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03 janvier 2021

Venise toujours en péril : que seront les mois à venir ?

L'eau, cet élément fondamental de la vie au même titre que l'air et la lumière, continue de préoccuper les esprits. Combien de philosophes se sont penchés sur sa symbolique, combien de poètes l'ont chantée, combien de peintres l'ont-ils représentée... 

Herbert List, St Heinrich, Munich, 1950 - Coll. Particulière
Avec les dernières heures de cette annus horribilis que l'Humanité vient de vivre, nous pourrions faire le choix du pessimisme, de la tristesse voire même de la peur et du découragement. De nombreuses portions de la planète manquent d'eau, la sécheresse force des millions d'êtres à quitter leurs terres où plus rien ne pousse, ailleurs les nappes phréatiques quand elles ne s'amenuisent pas sont polluées et dangereuses, avec le réchauffement climatique, les glaciers fondent gonflant mers et océans. 

Cette montée des eaux est une menace dans bien des points du monde. Venise est particulièrement menacée, ce n'est pas une nouveauté. C'est de cette fragilité originelle qu'elle est née, c'est avec ce danger connu et calculé qu'elle a construit sa puissance et pu préserver pendant plus de mille ans son indépendance. La gloire de Venise procède des Eaux, force mythique qu'elle a longtemps su respecter et apprivoiser.  

Ainsi depuis quelques jours et certainement encore pour une bonne partie des premières semaines de janvier les marées seront hautes et les risques d'acqua alta quotidiens. Heureusement le MOse est là dont nous n'avions pas cru et dont dans ces colonnes même nous nous étions gaussé. Le système de blocage des eaux fonctionne et c'est tant mieux. Nous nous sommes trompés, en dépit des retards, des exactions, des scandales et du coût de sa construction, MOse est utile et, du moins avec les amplitudes actuelles, il fonctionne et joue pleinement son rôle. Trop souvent nous avons hurlé avec les loups, participant sans prendre le temps de la réflexion au refus systématique de tout progrès. On ne peut cependant pas s'empêcher de frissonner lorsque on reçoit le bulletin de prévision adressé par mail aux résidents, comme celui du matin du dernier jour de l'an passé... Pire est d'entendre la sirène annonçant la montée des eaux quand on est chez soi. Mais le frisson est moindre désormais et pour les plus jeunes, le souvenir de la terrible inondation de 1966 n'est qu'une histoire que racontent leurs parents et grands-parents. Heureusement, MOse est à l’œuvre et sauve Venise des eaux !

Previsione delle ore 06:30 del giorno 31 dicembre 
Giovedì 31 dicembre previsto un massimo di marea di 110cm alle ore 11:00.
Possibile azionamento del sistema MOSE.
Si segnala la possibilità di fenomeni mareali fino al giorno 4 gennaio. 
Si invita la cittadinanza a seguire gli aggiornamenti

D'une manière pragmatique les ingénieurs qui l'ont conçu pensaient aux nécessités immédiates et ont envisagé le meilleur système en adéquation avec la montée croissante des eaux. En cela, ils ont réfléchi avec les mêmes attendus que leurs ancêtres du Moyen-Âge quand il fallu trouver une solution déjà aux inondations dévastatrices pour la lagune et ce qu'on appelait pas encore son écosystème. Il faudra certes un jour quelque chose d'encore plus lourds et coûteux pour préserver l'existence même de la cité lagunaire et de son environnement mais aucun de nous ne sera là pour l'envisager. L'idée en reviendra aux savants et aux ingénieurs des générations futures. 

Mais ce que nous pouvons faire d'ores et déjà, n'est-ce pas de tenter de préserver avec toute notre énergie l'existant, panser les blessures infligées par l'humain à la nature, la flore, la faune, soigner la qualité des eaux, limiter les désagréments du mode de vie moderne, lutter contre les abus, la profanation des océans en général et de la lagune en particulier, de son sous-sol, de ses eaux, de toutes les vies animales, végétales, minérales qui y prolifèrent ; tenter de débrancher la folie humaine du toujours plus, du profit et du lucre, ces fondamentaux d'un mode de pensée insoutenable responsable de l'état - grave - dans lequel se retrouve notre planète terre. 

Gageons que l'Humanité prenne enfin conscience du danger et que celui-ci est pour demain si nous ne nous bougeons pas les fesses !



30 décembre 2019

Les variétés de pigeons à Venise. Réflexions pour servir à un inventaire

Monet et sa seconde épouse Alice Hoschedé
N'est-il rien de plus agaçant qu'un pigeon ? Tout le monde apprécie les petits moineaux, ces petites créatures qui semblent toujours joyeuses, qui volètent joyeusement et pépient à longueur de journée exprimant une joie de vivre contagieuse. Mais les pigeons qui du ras du sol semblent toiser les humains, persuadés de leur irrésistible beauté, imbus d'une supériorité dont ils sont seuls à avoir conscience, nous sommes nombreux à s'en agacer. Venise et les pigeons. Une image d’Épinal passablement éculée. Ce volatile plein de vices s'emploie à pourrir les moindres rebords des édifices, sans aucun respect pour la splendeur des monuments, qu'ils savent transformer en quelques mois en un amas de fumier qui les fait roucouler de plaisir. On les a donc chassés de la Piazza - ou du moins on a essayé - et ils sont enfin moins nombreux. Plus question de les nourrir et du coup, plus question non plus de se faire photographier avec quelques spécimens sur la tête, les épaules ou les mains. Alice Hoschedé, la seconde madame Monet, ne pourrait plus poser comme elle le fait sur la photo.


Cela me rappelle une anecdote qu'on m'a un jour raconté. Un ami de la famille, surnommé Cab, artiste bohème, très ami de mon arrière grand-mère et de ses sœurs, se rendait très souvent en Italie. Il fit un séjour dans les années 20 - ou bien peut-être était-ce avant la première guerre mondiale - avec deux frères d'origine suisse, jeunes auteurs rencontrés chez les Flammarion où il était illustrateur. Les jeunes gens ont le regard aiguisé et les commentaires acerbes comme souvent les voyageurs aisés et cultivés qui arpentaient les hauts-lieux de l'art en Europe. Cab fit beaucoup de dessins et écrivit de nombreuses lettres. Max et Alex Fischer firent de leur séjour à Venise cette année-là un charmant petit ouvrage, les notes de leur journal de voyage.

Il s'agit d'un photographe qui opère en plein air... Nous sommes sur la Piazza où tous les touristes déjà se devaient de passer pour se montrer, par un après-midi ensoleillé, en dépit d'un début de journée tout en grisaille. L'été touche à sa fin, partout les glycines se mêlent aux lilas, persistant à répandre sur toute la ville un délicieux et entêtant parfum. Nos jeunes messieurs, attablés à la terrasse de Lavena, observent le palcoscenico. A cet endroit, comme aussi sur la Piazzetta, au marché du Rialto le matin et à l'arrivée des trains à Santa Lucia, le spectacle est quasi permanent. Un même décor pour des scènes à chaque fois différentes. Comme dans la Commedia dell'Arte, le canevas est souvent identique, les protagonistes changent, mais "the show is going all again and again". Il fait beau. Les badauds passent, s'attardant devant les vitrines des boutiques, admirent les mosaïques sur la façade de la basilique que le soleil fait briller comme une chasse couverte d'or et de pierreries. Un photographe a installé son attirail à deux pas du Café. Son appareil posé sur le châssis avec le lourd rideau de toile noire, son enseigne de bois peint à ses pieds posée contre un grand sac de cuir un peu fatigué. L'homme n'est plus tout jeune. Il porte une blouse verte et un chapeau pointu en feutre clair qui le font ressembler à ces paysans que l'on voit sur les toiles des Macchiaioli, ces peintres qui initièrent la peinture italienne moderne. Il a la peau hâlée, une large moustache, une barbe de quelques jours et des cheveux en bataille sous son feutre. L'homme interpelle les passants dans un français approximatif. La pancarte écrite dans la langue de Molière, mais aussi en italien et en allemand, annonce la couleur :
Faites-vous photographier ! Ressemblance garantie !
Retouches possibles avec supplément
15 Lires seulement les six cartes,
(20 Lires avec les pigeons)
Les couples passent et le frôlent sans s'arrêter, des enfants regardent l'imposante machine aux cuivres rutilants. Quelques volatiles tournent autour de sa sacoche, certainement attirés par le sac de grain qui permet d'attirer les volatiles pour la photographie. L'orchestre a repris son récital, il règne sur la piazza une atmosphère bon enfant, les serveurs s'affairent, obséquieux et semblent danser autour des tables, les ombrelles tournent sur les épaules des dames, des messieurs passent en fumant leur cigare. Le photographe tournait autour de son appareil, répétant à chaque passage de touristes : "Venez, venez donc vous faire photographier ! Prenez la pose, Belles Dames, Honorables Messieurs, Excellences, c'est le moment ! 20 lires avec les pigeons ! "... Et il ajoute : " Venez, venez ! Ressemblance garantie. 15 Lires les six cartes sans les pigeons ! Arrêtez-vous ! Prenez la pose ! C'est le moment, c'est l'instant !"...

Un touriste s'arrête. Il porte beau ses cinquante ans, vêtu d'une redingote de drap gris, avec une splendide Lavallière d'un splendide vert. Une fleur à la boutonnière, son Baedeker à la main, il brandit sa canne en direction de sa femme et d'une jeune femme, presque une fillette. leur fille sûrement, pour qu'elles le rejoignent.

-  Avec pigeons 20 lires ?"

- Oui signore !" répond l'artiste dans une courbette un peu ridicule. Il a enlevé sa jaquette. A gesticuler ainsi autour des passants, il a chaud. Le gilet et le chapeau posé sur le sac de cuir, il s'éponge le front avec un mouchoir rayé. Son visage cramoisi est mouillé de sueur. Il sort trois ou quatre grains de maïs de son sac et les jette aux pieds des dames, puis en glisse trois cinq ou six autres dans la main de l'homme, après lui avoir fait tendre le bras devant lui. 

Et aussitôt, d'un coup d'ailes, trois, quatre, cinq pigeons accourent. Ces figurants ont du métier. Ils sont prestes, légers et se font élégants, ravis de cet encas improvisé. Il y a toujours d'autres touristes pour observer la scène, parfois un artiste qui en profite pour faire un croquis.

-  Ne bougeons plus surtout, Madame, Monsieur, Mademoiselle !" recommande le photographe en se couvrant du drap noir et la poire à la main, il déclenche l'obturateur. Un clic. Un déclic... 

- Voilà, Monsieur., Merci Monsieu ! et l'homme s'incline de nouveau. Les pigeons traînent encore autour du groupe. "Avec pigeons, seulement cinq Lires de supplément : 20 Lires, Monsieur"...

Les frères Fischer, en bons parpaillots, savent compter. Ayant observé la scène, ils ont vite tiré des conclusions : Puisqu'on compte environ trois cent grains dans une livre de maïs et qu'à Venise, celle-ci coûte une lire et demie, le prix de revient des dix grains pour le photographe est de cinq centimes. Bénéfice net : 150 lires par livre. "Avec pîgeons..."
 



Le lendemain soir, lors de la passeggiata, Max et Alex buvaient un cordial dans un caffé à la mode de la Frezzeria, quand ils reconnurent le photographe. Visiblement éméché - peut-être un verre de chianti de trop, il faisait si chaud ! - disait à des gondoliers installés comme lui au comptoir : 

- Des pigeons, Place Saint-Marc ? il n'y a que ça !... Mais ce sont ceux qui n'ont pas d'ailes qui, seuls, se laissent plumer.

Et il éclata de rire, rejoints par ses acolytes. Rien de nouveau sous le soleil de Venise, vous en conviendrez, amis lecteurs !...

Librement inspiré de Venise, Pages d'un carnet de notes 
écrit par les frères Max et Alex Fisher, 
paru chez Flammarion en 1928.

27 août 2019

Le goût des larmes retenues, un court texte retrouvé

© Photographie Daniela Caneschi, 2008 - Tous Droits Réservés

« Mais j'aimais le goût des larmes retenues, de celles qui semblent
tomber des yeux dans le cœur, derrière le masque du visage. » 
Valéry Larbaud


L'été à Venise est une saison difficile pour les cœurs troublés. La pluie, le brouillard et la neige des hivers vénitiens leur sied mieux. En été, il fait chaud, lourd. On se sent moite et le silence à certaines heures que le passage incessant des touristes hagards ne parvient pas à rompre, peut devenir insupportable. Le garçon tournait en rond. Il n'avait ni l'envie ni le courage d'aller se baigner. Trop de monde sur les plages, dans le bateau, les rues du Lido. Il dormait mal la nuit, se sentait engourdi toute la matinée. Il ne mangeait plus, l'effort qu'il lui fallait fournir pour préparer à manger s'avérait au dessus de ses forces. Le chien, toujours impatient de sortir, regardait son maître avec compassion. Il partageait sa tristesse. 

Elle était partie sans rien dire. Elle lui manquait aussi. Il aimait sa manière de le caresser sur la tête à rebrousse-poil, avec son poing fermé, puis elle l'embrassait et le chien grognait de plaisir. Il avait bien senti avec son instinct de chien que quelque chose ne tournait plus vraiment rond chez ses maîtres. Et puis, un jour, au retour d'une promenade (ils avaient poussé jusqu'au campo Santo Stefano parce que le garçon avait envie d'acheter des fleurs, celles qu'elle aimait), tout éclata. 

Ils arrivèrent, joyeux de leur balade, du joli bouquet qui embaumait, des regards que leur jetaient les passants. Le chien et son maître. Très beaux tous les deux. Elle était partie. Dans la penderie de la chambre, la partie qu'elle utilisait était vide. Il ne restait qu'une paire de furlane vertes qu'elle n'aimait pas. Un cadeau de la mère du garçon, qu'elle n'aimait pas non plus. Rien, pas une trace, un mot. Ses clés étaient sur la table de la cuisine avec le porte-clés en forme de trèfle à quatre feuilles ramené d'Irlande, leur premier voyage en amoureux. Le garçon se précipita dans le bureau. Là non plus, il n'y avait plus rien d'elle. Sauf le CD de Rinaldo qu'ils écoutaient ensemble. Mais pas de message, rien.
 
Les jours passèrent. le garçon s'était laissé pousser la barbe. Ses cheveux étaient un peu trop longs. La maison semblait sombre comme son cœur. Le chien devait réclamer à son maître sa pitance, ses sorties. plus d'une fois il fit ses besoins sur le paillasson. Non par dépit mais par ce qu'il ne pouvait plus se retenir. Peut-être aussi par dépit devant le chagrin du garçon. "Lascia ch'io pianga" passait en boucle mais l'air ne répandait dans la maison que des effluves morbides. Elle était partie sans un mot, sans prévenir, alors qu'il était parti promener le chien et lui acheter des fleurs. Il l'aimait. Il l'aimait vraiment mais ne savait pas très bien comment lui dire. 

La nuit quand ils faisaient l'amour, retenant sa fougue et la montée de son désir, il essayait de trouver les gestes les plus doux, les plus affectueux qui lui montreraient combien elle comptait pour lui. Parfois, il se sentait empêtré, timide, devant ce corps qu'il croyait découvrir à chaque fois et dont il était fou. Elle lui pardonnait sa maladresse. Il était tellement doux, tellement charmant. Trop peut-être, pensa le garçon qui n'arrêtait pas de s'interroger sur sa fuite. Il n'y avait pas eu de dispute. Rien qui puisse justifier son départ. Avait-elle rencontré quelqu'un d'autre ? Il crevait de ne pas savoir. Il crevait d'être seul. Il crevait de son quotidien dans une Venise débonnaire et terriblement vivante. Lui ne vivait plus. C'est à peine s'il survivait.
 “Con gli occhi chiusi, per tutta la notte, ho inseguito, vanamente, la scia della lacrima di San Lorenzo, per esprimere quel desiderio ; bruciando ancora sui carboni ardenti.” (1)
Pao Nastego
Et puis soudain, Chiara croisa son chemin. 

Il avait plu toute la journée. L'orage avait fini par éclater. Le ciel bas rempli de gros nuages gris menaçants avait fini par s'ouvrir, les délestant de fortes gouttes qui couvrirent en un instant les dalles des rues et des campi. Il était attablé, le chien à ses pieds, dans la petite salle de chez Rosa Salva. Par la fenêtre, à travers les gouttes d'eau qui coulaient le long de la vitre, il regardait le Colleone qui luisait. La place était déserte. Les bruits habituels du bar couvraient la conversation de trois vieilles vénitiennes assises un peu plus loin derrière lui. Deux touristes nordiques, en sandales et imperméable de plastique fluorescent comme on en vend aux touristes du côté de la piazza, buvaient un cappuccino en écrivant des cartes postales. 

Ses lunettes sur le nez, il griffonnait sur son carnet, sans penser à rien. Son ami Francesco lui avait donné rendez-vous dans la pâtisserie. Ils avaient prévu d'aller faire un tour en barque mais l'orage avait éclaté. Il l'attendait en pensant que si la pluie continuait de tomber, il leur faudrait renoncer. Mais ce n'était qu'un orage banal comme il en éclate souvent à Venise en été. Il fait soudain très noir sur la ville. Le tonnerre gronde violemment comme un sinistre roulement de tambours. Le vent se lève d'un seul coup et balaie tout sur son passage. Le ciel s'assombrit encore davantage, son gris laiteux laissant la place à une couleur menaçante qu'irradie la lumière des éclairs. Il semble s'ouvrir alors et en jaillit une pluie drue et lourde qui s'abat avec violence sur la ville. Le plus souvent le vent change de direction et le jour revient, la pluie cesse de tomber d'un coup. On entend partout une sorte de clapotis, le chant de milliers de gouttes qui dégoulinent des toits, glissent sur les façades, et puis la lumière surgit à nouveau, le ciel retrouve ses teintes estivales, pâles puis très denses, qui nous font oublier qu'un déluge s'est abattu sur nous une heure auparavant.

Il regardait ce spectacle sans vraiment le voir, quand son regard fut attiré par un groupe de jeunes femmes qui couraient dans sa direction. Parmi elles, il remarqua l'une d'entre elles. Elle riait, secouant sa tête comme un jeune chiot. De loin, il ne distingua pas vraiment son visage mais la blancheur de ses dents.
à suivre...

________________

(1) : " Les yeux fermés, toute la nuit je cherchai, en vain, la trace des larmes de San Lorenzo, pour que s'exprime mon désir, brûlant encore sur des charbons ardents." (Trad. de l'auteur)

02 juin 2019

Fragments de vie vénitienne

Pour mon ami Pierre Berthier,
et puis aussi pour Will Coffey

En revoyant hier le film de Guadagnino et James Ivory, j’ai compris ce qui m’avait si profondément ému lorsque j’ai découvert le film à Venise, juste à sa sortie. Le héros du roman d'André Aciman, désormais immortalisé par Timothée Chalamet, est comme une projection de l'adolescent que j'ai été dans ces mêmes années 70, au milieu d'une famille aimante, un peu déjantée, cultivée et très ouverte parce que très à l'aise matériellement et intellectuellement. Une grande proximité des personnages avec ceux qui peuplaient l’univers de mes quinze ans. « Pas d’exercice de reconstitution à exécuter » comme l’écrit J.-P. Kauffmann à propos de Venise dans son dernier opus, seulement un petit pincement au cœur, et tout un passé qui resurgit...

Décors, sons, attitudes, vêtements, livres… Tout est semblable à mes souvenirs. Même la langueur de l’été, les relations filles-garçons, le rythme de la vie dans la grande maison de famille, les rites, la lumière, les possibles… tout me ramène à ces étés d’avant l’âge adulte. Les images du film m'ont donné envie de rouvrir une petite boîte couverte de poussière qui traîne depuis des années tout en haut de la bibliothèque de ma chambre, trésor secret toujours transporté avec moi de maison en maison.

Voilà ce que j'avais noté dans mon journal il y a quelques années, à propos de cette fameuse boîte :
6 avril 1998
Rouvert ce matin pour la première fois depuis longtemps cette curieuse petite boite en tôle dont l'émail a presque disparu. Un de mes trésors d’antan que m’avait offert Madame B. un jeudi où elle m’avait invité pour le thé. Je n'avais pas quatorze ans. Elle contient toujours ces petits riens auxquels je tiens le plus. Une part de mon enfance. La plus intime, la plus secrète et donc à mes yeux la plus belle.

J'écris enfance quand d'autres noteraient adolescence, car tout pour moi semble avoir débuté avec ce moment, très court, ténu, où tout en nous implose et se transforme, bousculant le confort de nos certitudes, modifiant jusqu'à notre vision du monde. Le temps de tous les possibles, celui de tous les dangers aussi. Et puis, c'est sur l'enfance que se bâtit l’adulte. Je ne le savais pas encore.

Il nous faut lutter le plus souvent, jour après jour, pour en garder une part. Ils sont tellement nombreux ceux qui ont trahi celui qu’ils ont été, abandonnant les promesses qu’ils se firent à eux-mêmes, par faiblesse ou couardise.
Celui que je fus et qui n'a vraiment été lui-même que dans ces quelques semaines où tout s'ouvrait en moi, où tout semblait être possible, demeure à chaque instant.

Cette période, dont j'ai noté chaque jour les hauts et les bas, du début de ma conscience au passage de l'autre côté, dans ce monde des adultes auquel je n'ai jamais vraiment appartenu, sinon par obligation et respect des convenances, elle continue de me hanter. 
Comme les papiers et les photos dans la vieille boîte, pendant cette période tout s'est mélangé, à l'exemple de ce que j'ai retrouvé dans le petit carnet Clairefontaine qu’elle contient. On me l'avait acheté en sixième, pour que j'y écrive les mots d'anglais qu'on m'apprenait au lycée. Très vite, il fut rempli de poèmes, de dessins, des notes, simples détails sur mon quotidien d'élève, et de phrases qui m'avaient marqué au cours de mes lectures...

J'y ai collé aussi les portraits de ceux que j'aimais découpés dans la traditionnelle photo de classe de cette première année au lycée. Je me réjouissais d'être enfin chez les grands - le collège d'Enseignement Secondaire n'existait pas encore. Les pages sont chargées d’émotion, tout me semble dater d’hier. C’était l’année scolaire 1967-1968… Le monde s'apprêtait à changer.
Il y a cette photo où nous sommes assis côte à côte, Gilles et moi. Émotion de nous revoir à dix ans, ensemble, souriant au photographe...
Gilles a été mon premier véritable ami. Le premier de mes amis. Nous nous sommes perdus de vue depuis des années, mais jamais perdus de cœur. Nous nous écrivons encore de temps à autre. J'ai aimé cette amitié avec toute la passion et la pureté d'un enfant solitaire. Je nous revois en Angleterre, un après-midi de juillet. Il logeait dans le sud de Londres et moi près de Barnet, sur la Northern Line. Tout est gravé dans ma mémoire moi qui en ai si peu. Chaque moment, chacun des endroits où nous sommes allés, nos rires, notre complicité, son sourire radieux, ses yeux qui irradiaient de joie, notre chagrin aussi quand il a fallu nous séparer et reprendre chacun le chemin du retour... Il y a aussi dans la boîte, les lettres et les cartes postales qu'il m'envoyait. Soigneusement rangées dans un portefeuille de cuir, cadeau de ma grand-mère à qui je racontais tout de ma complicité avec ce garçon plus jeune d’un an. J’avais sympathisé avec lui dès le premier jour... Un coup de foudre. Il n'y a pas qu'en amour. Mieux, l'amour n'est pas que ce sentiment intense qu'on porte à l'autre, quelque soit son sexe. Une attirance - autant qu'une attraction - faite de pulsion physique, de désir, de passion dévorante. Le cœur ému et le corps plein de désirs. Nous nous étions reconnus, tout simplement. L'amitié est cette forme d'amour qui est une reconnaissance, la découverte de l'alter ego dans l'évidence acceptée des particularités de chacun. Attirance et attraction aussi, mais d'un autre niveau, une autre échelle ; la rencontre soudaine de deux âmes qui se complètent et s'entendent, sans ambiguïté aucune, simplement. En toute pureté. Souvenez-vous de la phrase de Montaigne, "parce que c'était lui, parce que c'était moi".

Gilles est passé par Venise un jour, avec Hélène sa jeune épouse et leur premier enfant, encore tout petit. Une de ses sœurs était aussi du voyage. Ils se rendaient à Medjugordje, voir la Vierge noire. Nous avons passé une soirée ensemble dans le tout petit appartement que j'occupais alors. Modeste domus que j'avais baptisé "mon petit taudis". C'était en réalité un cellier doté de deux fenêtres ouvrant sur un petit jardin sauvage, un de ces jardins improbables et de secrets comme on en oublie dans Venise. Ils avaient laissé leur voiture (une 2cv bleue avec laquelle nous étions allés à Rome rejoindre le Concile des Jeunes organisé par Taizé, quelques années auparavant) Piazzale Roma et avaient fini par arriver calle del Aseo à la nuit tombée. Une nuit d'orage. Il pleuvait des cordes. Le bébé dormait paisiblement dans la pièce à côté sans que le tonnerre et les éclairs le réveillent. Ce fut une bien jolie soirée, fraternelle et paisible. Là encore, il me semble que c'était hier.

La boîte contient d'autres photos, d’autres lettres, toutes d'amis très chers, quelques unes avec des signatures oubliées... Il y a aussi des vieux tickets de train, avec des notes au verso parfois à moitié effacées, griffonnées en toute hâte pour pallier mon manque de mémoire. Pour me souvenir des moments vécus au bout de ces voyages qui façonnèrent l'apprentissage de ma vie d'homme... Tout ce que je fus, tout ce que je suis devenu est contenu dans ces bribes d'un autrefois bien loin désormais, mais qui occupe toujours autant mon esprit.

Toutes ces pauvres reliques cependant ne remontent pas à mes treize ans. Elles ne contiennent pas que des bribes d'enfance. Quelques bouts de papier concernent les années de ma vie vénitienne dans les années 80. Ces moments riches autant que désespérés qui furent l'antichambre de ma vie d'adulte, d'époux et de père... Venise est le lien invisible qui relie toutes ces vestiges du passé d'un jeune homme qui cherchait sa voie en se cherchant aussi. Ils furent si nombreux, celles et ceux qui ont occupé ma vie vénitienne.

Il y a des croquis faits par Violaine Laveaux quand je lui servais de modèle, des essais de gravure de Rebecca, leurs petits mots, le bristol d'une soirée chez le vice-consul Dilleman qui vivait au dernier étage du Palais Sagredo. Il y a aussi des tickets de vaporetto. Années 1978, 1982, 84, 85. Au dos sont notés la plupart du temps des initiales ou des prénoms, des numéros de téléphone, des adresses griffonnées... "Hervé", "Pier", "avec Domino", "Anna et Annette", "avec Luisa", "avec Marido", "Francesco"... "DD.267"...

Des trésors à mes yeux. La mémoire aussi des grands et petits moments de ma vie vénitienne. Il y a le petit mot gentil laissé à mon intention par Hervé Guibert (ou par le garçon qui l'accompagnait cette année-là) à l'en-tête de l'Hôtel des Bains avec son adresse à Paris et son numéro de téléphone. Nous ne nous étions rencontrés qu'un court moment au bar de l'Excelsior, lors de la Mostra. Était-ce en 1978 ou en 1979 ? J'aimais ses chroniques  - notamment celles que publiait Le Monde - sur le cinéma, la photographie, que je découpais soigneusement. J'en ai conservé quelques unes, pauvres bribes jaunies d'une œuvre qui se construisait peu à peu. Nous avions le même âge, mais pas la même vie. J'oscillais entre la préparation du concours du Quai d'Orsay et mon envie de ne vivre que pour écrire. J'envisageais déjà de laisser Sciences Po pour suivre les cours d'Histoire des Arts à Venise. A Bordeaux, à chaque fois, je montais presque au dernier moment dans le Bordeaux-Trieste qui existait alors. L'express de 22h27... Un train de nuit qui rejoignait Santa Lucia en 22 heures, via Marseille, Nice, Vintimille, Milan... Dès que l'occasion de présentait, que je le pouvais financièrement acheter mon billet, dès que la vie d'étudiant m'étouffait, débauchant souvent camarades et amis, sous le prétexte de leur faire découvrir la Sérénissime. J'y retournais trois quatre cinq foisdans l'année. Venise fut aussi pendant des années un point d'étape obligé de chacun de nos voyages partout en Europe, Inter Rail vers la Grèce, l'Europe centrale, la Turquie...

Hormis ses articles, Hervé Guibert n'avait pas encore beaucoup publié. Mais déjà, il était plongé dans le monde littéraire. Je m'y voyais aussi mais ne faisait rien pour y pénétrer... Peur de ne pas y arriver ? Simple paresse ? Intuition de n'en être pas capable ? Je ne parvenais pas à surmonter cet état récurrent qui me reprend encore parfois et me fait renoncer à bien des choses... Lui semblait ne se poser aucune question de ce type. Il vivait à Paris et faisait déjà partie du monde des Lettres alors que je me posais mille questions existentielles et ne faisais pas grand chose d'autre que de profiter de ma vie de grand bourgeois gâté. Je n'allais jamais au bout de rien, par paresse ou lassitude. Par terreur aussi, finalement. C'est du moins ce que je pense aujourd'hui...

Guibert écrivait vraiment. Il était publié, déjà reconnu. Il tenait sa vie en main et donnait l'impression de savoir où il voulait aller et avec qui. Aucune compromission dans son regard, dans ses gestes. Etait-il heureux ces années-là ? Et moi, étais-je heureux sur mon chemin ? Je ne me suis posé la question que bien plus tard, lorsque je le rencontrais de nouveau à Bordeaux.

Dans la même boîte, il y a la photo faite à Bordeaux quelques années après notre rencontre à Venise. Il est assis parmi les livres en compagnie de Mathieu Lindon dans la librairie où ils vinrent rencontrer leurs lecteurs. Ce soir-là, autour d'un verre, ils m'avaient encouragé à envoyer un manuscrit aux éditions de Minuit, pour la revue.  Hervé, Mathieu, je venais juste de les rencontrer et eux venaient de rencontrer Eugène Savitzkaya, dont l'écriture me plut aussi tout de suite. Je me sentais proche d'eux, bien que ma vie (qui se partageait déjà entre Bordeaux où il y avait ma mère malade, et Venise où je cherchais à comprendre comment soigner mon âme), ne me laissait pas beaucoup de place pour un ailleurs que je sentais n'être de toute façon pas forcément matérialisable. 

Nous avions le même âge et la même passion pour les mots. Pourtant d'instinct, je ressentais un malaise à les lire, les écouter. Je baignais moi aussi dans la ferveur, mais davantage dans la tonalité de Jean-René Huguenin que dans celle des élèves de Foucault. Je lisais La Tour du Pin plutôt que Baudelaire ou Rimbaud. J'étais un tiède. Adepte des passions modérées, de l'esthétique autant que de l'ordre, j'ai toujours détesté ne plus m'appartenir. Ne plus rien maîtriser de mes sens ou de mes jours me répugnait déjà. J'écrivais dans mon journal, en 1975 :
[...] Le mot acerbe de Paul-Marie Coûteaux qu'il vient de me jeter à la figure résonne encore dans ma tête, "Tu finiras petit notaire de province". Beaucoup y verraient un compliment, une prédiction rassurante. J'ai bien compris ce qu'il insinue, mais je ne pencherai ni ne faiblirai !
Je ressens comme un dégoût devant les passions exacerbées, la violence des sentiments, l'activisme révolutionnaire et la laideur des lieux de débauche. Ma répulsion n'empêche pas la ferveur.
La furie désespérée de certains de mes condisciples, se poussant à l'extrême violence et toujours en révolte me fait fuir. Incompatibilité absolue.
La beauté, rien que la beauté et sa sœur la pureté, voilà quel est le credo de ma jeunesse. Ne jamais faillir ni concéder au commun.
Pourtant, avec les trois auteurs Minuit, rien d'incompatible avec ce que j'étais. Juste des amitiés nouvelles et ardentes. Des frères d'écriture. Et puis finalement, la même liberté de corps et d'esprit vécue différemment. Des fous de jeunesse et de mots m'entrouvraient leur porte. J'étais aux anges. "Joie, joie, pleurs de joie"... Mais, j'arrivais trop tard : la revue cessa de paraître avant que j'y sois publié.  Il m'avait fallu près d'un an pour me décider à envoyer un texte au père de Mathieu à qui mon texte avait plu cependant... Coup du sort ? Réponse à mes atermoiements et à mes doutes.
Je me souviens de ma déception et de ma colère quand j'ai appris que la revue disparût. Colère contre moi-même, sorte de clairvoyance inopinée et d'éveil bien tardif. C'était en 82 ou 83, je ne sais plus très bien. J'ai toujours dans ma bibliothèque les numéros où se côtoient les textes d'Hervé et ceux de Mathieu Lindon, et les premiers textes d'Eugène. J'entends encore Hervé Guibert disant que Mathieu était son meilleur lecteur, presque le seul qui comptât. 

Cette boîte comme un mémorial. J'y ai retrouvé l'invitation d'un vernissage chez Agathe Gaillard lié par un trombone rouillé à une note du M.I.J.E. - l'auberge de jeunesse un peu décalée où je logeais lors de mes séjours parisiens et qui fait face à Saint-Gervais. Dans la même enveloppe il y a la photo d'un jeune garçon qui sourit à l'objectif dans les arènes de Lutèce... Pas de date ni de nom. Je ne sais plus qui il est, qui il fut pour moi... Pareil pour ce cliché en noir et blanc d'une jolie fille au sourire ravageur, la tête légèrement penchée dans une soirée, avec un cœur et un numéro de téléphone griffonnés au dos à l'encre verte...

Vestiges de trop de moments perdus, de rencontres inattendues, lambeaux de vies tristement rendues à l'anonymat de l'oubli. Mais aussi l'intuition a posteriori que cette histoire jamais vraiment entamée m'aura peut-être sauvé la vie. Comme bon nombre de jeunes de notre génération, Hervé Guibert, Mathieu Lindon, et Paul Coûteaux, d'autres encore, ne mettaient aucune barrière à leurs désirs, à leurs fantasmes, à leurs passions. Certains en sont morts. J'éprouvais pourtant avec chacun d'eux une sorte de connivence secrète, intellectuelle et sensuelle. Parfois je voulais me fondre avec eux trois dans une œuvre commune aux accents et aux parfums différents mais complémentaires. Toujours cette part première donnée au sentiment d'amitié, le plus pur et le moins mortel des amours. Tout cela ne fut qu'un rêve d'adolescent attardé. Je ne les ai jamais vraiment suivis, ni sollicités, ni revus.Toujours la voix du poète qui vibrait en moi ces vers connus depuis l'enfance :
"Laisser tomber tous ces symboles ;
Si l'on souffre trop d'être humain,
Il faut chercher un peu plus loin :
Si peu sonsole..."
J'étais moralementchaste. Mon désir de beauté et mes attirances en conséquence demeuraient, toujours et sans effort, du domaine de l'esprit. Plus précisément du spirituel. "Toi tu portes déjà la robe des pasteurs" m'avait dit un de mes condisciples, fervent admirateur de Marguerite Duras qu'il me fit découvrir sans parvenir à me la faire aimer. Je n'étais pas dévot cependant. Simplement, une évidence occupait tout mon espace intérieur. Non pas que je fus insensible et dénué de désirs - je n'ai pas toujours résisté, ce serait mentir - mais toujours quelque chose de plus fort, de plus grand, de plus désirable m'empêchait d'aller sur les chemins de totale liberté qu'ils empruntaient. Suivre, accompagner, observer ceux de mes amis qui s'adonnaient sans retenue à des désirs que je n'aurais été capable d'imaginer, aurait pu servir ma prose et faire de moi un écrivain du réel, de nos temps. Mais ces temps-là sont-ils vraiment les miens ?

Marilyn by Cossovel - Edizioni Graziussi. 1980.

La boite contient aussi des mots de la main de  Bobo Ferruzzi, le peintre qui m'a fait découvrir les mille assemblages de couleurs que le nerf optique ne retranscrit pas toujours en entier à notre cerveau. Le plus souvent ces notes sont de simples instructions triviales pour la galerie crayonnés à l'arrache par ce peintre que j'ai tellement aimé, sorte de père de substitution et de mentor bougon et tendre, qui me sauva des remugles de la violence des jours passés auprès de Giuliano Graziussi dans sa galerie de San Fantin. Une carte sérigraphiée de Marilyn revisitée par Cossovel vit aussi dans la boîte, gardienne d'un autre morceau de mes journées d'antan...Le sulfureux et génial galeriste me l'avait donnée en 1980. Je l'avais rencontré sur le campo, deux ans avant de lui être présenté par Christian Calvy, le Consul qui lui suggéra de me prendre à l'essai pour l'aider à la galerie et au lancement de sa revue Vivere a Venezia. Mes lecteurs connaissent la suite, la rencontre avec Arbit Blatas et Regina Reznik sa femme et tout ce qui s'en suivit.

De simples papiers qu'il faudrait peut-être jeter. Un tas de documents sans autre valeur que celle que ma mémoire leur attribue, qu'il me faudra détruire un jour. Pauvres souvenirs d'une vie. Ils n'auront plus aucun sens après moi, ce me semble. Rappel tranquille de notre incomplétude. Comme ces cartons d'invitation pour des soirées de toutes sortes que j'ai pieusement conservé. Moments oubliés eux aussi, sauf quelques uns dont je me souviens très bien, comme cette soirée chez le vice-consul dans son appartement tout en haut du palazzo Sagredo, celle du capitaine de vaisseau Rémy, commandant le célèbre croiseur Le Colbert, alors navire-amiral de la Royale en Méditerranée, bristol sur lequel une secrétaire du consulat malmena une fois encore mon nom de famille. J'évoluais soudain dans un monde de gens faits, aux carrières assises, largement mes aînés. Je m'ennuyais un peu.

Hervé Guibert lui avait mon âge, il avait juste trois mois de moins que moi, notre relation - éphémère - fut davantage égalitaire. Il écrivait et prenait des photos, il était au Monde et moi seulement pigiste à Sud-Ouest, débutant, provincial, timide, chaste et un peu coincé. Provincial donc, grandi comme les jeunes hommes de Mauriac. Lui était parisien et avait fui sa province. Il connaissait tous ceux dont je lisais les frasques et les exploits dans les magazines d'alors. Je découpais les billets de Guibert dans le Monde et j'en ai encore, petits bouts de papier jaunis. Nous avions une parenté certaine. la même que j'avais eu lors de ma première année à Sciences Po avec Paul Couteaux, nous lisions les mêmes livres, avions les mêmes attirances pour le cinéma.

villa Medicis, Jean Dieuzaide
Je ne savais que peu de choses alors de sa vie privée, de son mode de vie. J'ignorais tout cela qui n'avait pas atteint ma propre vie ni enflammé mon corps. Cette innocence dans Venise au début des années 80 m'aura sauvé la vie. Je crois que Guibert avait aimé ma pratique des lieux et le rythme qui était le mien dans la cité des doges. Nous avons correspondu. Un peu. Le lien que la Revue allait créer ayant été rompu, nulle attache ne se maintint sinon celle du souvenir, des réminiscences d'une rencontre agréable et d'idées réfléchies en commun. Son Italie à lui, ce fut plus tard l'île d'Elbe, Rome et la Villa Médicis où mes trois auteurs favoris se retrouvèrent ensemble, en 1988. Quelques années plus tôt je fis à la villa quelques séjours à l'invitation de Robert Fohr, un jeune tourangeau qui y était pensionnaire. Une vieille amie de Tours, nous avait présenté; Il logeait dans un des ateliers destinés en général aux peintres au milieu du parc, je me souviens des plafonds très hauts et tout était blanc à l'intérieur, jusqu'aux housses qui recouvraient fauteuils et canapé. 

Je n'avais nullement ressenti à l'Académie espagnole cette misère en faux-col qu'évoquera Hervé Guibert dans son roman L'Incognito. Contrairement à celui d'Hector Lenoir (le héros du livre de Guibert) le logement attribué à mon ami Robert était spacieux, propre, une grande baie vitrée ouvrait sur les jardins, avec Rome à l'horizon, le mobilier était simple, monacal mais il se détachait de l'ensemble une impression d'élégance et d'harmonie. J'étais venu avec Dominique, celui que je nommais le petit frère - qui était venu passer quelques semaine chez moi à Venise. Je ne suis jamais resté bien longtemps. Suffisamment cependant pour apprécier les dîner au réfectoire, à la grande table d'hôtes sous les plafonds peints à fresque. Nous passions le plus clair de notre temps dans le parc et descendions au crépuscule vers la ville. Le café Greco était notre point de ralliement.Il y avait parfois des fêtes que la splendeur des lieux, les jardins, la vue et l'idée que nous nous faisions de l'Académie espagnole rendaient uniques et somptueuses. Quelques anénes plus tard, Hervé dépeignait les lieux bien autrement :
« De notre Académie espagnole, je ne connaissais personne, j’étais arrivé le premier, j’avais fait deux scènes au secrétaire général, et j’étais reparti le soir même sur mon île, je pris froid sur le bateau, une sale guigne d’automne. J’avais beaucoup rêvé : que toute la journée de mon arrivée, je la passerais à écrire des lettres à mes amis pour leur raconter comment c’était beau et somptueux, comme j’allais être bien ici pour travailler les deux prochaines années. J’étais venu écrire l’histoire de ma vie. Je tombais de haut : des murs avec des taches jaunes d’infiltration, le frigidaire qui puait, une misérable armoire en contre-plaqué qui ne fermait plus, une chaise défoncée avec le rotin arraché, du sous-Ikéa exténué sur lequel auraient craché les chiffonniers d’Emmaüs. »
villa Medicis, Jean Dieuzaide
Le style unique de Guibert, je l'ai inconsciemment copié au début mais sa réalité était trop éloignée de la mienne. Aux anges déchus, à la noirceur d'une sexualité débridée, libérée de toute contrainte, je préférais le rêve d'un amour qui jamais ne serait souillé, une passion diaphane, pureté et  transcendance. Les pulsions contenues, l'apaisement des sens par la tendresse du regard et des mots me correspondaient mieux. Cela m'a sauvé en quelque sorte, mais m'aura coûté talent et renommée. Le refoulement dans notre société n'est pas apprécié. On n'estime que l'excès, pas la mesure. La fange attire mieux que la pureté qu'on moque et méprise le plus souvent.  Pourtant je me sentais proche de lui et de ses amis, tous si différents de moi. Mystère des âmes qui se reconnaissent quand tout en apparence les sépare...

Hervé Guibert
L'Incognito
Paris, Gallimard, 1989
 
Patrice de la Tour du Pin
La Quête de joie 
suivi de Petite somme de poésie
Paris, Gallimard NRF, 1967
 

09 décembre 2018

"Vincere scis, victoria uti nescis"… Je ne suis pas Hannibal.

Une très vieille dame avec laquelle j’ai passé le plus clair de mon temps ces dernières semaines pour la mise en page et la réécriture d’un sien recueil de nouvelles et dont la jeunesse d’esprit, l’intelligence du cœur et la finesse de jugement n’en finissent jamais de me surprendre, un de ces êtres dont la proximité nous éclaire et les propos régalent, me rappelait la phrase du général carthaginois Hannibal qui vainqueur à Cannes abandonna l’idée de marcher sur Rome. C’est de Rome justement que m’est venue l’idée de ces lignes où je m’épanche un peu sur mes petites victoire et de l’usage qu’il faudra – faudrait – en faire…

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Contraint par différentes obligations qui m’ont empêché de passer ces quarante jours à Venise auxquels j’aspirais depuis l’été dernier, je devais choisir entre deux attitudes celle qui m’éviterait de « péter un câble » comme diraient mes enfants et de renoncer à elle. La première, spontanée et somme toute naturelle, née du dépit et de la colère, pouvait être les jérémiades. M’épancher auprès de mes fidèles lecteurs sur le chagrin qu’induit pour moi l’éloignement de la lagune, décrire ma lassitude devant le combat qu’il me faut mener avec moi-même autant qu’avec l’impitoyable système qui régente notre monde, dur, implacable et aux décisions sans appel, qui se fait appeler le principe de réalité, manière de dire « malheur à ceux dont le cœur ou les idées se révèlent largement au-dessus de leurs moyens » ... Pour faire court et pasticher Jean dans le Livre de l’Apocalypse (Chap. III - v.16), et reprendre ce que j’avais écrit dans un périodique étudiant, alors que j’étais encore membre de la caste des Nantis, « Ainsi, parce que donc ton compte en banque est tiède, et que tu n'es ni riche ni puissant, je te vomirai de ma bouche », baisser les bras parce que les moyens manquent à mes ambitions et que le sourire méprisant des pharisiens devient insupportable. Une possibilité mais bien méprisable. Égoïste aussi, car après tout, les lamentations ne sont rien d’autre qu’un apitoiement sur soi qui éloigne les autres et fait peur. Un enfermement qui nous victimise et s’avère souvent dangereux. Et puis, souvent aussi, un moyen bien pleutre de lutter contre nos terreurs, celle d’échouer, celle de réussir, celle de n’être pas à la hauteur, celle de ne pas être aimé ou assez aimé… 

Réagir et rebondir, in spite of (en dépit de tout), est la seconde posture. Celle que ma nature, Dieu voulant, impose toujours à mon esprit. Souvent après d’âpres combats intérieurs je dois l’avouer, mais toujours avec cette petite lumière qui brille au fond de mon cœur. C’est le choix que j’ai fait en laissant de côté mes doutes et mes hésitations. Quelques appels téléphonique, l’aide d’internet et de mes modestes réseaux, et me voilà comme en croisade. Voyage express à Rome pour prendre l’avis et la position des autorités culturelles officielles, deux belles rencontres pleines de promesse, communauté de pensée et de goûts. De quoi regonfler à la fois mon enthousiasme et la certitude que mes idées, mes projets ne sont le doux rêve sur lequel ironisent certains culs-de-plomb enfermés dans leur monde au bord de l’effondrement. Dans la joie de cette remise au point intérieure, le détour par Venise. Quelques heures. Comme un voleur. Sans prévenir personne. Le besoin de fêter avec moi-même cette victoire qui n’est peut-être qu’une bataille gagnée sans aucune garantie que la guerre soit gagnée. Mais après tout, devant l’impermanence des êtres et des choses, ce qui pourrait n’être une fois encore qu’une fantasmagorie, m’a revigoré et nourrit ma plume. A l’image de la Sérénissime elle-même, quand on la parcourt dans le silence de la nuit, sous une lune que voile la brume ou en plein été, quand il fait tellement chaud que tout semble désert et que l’air est rempli de mille parfums dorés. 

C’est ainsi que je me suis retrouvé, presque mécaniquement dans la Frecciarossa de 17h30 qui me déposa à Santa Lucia un peu plus de trois heures après. Juste assez tôt pour me régaler de cichetti et boire quelques calice de Soave dans mon osteria préférée, et entreprendre une fois encore, comme je le fais toujours depuis mes vingt ans, la nuit, avec le même accompagnement musical, cette version du Gloria et du Magnificat de Vivaldi par Riccardo Muti. La durée de l’enregistrement me permet, en marchant comme sur un nuage, d’aller d’un point à l’autre de mon parcours habituel qui varie selon les saisons. L’essentiel est de marcher seul, longtemps et tard à travers les rues, les campi et les fondamente de la cité des doges. Le meilleur remède à la mélancolie, la tristesse ou le doute. Beaucoup de mes pages ont été conçues sur ces trajets. J’ai essayé un jour de les comptabiliser, comme on le fait parois de celles et de ceux que nous avons aimé depuis la toute première fois où notre cœur a chancelé. Impossible bilan auquel j’ai vite renoncé. Il faut bien parfois se résoudre à des renoncements - je veux parler des trajets, pas de mes amours bien entendu… Être chez moi, dans ma ville, mon univers, sans chercher à voir personne, sans rentrer à la maison (je n’avais même pas pris les clés avec moi d’ailleurs), se sentir comme un passager clandestin, ou un naufragé qui retrouve la terre ferme. Visiteur, touriste de l’intérieur. Aller, sans hésiter jamais et se laisser porter par l’habitude, passer par des endroits qui ont compté, qui m’ont construit, élaboré, changé, sauvé… Des lieux où j’ai été, tour à tour ou à la fois, heureux, malheureux, joyeux, exalté, désabusé, comblé, abandonné… Toute la force et l’énergie retrouvée de l’imprévu et de l’inattendu qui portèrent ma jeunesse et m’ont permis de toujours garder à distance les chagrins et les peines… De l’importance de la légèreté pour être heureux. Du très mal vu aujourd’hui par les rancis timorés et les culs de plomb, n’est-ce pas ? 

Au petit matin, épuisé, plein de courbatures mais profondément en paix, le temps d’un macchiato à San Giovanni e Paolo, la douce volupté du liquide parfumé et bouillant, le croissant encore chaud, quelques échanges avec les serveuses, puis une toilette rapide et le retour à Rome pour ne pas rater l’avion qui devait me ramener à la réalité de mon exil provisoire. La tête pleine de nouvelles idées, l’esprit satisfait par ce qui a été posé, j’étais guéri du chagrin de n’avoir pu vivre ma douce quarantaine initialement prévue. Les effluves délicieuses de cette escapade, secrète et un peu folle, comme j’en faisais du temps de ma jeunesse, m’ont accompagné pendant quelques jours. J’avais avec moi un seul livre, L’été vénitien de mon ami Francesco Rappazzini dont il faut absolument que je parle dans les prochains jours. C’était un peu de notre passé vénitien que j’étais allé retrouver… 

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Gloria et Magnificat de Vivaldi. Teresa Berganza, Lucia Valentini Terrani,
New Philarmonic orchestra & Chorus dirigé par Riccardo Muti.
Enregistrement EMI,
1970 (remastérisé en 1999).

L’été vénitien
par Francesco Rappazzini
Éditions Bartillat,
2018.

02 décembre 2018

Carnevale 1729, un concert à Venise est un émission présentée par Donna Leon, diffusée par ARTE le 18 novembre dernier  et qui est disponible sur le site de la chaîne jusqu'au 24 mai 2019. L'occasion pour Tramezzinimag de proposer à ses lecteurs une promenade dans la Venise de cette année 1729...

Un jour de février 1729 à Venise. 
Alvise III, troisième du nom et sixième issu de la famille Mocenigo, ancien chef de guerre, est doge depuis sept ans. Son règne est paisible et  pacifique. La République est en déclin, l'économie n'est pas très florissante mais elle demeure un lieu admiré, un état craint et respecté. Buonaparte et la révolution française n'ont pas encore été inventés ! Le doge fait paver la Piazza, rénove de nombreux bâtiments. On lui doit la piazzetta qui garde encore l'aspect qu'elle avait dès sa réorganisation en 1722 avec les deux superbes lions de marbre rouge de Cotanello réalisés par Bonazza, que Mocenigo offrit - payé de ses deniers - à la Sérénissime. 

C'est le début de la soirée. Un jeune homme de belle apparence sort du Sturion. La taverne est déjà pleine de monde. Des commerçants et des artisans pour la plupart. C'est l'une des osterie le plus à la mode de la ville, à deux pas du Rialto. L'une des plus anciennes aussi. Le jeune homme se nomme Ludovico Ughi. Il est heureux. Le Sénat vient de lui octroyer une somme rondelette pour son plan détaillé de la ville, qu'il a présenté le matin même au Palais. Venise est resplendissante. C'est le temps du carnaval, et la République s'apprête à sortir ses plus beaux atours. La Ruga di Ca Vidal est presque vide. Ughi devise joyeusement avec son ami Alvise Valvasense. Ils se connaissent depuis l'enfance. C'est grâce à lui que Ludovico a pu faire imprimer sa carte à San Giuliano, chez le plus grand graveur de la République, Giuseppe Baroni, fondateur et administrateur de la Guilde des graveurs. Le maître a accepté d'imprimer le plan dans des délais incroyables et ce matin, ils étaient tous chez le doge qui les félicita et passa commande. Joie et fortune pour Ludovico qui vient de fêter la commande avec plusieurs pichets de vin de Malvoisie. L'atmosphère est joyeuse aussi dans les rues avoisinantes. Carnaval s'immisce déjà dans les esprits, il délie les pensées les plus moroses et allègent les esprits chagrins. Pendant plusieurs semaines, les masques vont se répandre partout. Bien que tout soit en train de vaciller et que bientôt le vieux monde s'écroulera, personne encore ici ne s'en préoccupe... 


Au diable la montée des prix et les taxes qui flamboient, on ne pense qu'aux spectacles qui vont se succéder pendant les prochains mois, jusqu'au début de l'été. Le programme en cette année 1729 est impressionnant. Grandes fêtes, concerts et surtout des opéras. Ils ne seront pas moins de sept cette année. Du jamais vu et que des grands noms. Metastase en a écrit plusieurs dont des inédits et c'est la star du moment, le jeune et tonitruant Farinelli qui en sera la vedette. Le castrat déjà célèbre restera plusieurs semaines à Venise. La saison lyrique promet d'être exceptionnelle avec notamment la création de sept opéras et les débuts du célèbre castrat Farinelli. Pour fêter sa commande, Ludovico a prévu de se rendre au théâtre Grimani, à San Giovanni Crisostomo, qui deviendra plus tard le Malibran. Les jeunes gens discutent gaiment en chemin. Les filles et les garçons sont beaux, quelques masques les abordent, les rues embaument déjà. Au détour de la rue qui mène au campiello où il vit, Ludovico croise un groupe de gens pressés, il est soudain entouré d'une douce odeur, un mélange délicat de rose et de muguet. Un petit groupe de gens élégants et masqué bavarde devant l'entrée de la Corte del Leone Bianco, sorte d'antichambre all'aperto de l'auberge la plus courue de Venise, Il Leone Bianco, aménagé depuis des années Ca'da Mosto. Parmi eux, un jeune homme, assez grand et très distingué. Il émane de lui une odeur de violette musquée. A côté de lui se tient, petit et grassouillet, Adalberto, le régisseur du théâtre qui sert aussi de chambellan et de guide auprès des artistes invités. Il connait bien Ludovico et son ami  Alvise. Depuis l'école. Il fait les présentations. 
 
Portrait de Farinelli
Le jeune monsieur distingué n'est autre que Carlo Broschi dit Il Faranelli, la vedette du moment ; à peine âgé de 24 ans, le chanteur dont tout le monde parle et qui fait se pâmer les dames comme les messieurs dans toute l'Italie, du royaume de Naples aux Etats pontificaux, de Toscane au Comté de Nice, est sans aucune équivoque, le meilleur chanteur de son époque ; celui dont tout le monde parle. 

Il est là, en face de Ludovico et de ses amis. D'abord interdits, les jeunes gens se plient rapidement en deux, dans un salut comique que n'aurait pas désavoué Arlequin. Farinelli est très aimable. Il semble ne voir aucune moquerie dans cette attitude et répond aux salutations par une courbette aussi profonde. Tous éclatent de rire en même temps. La glace est rompue. Le chanteur partait souper chez son protecteur à Venise.  Qu'à cela ne tienne, tout le monde est invité à suivre le célèbre castrat. Et le lendemain, tous se retrouvèrent pour assister à la première de l'opéra Catone in Utica sur un livret de Métastase et une musique du compositeur Leonardo Leo ( diminituf de Lionardo Oronzo Salvatore de Leo ) dans lequel Carlo Broschi interprète Arbace. Ludovico et Farinelli resteront amis tout au long de leur vie. Il y a quelque part dans le monde un exemplaire du plan de Ludovico Ughi, dont le titre exact est "Iconografica Rappresentazione della Inclita Città di Venezia Consacrata al Reggio Serenissimo Dominio Veneto", qui porte le nom de Carlo Broschi detto Il Farinelli écrit en forme de dédicace par l'auteur Ludovico Ughi. Cette carte, assez rare à trouver, se négocie aujourd'hui - en dépit de l'écroulement du marché des antiquités et des livres et papiers anciens, jamais moins de 1.500 euros. Gageons que l'exemplaire ayant appartenu à Farinelli, s'il existe encore, vaudrait 100 fois plus ! Mais ne nous arrêtons pas à ce genre de considérations bassement matérielles !


Carnevale 1729, un concert à Venise.
Dans l'écrin du très rococo palazzo Zenobio, longtemps collège arménien, Dans un concert privé donné au palais Zenobio, la mezzo-soprano Ann Hallenberg, accompagnée par l’orchestre Il Pomo d’Oro, dirigé par Zefira Valova, interprète les plus grands succès lyriques de cette année éblouissante. Au début du XVIIIe siècle, le carnaval de Venise rayonne bien au-delà de la lagune. Dissimulés derrière des masques, les Vénitiens et des voyageurs venus de toute l'Europe festoient, dansent, écoutent de la musique. La saison 1729 est exceptionnelle avec notamment la création de sept opéras et les débuts du célèbre castrat Farinelli. Une page d'histoire mémorable racontée aussi, entre deux pauses d'archets, par la romancière Donna Leon, qui a fait de la cité des Doges le cadre de ses enquêtes policières. 
Pour visionner la vidéo sur ARTE : c'est ICI.