05 septembre 2011

Ne pas vivre dans le passé

C'est souvent la tentation. La facilité aussi. Tout parait toujours mieux à l'aulne de nos souvenirs. C'est encore pire quand il s'agit des souvenirs des autres, d'un temps que nous n'avons pas vécu. Marie-Josée Neuville chantait dans les années 60 : "C'était pareil de notre temps" (voir mon billet du 28/06/2010 en cliquant ici). 
Chaque époque a eu ses joies et ses peines. Notre aveuglement nous permet même d'avoir la nostalgie de ces périodes terribles où la vie ne tenait parfois qu'à un fil et que d'immenses douleurs et de terribles angoisses tordaient les estomacs de milliers d'innocents. Je pense aux années de guerre, aux révolutions. Il est sage de jouir du temps présent, et d'avoir l'honnêteté de rendre hommage à nos temps. "Ils sont ce qu'ils sont mais ils sont nos temps", comme l'expliquait le prince Jean d'Orléans à quelques nostalgiques d'un hypothétique âge d'or.
Un lecteur m'écrivait récemment que son amour pour Venise était entaché d'un prurit qui semble se répandre partout : la nostalgie d'une ville préservée, parfaite, libre de toutes les perversions et les laideurs du présent. J'ai bien conscience que Tramezzinimag véhicule trop souvent cette pensée. La Sérénissime n'est plus, notre époque est aux migrations de masse, les progrès de la science permettent au plus grand nombre de se déplacer et le tourisme n'est plus l'apanage de quelques poignées de privilégiés. Les murs décatis de la cité des doges se couvrent d'immondes graffitis et les papiers gras, les canettes de limonades, les mouchoirs en papier jonchent les rues, les échafaudages sont devenus des panneaux publicitaires géants et agressifs et à la Mostra du cinéma, les badauds sont tenus à l'écart derrière des barrières et des rangées de vigiles là où il y a encore vingt cinq ans, les enfants en maillot de bains frayaient avec les plus grandes stars et les hommes politiques sur la terrasse de l'Excelsior dans une atmosphère bon enfant. 

Bien sur il n'y a jamais eu aussi peu de vénitiens à Venise et autant de touristes à la fois, bien entendu tout est devenu très cher et palais après palais la ville se vend à des milliardaires de tous les continents et les écoles, les maternités ferment. Bien sur il y a de moins en moins d'épiceries, de drogueries, de boulangeries, de boucheries mais de plus en plus de commerces de masques et de souvenirs. Mais la lumière, les ciels différents chaque jour et à chaque saison, les reflets dans l'eau des canaux, tout cela demeure, persiste et ne change pas. Et partout où le regard se pose, plus forts que la laideur des graffitis, des détritus qui encombrent les rues, des files de touristes ébaudis et fatigués, il y a la beauté, la sublime beauté de cette ville unique. Même au milieu de la foule des Schiavoni ou du Rialto, pour celui qui sait voir Venise s'offre dans toute sa splendeur : le son d'une cloche qui sonne et se mêle au cri des mouettes près du ban de poissons du campo Santa Margherita... 

La vision cocasse d'une grosse nonne déterminée, qui, toute de blanc vêtue, tire un chariot rutilant sur un pont près de San Francesco della Vigna avec un sourire de sainte... Les enfants déguisés pour la San Martino... La visite du Patriarche à San Giuseppe di Castello restaurée... Mais aussi, tout simplement, les délices d'une promenade dans les quartiers éloignés, derrière San Nicolo di Mendicoli ou aux Gesuiti... Le soleil couchant vu depuis les jardins de la Biennale...

Le mythe de Venise est certes unique au monde, et cela le rend indispensable à notre humanité, mais rien ne doit le figer en un sanctuaire immarcescible d'où la vie serait exclue comme les microbe dans une chambre stérile. Venise est un lieu de vie, c'est aussi un laboratoire où se concoctent depuis toujours des solutions nouvelles et originales que les milieux urbains du monde entier peuvent adapter à leur compte.

2 commentaires:

Anonyme a dit…
Lorenzo, pourquoi écrire d'aussi belles lignes sur Venise et proposer un voyage aussi banal ? j'avoue que j'ai été très déçue en lisant le programme. Ne pouviez-vous pas envisager, au contraire, un séjour dans les quartiers "mineurs" et pourtant si attachants et nous permettre de voir "ces petites choses sans importance" qui font la vie quotidienne ? celles qu'on ne découvre pas dans les guide? Je reste une fidèle lectrice et je me réjouis de recevoir bientôt votre livre.
Cordialement
Gabriella

Lorenzo a dit…
Les "Fous de Venise" n'ont pas besoin d'un voyage organisé ni de guide. Ce voyage a bien été conçu pour ceux qui ne la connaissent pas et veulent une première approche.
C'est effectivement un voyage "Grand Public".
Merci d'avoir pris la peine de me donner votre avis.
Bien à vous.