29 mai 2006

III - Carpaccio, maître de la lumière

Il aurait travaillé dans l'atelier des Bellini. Ce fils de fourreur a passé sa vie à surprendre par ses innovations, sa fougue, son sens de la lumière. Au XXe siècle il se serait passionné pour le cinéma, les possibilités que l'éclairage donne à l'expression des idées et des sentiments. Tarkovsky aurait été son ami comme Renoir ou Visconti...
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Même apothéose dans la lumière que Giovanni Bellini. Avec un je ne sais quoi de plus vigoureux que les années nouvelles ont apporté comme une manière plus libre de sentir cette lumière que l'air et le soleil distillent encore de nos jours à Venise.
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Tantôt il transpose en noble fête de l'âme la beauté des cortèges et le faste discret des légendes imprégnées de réalité quotidienne. Ne prenait-il pas ses modèles dans la rue, ces garçons et ces filles dont on retrouve aujourd'hui encore le même tracé dans le profil, la même démarche gracieuse et la même allure si fière quand on les regarde passer dans les calli et les campi de la Venise d'aujourd'hui. Les pantalons étroits des garçons, leurs bonnets colorés roulés sur leurs cheveux longs, les mèches ondulées des filles qui tombent sur leurs nuques racées, les jeunes vénitiens d'aujourd'hui sont les portraits vivants des modèles du peintre.
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Tantôt il enclot dans une chaude ambiance rousse et dorée la vie de Saint Georges, à moins qu'il n'associe, sans aigreur, l'ironie à l'orchestration des gris colorés pour évoquer deux courtisanes et leurs chiens ou encore qu'il ne fasse participer à une scène émouvante un paysage peuplé de monuments et de maisons aux tons vieil ivoire jauni que des restaurations récentes magnifient.


Nous sommes à l'orée du seicento, tout près de Giorgione et du Titien : l'esprit antique et l'esprit chrétien s'interpénètrent pour exprimer noblement, pieusement, vigoureusement, tout ce qui se voit, tout ce qui se sent, tout ce qui se suggère. C'est Vivaldi dans ses pièces pour violoncelle et luth qui résonne dans ma tête en parcourant les salles de l'Accdemia comme aussi le Ravel d'Ondine, mais mes rapprochements feront bondir experts et musicologues. Qu'ils pardonnent mes raccourcis barbares comme je leur pardonne volontiers leurs assommantes disgressions sur la technique et les descriptions chirurgicales pour ne pas dire anatomiques qu'ils font des œuvres que j'aime, moi, avec mes tripes et mon cœur.


posted by lorenzo at 15:02

II - Mantegna, après Bellini

...Même transparence lumineuse que chez Giovanni Bellini, avec moins d'enveloppe et cependant plus de fougue, plus de force dans le dessin, le trait plus vif. Quel était son caractère à ce Mantegna qui en épousant Nicolosia, devint le beau-frère de Giovanni et de Gentile ?  
et puis ce modelé implacable, précis et ample, qui donne à chaque personnage sa forme définitive, synthèse des innombrables aspects de son être. Quelle puissance, quelle force ! Mantegna était apparemment un passionné ; un être vif, tout de nerfs et de chair. Pas un tiède. Un être de passion. Passion véhémente que reflètent les physionomies, traits tendus par le choc des désirs violents ou nimbés de ferveur sereine. 

Autour des êtres humains et de leurs avatars, des paysages fantastiques, souvent étranges, à la fois réels et surnaturels : rochers rouges aux arêtes précises, villes de rêve, ruines et vestiges antiques (copiés dans l'atelier de son maître, Squarcione, qui possédait une collection d'antiques rares à cette période chez un particulier) herbes et feuillages, ciels tragiques aux transparences glacées, toute la nature transposée dans une ambiance pathétique et noble.