprit qui est le sien lors de ce second séjour, forcé et qui se prolonge bien plus qu'il ne l'avait souhaité, n'a plus rien à voir et sa rage se traduira dans ses écrits puisqu'il reverra sa copie écrite en 1786 en supprimant de ses notes mille détails heureux pour les remplacer par des détails et des faits à charge contre les vénitiens.

Lors de ce premier voyage, Goethe logeait à l'hôtel "à la Reine d'Angleterre, non loin de la place Saint-Marc" (1). Là, il choisit une locanda, une maison d'hôtes ou pension, l'équivalent des Bed & Breakfast d'aujourd'hui. Appartenant certainement à une famille patricienne qui trouvait ainsi une source intéressante de revenus, elle était gérée par un certain Marco dal Ré selon les registres de l'administration. La Locanda della Tromba  certes située sur le canalazzo n'avait cependant rien à voir avec les établissements fréquentés à cette époque-là par les grands voyageurs fortunés ou qui avaient un rang à tenir. Les plus célèbres ont souvent été cités : le Scudo di Francia, le Gran Bretagna, le Leon Bianco. On peut penser que contraint de par ses fonctions à la cour et par égard pour son ami Charles-Auguste, il devait assumer la plupart des frais de son séjour et cherchait ainsi à réduire ses dépenses.

Mais il ne faut pas croire que les pensions vénitiennes étaient sans confort. Il existait bien dans des quartiers reculés, des établissements moins recommandables mais, comme dans tous les autres domaines, l'administration de la République veillait et la règlementation était sévère. Du moins dans les textes. Il était très facile d'ouvrir une auberge ou une pension. Après avoir rempli un formulaire pour déposer le nom de l'établissement et payé les droits d'enregistrement, il suffisait d'attendre l'autorisation du Maggior Consiglio. Les clients devaient obligatoirement être enregistrés à leur arrivée, et on devait leur remettre un justificatif de résidence ("foglietto di residenza") qu'ils devaient toujours avoir sur eux en cas de contrôle de la police, faute de quoi ils pouvaient non seulement être interpelés mais aussi refoulés aux frontières de l’État. Depuis le XIVe siècle, Venise, véritable centre névralgique de l'Europe, s'était organisée pour accueillir  le plus agréablement possible des visiteurs du monde entier. En 1355, l'organisation des aubergistes, qu'on appelait cameranti, fut créée sur le même modèle que les autres scuole professionnelles sans être pour autant une scuola à part entière (la corporation n'eut jamais de symbole ou d'enseigne spécifique). Ses membres se réunissaient tous les lundis dans l'église San Matteo du Rialto, sur le campo dei Sansoni, disparue dans la tourmente de l'occupation napoléonienne en 1805 puis démolie par les autrichiens en 1815).  On disait à l'époque que les aubergistes et autres tenanciers de gîtes meublés fournissaient de très bons espions au service de l'inquisition d'état. A ma connaissance, cette confrérie n'avait pas d'enseigne particulière.

La Locanda della Tromba avec sa plaque commémorative
Goethe et son valet de pied sont donc installés à la locanda della Tromba. D'après les lettres et les notes qui sont parvenues jusqu'à nous, la chambre du poète donne sur le grand canal. Une exposition récente à l'Institut allemand, montrait la vue qu'il devait avoir depuis ses fenêtres. Son lieu de résidence à Venise était à l'origine l'objet principal de ces lignes mais de digressions en digressions, le lecteur se sera peut-être senti un tantinet égaré. N'est-ce pas normal à Venise après tout, merveilleux dédale dans lequel on se perd délicieusement. (2) 

(à suivre)

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1  -  Goethe, Voyage en Italie, Edition Slatkine, 1990, p.63
2 - Au passage laissez-moi rappeler avec cruauté que ceux qui dans le labyrinthe des venelles tortueuses et des campi déserts ressentent angoisse et terreur ne doivent pas s'entêter et feraient mieux de quitter la Sérénissime au plus vite, Venise n'est pas faite pour eux - j'espère au passage que la municipalité me sera gré des efforts fournis par TraMeZziniMag pour contribuer à la réduction du trop-plein de touristes au quotidien...