13 juin 2016

Chronique de ma Venise en mai (4)

Sottoportego, huile sur panneau de Zoran Music.
10 mai.
Souvenir de ce dimanche électrique de 1981 où François Mitterrand fut élu président de la république. Il y a 36 ans. Déjà. Si mon frère se réjouissait comme des millions de français, le jeune bourgeois réactionnaire que j'étais alors était plutôt en colère. Non pas que j'eusse préféré Valéry Giscard d'Estaing, mais je ne voyais dans le nouvel élu qu'un imposteur, violent opposant de de Gaulle et représentant de tout ce qu'à l'époque je détestais. Puis, les années passant, j'ai appris à connaître l'homme, l'intellectuel, le penseur et à comprendre combien les véritables hommes d’État ne trahissent jamais leurs convictions même quand on les voient changer programmes et idées. Mais, Tramezzinimag n'est pas le lieu pour parler politique. François Mitterrand a été une des personnalités françaises les plus détestées mais c'était une sacrée personnalité. Ce que je retiens plus de trois décennies après son élection, c'est la stature intellectuelle et philosophique du personnage. Son amour pour Venise, son goût de la solitude et du secret.Et puis, cette romanesque histoire dont le décor fut souvent vénitien presqu'autant qu'il se déroula dans les palais nationaux éloignés des médias et du public... Mazarine cachée à la France mais secret de polichinelle à Venise et dans bien des salons parisiens... C'est l'Altanella, la trattoria favorite du président qui m'a fait penser à tout cela. Et puis les roses du jardin visité avant-hier...


Je me souviens de cette rencontre fortuite avec le président en fin de mandat, non loin de la Punta della dogana, côté Zattere. J'avais décidé d'aller fumer ma pipe sous le lampadaire de la pointe comme souvent. En passant le petit ponte de l'Umiltà près de la fondamenta qui longe les jardins du séminaire, j'aperçus le peintre Zoran Music et son épouse, Ida Barbarigo. Je leur avais été présenté lors d'un vernissage à la galerie où je travaillais. Ils parlaient avec une dame que je ne connaissais pas et répondirent chaleureusement à mon salut. Un peu en retrait, un homme assez âgé, portant un élégant chapeau, regardait le Bacino de San Marco, deux hommes se tenaient non loin de lui. Je reconnus aussitôt la silhouette si particulière : C'était le président. Je trouvais splendide la manière qu'il avait de se tenir face à la lagune. Il suivait des yeux un joli voilier qui passait en direction de San Giorgio. Il vint vers notre groupe. Intimidé, je fis une sorte de volte-face un peu nerveusement, ce qui fit se rapprocher avec l'air menaçant un des hommes qui étaient restés près du pont. François Mitterrand eut un bref geste de la main gauche et le garde du corps s'arrêta net. J'aimais instantanément le personnage, son geste impérial, le demi-sourire qui éclairait son visage quand je m'approchais pour le saluer, Ida me présentant au chef de l’État. Les quelques pas que nous fîmes tous ensemble suivis par les gardes du corps sont restés dans ma mémoire, mais ils n'ont certainement pas laissé un souvenir impérissable au président... Je bafouillais, je ne parvenais pas à répondre simplement à ses questions. Un véritable niais. Cependant, le président, qui devait être habitué à ce genre de comportement et s'en amusait certainement, entretenait la conversation. Sa simplicité autant que sa prestance ajoutaient à ma timidité.

Ma première pensée quand je fus en face de lui qui me serrait la main fut pour ce geste de folie que j'avais eu le soir de sa victoire. Dans Bordeaux qui clamait bruyamment sa satisfaction, le pavé des Chartrons où je vivais restait plutôt silencieux, ses habitants atterrés imaginaient déjà le vainqueur chausser les bottes de Staline et enterrer nos libertés et réquisitionner nos maisons. Je ne sais pas comment j'ai pu y parvenir, mais m'étant saisi d'un grand crêpe noir de deuil et d'une des échelles de la loge du gardien, j'avais réussi à grimper sur la statue de Jeanne d'Arc (...) qui trône devant la maison et l'avais couverte d'un grand voile noir, enfin juste la tête de bronze de la sainte héroïne, car la sculpture est de taille (*). J'étais encore juché sur le piédestal quand des supporters du vainqueur qui passaient en voiture s'arrêtèrent, des types en sortirent, menaçants. Heureusement pour moi, au même moment surgissait un camion de police-secours. Les types remontèrent aussitôt en voiture et je regagnais, piteux, la maison devant les agents goguenards... Jeunesse irraisonnée... J'aurai dû lui raconter cela comme on confesse une faute et solliciter son absolution... Mais c'est lui qui parlait. Il m'avait demandé d'où je venais, ce que je faisais à Venise, s'intéressa au sujet de mon mémoire, puis je me souviens qu'il me montra la vue d'un grand geste ample. Le ciel était splendide ce soir là, une gamme de bleus sombres et de violets tachés de rouge carmin. Une merveille. La lumière, les sons qui nous entouraient, la voix du président... j'ai tout cela présent comme s'il s'agissait d'aujourd'hui... Comment ne pouvais-je pas être séduit par tout ce qu'il évoquait. 

Comme tout le monde, je savais qu'il logeait au palazzo Balbi-Valier, chez son amie Ida Barbarigo. Il avait habité à la Giudecca aussi, chez le comte Volpi, mais suite à un désaccord qui frisa l'incident diplomatique, il n'y était plus. Tout le monde le savait à Venise mais je ne m'attendais pas à le rencontrer et encore moins à parler avec lui. Ils me laissèrent sous le lampadaire et continuèrent leur promenade en attendant le dîner dans une trattoria des environs...Quelques années plus tôt, en juin 83, il était venu officiellement, à l'invitation du président Sandro Pertini à l'occasion de l'inauguration de l'exposition 7000 Anni di Cina a Venezia, qui permit au monde de découvrir, entre autres merveilles, les incroyables sculptures à tailles humaine des cavaliers et fantassins des armées de l'empereur de Chine. Roland Dumas, alors son ministre des Affaires étrangères l'accompagnait. L'épouse et le fils du ministre étaient là aussi. On m'avait demandé de les promener dans la ville pendant la manifestation. Ce fut finalement Dillemann, le vice-consul de l'époque qui s'en chargea. J'étais resté chez moi du coup, un peu dépité de rater une occasion (officielle) d'utiliser l'Ile de France, le bateau du Consulat et de rencontrer le président au palais des doges...

(*) : A l'époque la ville pavoisait l'endroit pour la fête (nationale) de la sainte héroïne en disposant des fanions tricolores sur notre balcon et celui de l'immeuble d'en face. Un détachement militaire venait rendre les honneurs en présence du maire, du préfet et des autorités civiles, militaires et religieuses. Une gerbe était déposée par deux jeunes femmes habillées en alsacienne et en lorraine... le grand voile de deuil bordé de dentelle que j'avais pris dans un tiroir pouvait couvrir une femme de la tête aux pieds...
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