28 janvier 2022

Gourmandise hivernales

Le bar de RosaSalva défiguré par la fontaine de gel hydro-alcoolique, sacro-saint bénitier de la nouvelle religion sanitariste...

Les fritelle sont revenues. A défaut de pouvoir les goûter sur place, des amis attentionnés m'ont fait la surprise de m'en faire passer par un de leurs voisins de passage en France. De vraies fritelle de chez Rosa Salva, dans une petite boîte joliment décorée de dessins et de collages, qu'accompagnaient une bouteille de prosecco de Sullaluna, des portions de torta di mandorla (le paradis des papilles), un exemplaire du Gazzettino, un énorme morceau de parmesan et un autre de pecorino, de la charcuterie de chez mon fournisseur préféré et même de la bacalà séchée... 

L'impression en recevant ce visiteur attendu, d'une visite au parloir où je serai le pauvre pensionnaire esseulé, triste d'être éloigné des siens ou le prisonnier au secret qui rêve d'évasion et aimerait retrouver sa ville, sa vraie patrie... Envie soudaine de relire Pellico voire le récit de l'évasion (rocambolesque) de Casanova quand il croupissait sous les Plombs du Palais des Doges... 

Derrière la comédie universelle et l'hystérie collective, cette crise sanitaire aura été pour moi avant tout la privation de ma vie vénitienne, la confiscation d'un quotidien bien règlé entre le macchiato matutinal de chez Rosa Salva et les salles tranquilles de la Querini Stampalia, les courses au Rialto ou à l'étal de légumes de la prison des femmes de la Giudecca, les chats de l'Ospedale, la passeggiata entre San Luca et les Zattere, les verres entre amis du côté de la Misericordia, le take away de la rosticceria San Bartolomeo, le gianduiotto de Nico et la tournée des antiquaires... Les vols directs et à bas prix n'existent plus, les exigences sanitaires l'emportent sur le bon sens et le monde n'est plus du tout celui qu'il fut il y a quelques mois encore... 

Heureusement, les fritelle existent toujours pour le plus grand bonheur des grands et des petits. Il y a deux ans encore, je m'en régalais chaque jour, à chaque moment de la journée,n pendant le temps du carnaval. je me souviens m'être disputé avec une jeune mouette et quelques moineaux dans l'orto del campanile, au pied du pêcher. Mes deux dernières fritole étaient convoitées par les volatiles. Agacé par l'insistance de l'oiseau marin qui jacassait à la fois pour éloigner les pauvres moineaux et pour me forcer à lâcher le petit beignet onctueux garni d'une crème fabuleusement douce au palais. Je fis un geste trop vif et le sac en papier qui contenait l'ultime gourmandise tomba au sol aussitôt fourreagé par le bec croche de l'enfant mouette qui s'envola triomphant. Je l'injuriais vivement et jetais aux petits oiseaux narris les dernières bouchées de la fritelle... Inutile de vous dire que je repassais par la pâtisserie du pont des Pugni pour refiare une provision de ces délicats petits beignets carnavalesques que je protégeais des prédateurs ailés du coin en passant par les ruelles qui longent la Toletta, le sac en papier bien à l'abri entre mon journal et mon blouson. On ne m'y prendrait pas deux fois.


Pour les amateurs, Tramezzinimag a publié deux recettes de Fritole. Celles de la mia nonna (en réalité celles que faisait la cuisinière de la famille quand ma grand-mère et ses soeurs étaient enfants) et celle d'une éminente et truculente vieille dame de San Gerolamo. Pour les lire c'est ICI et ICI.


05 janvier 2022

Coups de Cœur N°57

Surtout des livres, découverts au hasard des cadeaux trouvés sous le sapin, des services de presse gentiment envoyés par des éditeurs attentifs ou les recommandations d'amis et de lecteurs, voilà pour le 57e chapitre des Coups de Cœur de Tramezzinimag, les premiers de l'an de grâce 2022. Un bon moyen de reprendre contact avec mes lectrices et mes lecteurs un peu délaissés ces derniers mois. C'est que Venise reste pour votre serviteur un horizon bien lointain depuis de longues semaines. L'enthousiasme demeure et les projets s'impatientent dont nous reparlerons bientôt. En attendant bonne lecture et montrez-moi que vous êtes toujours en ligne. Faites vos commentaires, écrivez-nous vos attentes, vos demandes, vos idées aussi ; parlez-nous de vos récents séjours à Venise par exemple... Je serai ravi de vous publier, comme je serai heureux de pouvoir  répondre à toutes vos questions et d'orienter les prochains billets sur des sujets qui vous intéressent parti-culièrement, histoire d'oublier cette pandémie et tout ce qu'elle a traîné avec elle depuis mars 2020... 
 

Mademoiselle Van Brooklyn
par Mika Waltari  
Actes-Sud, Coll. Lettres scandinaves. 1992
104 pages, ISBN 978-2-8686-9858-2
12,10€
Un régal, une découverte que ce roman écrit en 1938 et somme toute, très moderne ! De quoi s'agit-il ? A Carnac, un jeune archéologue en séjour d'études en France prend quelques jours de vacances — le semblable ou le double de l’auteur, qui lui-même vécut en France pareille aventure —, préférant les fameux alignements à la plage, rencontre la jeune et jolie Joséphine Van Brooklyn. La friponne Hollandaise se plaît à attiser les sens et provoquer le désir (et la jalousie) du jeune finlandais innocent, et à le fourrer dans des situations ridicules… De cette mésaventure, Mika Waltari a tiré un récit plein de retenue, d’humour et de nostalgique distance. Mademoiselle Van Brooklyn fut en effet écrit dix ans après ce premier dépit amoureux réellement vécu par l'auteur. Cela permet à l’écrivain, devenu célèbre, de se moquer dans ces pages allègres, de sa propre inexpérience, en même temps qu’il campe le personnage de la femme fatale, ensorcelante et inaccessible que l’on retrouve dans ses romans historiques.
 
 
Venise déserte 
par Jean-Luc et Danielle Carton 
Editions Jonglez, 2020 
191 pages. ISBN  978-2361954857
35 €
Venise, le 8 mars 2020. «Tout s'arrête. Ce vide, cette situation extraordinaire en rupture totale avec l'expérience passée, nous a fait connaître des instants exceptionnels de paix et de silence où la beauté révélée saisit l'être tout entier.» Une explication toute simple qui mena Luc et Danielle Carton, deux français établis à Venise depuis 2005 et avec qui et Tramezzinimag se sont noués des liens d'amitié très étroits, à réaliser ce splendide ouvrage. De très belles photos d'une Venise, vide de ses touristes, encore plus silencieuse et poétique et qui semble plus belle encore dans ce repos forcé. Tous ceux qui étaient à Venise pendant cette période le confirmeront : Venise n'avait jamais été aussi belle et radieuse ! Voilà un livre qui confirme la nécessité et l'urgence qu'il y a à réapprendre à regarder. Un art - et une nécessité  - qui permet de trouver de l'apaisement dans les temps difficiles, même articifiellement et grossièrement mis en place comme une nouvelle peste universelle. Mais laissons le lecteur se plonger dans ce florilège d'images d'une Venise désertée sans longs discours ni polémiques autour des raisons qui menèrent à vider la ville de toute vie entre avril et mai, il y a deux ans... Les photos de Luc et Danielle sont un témoignage rare de cette période hors du commun que jamais on n'avait connue.»
Un gros album composé uniquement de photographies réalisées pendant le confinement de Venise. Une atmosphère incroyable et irréelle jaillit de ces clichés qui montrent une Venise jamais vue aussi vide et silencieuse. Au fil des pages, on ressent bien que cette folle période du premier confinement restera un moment unique pour ceux qui l'ont vécue. Un regret les autres, dont je suis, qui sont partis juste avant et penser revenir vite (j'avais un rendez-vous le 15 mars 2020 pour matérialiser enfin un projet longtemps porté qui allait voir le jour à l'automne et que la pandémie a reporté sine die, m'empêchant ainsi de vivre moi aussi ces moments incroyables de paix et de silence dans une ville vidée des hordes et où les résidents redécouvrirent non seulement leur ville, mais aussi la lenteur et le calme dans une atmosphère dépolluée, propre et rayonnante. Ce que les clichés de Danielle et Luc Carton, véritables amoureux de la Sérénissime ont traduisent à la perfection. 
 
Collectif
Venise 
Editions Gallimard, Collection Cartoville 
2022. 70 pages, ill., 120 x 170 mm
ISBN : 9782742463503
9,50 €
Paru pour la première fois en 2019, le guide cartoville de Venise était une innovation. Nous avions Cool Cousin, cette application qui devait révolutionner le tourisme raisonné à Venise (comme dans d'autres villes du monde) mais qui fit long feu, fermant son site après deux années d'utilisation par des centaines de milliers de visiteurs potentiels. naissait alors ce petit guide pratique dont sort ces jours-ci la nouvelle version. Nouvelle formule, marquée 2022-2023, laissant entendre une refonte en 2024 pour rester collée à la réalité du moment et bien sûr aussi pour coller aux principes du marketing qui nécessite une adaptation permanente aux besoins, vrais ou artificiellement créés, des utilisateurs. Il m'arrive encore pour ma part, moi qui fut l'un des cinq membres vénitiens du guide digital cité plus haut, de me servir du Lorenzetti pour mes balades dans la Sérénissime comme du Baedeker, non par snobisme (un élégant petit volume rouge et or qui replonge dans les lectures de Mann, Proust, Gide, Morand ou Cocteau !), deux coups de coeur « éternels », gageons alors que ce Cartoville nouveau millésime puisse avoir le même attrait et la même utilité pour les voyageurs avertis, ceux qui savent qu'il faut à venise bien plus qu'ailleurs, prendre le temps de voir, se perdre et partir à l'aventure dans le joyeux dédale de Venise.

Anne Guglielmetti 
Deux femmes et un jardin 
Editions Interférences, 2021
96 pages. Tirage : 1000 exemplaires 
ISBN: 9782909589442
14 €.  
L'éditeur annonce la couleur : "Entre trois êtres qui semblent voués à la solitude, deux femmes que tout sépare - l'âge, le mode de vie, les expériences - et un jardin à l'abandon, un lien va se créer par-delà les mots, un lien salvateur pour tous les trois. Ce petit récit à la fois concret et suggestif nous entraîne dans le monde secret et délicat de ces affinités profondes, inexplicables, souvent indicibles, qui aident à grandir, à croître et à mûrir. Que l'on soit une femme simple et timide d'un certain âge, une adolescente rebelle ou un jardin livré aux mauvaises herbes, il suffit parfois d'une rencontre improbable pour retrouver le goût de la vie et poursuivre sa route. « Dans l'ombre grandissante, tournées vers un marronnier dont le faîte s'empourprait dans le crépuscule, nous nous tenions côte à côte sur la passerelle d'un navire qui avait, à notre insu, largué les amarres et entamé un voyage qui durerait plusieurs années, dure toujours...» Une vieille maison, une dame fatiguée et une adolescente timide qui tout au long des quatre-vingt seize pages nous entraîne au fil des saisons dans une bien belle aventure sans histoire, celle d'une amitié sans grandes phrases, sans serments, sans trahisons. 
Ce court roman raconte une histoire toute simple, celle d’une rencontre. Entre Mariette, une femme sans âge, usée par son métier de conne à tout faire à Paris, et une petite maison oubliée dans un village du bocage normand ; entre Mariette et une adolescente qui est contrainte de passer toutes ses vacances dans le village, avec son père et sa belle-mère ; entre Mariette et son jardin qu'elle va apprivoiser... Il y a aussi un chat qui vient et observe ; des villageois et des vacanciers. 
Beaucoup de non-dits, des silences et le malaise, la maladresse de Mariette, l'impatience de Louise. Une bien belle écriture, pleine d'émotion, simple et douce sans jamais être mièvre ni superficielle.Le temps passe doucement, le jardin sauvage reprend forme et beauté, des fleurs poussent, ça sent l'herbe fraîchement coupée, dans la petite maison, une nappe à carreaux, un trumeau ancien au-dessus de la cheminée,des lambris et un plancher bien cirés... 
Ne pas en dire plus, ne rien raconter sinon vous dire combien j'ai été ému et emporté dès les premières pages de ce joli petit livre au point que je l'ai lu d'un trait et à voix haute, notant au passage quelques phrases particulièrement poétiques...
«Un petit bijou de simplicité, de fraîcheur et de tendresse, une ode à la nature sauvage où chacun d'entre nous, même s'il ne possède pas de maison de campagne, pourra trouver refuge contre ces temps barbares que nous vivons. Il suffit de se laisser emporter par la magie du style d'Anne Guglielmetti et le charme de ses héroïnes, aussi disparates que possible.» écrit LivrLa couverture est ravissante, la typographie élégante autant que le papier sur lequel elle est appliquée... Tout contribue au charme de l'ouvrage. Vous m'en direz des nouvelles.