15 avril 2012

COUPS DE CŒUR (HORS SÉRIE 26) : Cima da Conegliano se montre à Paris


Considéré comme l’un des grands maîtres de la Renaissance à Venise, peu connu du grand public, Giambattista Cima da Conegliano (1459-1517) a marqué la peinture de son temps. Sa maîtrise des couleurs et son goût pour les paysages de Vénétie en font un peintre très attachant auquel le Musée du Luxembourg rend hommage. Avec 30 pièces rassemblées pour l'occasion, le musée présente une des plus importantes expositions jamais consacrées à ce peintre, dans une très belle mise en scène, moderne et aérée. Elle retrace le cheminement artistique de l'artiste par un accrochage chronologique qui n'est jamais contraignant.
Comme le souligne Giovanni Carlo Federico Villa, professeur d'Histoire des Arts à l’Université de Bergame, commissaire de l'exposition, "Cet artiste a joué un rôle déterminant dans la peinture de la fin du XVe et du début du XVIe siècle dans la Sérénissime, où la Renaissance tient en trois mots: couleurs, lumière, atmosphère". Il était très apprécié du doge Barbarigo qui le considérait supérieur à Bellini et à Carpaccio. Peintre religieux avant tout, il a également exécuté des œuvres profanes, comme des panneaux de cassone, ces coffres richement ornés qui contenaient le trousseau de la mariée. Ils retracent des scènes de la mythologie, comme Thésée et le Minotaure ou encore Thésée à la cour de Minos.
Très ouvert aux nouvelles techniques, ses compositions étaient très originales pour l’époque, d’un dessin toujours minutieux sans être rigide. Elles s’inspirent parfois de la sculpture, tel le Saint-Sébastien qui a été choisi pour l’affiche de l’exposition. "Il paraît monumental, parce que Cima a pensé aux grandes statues de cette période, avec son buste tourné, l’ombre sur l’épaule, occupant tout l’avant du tableau. Le paysage de village en montagne paraît du coup minuscule." explique le professeur Villa. C'est ce que Dürer vint admirer quand il séjourna à Venise. Cima de son côté étudia beaucoup les peintres du Nord. En attestent deux œuvres de la fin de l'exposition, une Vierge allaitant - peut-être sa dernière œuvre - où la pose de l’Enfant s’inspire justement d’une gravure du maître allemand, et un magnifique Christ couronné d’épines, peint sur fond noir qui respire la douleur.
L'exposition montre aussi combien le peintre de Conegliano était féru d'innovation et de modernité, un "grand inventeur du modèle du retable" : en peignant sa toile en contre-plongée, il anticipe le regard du visiteur et sublime le sujet avec la superbe Vierge à l'enfant avec des saints du Duomo de Conegliano, prêtée à titre exceptionnel et pour la première fois. La Vierge et l’Enfant siègent en majesté, entre saint Jean-Baptiste, saint Nicolas, sainte Catherine, sainte Apolline, saint François et saint Pierre.

Cima da Conegliano est le peintre des couleurs de Venise, tels les bleus lapis et les rouges carmin toujours appliqués de manière "très fines et très subtiles, avec parfois douze couches successives de glacis", précise le commissaire. Ces mélanges de pigments se retrouvent dans les différentes versions de la Vierge à l’enfant, à la robe rouge et au voile bleu orné d’un liseré jaune éclatant (il en a peint près d'une quarantaine au cours de sa vie), toiles de commande pour orner les parois des chapelles privées ou des chambres des riches familles vénitiennes et qui permettent d’observer l’évolution de son travail au fil du temps. Mais le plus captivant chez cet artiste, qui a passé l'essentiel de sa vie à Conegliano, cette jolie petite ville du Nord de la Vénétie, c'est qu'il a reproduit dans ses toiles les paysages qu'il avait sous les yeux, sachant en restituer les formes (presque toutes identifiables) mais aussi la lumière. Rarement un peintre s'est avéré aussi respectueux de la topographie qu'il dépeignait. "Mêlant de manière originale nature et architecture", il transpose dans ses toiles une lumière réelle, nimbée de douceur et de délicatesse, offrant à notre regard une œuvre poétique, propice à la méditation et au rêve. Les tableaux de Cima da Conegliano - qu'un de mes maîtres appelait "le poète du pasage" - ont enchanté ma jeunesse !



S’ouvrant sur une vue de Venise en 1500, l’exposition se conclut avec le très impressionnant panneau représentant le lion de San Marco en gloire, image symbolique forte commandée à l'artiste pour le Palais de Justice à Venise, situé autrefois à l'intérieur même du palais ducal. 

Giambattista Cima da Conegliano est un des plus grands artistes vénitiens de la renaissance. cet homme qui a peu voyagé, nous a transmis à travers son œuvre toute la poésie et la richesse de Venise, ses couleurs, sa lumière, ses paysages. Contempler sa peinture est une sorte de voyage onirique empreinte de véritable spiritualité. Il y a dans l'une des deux salles de la National Gallery de Londres qui sont consacrées à la peinture vénitienne, un tableau de très grande taille (près de 3 mètres de haut), visible de très loin, l'Incrédulité de saint Thomas, réalisé pour la Scuola di San Tomaso de Portogruaro en 1504, montrant bien la place de choix que ce peintre occupe au milieu des Bellini, Mantegna, Schiavone et Antonelle da Messina
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Musée du Luxembourg, Paris 
jusqu’au 15 juillet 2012 
tous les jours de 10h à 19h30
 Nocturne le vendredi jusqu’à 22h
 http://www.museeduluxembourg.fr