VENISE, UN LIEU MA ANCHE UN VIAGGIO NELL'EUROPA CHE MI PIACE NOT THE ONE OF THE GLOBALIZATION, MAIS CELLE DES NATIONS, DES PEUPLES, DES CULTURES, PATRIA DELLA DEMOCRAZIA DELLA FILOSOFIA DELLA STORIA LA REINE DES VILLES AU SEIN DE L'EUROPE, REINE DU MONDE
Nuove Musiche Laberintos Ingeniosos Label Passacaille
Cet enregistrement intimiste du baryton Furio Zanasi et du théorbiste Xavier Díaz-Latorre nous plonge aux sources du stile moderno italien. Le programme met à l'honneur les monodies et toccatas de Giulio Caccini et Giovanni Girolamo Kapsperger. Une pure merveille découverte par hasard qui nous transporte «aucœur d’un moment décisif de l’histoire musicale italienne. Au tournant du XVIIe siècle, Giulio Caccinirevendique une nouvelle manière de chanter où la poésie guide la musique et où l’émotion prime sur l’équilibre savant du contrepoint. Cette esthétique naissante, bientôt qualifiée de stile moderno, rend au texte sa clarté et sa force expressive.»
Paisible et d'une grande beauté, le programme qui est structuré en six canti en hommage à laDivine Comédie, alterne madrigaux et arie de Caccini avec des toccatas, passacailles et danses tirées des livres pour chitarrone deKapsperger. «Les pages instrumentales, tour à tour lumineuses et audacieuses, dialoguent avec l’intensité des monodies et soulignent la richesse d’un langage en pleine invention.»
Porté par la diction souple et incarnée de Furio Zanasi, soutenu par le continuo sobre du chitarrone et de la guitare à cinq chœurs, l’ensemble fait entendre une parole chantée d’une grande proximité. Un enregistrement qui éclaire avec précision la naissance du baroque et l’art nouveau de faire vibrer le mot. Beau, vraiment.
Spice of Italy
Nicola Matteis et son fils
Duo Dorados
Label Chandos
Un recueil instrumental entièrement consacré à la musique pour violon et basse continue deNicola Matteis et fils, capturant l'essence flamboyante et l'inventivité de la tradition italienne du XVIIe siècle qui a littéralement révolutionné le goût musical anglais. Quand la virtuosité napolitaine bouscule le Londres de la Restauration !
Dédié à Nicola Matteis (Père et Fils), ce disque retrace le choc esthétique qui convertit l’Angleterre au style italien à la fin du XVIIe siècle. Salué par la critique comme un voyage musical vif et vigoureux, l'album « éclaire d'un jour nouveau le Londres de la Restauration » d'après le prestigieux magazine The Strad. La violoniste Hazel Brooks y déploie une technique remarquable, redonnant toute sa saveur et son audace à cette musique historique dont les chroniqueurs de l'époque disaient que « plus rien en ville n'avait de saveur sans un zeste d'Italie ». Une pépite baroque à écouter absolument.
Sa magnifique performance dans la maîtrise des défis techniques de cette musique - particulièrement dans des pièces comme l' Ostinatione aulivre 2 -, l'utilisation de deux violons d'époques différentes pour marquer l'évolution entre le père et le fils Matteis est intéressante et le continuo alternant élégamment entre le clavecin et l'orgue de chambre donne un disque qui offre un véritable « voyage musical vibrant, dynamique et captivant»
Une déambulation merveilleuse qui balaye tous les clichés touristiques. Inspirée par la découverte d'un herbier vénitien du XIXe siècle, la poétesse japonaise Ryoko Sekiguchi dessine le portrait d'une « Venise en perpétuelle germination ». Traversant les saisons, les jardins cachés et l'art du verre de Murano, ce récit tisse un dialogue intime entre les plantes, l'eau et les habitants. La critique salue unanimement cet ouvrage délicat comme « un poème vivant », parfait pour voir la Sérénissime sous un angle profondément sensoriel et végétal. Un enchantement.
L'Adieu à Venise Thierry Brunello Éditions de la Martinière, 2026 272 pages ISBN 979-10-401-2253-1 21€
Pour son premier roman, Thierry Brunello signe une œuvre puissante et bouleversante, ancrée dans la Venise de 1938. On y suit Angelo, docker et danseur clandestin, dont le destin bascule sous l'ombre grandissante du fascisme. Trente ans après son exil, devenu cinéaste, il doit revenir dans la lagune pour la Mostra. Salué par la critique comme «un texte incandescent, un pamphlet crépusculaire », ce livre est une magnifique « ode à une Venise non pas féérique mais absolument ténébreuse » où le passé finit toujours par ressurgir. Porté par une écriture ardente, il livre une histoire d’amour bouleversante, aux personnages inoubliables. «Une fresque romanesque qui nous emporte par la force de ses émotions». Un bon moment de littérature. Thierry Brunello est né dans une famille originaire de Vénétie et d’Émilie-Romagne. L’Adieu à Venise est son premier roman et j'aurai aimé le publier aux Edizioni Deltae !
Si dans le monde entier ce jour spécial est l'occasion de la Fête de la Musique (*), à Venise, l'énergie créative de la Sérénissime s'enflamme au crépuscule avec Art Night, «Art Night, la nuit magique dédiée à l'art et à la culture» inventée par la Ca'Foscari.Depuis quelques
années, le jour du solstice est ainsi prétexte à l'ouverture des musées et
galeries d'art où la musique se mêle aux autres arts. C'est dans ce contexte
dynamique que la Fondazione Querini Stampalia célèbre son anniversaire
avec le Q-Day / Art Night. Pendant toute la journée, l'évènement sera l'occasion unique de
découvrir gratuitement les Querini - visites guidées, itinéraires
créatifs, présentations, performances musicales - et «de célébrer le solstice en se laissant inspirer par l'émerveillement».
«A la lecture du programme, on voit que dans quelques jours il va se passer de bien belles choses au sein de la Fondation. Le 21 juin, jour du solstice d'été, est un jour spécial : la fête de la musique est célébrée et, à Venise, l'énergie créative s'enflamme au crépuscule avec l'Art Night, la nuit magique dédiée à l'art et à la culture. C'est dans ce contexte dynamique que la Fondazione Querini Stampalia célèbre son anniversaire avec le Q-Day / Art Night.
La Fondation propose donc une journée entière (entrée gratuite), dès 9 heures et jusqu'à tard dans la nuit, qui comprendra des visites guidées, des itinéraires créatifs, des présentations, des performances musicales - «pour célébrer ensemble en se laissant inspirer par l'émerveillement».
Visites guidées de la bibliothèque et du musée donc qui permettront d'explorer les espaces historiques et les parcours d'exposition. Le personnel de la bibliothèque accompagnera les visiteurs parmi les manuscrits et les livres anciens, tandis que des historiens d'art les guideront à travers le musée et les expositions en cours. Les visites seront gratuites - ce qui est à souligner dans une ville où tout devient payant - et elles se dérouleront en italien - à souligner aussi - pour une maximum de 20 participants à chaque fois. Autant préciser qu'il est nécessaire de réserver pour être sûr de pouvoir y participer. Ceux qui retireront leur carte d'accès à la bibliothèque avant le jour J recevront gratuitement un catalogue d'architecture ou un volume sur l'histoire de la Fondation.
Pendant la journée, il sera possible de découvrir les différents groupes de lecture de la Fondation : Di libro in libro, dédié aux lecteurs seniors, et Scompaginati, destiné à un public plus jeune. L'association Un Gomitolo a Venezia - Knit Café impliquera le public dans un atelier ouvert : «une manière concrète de partager son temps et son talent, en créant des liens authentiques avec la communauté».
Ce sera aussi l'occasion si vous ne l'avez pas encore fait de devenir membre de la Fondation, ce qui «signifie vivre la culture en tant que protagoniste, participer en première personne à la vie des Querini et soutenir ses projets»(**). Plus encore,le 21 juin, les personnes qui s'inscriront pour la première fois, outre les avantages liés à l'adhésion (accès prioritaire aux expositions, évènements réservés, réductions spéciales) bénéficieront de la promotion «2x1» : une seconde carte «in omaggio»à offrir à une(e) ami(e). «Une invitation à partager avec quelqu'un un geste simple, mais plein de sens» En tout cas, un moyen intelligent de faire grossir les rangs des adhérents dans ces temps de vaches maigres budgétaires.
Tout au long de la journée, la libreria Giovanni, qui se veut bien plus qu'un bookshop de musée, il sera proposé une sélection spéciale de livres, en collaboration avec les éditions Tlon, «Maison d'édition indépendante de philosophie et de floraison personnelle» - bien plus poétique vous ne trouvez pas que le fameux «développement personnel» dont on nous rabat les oreilles - en plus des catalogues et objets liés à l'histoire de la Fondation et aux expositions en cours, avec des réductions spécifiques uniquement pour le 21 juin. Le nouveau Cafè Mariona, signé par Rosa Salva, proposera à partir de 18 heures, un apéritif dédié à l'occasion à un prix specialissimo. «L'occasion de vivre ensemble une véritable fête de l'émerveillement».
«À l'occasion de la Nuit de l'Art, la Fondazione Querini Stampalia se transforme en un carrefour vibrant de culture et de créativité» et ce jusqu'à 22 heures. Les visiteurs pourront ainsi «explorer gratuitement les espaces de la Fondazione, redécouvrir les lieux, revoir les collections et les expositions temporaires à la lumière d'un esprit d'accueil renouvelé, en se laissant guider par l'émerveillement».
Des visites guidées des collections de livres anciens et de manuscrits animeront la soirée, sur le thème Venetian Roars (lui aussi décrit en langue anglaise sur les documents de presse !) des lions de Venise. Voyons ce qu'en dit le dossier de presse :
« San Marco en forme de lion est
plus qu'une devise : c'est l'âme même de Venise. Depuis le XIIIe
siècle, le lion ailé incarne la force, la sagesse et l'autorité de la
Sérénissime. Au cours de cette visite guidée, il sera possible d'admirer des volumes anciens, des gravures et des manuscrits documentant
l'évolution iconographique du lion vénitien, du symbole civique à
l'emblème universel. Un voyage à travers des documents d'archives et des
vues du XVIIIe siècle, entre l'Arsenal et la chancellerie ducale, pour
découvrir comment une image a construit l'identité d'une République.»
Fête de la Musique oblige, il y aura aussi un concert dans le jardin conçu par Carlo Scarpa et la poésie sera de la fête. Comme tous les évènements nocturnes dans cet espace, cela risque fort d'être magique. La Querini mettra à l'honneur le castillan Micó, l'un des principaux poètes espagnols contemporains,qui est également philologue, traducteur et musicien. La poésie qui se fait musique donc avec ce récital, intitulé “L’equilibrio impossibile” | Marta y Micó.
«Des
mots qui deviennent chansons, de la poésie qui se transforme en mélodie
: tel est le cœur du concert de Marta y Micó, le duo formé par José
María Micó et son épouse Marta Boldú, voix et guitare dans un dialogue
intime et intense. C'est
précisément de cet entrelacement qu'est née son œuvre artistique,
aujourd'hui enfin accessible au public italien : «L'equilibrio
impossibile» publié chez Molesini Editore, l'éditeur vénitien que nous aimons beaucoup à Tramezzinimag, la première anthologie en italien de sa
production poétique, publiée en janvier dernier, dont nous reparlerons prochainement dans notre rubrique Coups de Cœur.
Tout au long du parcours, des médiateurs culturels de Ca' Foscari accompagneront les visiteurs « dans un dialogue ouvert avec les œuvres et l'architecture, en favorisant les expériences d'échange et de partage».
Gageons qu'une fois encore la Querini-Stampalia créera l'évènement et que les visiteurs ce jour-là ne regretteront pas de s'être déplacés. Nous nous y croiserons peut-être, chers lecteurs.
Pour ceux qui ne connaissent pas encore bien Venise :
La Fondation Querini Stampalia.
«La Fondation Querini Stampalia est l'une des plus anciennes institutions culturelles italiennes. Depuis 1869, elle promeut « le culte des bonnes études et des disciplines utiles », avec un regard curieux et une passion pour l'avenir.»
C'est ainsi que se présente cette organisation unique qui est un des lieux les plus importants culturellement de la sérénissime avec son magnifique palais aménagé de 1959 à 1963par le grand architecte Carlo Scarpa puis rénové et agrandi sous la férule de Valerio Pastor et enfin de Mario Botta. Les locaux abritent un musée rempli de trésors de la peinture vénitienne, de mobilier et d'objets d'art qui méritent d'être vus. C'est aussi une bibliothèque publique, un lieu d'expositions temporaires, un agréable jardin et un délicieux espace de restauration, l'un des plus agréables de Venise.
Suivant la volonté du donateur, la fondation a été l'une des premières bibliothèques ouvertes en permanence, tard la nuit et des générations de lecteurs, étudiants, chercheurs ou simples lecteurs ont pu pendant des années venir dans le palazzo y travailler la nuit, dans le silence des grandes salles ornées de tableaux anciens, parmi un mobilier confortable et rassurant comme une bibliothèque familiale. Hélas, les temps changent et la volonté première du donateur a été enterrée. Certainement des questions de budget ou de sécurité, les maîtres de toutes les décisions dans ce monde en pleine déliquescence.
Nous le regrettons à Tramezzinimag et ne cesserons de partager le combat de ceux qui souhaitent la réouverture de la bibliothèque jusqu'à au moins 23 heures quitte à réserver les lieux aux seuls étudiants et chercheurs. Qu'importe que parfois nous n'étions qu'une dizaine à rester travailler aussi tard. C'était un privilège offert par le fondateur à tous, sans distinction d'âge ou de classe sociale.
Aquarelle de Dürer réalisée en 1525 où il décrit son rêve,peut-être pour se souvenir de l'image d'une futur tableau qu'il aura rêvé...
La lectrice qui vient gentiment de m'écrire une vraie lettre avec des timbres et tout, ne se doutait pas combien l'enveloppe que je retirais de ma boite au milieu des infâmes prospectus dont nous sommes abreuvés quotidiennement et du magazine départemental, allait réenclencher un mécanisme que je croyais définitivement désynchronisé.
Cette amie fait partie de ceux qui n'ont jamais renoncé à écrire à la main. Artiste douée - trop discrète - elle complète souvent ses propos de petits croquis qui m'ont toujours enchanté. Recevoir un vrai courrier est devenu tellement rare. Quand je dis aux amis qui partent en voyage de ne pas oublier de m'envoyer une carte postale de leur lieu de villégiature, ils ont un instant d'hésitation... La plupart lèvent les yeux au ciel, la mine contrite. Alors je fais semblant de ne pas relever l'ironie (ou bien serait-ce de la pitié ?) que leur moue exprime et je n'insiste pas, ou bien je dis que je collectionne toujours les cartes postales... Je ne suis pas dupe, je connais leurs propos «Oh ! Ce pauvre Lorenzo, il ne grandira jamais», «un idéaliste pur et dur», «le monde change et lui demeure» ou des choses du même acabit. On est toujours sot ou imbécile quand on n'a pas les réactions communes, au mieux naïf et à plaindre, «dans ce monde devenu si difficile et si dur».
Il y a longtemps que j'ai cessé d'exprimer mon ressenti quand je suis avec d'autres adultes. Prévert avait raison, ils ne peuvent comprendre. Leur tolérance a rapidement ses limites. Difficile de réaliser un jour, soudain, par on ne sait quelle circonstance inattendue, que mes pairs n'ont aucune imagination ou bien l'ont tellement étouffée qu'ils ne savent plus. Saint-Exupéry le fait dire au Petit Prince, n'est-ce pas. La proximité des gens sérieux rendait fou furieux Rimbaud... Tout ça pour exprimer ma joie lorsque des gens, jeunes ou vieux, ne perdent jamais cette soif d'invention, de créativité. ils font le monde moins laid, moins triste. Ces adultes sont en colère sans se rendre compte que leur colère, ils se l'adressent à eux-mêmes. Conscients que la femme ou l'homme qu'ils sont devenus a trahi l'enfant pur et émerveillé qu'ils furent. A tout jamais.
Bref notre monde actuel est ainsi fait. Bien éloigné de l'amour et de l'eau fraîche. On ne jure que par la respectabilité, le sérieux, la rigueur. On ne rigole plus maintenant Messieurs-Dames. Non, non, on
n'est pas là pour ça ! Allez, au pas ! (et remettez vos masques !).
Mais les coups de cœur n'étant pas encore proscrits. en voici quelques-uns que je vous recommande. N'hésitez-pas à revenir vers moi et me donner vos avis !
Ouvrage Collectif
Au bout de nos rêves
Le Retour des Utopies
Fondation Jean Jaurès
Éditions de l'Aube, 2022
8€
Un petit livre rutilant qui fait drôlement du bien dans la morosité et les grognements de plus en plus décomplexés des fascistes de tout poils d'aujourd'hui. Le principe de ce livre est simple. Publié dans la collection, «Les Petits cahiers de Tendances», que présente Thierry Germain dans son avant-propos, regroupe les textes de quatre auteurs parmi les plus pertinents, des esprits de qualité : «Quatre entrées» dit Thierry Germain, «qui disent à chaque fois un objet, un lieu, une personne et un concept, quatre regards nourris et incisifs pour émouvoir, surprendre, interroger et débattre autour de ce qui nous attend. ». Les titres donnés aux chapitres sont appétissants : «Rêver pour suspendre le ciel » par Barbara Glowczewski, directrice de recherche au CNRS, membre du Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France. Elle enseigne en études environnementales à l’EHESS et est l’auteure d’une dizaine de livres, dont Rêves en colère (Plon, 2017)et Viviana Lipuma,agrégée de philosophie, docteure en philosophie politique et membre du Labo HAR de l’université Paris-Nanterre. Elle enseigne la philosophie dans le secondaire et l’art contemporain à l’université Gustave-Eiffel. « Devenir jardinier » par l'écrivainAlexis Jenni, prix Goncourt 2011, auteur de « Cette planète n’est pas très sûre. Histoire des six grandes extinctions» (HumenSciences, 2022) et de « Parmi les arbres. Essai de vie commune» (Actes Sud, 2021), «
Expérimenter les utopies » par Timothée Duverger, maître de conférences associé à Sciences Po Bordeaux et directeur de la Chaire TerrESS. Il a notamment publié « Utopies locales. Les solutions écologiques et solidaires de demain» (Les Petits Matins, 2021)et enfin, «Proto-Habitat : une utopie construite» par l'architecte Flavien Menu,
ancien pensionnaire de la Villa Médicis, créateur avec Frédérique Barchelard de Proto-Habitat, un modèle d’habitat collectif alliant flexibilité des usages et espaces pour des modes de vie sains et durables. C'est une lecture sérieuse mais tout à fait accessible que des amis souhaiteraient traduire en italien.
Carles Diaz
C'est à ce prix que nous mangeons
du sucre
Le poème à l'épreuve du contemporain
Essai
Éditions Abordo, 2024
100 pp.
13€
En considérant le sucre comme une métaphore du monde contemporain et en établissant une analogie entre son processus historique et l'évolution des praxis liées à l'art et à
la communication, ce texte interroge les mécanismes culturels et
repense le sens, la place et la nécessité d'une parole poétique dans le
monde d'aujourd'hui. L'auteur nous propose de mettre le poème à
l'épreuve du contemporain.
La citation d'Elisée Reclus, « Là
où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les
imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la
servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la
mort » ne pourrait-elle pas s'appliquer à la Sérénissime et à ce
qu'elle tend hélas à devenir, un gogoland pour le peuple et un repère
d'une élite nouvelle mode, happy few de plus en plus riches et de moins en moins porteurs d'idées pour sauvegarder la vie réelle à Venise.
« C’est une vérité lucide, péremptoire, cruelle. L’homogénéisation et
la standardisation des modes de vie touchent aussi aux dimensions
artistiques et intellectuelles, et c’est sur ce point que je me tourne
vers les artistes et les poètes : que pouvons-nous faire face à ce
vertige ? Que proposer dans un monde de plus en plus abîmé, essoré,
numérisé ? Comment faire société dans une communauté de plus en plus
uniformisée, radicalisée, qui vise la réduction absolue de l’homme à un
modèle unique ?»
Carles
Diaz est un ami. Je l'ai rencontré par un heureux hasard il y a
plusieurs années et j'ai tout de suite aimé sa manière de parler de
l'art et de la beauté. Le jeune homme (il est né en 1978) vient
d'Argentine et écrit en français. Il sait aussi la langue d'Oc. Sa page wikipedia parle mieux et plus en détail de son parcours universitaire et de ses livres. J'avais beaucoup aimé la Vénus encordée, journal imaginaire
de Rose Valland en 1943. Attachée de conservation au musée du Jeu de
Paume, à Paris, on lui doit le sauvetage de plus de soixante mille
œuvres d'art et objets dont les nazis souhaitaient s'emparer. Parmi ces
œuvres sauvées, il y avait la Vénus de Milo qui donne son titre au livre.
Mais
le dernier opus de Carles Diaz est loin de l'Occupation. Il emprunte son
titre au Candide de Voltaire,
« Cet essai inclassable, dont les prémisses remontent à 2019, est aussi
en bonne partie le résultat de deux conférences données par Carles
Diaz, en tant qu’écrivain : la première, “L’exigence poétique face à
l’objectivation de l’expérience sensible”, lors de la journée “Qu’est-ce
que le poétique ? ― Hommage à Jean Onimus (1909-2007)”, à l’Université
Côte d’Azur, le 10 mars 2022 ; la seconde, “Écrire le siècle : de la
conscience poétique et la nécessité d’être inactuel”, à l’Université de
Vienne, Autriche, le 9 janvier 2023. »
«
C’est un essai d’écrivain plus qu’un essai universitaire. Je tiens à le
dire parce que je ne prétends pas établir une démonstration quelconque.
J’ouvre des questions qui me semblent indispensables d’être posées
aujourd’hui.»
Le lien d'intérêt entre les propos du livre et Venise m'a paru évident.
Et l'auteur d'ajouter : «
Il ne s’agit pas de dire avec béatitude que la poésie doit sauver les
hommes, ni de demander à celle-ci de nous permettre de rêver d’un autre
monde, mais au contraire, de briser le conformisme et la complaisance,
de viser plus que l’uniformisation et l’acceptation passive d’un devenir
manifestement dangereux. Je suis très sensible à la question de
l’environnement, à la disparition annoncée des langues dites minorées.
Je le suis aussi face à l’appauvrissement des langues en général, car
dès qu’une langue se simplifie et se décomplexifie, elle perd des moyens
pour symboliser le monde, aussi bien que sa dimension de mémoire.»
Paul Eluard
L’Amour, la poésie
œuvres de Kiki Smith
Gallimard, 2024
176p.
45€.
Depuis les années 2000, l’artiste se projette dans le monde du vivant, du végétal. « Soyons attentifs à la nature » : c’est ce que Kiki Smith, artiste mondialement reconnue, exposée dans les plus grands musées et présente dans de nombreuses collections d'art contemporain, exprime dans ses œuvres les plus récentes. Pour son entrée dans la collection, Kiki Smith a choisi ce texte de Paul Éluard, paru en 1929, après un dernier hiver passé au sanatorium avec sa femme Gala qui devait le quitter, peu après pour Salvador Dali, ce « livre sans fin », retrace l’aventure d’un homme désespéré et déchiré entre l’amour et la poésie, entre le réel et l’imaginaire, d’un homme à qui la poésie redonne, avec l’amour, le goût et la passion de la vie. Ses interventions au fil des pages ponctuent ces poèmes, dans un univers où corps, nature et cosmos rencontrent l’esprit du surréalisme. Un beau livre, pas donné certes mais qui a sa place dans toute bonne bibliothèque et chez tout esthète de Venise ou d'ailleurs.
Luisa Ballin
Venise, la Vénétie est une fable
Éditions Nevicata
Coll. L'âme des peuples
90 pages. 9€
La quatrième de couverture de ce petit opus exprime parfaitement ce que porte le texte de la journaliste Luisa Ballin qui fut responsable de l'information au parlement helvétique. D'origine vénitienne, la dame est une appassionata de Venise autant que de sa région. Son regard est moderne, son approche pleine d'humanité et d'amour.
« La Sérénissime n'est pas une île. On l'oublie, mais Venise est indissociable de son arrière-pays. Elle est l'enchanteresse de la Vénétie, une région aussi flamboyante que les palais longeant les canaux. La Vénétie a ses traditions, sa langue, son architecture, sa gastronomie, son identité. Souvent elle défie le reste de la péninsule et refuse, sourcilleuse et orgueilleuse, les exigences de Rome, cette lointaine capitale. Elle regorge de personnages et de lieux qui témoignent des liens indissociables entre la lagune et sa terre ferme. Ce petit livre nous transporte dans les coins les plus insolites de cette région trop méconnue. Vous êtes passionnés de Venise ? Vous allez adorer cet écrin qu'est la Vénétie. Un grand récit suivi d'entretiens avec Rodolfo Bonetto (enseignant), Tiziana Lippiello (rectrice de l'Université Ca'Foscari), Antonia Sautter (styliste) et Elia Romanelli (anthropologue).» Un autre indispensable à toute bibliothèque de Fous de Venise !
Søren Bebe Trio
Home
Label Out Here Music
2016
Avec
les musiques ancienne et baroque, le jazz a toujours accompagné mon
quotidien. le jazz classique et certaines variations liées au swing.
Mais ce qu'on nomme le free jazz hérisse toujours autant mes oreilles
comme bien des courants (sans jeu de mots) des Musiques Actuelles.
Pourtant de nombreux compositeurs de talents inventent des sons agréables et percutants, chauds et de pure musicalité. Le jazz scandinave commence d'être apprécié et reconnu par les publics français et italien. Pour France Musique, le Søren Bebe Trio - fondé en 2007 - apparait désormais comme une pierre angulaire du jazz européen. Parmi
les publications du trio danois, il y a Home, qui date de 2016, mais
montre la grande maîtrise et la qualité des musiciens de cet ensemble de
jazz scandinave. Un ami britannique que je logeais alors m'avait fait découvrir les compositions de Søren Bebe dont l'ensemble s'était produit à Londres. Dès la première écoute, leur son avait enchanté mes oreilles.
Søren Bebe Trio
Here now
Label Out Here Music
2023
«Ce disque est un ensemble d'interprétations lyriques qui mettent l'accent sur la mélodie et la beauté. L'accent est mis sur l'ambiance, l'atmosphère et la narration plutôt que sur la virtuosité pure. » explique le critique anglais Ian Mann. Les pièces sont souvent construites comme des chansons, relativement courtes (une seule d'entre elles dépasse les cinq minutes). L'atmosphère générale est sereine. L'accent est mis sur l'humeur, l'ambiance et la narration plutôt que sur la virtuosité pure. La musique illustre le déménagement de SBebe et de sa famille vers la tranquillité de la campagne. Il vit désormais dans un petit village entouré de bois, de lacs et de terres agricoles, et l'écriture de cet album a été inspirée par la paix et la tranquillité de cette nouvelle existence bucolique. L'ambiance générale de la musique est détendue, contemplative et résolument lente, non pressée, toute en subtilité. Un bonheur.
Ce billet d'humeur a été publié la première fois en mai 2017. L'époque était sombre mais le pire finalement était à venir... En le remettant en ligne ces derniers jours, j'ai eu envie de le présenter aux lecteurs de 2024. Sept ans après, il y a eu le COVID et l'éclatement de notre ancien monde, pas mal de dégâts, davantage dans les esprits et les cœurs qu'au niveau des victimes que d'aucuns annonçaient par anticipation à des millions de morts. Des guerres - ce n'est pas nouveau - de plus en plus de membres des élites politiques (c'est salir ce joli mot désormais) qui semblent ne s'intéresser car leurs privilèges et à l'argent qu'ils peuvent entasser, des chefs d’États puissants qui sont traduits devant la justice de leur pays, des dictatures qui refleurissent un peu partout et des gens fatigués de beaux discours et qui ont peur de l'étranger, de la différence, sont prêts à confier notre destinée à des remugles d'une époque qui pue encore. Bref, il y aurait de quoi se lamenter, mais la jeunesse d'aujourd'hui demeure joyeuse et spontanée, généreuse et turbulente, partout des associations d'entraide et de secours tendent une main généreuse à ceux qui sont dans la souffrance, la misère, le rejet.
Et Venise, qui perd chaque jour de nouveaux habitants palpite toujours sous le même ciel. La ville résiste, son peuple résiste, ses étudiants résistent. Tout n'est pas rose dans notre monde, mais à regarder les canards batifoler dans les canaux, entendre les enfants qui sortent de l'école et jouent sur les campi, les étudiants qui se retrouvent du côté de la Misericordia, ceux qui voguent comme le faisaient leurs ancêtres, les cloches qui sonnent de campanile en campanile, tout redonne à celui dont le coeur reste ouvert au monde, bienveillance et sourire. Oui nous vivons encore davantage des temps de médiocrité et d'imposture, mais comme le proclamaient les nombreux panneaux qu'on croisait dans les rues de Venise durant cette période incroyable du confinement« Andrà Tutto Bene », car la raison et la joie ne meurent jamais. Gardons espoir ! Bonne fin de semaine à vous !
04/05/2017
Pour que la tristesse du constat qu'aucun esprit éveillé et libre ne peut pas ne pas ressentir, pour que ne s'étiole pas l'envie d'écrire et ne parte en fumée l'enthousiasme qui nous conduit chaque matin à créer, construire, inventer, partager pour davantage de beauté et d'amour, rien de tel qu'un retour sur soi.
Dans le confort de la maison, les volets tirés, une tasse de thé et quelques biscuits à portée, loin de la fureur du monde et des conversations consacrées à ce second tour des élections présidentielles, votre serviteur s'est retiré. Les Lettres d'une vie de François Mauriac, Les Lettres de Gourgounel de Kenneth White et son essai, Les Cygnes sauvages, un texte de Jouve et un autre de Jacottet, voilà de quoi nourrir ma soif de pureté et d'authenticité. Pour compléter l'ensemble, le chant nostalgique mais serein du piano de Gabriel Fauré, interprétant (en 1913) sa Pavane (Opus 50) composée en même temps que son célèbre requiem et la version jazz de Bill Evans.
Nostalgie d'un temps où les arts et la culture comptaient bien plus que les comptes bancaires ou les vulgaires calculs politiciens. Mais face à ce dépit (je ne sais pas vous, mais je ne me remettrai pas avant longtemps de ce cirque médiatique, de ces élections pilotées par des imposteurs qui prennent les citoyens pour des veaux ou des moutons, je ne sais pas ce qui est pire finalement - et de notre démocratie qui baisse la garde face à la candidate de la peste brune, l'acceptant comme n'importe quel autre candidat, et ne hurlant pas devant ses emprunts à la dialectique gaulliste à laquelle son père et elles, tous leurs sbires et leurs sicaires se sont toujours violemment opposés.), pour ne pas sombrer dans le dégoût et le pessimisme, les arts, la lecture et la musique sont le remède. Dos rond jusqu'à ce que le peuple, enfin, retrouve la raison.
En attendant, reparlons de Venise, qui sera encore longtemps après que nous soyons disparus, en dépit des efforts que font certains pour en venir à bout...
en souvenir de nos échanges, de nos idées, nos rires et nos débats,
de nos voyages d'autrefois et de ceux qu'il nous reste encore à faire.
Retrouvé ce texte de Lévi-Strauss. L'extrait m'avait été envoyé par mon ami Antoine, journaliste et grand reporter, homme de radio et de passions. Parmi tout les messages que je recevais qui, pour la plupart, concernaient Venise mes publications sur Tramezzinimag, Antoine a fait partie, avec deux ou trois autres amis très chers, de ces correspondants dont on attend toujours avec impatience le courrier. Nos échanges épistolaires, avant d'être «dématérialisés» sur Hotmail, Yahoo ou Gmail, avaient la forme tant aimée de feuillets de papiers glissés dans une enveloppe aux jolis timbres dont l'oblitération portaient la date d'envoi. Toujours une surprise, un bonheur réveillé à chaque fois, A chaque missive, c'était comme un peu de soleil qui arrivait.
Qui prend désormais le temps d'écrire à la main ? On dit que les plus jeunes ne savent pas comment remplir une adresse ni où coller le timbre sur une enveloppe. On cherche les boites à lettres et les bureaux de poste se font rares, presque tous devenus des bazars où on peut acheter tout. Propos de ringards, je sais. J'assume cette nostalgie. L'attente du facteur qui passait deux fois par jour, le regret des lettres en papier pelure et leurs enveloppes encadrées d'une bande tricolore réservés aux envois «Par Avion», les cartes postales postées tôt dès la première levée et qui parvenaient à leur destinataire le soir-même, les télégrammes qu'on recevait en mains propres, porteurs de sinistres nouvelles ou de joyeuses annonces. Je pourrais paraphraser Gainsbourg, Je me «souviens des jours anciens» et «je pleure»... mes «sanglots longs ne pourront rien y changer».
Était-ce de l'aveuglement ou un trait de mon caractère naturellement porté vers la joie et l'optimisme, mais cela me semble un vrai bonheur que d'avoir connu cette époque où notre civilisation se
déployait, les guerres n'étaient que des souvenirs,
vivre semblait ne pouvoir être que joyeux. On se moquait des postes
italiennes, espagnoles et des pays qu'on disait moins civilisés. On se
moquait aussi de leurs trains toujours en retard. Puis notre époque moderne a
laissé s'emballer la technique, le progrès est devenu une fin en soi,
l'argent aussi. On nous enseignait que ce n'étaient que des outils qui allaient faciliter la vie de tous, façonner
l'égalité et par ricochet la fraternité. On sait aujourd'hui combien
progrès, technique, communication et pognon grignotent jour après jour
nos libertés, La Liberté. Et c'est la voix de Léo Ferré que j'entends
dans ma tête en tapant ces lignes « Avec le temps, va, tout s'en va... tout s'évanouit...»
Antoine donc, dans un courriel m'avait adressé cet extrait de l'ouvrage célèbre de l'anthropologue Claude Levi-Strauss. Je ne sais plus à quel propos. C'est en le lisant que j'ai pensé à cette notion du « Spirito del Viaggiatore » qui est devenu un libellé du blog et sera bientôt je l'espère, le titre d'une collection des Éditions Deltae.
Ceux d'aujourd'hui n'ont rien connu de cette époque. C'était déjà la fin de ce monde porté par nos grands-parents, ceux qui ne voulaient plus de guerre, plus de misère, plus d'injustice. Un réalisateur disait sa surprise en tournant un film se déroulant dans les années 80, de voir ses jeunes acteurs de vingt ans ne pas savoir comment utiliser le cadran d'un téléphone pour y faire un numéro pris dans un annuaire en papier... La mélancolie ne doit pas tourner à l'aigreur ni aux regrets. Les premières automobiles étaient réservées à une élite, n'importe qui aujourd'hui possède une voiture et les voyages sont plus rapides, les distances abolies...
On peut voir les choses ainsi et penser qu'en dépit de ce que nous avons perdu, oublié ou sacrifié du passé, tout est pour le mieux ; qu'il suffit de quelques ajustements, quelques recadrages pour qu'enfin le monde vive un nouvel âge d'or... Et pourtant, combien les signaux se font de plus en plus voyants ! Partout la démocratie recule, mise en cause par ceux-là même qui devraient la défendre, partout les égoïsmes prennent le dessus sur la solidarité, l'empathie, le partage. La fraternité est devenue communautariste, les esprits ne connaissent plus les nuances, il y a ce qui est blanc et il y a ce qui est noir... C'est là-dedans que nos enfants grandissent.
Vettore Zanetti. Coll. Part.
Venise - Tramezzinimag a toujours défendu cette idée - est un laboratoire. On peut y observer à la fois les pires choses, les choix les plus imbéciles, les comportements les plus détestables qui à un moment ou à un autre se reproduisent ailleurs. On peut y retrouver des idées, des techniques et des systèmes spécifiques qui peuvent être implantés ailleurs. C'est l'exemple de la protection des eaux que dès le Moyen-Âge la Sérénissime sut mettre en place, celui de la gestion des communications et des infrastructures qui fascina Le Corbusier et inspira l'architecture des villes nouvelles, etc. Aujourd'hui la Venise contemporaine doit affronter, comme ailleurs, la déliquescence de ses élites qui, à de rares exceptions, travaillent pour leur propre intérêt et semblent n'avoir pour devise que le triste "après nous le déluge"* qu'on attribue à tort à l'un de nos rois.
« Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.
« Aujourd'hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en
porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l'Asie tout entière prend le visage d'une zone maladive, où les bidonvilles rongent l'Afrique, où l'aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d'en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son œuvre la plus fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est infectée. Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.
« Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que vingt-mille ans d'histoire sont joués. Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait, qu'on développait à
grand peine dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur diversité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L'humanité s'installe dans la monoculture, elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comporte plus que ce plat. »
Claude Levi-Strauss(**)
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Notes
(*) : « Après moi, le déluge. Ce doux et sociable proverbe est déjà le plus commun de tous parmi nous » disait en 1756 le père de Mirabeau. C'est la Pompadour qui aurait dit cette petite phrase au roi Louis XV après une bataille perdue par les armées du roi contre les prussiens. Le roi l'aurait repris au sujet de son petit-fils, le futur Louis XVI. Mais rien n'est moins sûr. Ce qui est sûr c'est que l'expression était très en vogue à la fin du XVIIIe, caractéristique de l'esprit de légèreté et d'inconscience qui régnait chez les élites de l'époque. Ne peut-on y voir une ressemblance avec notre époque ?